XI.TI niTRODUCTIOlf
faut la lumière des démonstrations. I^es ftmes pbikMopbiqoea n'en ont pas besoin : tout mode est pour elles la manifestation d*un attribut inûni, qui manifeste lui-môme mie Substance in* finie ; de façon que, si cette Substance n'existait pas, il n*y «m'ait rien. Aller du mode à l'attribut et de l'attribut à la Substance» revenir de la Substance à ses attributs et de ses attributs aux modes qui les manifestent , monter et redescendre sans cesse cette échelle sans se séparer un instant de ce qui en soutient tous les degrés , voilà le mouvement naturel d'une flme philosophique. Dieu est donc la condition immédiate de toute existence réelle, de toute pensée distincte. Quiconque pense, pense Dieu ; quiconque affirme , affirme Dieu.
L'athéisme n'existe pas; celui qui déclare qu'il doute de l'existence de Dieu n'en a dans la bouche que le nom ^ On peot vivre dans l'oubli de Dieu , mais on ne peut penser à Diea et i la fois nier Dieu ; ce serait penser hors des conditions de la |K*nsée.
Prouver l'existence de Dieu , c'est ramener une flme ii dleméme, c'est y ranimer une idée pour un temps évanouie; c'est guérir une intelligence malade; et Spinoza pense, comme Plaum , que l'athéisme est une maladie de l'âme , plutôt qu'une erreur de l'intelligence.
Spinoza alionde en fortes paroles sur l'incontestable certitude do l'existence de Dieu. Personne n'a développé avec plus de liardi(»sse et de confiance l'argument célèbre qui. déduit l'existence réelle de Dieu de l'idée de sa perfection \
< De la Béforme de V Entendement ^ tome ii, pag. 292, note 1. — Conip. Ethique^ paît. 1, Scliolie 2 de la Propos. VIII.
s Spinoza n'admettait paa l'argument a posteriori , je veux dire celai
qui eat ron(|é sur l'iropoMibilité d'un progrè à l'infiui de cauies aecoodas.
On comprend bien que Spinoza ne pouvait paa reconnaître pour aolidt
une fueuve diamétralement opposée à un det principea fondamentaux de aa
philtMophie (foyef. Ethique^ part. 1, Ptov^«. wmV Mais non-seuleromt
IRTRODUCTION. iltii
« La perfection, dit-il -i, n'ôte pas l'existence, elle la fonde. C'est l'imperfection qui la détruit ; et il n'y a pas d'existence dont nous paissions être pins certains que de celle d'an être absolument infini ou parfait, savoir. Dieu ; car son essence excluant toute imperfection , et enveloppant , au contraire, la perfection absolue, toute espèce de doute sur son existence disparaît; et il suffit de quelque attention pour reconnaître que la c^tode qu'on en possède est la plus haute certitude \
SpÎDoza ne veut pas de l'argument a posteriori pour son propre compte, il ne veut pas qu'Aristote Tait adopté. Voici un passage curieux d*une lettre à Louis Meyer :
« Je yeux noter en passant que les nouveaux péripatéticiens ont mal » compris, à mon avis, la démonstration que donnaient les anciens disvciples d'Aristote de l'existence de Dieu. La ^oicl, en effet, telle que je » la trouve dans un juif nommé Rabbi Ghasdaj : Si l'on suppose un pro- B grès de causes à l'infini, toutes les choses qui existent seront des choses u causées. Or, nulle chose causée n'existe nécessairement par la seule force » de sa nature. Il n*y a donc dans la nature aucun être à l'essence du- » quel il appartienne d'exister nécessairement. Mais cette conséquence » est absurde. Donc le principe l'est aussi. — On voit que la force de cot » argument n'est pas dans l'impossibilité d'un infini actuel ou d'un pro- » grès de causes à l'infini. Elle consiste dans l'absurdité qu'il y a à sup- » poser que les choses qui n'existent pas nécessairement de leur nature » ne soient pas déterminées à l'existence par un être qui existe nécessai- » rement. » {Lettres, XV, pag. 363. )
A la Yérité, Spinoza dit quelque part qu'il va prouver l'existence de Dieu a posteriori; mais voici sa démonstration (Ethique, de Dieu, Propos. XI ) : « Pouvoir ne pas exister , c'est évidemment une impuissance, et c'est une puissance, au contraire, que de pouvoir exister. Si donc Teusemble des choses qui ont déjà l'existence ne comprend que des êtres finis , il s'ensuit que des êtres finis sont plus puissants que l'être absolument infini, ce qui est, de soi, parfaitement absurde. II faut donc de deux choses l'une, ou qu'il n'existe rien, ou, s'il existe quelque chose, que l'être absolument infini existe aussi. Or nous existons, nous, ou bien en nous-mêmes , ou bien en un autre être qui existe nécessairement. Donc, l'être absolument infini, en d'autres termes. Dieu existe nécess«iirement. » Chacun reconnaît là la preuve a priori sous une de ses formes les plus hardies, les plus paradoxales.
1 Ethique, de Dieu, Schol. de la Propos. XI.
^ On pense involontairement au beau passage de Bo&suftt '. « L'iva^v^
it%ui l^iTROOUCilON.
En nn autre endroit, Spinoza résume cette haute preuve d'un seul trait rapide et profond : « Si Dieu n'existait pas « la pensée pourrait concevoir plus que la nature ne saurait fournir *. »
Il est prouvé qu'il existe une Substance ; mais en pent-3 exister plus d'une ? Spinoza prouve très-solidement que cela est impossible.
Il ne peut exister, dit-il, et on ne peut concevoir an* cune autre substance que Dieu \ En effet, Dieu est l'être absolument inGni , duquel on ne peut exclure aucun attribut exprimant l'essence d'une substance S et il existe nécessaire* ment \ Si donc il existait une autre substance que Dieu , elle devrait se développer par quelqu'un des attributs de Dieu , et de cette façon il y aurait deux substances de même attribut, ce qui est absurde ^ Par conséquent, il ne peut exister aucune
riemande : Pourquoi Dieo est-il? Je lui réponds : Pourquoi Dieu ne seraN* il pas? Est-ce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à l'être ? Erreur insensée ! au contraire, la perfection est la raison d'être... Mon âme, âme raisonnable, mais dont la raison est si faiMe, pourquoi ?eux-tu être et que Dieu ne soit pas? Hélas ! vaui-ta nleax que Dieu ? Ame faible, àroe ignorante, dévoyée, pleine d'erreurs et discertitudes dans ton intelligence, pleine, dans ta volonté , de fldMease, d'égarement, de corruption, de mauvais désirs, faut-il qne ta sois, et que la certitude, la compréliension, la pleine connaissance de la vérité et TanuNir immuable de la justice et de la droiture ne soit pas?
{Élévations, l^* semaine, Élév. I )
1 Dé la Réforme de l'Ent., tome n, page 302. — Il est caricox de voir Oldeoburg adn^ser è Spinoza, contre la preuve a priori de l'existence de Dieu, les mêmes objections que Gaunilon élevait contre saint Anselme, et que Gassendi renouvela plus tard contre Descartes. — Comp. Oldenburg, Lettres à Spinoza, page 234. — Gaunilon, Uberprw intipiente, dans saint Anselme, 0pp. Ed. dom Gerberon. — Gasseôli, Objections cinquièmes contre les Méditations,
* Ethique, de Dieu, Propos. XIV.
' Par k Définition VI.
* Parla Propos. XI.
' Psr le Pnpoê. V.
lATKODUCTiON. xi4\
autre substance que Diea » et on n'en peut conceyoir aucune autre : car, si on pouvait la concevoir, on la concevrait nécessairement comme existante, ce qui est absurde (par la première partie de cette démimstration). Donc aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir.
A coup sûr, cette démonstratron est d'une rigueur parfaite, et on ne peut pas mieux prouver qu'il n'existe qu'une Substance unic[ue , ce qui veut dire, dans la langue de Spinoza , qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Mais regardez au corollaire de cette proposition incontestable. Voici ce que Spinoza en prétend déduire : c'est que la chose étendue et la chose pensante sont des attributs de Dieu ou des affections des attributs de Dieu ; en d'autres termes , que les corps et les âmes sont de purs modes dont Dieu est la substance.
il faut avouer qae le passage est un peu brusque de cette proposition : Il n'y a qu'une seule Substance, qui, traduite eu langage ordinaire , veut dire : Il n'y a qu'un seul Dieu ; à celleci : Tout ce qui est, est un attribut ou un mode de Dieu. De quel droit Spinoza peut-il franchir cette distance infinie 7
Plus d'un esprit sérieux , déconcerté par ce mouvement imprévu et en apparence déréglé de la déduction, pourrait croire ici, ou bien que Spinoza raisonne mal et tombe dans quelque erreur logique , oii bien qu'il profite de l'ambiguïté du mot substance pour introduire le panthéisme à la faveur d'un malentendu.
Rien de tout cela n'est fondé. Spinoza n'est point un sophiste, c'est un esprit parfaitement sincère et profondément convaincu. Spinoza raisonne avec une rigueur parfaite ; mais il raisonne sur cette donnée primitive : il n'y a que trois formes possibles de l'existence, la Substance (c'est-à-dire l'Être en soi) , l'attribut, le mode. Ce sont là ses définitions, c'est-à-dire ses principes; il s'y appuie avec confiance, et, eu un sens, il en a le droit, y. r
i MfTRODUCnOIf
Or il a été démontré que la Substance existe et qn'eHe est unique. Il suit de là rigoureusement que tout ce qui n*est pas la Substance en est un attribut ou un mode. Et comme il est clair que Tâme humaine, par exemple, et le corps humain ne sont pas des Substances, des Êtres parfaits, c*est une nécessité absolue que Tâme et le corps soient des attributs ou des modesde la Substance. Il est donc très-certain que Spinoza raisonne juste , et que Tcxactitude de ses déductions est aussi incontestable que la sincérité de sa croyance. Mais, qu'est-ce à dire? s*cnsuit-il que Spinoza démontre en eflct que Tâme humaine et le corps humain, que les âmes et les corps en général soient de purs modes de la Substance divine? Il 8*en faut infiniment. Et d'abord il y a ici une question de mots qu'il faut éclaircir. Dans la langue de Spinoza , Substance veut dire Dieu. Lors donc que Spinoza prétend que l'âme et le corps ne sont point des substances, cela signifie tout simplement que l'âme et le corps ne sont pas des dieux. Ce ne sont pas non plus des attributs de Dieu , personne ne le contestera. Donc , dit Spinoza , ce sont des modes , des affections de la nature divine. Mais que signifie ce langage? Qu'entendez-vous par mode ? ce qui existe en une autre chose et est conçu par cette chose , c'est-à-dire ce qui n'existe pas eo soi et n'est pas conçu par soi. A ce compte , je veux bien convenir avec vous que l'âme humaine est un mode, par où j'entends que l'âme humaine n'existe pas en soi et par soi. J'irai même jusqu'à dire comme vous que l'âme humaine est qb mode de Dieu , entendant par là qu'elle existe en Dieu et est conçue par Dieu. Mais qu'y gagnera votre syst(!me ? De ce que l'âme humaine n'est pas Dieu, de ce qu'elle tient son être de Dieu , et en ce sens existe en Dieu, s'ensuit -il que l'âme humaine n'ait IMS en soi un principe d'activité et d'îndiYîdualité qui lui donne une existence distincte, durable, et Jusqu'à m ceruûa paiaî iadèpmivM^ 8'ettMiit.-ttc{iie l'âme htmiaiae, qai
INTRODUCnON. u
se sept uqe et Tiyaotc » soit une pare collection de modes , et ne possède que cette existence abstraite et diffuse , seule concevable dans une collection 7
Il est clair que toute la puissance déductive de Spinoza est incapable d'aller jusque-là. Je reviens donc toujours à cette conclusion : Spinoza ne démontre pas sa doctrine , il la déve* loppe.