‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 7 sur 96 · DE LA NATURE DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DE DIEU

De VÈt&iidue divine, — De ia Pensée divine, —

De ia Liberté divine.

Dieu, c'est la Substance : en d'autres termes, l'Être en soi et par soi , l'Être parfait.

L'Être parfait est nécessairement infini * ; car d'abord, à titre de Substance unique, rien n'existe hors de lui qui le puisse limiter '; et, de plus, il est de la nature de la Substance, d(; TÊtrc véritable, de posséder Tinfinité ^ Le fini , en effet , n'étant au fond que la négation partielle de l'existence d'une nature donnée, et l'infini Tabsolue affirmation de cette existence , de cela seul que la Substance existe, il s'ensuit qu'elle doit être infinie \ La Substance infinie possède nécessairement une infinité d'attri-

* Ethique, de Dieu, Propos. VITT.

« Ibid , Propos. XV.

' Ibid.^ Dëmonstr. de la Propos. VITI.

'' fbid., Schol. I de la Propos. VTTI.

Ml INTRODUCTION.

buts ; car, suivant qu*une chose a plus de réalité ou d*être, an plus grand nombre d'attributs lui appartiennent *. L'être de la Substance étant inûni , il est donc nécessaire qu'il s'exprime par une infinité d'attributs ; autrement les attributs de la Sub> stance tomberaient sous la condition du nombre, du degré, du plus et du moins, tandis que son être n'y tomberait pas, ce qui est contradictoire.

Nous savons donc de science certaine et par la plus claire intuition que Dieu se développe en une infinité d'attributs qui expriment, chacun à sa manière, l'absolue infinité de sou être; et cependant, chose au premier abord inconcevable, nous n'en connaissons véritablement que deux , savoir, l'Étendue et la Pensée. De sorte qu'après avoir dit : Dieu est, il est l'Étendue, il est la Pensée , notre science positive de Dieu est épuisée. L'homme peut approfondir à l'infini cette triple connaissance, mais il est dans une impuissance éternelle d'y rien ajouter, et mille générations de philosophes se consumeraient en vain pour dépasser d'une ligne ce cercle btal où nous enferme l'irrévocable condition de notre nature.

Aux esprits superficiels notre science de Dieu parait infiniment plus riche. Nous pouvons dire, en effet, que Dieu possède l'élernité, l'immutabilité, l'activité, la causalité, la puissance, et ainsi de suite.

Mais l'éternité de la Substance, c'est son existence elle-même, en tant qu'elle résuite de son essence ' ; car il est clair qu'une telle existence ne peut s'étendre dans la durée S bien que I'od conçoive la durée sans commencement ni fin \ « Il n'y a , dît

* Ethique, de Dieu, Propos. IX.

■ De Dieu, Propos. XL\.

s Ethique, part. 1, Explication de la Définition VIII.

* Sur le rapport de TÉtemité à la dorée, voyez une fort belle lettre de Spinoza à Louis Meyer, tome n, pag. 3:>7 et suiv. — Comp. Plolia, iTftM/adfx, m, Jlîre 7.

TNTRODUCTION. un

Spinoza , que l'existence des modes qui tombe dans la durée ; celle de la Substance est dans l'Éternité , je veux dire qu'elle consiste dans une possession infinie de Tétre (tssendi), »

L'immutabilité de la Substance, ce n'est encore que la Substance elle-même , en tant que son existence et son essence sont une seule et même chose ; d'où il suit que si la Substance subissait quelque altération dans son existence , elle la subirait aussi dans son essence ; ce qui implique t.

L'Activité, la Causalité, la Puissance de Dieu, c'est tout un, et tout cela c'est toujours son essence ^. De la seule nécessité de l'essence divine , il résulte en effet que Dieu est cause de soi ^ et de toutes choses \ Donc la puissance de Dieu , par laquelle toutes choses existent et agissent, est l'essence même de Dieu.

n suit de là que notre science de la Nature divine , suivant Spinoza , est contenue tout entière dans ces trois propositions :

Dieu est l'Existence absolue, ou , ce qui est la même chose , l'Activité ou la Liberté absolues ^

Dieu est l'Étendue absolue.

Dieu est la Pensée absolue.

Ce n'est point chose aisée que de bien entendre Spinoza sur ces trois grands objets, l'Essence, l'Étendue et la Pensée de la Substance.

Si l'essence de Dieu , prise en soi , s'exprime , se développe

1 De Dieu, Corot 1. ii de la Propos. XX.

« Ethique, part. 1, Propos. XXXIV.

s Par la Propos. XI, part. 1.

^ Par la Propos XVI, part. 1, et son CoroU.

s Pour l'identité de l'AcUvité et de la Liberté, voyiez Éthique, part. 1 , Défin. VTï, et Propos. XVII, avec ses Corull. et son Schol.

Li? INTRODUCTION.

par UQC infinité d*attributs, et, d*un autre côté, si nous ne pouvons connaître positivement que deux de ces attributs, TÉtendue et la Pensée, nous ne connaissons donc qu'infiniment peu Tesscnce de Dieu, et cette connaissance misérable s'évanouit et s'efface entièrement devant Tidéal d'une connaissance pleine et absolue, d'une connaissance véritable de l'essence divine.

Ce n'est point ainsi que Spinoza entend les clioses. Il convient que nous ne connaissons qu'infiniment peu les attributs de la Substance infinie , puisque nous n'en pouvons atteindre qu'un certain nombre, et qu'elle en possède un nombre innombrable, une infinité. Mais il soutient que nous concevons parfaitement, que nous comprenons dans son fond, que nous connaissons enfin d'une connaissance adéquate l'essence de la Substance k Comment, en effet, savons-nous que la Substance a une infinité d'attributs? Parce que nous vo\ons clairement et distinctement son essence, c[ui les contient. A qudle condition mesurons-nous la différence infinie qui sépare notre science des attributs de Dieu de Fidéal de cette science ? A condition de comprendre qu'il y a un idéal, c'est-à-dire à condition de comprendre que l'essence de Dieu enveloppe une infinité d'altributs ; c'est-à-dire enfin à condition de comprendre cette ess<*nce. Oui, il existe un abîme entre le néant que nous sommes et l'Être que nous contemplons. Cet abîme infini confond et accable notre nature ; mais elle se relève en le mesurant

Si nous avons une connaissance adéquate de l'Essence de Dieu, aussi bien que de l'Étendue et de la Pensée divines, U est donc |)ossil)le de définir la nature de ces trois choses et d'en marquer les rapports; mais c'est ici qu'il est surtout difficile et nécessaire d'aller au fond de la doctrine de Spinoza.

Spinoza déclare positivement que Dieu est absolument indi-

' De {'Ame, Propoê. XLVIÏ.

INTRODUCTION. it

visible , apssi bien dans ses attributs que dans son essence < ; d*où il suit évidemment, et c'est encore sa doctrine très-positire et très-expresse ', que Dieu est incorporel.

Or, si Dieu pris en soi ne souffre aucune limite corporelle , il doit être également pur de toute limitation intellectueUe. Supposer en Dieu un entendement et une volonté, même infi- DB , ce n'est pas moins absurde que d*y supposer du mouvement ; dans les deux cas on dégrade également la majesté de la nature divine '. L'entendement, en effet, et la volonté, même infmis , sont des modes de la Pensée S comme le mouvement et la figure sont des modes de l'Étendue. Dieu , en soi , n'a donc ni corps, ni entendement , ni volonté ^

La science de Dieu, suivant Spinoza, aboutit donc à ce triple résultat, qui ressemble fort à une triple antinomie :

Dieu est étendu , et toutefois incorporel.

Dieu |)ense , et il n'a pas d'entendement.

Dieu est actif et libre, et il n'a pas de volonté.

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