IL EST CONNU DB PLUSIEURS PERSONNES DE GRANDE CONSIDÉRATION
Spinoza n'eut pas plutôt publié quelques-uns de ses ouvrages, quil se fit un grand nom dans le monde parmi les personnes les plus distinguées, qui le regardaient comme un beau génie et un grand philosophe. M. Stoupe, lieutenant-colonel d'un régiment suisse au service du roi de France, commandait dans Utrecht en 1673. 11 avait été auparavant ministre de la Savoie à Londres, dans les troubles d'Angleterre, au temps de Cromwell ; il devint dans la suite brigadier, et ce fut en faisant les fonctions de cette charge qu'il fut tué à la bataille de Steinkerque. Pendant qu'il était à Utrecht il fit un livre qu'il intitula la Religion des Hollandais, où il reproche, entre autres choses, aux théologiens réformés, qu'ils avaient vu imprimer sous leurs yeux en 1670 le livre qui porte pour titre Tractatus theologico-poUticus^ dont Spinoza se déclare l'auteur en sa dix-neuvième lettre, sans cependant s'être mis en peine de le réfuter ou d'y répondre. C'est ce que M. Stoupe avançait. Mais le célèbre Braunius, professeur dans l'université de Groningue, a fait voir le contraire dans un livre qu'il fit im-
LA VIE DE SPINOZA. Xm
primer pour réfuter celui de M. Stonpe; et en effet, tant d'écrits publiés contre ce traité abominable montrent éridemment que M. Stoupe s'était trompé. Ce fut en ce temps-là même qu'il écrivit plusieurs lettres à Spinoza, dont il reçut aussi plusieurs réponses, et qu'il le pria enfin de vouloir bien se remlre à Utrecht dans un certain temps qu'il lui marqua. M. Stoupe avait d'autant plus d'envie de l'y attirer, que le prince de Goodé, qui prenait alors possession du gouvernement d'Utrecht, souhaitait fort de s'entretenir avec Spinoza; et c'était dans cette vue qu'on assurait c[ue Son Altesse était si bien disposée à le servir auprès du roi, qu'elle espérait d'en obtenir aisément une pension pour Spinosa, pourvu seulement 'qu'il pût se résoudre à dédier quelqu'un de ses ouvrages à Sa Majesté. Il reçut cette dépêche accompagnée d'un I>asse-port, et partit peu de temps après l'avoir reçue. Le sieur Halma, dans la Vie de notre philosophe qu'il a traduite et extraite du Dictionnaire de M, Bayle, rapporte à la page 11 qu'il est certain qu'il rendit visite au prince de Gondé, avec qui il eut divers entretiens pendant plusieurs jours, aussi bien qu'avec plusieurs autres personnes de distinction, particulièrement avec le lieutenant-colonel Stoupe. Mais Van der Spyck et sa femme, chez qui il était logé et qui vivent encore à présent, m'assurent qu'à son r.etour il leur dit positivement qu'il n'avait pu voir le prince de Condé, qui était parti d'Utrecht quelques jours avant qu'il y arrivât, mais que dans les entretiens qu'il avait eus avec M. Stoupe, cet officier l'avait assuré qu'il s'emploierait pour lui volontiers, et qu'il ne devait pas douter d'obtenir à sa recommandation une pension de la libéralité du roi*; mais que pour lui, Spinoza, comme il n'avait pas dessein de rien dédier au roi de France, ii avait refusé Tofifre qu'on lui faisait avec toute la civilité dont ii était capable.
Après son retour, la populace de la Haye s'émut extraordinairement à son occasion ; il en était regardé comme un espion, et ils se disaient déjà à l'oreille qu'il fallait se défaire d'un honmie si dangereux, qui traitait sans doute d'affaires d'État dans un commerce si public qu'il entretenait avec l'ennemi. L'hôte de Spinoza en fut alarmé, et craignit avec raison que la canaille ne
Le roi de France donnait alors des pensions à tous les savants, particulièremeiit anx étrangers <jiii lui présentaient ou dédiaient quelque ourra^^e. Coleru^^
IVni LA TfE DE SPINOZA.
rtrracliât de sa maison après l'avoir forcée et peut-être pillée ; OMIS Spinoza le rassura et le consola le mieux qu'il fut possible. < Ne craignez rien, lui dit- il, à mon égard ; il m'est aisé de me t justifier : assez de gens, et des principaux du pays, savent bien c ce qui m'a engagé à faire ce voyage. Mais, quoi qu'il en soit,
• aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte, « je sortirai et irai droit à eux, qnand ils devraient me faire le t même traitement qu'ils ont fait aux pauvres messieurs de Witt.
• ie suis boB républicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloire » 6t l'avantage de l'État. •
Ce ftit en cette même année que Télecteur palatin Gharles- Lmiis, de glorieuse mémoire, informé de la capacité de ce grand philosophe, vooltH l'attirer à Heidelberg pour y enseigner la pliîkxwpbie, n'ayant sans doute ancune connaissance du venin qu'il tenait encore cacbé dans son sein et qui dans la suite se manife«ta plus ouvertement. Son Altesse électorale donna ordre au célèbre docteur Fabricius, bon philosophe et l'un de ses conseillers, d'en faire la proposition à Spinoza. Il lui offrait, au nom de son prince, avec la chaire de philosophie, une liberté très-étendae de raisonner suivant, ses principes, comme il jugerait le plus à propos, cum ampUssima fihilosophandk libertate. Mais à celte offre mi avait joint une condition qui n'accommodait nullement Spinoza : car quelque étendue que fût la liberté qu'on luiaccordait, il »e devait aucunement s'en servir au préjudice de la religion établie par les lois. Et c'est ce qui parait par la lettre du docteur Fabricius, datée de Heidelberg, du 16 février (voyez Spinozas Oper, pôstk.f EpiH, 53, pag. 561). On trouve dans cette lettre qu'il y est régalé du titre de philosophe très-célèbre et de génie transcendant : philosophe aeutfssime ac eeleberrime.
C'était là une mine qu'il éventa aisément, s'il m'est permis d'user de cette expression ; il rît la difficulté, ou plutôt l'impossibilité où il était de raisonner suivant ses principes, et de ne rien avancer en même temps qui fût contraire à la religion établie. 1] fit réponse à M. Fabricius, le 30 mars i673, et refusa civilement hi chaire de philosophie qu'il lui offrait. Il lui manda que « Tins- « truction de la jeunesse serait un obstacle à ses propres études, « et que jamais il n'avait eu la pensée d'embrasser une seœ- « blable profession. » Mai» ceci n'est qu'un prétexte, et il découvre assez ce qu'il a dans l'âme par les paroles suivantes : f De plûs^
LA Vt£ DE SPINOZA. - 2ULX
« je fois rélleiion, dit-il au docteur, que loua De me marquct c poiat dau8 quelles bornes doit être rea&rmée cette liberté c d'ejipliquer mes sentiments pour ne pas ehoqaer la religioa, « Cogilo deinde me nescire quibus limilUm* UberUu iUa pkUot^ c phandi mtercludi di^beat, ne vidiar pubUcê sdabilUam relifi^* c nenk per turban veUe^ « (Voyez ses Œtuoreê poiUmmm, pagodftd» Lettre 54.)