‹ Œuvres de Spinoza (volume 4)Chapitre 108 sur 116 · Enfin, bien qu'aucua État, à ma connaissance · texte numérisé non relu

Enfin, bien qu'aucua État, à ma connaissance

ij^'ait été institué avec les conditions que je viens de dire je pourrais cependant invoquer aussi l'expérience e^ ^ établir par des faits qu'à considérer les causes qui coi»-*

servent un État civilisé et celles qui le détruisent, la forme de gouvemiement monarchique décrite plus haut est la meilleure qui se puisse concevoir. Mais je craindrais, en développant cette preuve expérimentale, de causer un grand ennui au lecteur. Je ne veux pas du moins passer sous silence un exemple qui me paraît digne de mémoire , c'est celui de ces Aragonais , qui , pleins d'une fidélité singulière envers leurs rois , surent avec une égale constance conserver intactes leurs institutions nationales. Quand ils eurent secoué le joug des Maures , ils résolurent de se choisir un roi. Mais ne se trouvant pas d'accord sur les conditions de ce choix, ils résolurent de consulter le souverain Pontife romain. Celui-ci, se montrant en celte occasion un véritable vicaire du Chi-ist , les gourmanda de profiter si peu de l'exemple des Hébreux et de s'obstiner si fort à demander un roi ; puis il leur conseilla , au cas où ils ne changeraient pas de résolution, de n'élire un roi qu'après avoir préalablement établi des institutions équitables et bien appropriées- au caractère de la nation, mais surtout il leur recommanda de créer un conseil suprême pour servir de contre-poids à la royauté (comme étaient les éphores à Laeédémone) et pour vider souverainement les différends qui s'élèveraient entre le Roi et les citoyens. hea Aragonais, se conformant à l'avis du Pontife, inaiituèrent les lois qui leur parurent les plus équitables et leur donnèrent poor interprète,, c'est-à-dire pour juge çrnpf ôme, non pas le Roi, maâ& ua cofts*nl appelé Conseil des Dix-sept, dont le président porte le nom de Justice (ei Ju$tiza). Aifisi dona o'e^elJustiza et les Dix- sept, àus h vie non par voie de suffrage, mais par le sort, qui ont le droit absolu de révoquer ou de casser tous le» arrêta rendus contre un citoyen quel qu'il soit par le* autres conseils , tant politiques qu'ecclésiastiques , et mêjne par le Roi, de sorte que tout citoyen aurait le droit de citer le Roi lui-même devant ce tribunal. Les Dix-sept eurent, en outi*e, autrefois le droit d'élire le Roi

et le droit de le déposer ; mais après de longues années, le roi don Pèdre , surnommé Poignard^ à force d'intriguos , de largesses , de promesses et de toutes sortes de faveurs, parvint enfin à faire abolir ce droit (on. dit qu'aussitôt après avoir obtenu ce qu'il demandait, il se coupa la main avec son poignard en présence de la foule, ou du moins, ce que j'ai moins de peine à croire, qu'il se blessa la main en disant qu'il fallait que le sang royal coulât pour que des sujets eussent le droit d'élire le Roi). Les Aragonais toutefois ne cédèrent pas sans condition : ils se réservèrent le droit de prendre les armes contre toute violence de quiconque voudrait s'emparer du pouvoir à leur dam, même contre le Roi et contre le prince héritier présomptif de la couronne , s'il faisait un usage pernicieux de Vautorité. Certes, par cette condition ils abolirent moins le droit antérieur qu'ils ne le corrigèrent; car, comme nous l'avons montré aux articles 5 et 6 du chapitré iv, ce n'est pas au nom du droit civil, mais au nom du droit de la guerre que le roi peut être privé du pouvoir et que les sujets ont le droit de repousser la force par la force. Outre les conditions que je viens d'indiquer, les Aragonais en stipulèrent d'autres qui n'ont point de rapport à notre sujet. Toutes ces institutions établies du consentement de tous se maintinrent pendant un espace de temps incroyable, toujours observées avec une fidélité réciproque par les rois envers les sujets et par les sujets envers les rois. Mais après que le trône eut passé par héritage à Ferdinand de Castille, qui prit le premier le nom de roi catholique, cette liberté des Aragonais commença d'être odieuse aux Castillans qui ne cessèrent de presser Ferdinand de l'abolir. Mais lui, encore mal accoutumé au pouvoir absolu et n'osant rien tenter, leur fit cette réponse : J*ai reçu le royaume d'Aragon aux conditions que vous savez , en jurant de les observer religieusement, et il est contraire à l'humanité de violer la parole donnée; mais, outre cela, je me suis mis dans l'esprit que mon trône ne serait stable qu'autant qu*il y aurait sécurité

égale pour le Roi et jtour ses sujets , de telle sorte que ni le Roi ne fût prépondérant par rapport aux sujets, ni les sujets par rapport au Roi ; car si l'une de ces deux parties de l'État devient plus puissante , la plus faible ne manquera pas non-seulement de faire effort pour recouvrer V ancienne égalité , mais encore , par ressentiment du dommage subi , de se retourner contre l'autre, d'où résultera la ruine de Vune ou de V autre j et peut-être celle de toutes les deux. Sages paroles, et dont je ne pourrais m*étonner assez, si elles avaient été prononcées par un roi accoutumé à commander à des esclaves et non pas à des hommes libres. Après Ferdinand, les Aragonais conservèrent leur liberté, non plus, il est vrai , en vertu du droit, mais par le bon plaisir de rois plus puissants, jusqu'à Philippe II qui les opprima non moins cruellement et avec plus de succès que les Provinces-Unies. Et bien qu'il semble que Philippe III ait rétabli toutes choses dans leur premier état, la vérité est que les Aragonais , le plus grand nombre par complaisance pour le pouvoir ( car , comme dit le proverbe, c'est une folie de ruer contre Téperon), les autres par crainte, ne conservèrent plus de la liberté que des mots spécieux et de vains usages.

31. Concluons que la multitude peut garder sous un roi une liberté assez large, pourvu qu'elle fasse en sorte que la puissance du roi soit déterminée par la seule puissance de la multitude et maintenue à l'aide de la multitude elle-même. C'a été là Tunique règle que j'ai Suivie en établissant les conditions fondamentales du gouvernement monarchique.

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