CHAPITRE Vni
DE l'aristocratie.
1. Je n'ai encore parlé que de la monarchie. Maintenant, comment faut-il organiser le gouvernement aristo-
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cratique pour qu'il puisse durer î c'est ce que je vais dire.
J'ai appelé gouvernement aristocratique celui qui est dirigé, non par un seul, mais par un certain nombre de 2itoyens élus parmi la multitude (je les nommerai dorénavant patriciens). Remarquez que je dis un certain^ nombre de citoyens élus. En effet, il y a cette différence principale entre le gouvernement démocratique et Varîstocratique, que dans celui-ci le droit de gouverner dépend de la seule élection, tandis que dans Tautre il dépend» comme je le montrerai au Jieu convenable , soit d'un droit inné, soit d'un droit acquis par le sort ; et par conséquent , alors môme que dans un État tous les citoyens pourraient être admis à entrer dans le corps des patriciens, ce 'droit n'étant pas héréditaire et ne se transmettant pas à d'autres en vertu d'ujie loi commune, l'État ne laisserait pas d'être aristocratique, et cela parce que nul n*y serait reçu parmi les patriciens qu'en vertu d'une expresse élection. Maintenant, si vous n'admettez que deux patriciens^, l'un s'efforcera d'être plus puissant que l'autre, et l'État risquera, à cause de la trop grande puissance de chacun d'eux, d'être divisé en deux factions, et il risquera de l'être en trois, quatre ou cinq factions, si le pouvoir est entre les mains de trois, quatre ou cinq patriciens. Les factions, au contraire, seront plus faibles à mesure qu'il y aura un plus grand nombre de gouvernants. D'où il suit que pour que le gouvernement aristocratique soit stable, il faut tenir compte de la grandeur de l'empire pour déterminer le minimum du nombre des patriciens.
2. Posons en principe que pour un empire de médiocre étendue c'est assez qu'il y ait cent hommes éminents investis du pouvoir souverain et par conséquent du droit de choisir leurs collègues, à mesure que l'un d'eux vient à perdre la vie. Il est clair que ces personnages feront toufr les efforts imaginables pour se recruter parmi leurs enfants ou leurs proches, d'où il arrivera que le pouvoir
souverain restera toujours entre les mains de ceux que le sort a faits fils ou parents de patriciens. Et comme sur cent individus que le sort fait monter aux honneurs, il 8*en rencontre h peine trois qui aient une capacité éminente, il s'ensuit que le gouvernement de l*État ne sera pas entre les mains de cent individus, mais de deux ou trois seulement d'un talent snpérieur qui entraîneront tout le reste ; et chacun d'eux , selon le commun penchant de la nature humaine, cherchera à se frayer une vme vers la monarchie. Par conséquent, dans un empire qui par son étendue exige au moins cent hommes émiuents, il faut, si nous calculons bien, que le pouvoir soit déféré à cinq mille patriciens pour le moins. De cette manière, en effet, on ne manquera jamais de trouver cent individus éminents , en supposant toutefois que sur cinquante personnes qui aspirent aux honneurs et qui les obtiennent, on.trouve toujours un individu qui ne soit pas inférieur aux meilleurs, outre ceux qui tâchent d'égaler leurs vertus et qui à ce titre sont également dignes de gouverner.
3. Il aiTive le plus souvent que les patriciens appartiennent à une seule ville qui est la capitale de tout l'empire et qui donne son nom à l'Élat ou à la république, comme par exemple cela s'est vu dans les républiques de Rome, de Venise, de Gênes, etc. Au contraire, la république des Hollandais tire son nom de la province tout entière , d'où il arrive que les sujets de ce gouvernement jouissent d'une plus grande liberté.
Mais avant de déterminer les conditions fondamentales du gouvernement aristocratique, remarquons la différence énorme qui existe entre un pouvoir confié à un seul homme et celui qui est entre les mains d'une assemblée suffisamment nombreuse. Et d'abord la puissance d'un seul homme est toujours disproportionnée au fardeau de tout l'empire (comme nous l'avons fait voir , article 5 du chapitre vi), inconvénient qui n'existe pas pour une assemblée suffisamment nombreuse ; car, du
inomont que vous la reconnaissez telle , vous accordez qu'elle est capable de suflBre au poids de l'État. Par conséquent, tandis que le Roi a toujours besoin de conseillers, cette assemblée peut s'en passer. En second lien, les rois sont mortels ; les assemblées, au contraire , sont éternelles^ et par suite, la puissance de l'État, une fois mise entre les mains d'une assemblée suffisamment nombreuse, ne revient jamais à la multitude, ce qui n'a pas lieu dans le gouvernement monarcbique, ainsi que nous l'avons montré à l'article 25 du précédent chapitre. Troisièmement , le gouvernement d'un Roi est toujours précaire, à cause de l'enfance, de la maladie, de la vieillesse et autres accidents semblables ; au lieu que la puissance d'une assemblée subsiste une et toujours la même. Quatrièmement, la volonté d'un seul homme est fort variable et fort inconstante , d'où il résulte que tout le droit de l'État monarchique est dans la volonté expliquée du Roi (comme nous l'avons fait voir dans l'article 1 du chapitre précédent) , sans que pour cela toute volonté du Roi doive être le droit ; or cette difficulté disparait quand il s'agit de la volonté d'une assemblée suffisamment nombreuse. Car cette assemblée , n'ayant pas besoin de conseillers (comme on vient de le dire), il s'ensuit que toute volonté expHquée émanant d'elle est le droit même. Je conclus de là que le gouvernement confié à une assemblée suffisamment nombreuse est un gouvernement absolu, ou du moins celui qui approche le plus de l'absolu; car s'il y a un gouvernement absolu, c'est celui qui est entre les mains de la multitude tout entière.
4. Toutefois, en tant que le pouvoir dans un État aristocratique ne revient jamais à la multitude (ainsi qu'il a été expliqué plus haut) et que la multitude n'y a pas voix délibérative, toute volonté du corps des patriciens étant le droit, le gouvernement aristocratique doit^tre considéré comme entièrement absolu, et quand il s'agit d'en poser les bases , il faut s'appuyer uniquement sur la
volonté et le jugement de TAssemblée des patriciens, et non pas sur la vigilance de la multitude, puisque celle-ci n'a ni voix consultative, ni droit de suffrage. Ce qui fait que dans la pratique ce gouvernement n'est pas absolu, c'est que la multitude est un objet de crainte pour les gouvernants et qu*à cause de cela même elle obtient quelque liberté, non par une loi expresse, mais par une secrète et effe;ptive revendication.
5. Il devient donc évident que la meilleure condition possible du gouvernement aristocratique, c'est d'être le plus possible un gouvernement absolu, c'est d'avoir à craindre le moins possible la multitude, et de ne lui donner aucune autre liberté que celle qui dérive nécessairement de la constitution de TÉtat, liberté qui dès lors est moins le droit de la multitude que le droit de l'État tout entier revendiqué et conservé par les seuls patriciens. A cette condition, en effet, la pratique sera d'accord avec latbéorie (comme cela résulte de l'article précédent, et d'ailleurs la cbose est de soi manifeste). Car il est clair que le gouvernement sera d'autant moins entre les mains des patriciens que la plèbe revendiquera plus de droits, comme il arrive en basse Allemagne dans ces collèges d'artisans qu'on appelle gilden,
6. Et il ne faut pas craindre , parce que le pouvoir appartiendra absolument à l'Assemblée des patriciens, qu'il y ait danger pour la plèbe de tomber dans un funeste esclavage. En effet , ce qui détermine la volonté d'une assemblée suffisamment nombreuse , ce n'est pas tant la passion que la raison. Car la passion pousse toujours les bommes en des sens contraires, et il n'y a que le désir des choses honnêtes ou du moins des choses qui ont une apparence d'honnêteté qui les unisse dans une seule pensée.
7. Ainsi donc le point capital dans l'établissement des bases du gouvernement aristocratique, c'est qu'il faut l'appuyer sur la seule volonté et la seule puissance de l'Assemblée suprême, de telle sorte que cette Assemblée