‹ Œuvres de Spinoza (volume 4)Chapitre 112 sur 116 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DB l'aristocratis {fin).

1. Après avoir exposé et démontré les conditions fondamentales des deux espèces de gouvernements aristocratiques, il nous reste à chercher si ces gouvernements peuvent être dissous ou transformés par quelque cause dont ils soient responsables. La première de toutes les causes de dissolution pour un tel gouvernement est celle qui a été indiquée en ces termes par le très-pénétrant Florentin * : « // s'ajoute chaque jour à l'empire (comme au corps humain) quelque chose qui un jour ou Vautre appelle un traitement curatif. C'est pourquoi il est nécessaire, dit-il, qu'il se produise un jour quelque événement qui ramène l'État au principe sur lequel il a été établi. Si celan'arrive pas en temps utile, les vices de l'État s'accroissent au point qu'ils ne peuvent plus disparaître qu'avec l'État lui-même. Quant à l'événement qui peut sauver l'État, tantôt il se produit par hasard, et tantôt par la volonté et la prévoyance des lois ou de quelque homme d'un rare mérite. » Voilà des réflexions dont nous ne pouvons mettre en doute l'importance, et partout où l'on n'aura pas pourvu à l'inconvénient si justement signalé^ si l'État se soutient, ce ne sera pas par sa propre force, mais par le seul effet de la fortune. Au contraire, si l'on a porté le meilleur remède au mal, l'État ne succombera pas par sa faute, mais seulement par quelque destin inévitable^ comme nous le montrerons bientôt plus clai-

1. Nie. MachitTel, Discorsi sopra la prima deçà di Tito^Livio, m, 1.

TRAITÉ rOLTTIQUB. 457

rcment. Le premier remède indiqué, c'a été d'élire tous les cinq ans un dictateur suprême nommé pour un ou deux mois, avec le pouvoir de connaître et de juger les actes des sénateurs et de chaque fonctionnaire, de statuer en dernier ressort, et de ramener ainsi TÉtat à son principe. Mais quiconque s'étudie à éviter les inconvénients d'un gouvernement doit avoir recours aux remèdes qui s'accordent avec la nature de ce gouvernement et qui répondent aux lois de son organisation, sans quoi pour éviter Charybde il retombe en Scylla. Il est vrai assurément que tous les citoyens, gouvernants et gouvernés, doivent être retenus par la crainte du supplice ou d'un dommage quelconque^ afin qu'il ne soitpermis à personne de commettre des fautes impunément ou à son avantage ; mais il n'est pas moins vrai d'un autre côté que si une telle crainte est commune aux bons et aux mauvais citoyens, l'empire court par là même un très-grand danger. Ainsi, la pfuissance dictatoriale qui est absolue ne peut pas ne pas inspirer une égale crainte à tous les citoyens, surtout si, comme on le demande, il y a des époques fixes pour la création d'un dictateur. Chacun, dans ce cas, emporté par l'amour de la gloire, briguera cet honneur avec une ardeur extrême; et comme il est certain qu'en temps de paix on prise moins la vertu que l'opulence, les plus magnifiques obtiendront plus facilement les honneurs. Voilà pourquoi sans doute les Romains ne créaient pas de dictateurs à une époque fixe, mais seulement sous le coup de quelque nécessité inattendue. Néanmoins, le bruit de l'élection d'un dictateur^ pour rappeler ici les paroles de Cicéron *, déplaisait aux honnêtes gens. £t en efiét cette puissance dictatoriale étant une puissance toute royale, il est impossible que la république prenne ainsi la forme monarchique^ serait-ce pour un temps aussi court qu'on voudra, sans faire courir un grand danger à l'État. Ajoutez à cela que

i. M Quint, fratr,, m, 8, 4.

45B ftLktri vouTiQtm.

sH n'y a poM mi jcmr préds fixé pour l'éleetion du die» tateoT, on ne tiendra aucun compte de TinteiraOe de temps qui se sera éeonlé de Tim à l'antre, Uen qoe eette condition, comme nons l'ayons dit, soit fondft«| mentale , et one prescription si vagne finira par être^ négtifçée facflement. A moins donc que cette puissance dictatoriale ne soit perpétuelle et stable, et il est clair quNiiie telle puissance attribuée i un seul est incompatible avec la nature du gouvernement aristocratique, elle sera livrée â mille incertitudes aussi bien que la con* serration et la sûreté de l'État.

2. Il n'est pas douteux au contraire (par l'article 3 du chapitre Ti) que ai le glaive dBctatorial pouvait, sans que la forme dn gouvernement en fit altérée, avoir un caractère de permanence et se rendre redoutable aux seuls méchants, jamais les viees de l'État ne grandiraient au point de ne pouvoir être extirpés ou du moins atténués. C'est pour réunir toutes ces conditions que notas avons voulu subordMmer le conseil des syndics au conseil suprême, de fat(on que le glaive dictatorial soit perpétuellement entre les mains non pas d''une personne naturelle, mais bien d'une personne civile, dont les membres soient trop nombreux pour se partager l'empire (par les articles 1 et 2 du chapitre précédent), ou pour comploter quelque attentat d'un commun accord. C'est en vue du même but que les syndics sont écartés des autres charges de l'État, qu'ils n'ont point de soHe à payer aux troupes, et qu'ils sont enfin d'un âge à préférer la sécurité du présent aux hasards d'un ordre de choses nouveau. De eette façon ils ne sont pas dangereux à l'État, ni par suite aux bons citoyens, tandis qu'ils peuvent être et •ont en effet la terreur des méchants. Moins ils ont de force pour commettre des crimes, et plus ils en ont pour lès réprimer., Car, outre qu'ils peuvent y mettre obstacle dès l'origine (puisque le conseil des syndics est perpétuel), ils sont assez nombreux pour avoir le courage d'accuser et de condamner tel ou tel citoyen puissant sans redou-

TEAITi POLITIQUS* 459

ter sa haine, d'autant qne les suffrages; sont donnés avec des hoiries et que la sentence est pron(mcée au nom du conseil tout entier.

3. On m'objectera qu'à Rome aussi les tribuns du peuple étaient perpétuels. Il est vrai, mais ils n'étaient pas capables de mettre ohatacle à la puissance d'un Selpion ; et en outre ils étai^i^ obligés de porter d'abord les mesures qu'ils jugeaient fayoraMes^ devant le Sénat lui-même^ qui souvent se jouatt d'eus» en faisant agréer au peuple Fhomme qui inspirait le nmnsde craintes aux sénateurs eux*-mêfnes. Ajoc^e^ à cela que; la puissance des tribuns était protégée contre k» patricien» par la fareur du peuple, et que eea tribuns avaient plutôt Tair d'exciter une sédition que de convoqua une aâsemblée, toutes les fois qu'ils appelaient le peuple an forum.YQilà . des iifecoaivénients qui n'existent pas dans l'État que nous avons décrit aux deux diapitreis {urécédentâ.

4. Au reste, ce pouvoir des syndics se boraera simplement à conserver la ftmne du gouvenKcment, c'està-dire à réprinaer towle infraction aux lofe et è empocher que personne puisse commettre aucune faute à son avantage. Mais il ne ptmrra janafe réprjoisr le progrès des vices sur lesquels les lois n'ont aueniie action, de ces vices, par exemple, dans lesquels tombent les hommes de trop de loisir et qui amènent somvent la ruine d'un ^ empire. En eSet^ quand règne la paccy les homne» dépouillent toute crainte; ils deviennent insensièlenœnt; de féroces et de barbwes 9«% èkcienÉ, tmmaiaa. et civihr; d*humaiBs, ils deviennent mm» et pcres^sxv et ckaam met alors son ambition à snrpassev les. aotaes,. non pas en vertu, mais en faste d en mollesse. Ba ca viennenit ainsi à dédaigner les uMours à» leur pays, à hmfeer les mœurs des nations étrangères, et, pouff tout éBre,. fls a* préparent à être esclaves.

5. Pour éviter ces maux, beauceop de législateurs se sont efforcés d'établir des lois somptuaires; mais c'est en vain. On se fait un jeu de violer tentes ka lois qu'il

iCO THàITÉ POUTI0I3E.

cyst possible d'enfreindre sans faire injustice à personne en particulier, et qui ont pour effet d'exciter les désirs et les passions des hommes, loin de les réprimer; car nous recherchons toujours ce qui nous est défendu, et n'aimons que ce qu'on nous refuse Mine manque jamais dliommes oisifs qui savent éluder les lois établies contre certaines choses qu'il est impossible de défendre absolument, comme les festins, les jeux, les ornements, et autres usages du même genre dont tout le mal est dans an excès qui ne peut se mesurer que d'après la condition de chacun, et qui n'est pas susceptible dès lors d'être déterminé par une loi universelle.

6. Je conclus donc à ce que tous ces vices, communs aux époques de paix dont nous venons de parler, sdient réprimés, non pas directement, mais par des voies détournées, c'est-à-dire par rétablissement de principes de gouvernement tels, que la plupart des citoyens, s'ils ne s'appliquent pas à vivre selon les règles de la sagesse (ce qui est impossible), se laissent du moins conduire par les passions qui peuvent être le plus utiles à la république. Ainsi on peut s'ingénier à inspirer aux riches, sinon l'économie, au moins un certain amour de l'argent. Car il n'est pas douteux que si l'amour de Targent, ce sentiment universel et perpétuel, est excité par un désir de

^ gloire, la plupart des citoyens ne s'étudient à augmenter honorablement leur fortune, afin d'échapper à une situation honteuse et d'arriver aux honneurs. Et si nous revenons maintenant aux conditions fondamentales des deux gouvernements aristocratiques que nous avons décrits aux deux chapitre précédents, on verra que ces principes y sont contenus. Car dans chacun d'<iux le nombre des gouvernants est assez considérable pour que le plus grand nombre des riches ait accès à la direction et aux honneurs de rÉtat.

7, Si, en outre (comme nous l'avons dit à l'article 47

Page 1