DES MIRACLES
^^ môme que les hommes appellent divine toute science qui surpasse la portée de l'esprit humain, ils soient la main de Diou dans tout phénomène dont la cause est généralement ignorée. Le vulgaire en effet est persuadé que la puissance et la providence divines n'éclatent jamais si visiblement que lorsqu'il arrive dans la nature quelque chose d'extraordinaire et qui choque les idées reçues, surtout si l'événement tourne au profit et à l'avantage des hommes. Aussi rien ne prouve plua clairement aux yeux du peuple l'existence de Dieu que l'interruption soudaine de l'ordre de la nature ; et de là rient que ceux qui expHquent toutes choses, et même les miracles, par des causes naturelles^ et s'efforcent de
i04 TRAITÉ
les comprendre, sont accusés de nier Dieu, ou du moins la providence de Dieu. Tant que la nature suit son cours ordinaire, on s'imagine que Dieu ne fait rien ; et réciproquement, pendant que Dieu agit, la puissance de la nature semble suspendue et ses forces oisives, de façon qu'on établit ainsi deux puissances distinctes l'une de l'autre, celle de Dieu et celle de la nature, laquelle toutefois est déterminée par Dieu d'une certaine façon, ou, comme la plupart le croient maintenant, créée par lui. Mais qu'entend -on par chacune de ces puissances, Dieu et la nature ? voilà ce que le vulgaire ne sait pas ; la puissance de Dieu, c'est pour lui quelque chose comme l'autorité royale ; la nature, c'est une force impétueuse et aveugle. Le vulgaire donne donc aux phénomène» extraordinaires de la nature le nom de miracles, c'est-àdire d'ouvrages de Dieu, et soit par dévotion, soit en haine de ceux qui cultivent les sciences naturelles, il se complaît dans l'ignorance des causes, et ne veut entendre parler que de ce qu'il admire, c'est-à-dire de ce qu'il ignore. Le seul moyen pour lui d'adorer Dieu et de rapporter toutes choses à son empire et à sa volonté, c'est de supprimer les causes naturelles, de bouleverser l'ordre des choses, et de se représenter la puissance delà nature enchaînée par celle de Dieu-
Si l'on cherche l'origine de ces préjugés, il faut, à ce qu'il me semble, remonter jusqu'aux premiers Hébreux. On sait que les nations païennes de cette époque ado^ raient des dieux visibles, comme le Soleil, la Lune, la Terre, l'Eau, l'Air, etc. Pour les convaincre d'erreiir, pour leur montrer que ces divinités faibles et changeantes étaient sous l'empire d'un Dieu invisible, les Hébreux racontaient les miracles dont ib avaient été témoins, s'efforçant de prouver en outre par ces récits que le Dieu qu'ils adoraient gouvernait la nature entière pour leur seul avantage. Cet exemple a séduit si fortement les hommes qu'ils n'ont pas cessé depuis lors d'imaginer les miracles; chaque nation a voulu faire croire qu'elle est
THÉOLOGICO-POLITIQUE. i03
plus chère à Dieu que toutes les autres, que Dieu a tout créé pour elle, et qu'il dirifçe tout vers cet unique dessein. Voilà l'excès d'arrogance où la stupidité du vulgaire s'est portée. Dans la grossièreté de ses idées touchant Dieu et la nature, il confoud les volontés de Dieu avec les désirs des hommes, et se représente la nature si l>ornée que l'homme en est la partie principale. Mais c'est assez parler des opinions et des préjugés du vulg[aire sur la nature et les miracles; j'arrive aux quatre principes que je me propose de démontrer ici dans l'ordre suivant. 1* J'établirai d'abord que rien n'arrive contre l'ordre de la nature, et qu'elle suit sans interruption an cours étemel et immuable ; j'expliquerai en même temps ce qu'il faut entendre par miracle. 2° Je prouverai que ce ne sont point les miracles qui peuvent nous faire connaître l'essence et l'existence de Dieu, ni par conséquent sa providence, toutes ces vérités se comprenant beaucoup mieux par l'ordre constant et immuable de la nature. 3° Je prouverai par plusieurs exemples tirés de l'Écriture que l'Écriture elle-même n'entend rien autre clioseparles décrets, les volontés de Dieu, etconséquemment par sa providence, que l'ordre même de la nature qw résulte nécessairement de ses éternelles lois. 4® Je traiterai en dernier lieu de la manière d'interpréter les miracles de l'Écriture, et marquerai les points principaux çi'il convient de considérer dans le récit de ces miracles. Tels sont les divers objets qui feront la matière du présent chapitre, et, si je ne me trompe, il n'en est pas un îti ne doive beaucoup servir au dessein que je me pro- I^se dans tout cet ouvrage.
Pour établir mon premier principe, il me suffit de rappeler ce que j'ai démontré au chap. iv, sur la loi divine, savoir: que tout ce que Dieu veut ou détermine enveloppe une nécessité et une vérité éternelles. L'entendement de Dieu ne se distinguant pas, nous l'avons prouvé, ^^ sa volonté, dire que Dieu veut une chose ou dire qu'il ^* pense, c'est affirmer exactement la même chose. En
106 TRAliA-
conséquence, la même nécessité en vertu de laquelL suit de la nature et de la perfection de Dieu qu'il pei une certaine chose telle qu'elle est, cette même née site, dis-jc, fait que Dieu veut cette chose telle qu'< est. Or, comme rien n'est nécessairement vrai que pai seul décret divin, il est évident que les lois universel de la nature sont les décrets mêmes de Dieu, lesqu résultent nécessairement de la perfection de la nati divine. Si donc un phénomène se produisait dans Vi vers qui fût contraire aux lois générales de la nature serait également contraire au décret divin, à l'intelligei et à la nature divines ; et de même si Dieu agissait con les lois de la nature, il agirait contre sa propre essen ce qui est le comble de l'absurdité. Je pourrais appu; encore ma démonstration sur ce principe, que la pu sance de la nature n'est, en réalité, que la puissai môme et la vertu de Dieu, laquelle est le propre fond l'essence divine ; mais ce surcroît de preuves est prés* tement superflu. Je conclus donc qu'il n'arrive rien dî la îiature^ qui soit contraire à ses lois universelles, ri( dis-je, qui ne soit d'accord avec èes lois et qui n'en suite. Tout ce qui arrive se fait par la volonté de Di et son éternel décret: en d'autres termes, tout cet arrive se fait suivant des lois et des règles qui enveh pentune nécessité et une vérité éternelles. Ces lois et< règles, bien que toujours nous ne les connaissions p la nature les suit toujours, et par conséquent elfe s'écarte jamais de son cours immuable. Or il n'y a po de bonne raison d'imposer une limite à la puissance et^ vertu delà nature, et de considérer ses lois comme app priées à telle fin déterminée et non à toutes les fins p sibles ; car la puissance et la vertu de la nature sont puissance même et la vertu de Dieu ; les lois et les règ de la nature sont les propres décrets de Dieu ; il faut do
i . Par nature, j^entcnds ici, non-seuiement la matière avec ses afTections, t une infinité d'autres êtres. ' ' [Note de Spinoza)
TIlÉOLOGICO-POLlTIQrE. !07
croire de toute nécessité que la puissance de la n.'iture
est infinie, et que ses lois sont ainsi faites quVÎI''s s'éten-
. dent atout ce que l'entendement divin est capable d'em-
hrassec. Nier cela, c'est soutenir que Dieu a créé la
nature si impuissante et lui a donné des lois si stériles
qu'il est obligé de venir à son secours, s'il veut qu'elle
se oonserve et que tout s'y passe au gré de ses vœux :
doctrine aussi déraisonnable qu'il s'en puisse inia-
giaor.
^^aintenant qu'il est bien établi que rien n'arrive dans la li ature qui ne résulte de ses lois, que ces lois embrassem t. tout ce que l'entendement divin lui-môme est capat>J e de concevoir, enfin que la nature garde éternelleraei:i t un ordre fixe et immuable ', il s'ensuit trés-clairemexxt qu'un miracle ne peut s'entendre qu'au rogard des opxr^ions des hommes, et ne signifie rien autre chose qû^Xiû événement dont les hommes (ou du moins celi^i qui jaconte le miracle) ne peuvent expliquer la cause ûatu.relle'par analogie avec d'autres évén^^ments semblables qu'ils sont habitués à observer. Je pourrais définir aiussi le miracle : ce qui ne peut être expliqué par les priïicipes des choses naturelles, tels que la raison nous les fait connaître ; mais comme les' miracles ont été faits ' pour le vulgaire, lequel était dans une ignorance absolue des principes des choses naturelles, il est certain que les anciens considéraient comme miraculeux tout ce î^'Us ne pouvaient expliquer de la façon dont le vulgaire explique les choses, c'est-à-dire en demandant à la méinoîre le souvenir de quelque événement semblable qu'on ^t l'habitude de se représenter sans étonnement ; car le Vulgaire croit comprendre sufiisamment une chose, quand ^^^ a cessé de l'étonner. Les anciens donc, et tous les "Ooaines en général jusqu'à notre temps, ou peu s'en ^^J*t, n'ont point eu d'autre critérium des événements ^^'"aculeux que celui que je viens de dire ; il ne faut par
• '^oyez r£f%Me, part. I, particulièrement les Propos. 16, 21, 22, Î3, 29.
conséquent pas douter que dans les saintes Écritures i n'y ait une foule de choses miraculeuses qui s'expliquem très-simplement par les principes aujourd'hui connue des choses naturelles. C'est ce que nous avons déjàfiiil pressentir plus haut à propos du miracle de Josué arrêtant le soleil, et de la rétrogradation de ce même astre m temps d'Achasç; mais nous traiterons bientôt plus aulonig cette matière de Tinterprétation des miracles, qui fait en partie l'objet de ce chapitre.
Je veux établir maintenant mon second principe, (fpi est que les miracles ne nous font nullement comprendre ni l'essence, ni l'existence, ni la providence de Dieu» .mais au contraire que toutes ces vérités nous sont manifestées d'une façon beaucoup plus claire par Tordre fixe et immuable de la nature. Voici ma démonstration: l'existence de Dieu n'étant pas évidente d'elle-même', il faut nécessairement qu'on la déduise de certaines notions dont la vérité soit si ferme et si inébranlable qu'il n'y ait aucune puissance capable de les changer. Tout an moins faut-il que ces notions nous apparaissent avec ce caractère de certitude absolue, au moment où nous en inférons l'existence de Dieu ; sans quoi nous ne pom> rions aboutir à une conclusion parfaitement assurée. D est clair, en effet, que si nous venions à supposer qn« ces notions peuvent être changées par une puissance quelconque, nous douterions à l'instant même de lew vérité, nous douterions de l'existence de Dieu, qui « fonde sur elles ; en un mot, il n'est rien au monde don nous pussions être certains. Maintenant, à quelles con ditions disons-nous qu'une chose est conforme à lana ture, ou qu'elle y est contraire? à condition qu'elle s<K conforme ou contraire à ces notions premières. Si don nous venions à supposer que, par la vertu d'une certmxi puissance, quelle qu'elle soit, il se produit dans lanatuJ une chose contraire à la nature, il faudrait concevo
i. Vovcz les Notes marginales de Spinoza j note 7.
THÉOLOGICO-POLITIQDE. 109
cette chose comme contraire aux notions premières, ce qui est absurde ; à moins qu'on ne veuille douter des notions premières, et par conséquent de l'existence de Keu et de toutes choses, de quelque façon que nous les percevions. 11 s'en faut donc infiniment que les miracles, «l'on entend par ce mot un événement contraire à Tordre de la nature, nous découvrent l'existence de Dieu ; loin de lé^ ils nous en feraient douter, puisque nous pourrions être absolument certains qu'il existe un Dieu en supprimant tous les miracles, je veux dire en étant convaincus 9^6 toutes choses suivent l'ordre déterminé et immuable de Ja nature.
Supposons maintenant qu'on définisse le miracle : ce îtii est inexplicable par les causes naturelles; ou bien on entend que le miracle a au fond des causes naturelles, mads telles que l'intelligence humaine ne les peut dé* couvrir; ou bien que le miracle n'a d'autre cause que Meu ou la volonté de Dieu. Or, comme tout ce qui se fait P^des causes naturelles se fait aussi par la seule puisitmce. et la seule volonté de Dieu, il faut nécessairement ^ venir à dire que le miracle, soit qu'il ait des causes Wlnrelles, soit qu'il n'en ait pas, est une chose qui ne peut s'expliquer par une cause, c'est-à-dire une chose loi surpasse l'intelligence humaine. Or, une chose qui >Qipasse l'intelligence humaine ne peut rien nous faire ^mprendre; car tout ce que nous comprenons clairement et distinctement, ou bien nous le concevons par 8oi>mème, ou bien par quelque autre chose qui de soi se comprend d'une façon claire et distincte. Par conséquent 8Q miracle, c'est-à-dire une chose qui surpasse l'intelligenee humaine, ne peut nous faire comprendre l'essence eti'exist^ice de Dieu, ni rien nous apprendre absolument de Dieu et de la nature ; au contraire, quand nous Avons que toutes choses sont déterminées et réglées MT la main divine, que les opérations de la nature ré* ttltent de l'essence de Dieu, et que les lois de l'univers mt «es décrets et ses volontés étemelles, nous comiai»» II. 10
liO TBAIT<
sons alors d'autant mieux Dieu et sa volonlé que nom pénétrons plus avant dans la connaissance des choses naturelles, que nous les voyons dépendre plus étroiter ment de leur première cause, et se développer suivant les étemelles lois qu'elle a données à la nature. Il suii de là qu'au regard de notre intelligence, les phénomëofll que nous comprenons clairement et distinctement méiir tent bien plutôt qu'on les appelle ouvrages de Diea e1 qu'on les rapporte à la volonté divine que ces miradM qui nous laissent dans une ignorance absolue, bien qnlii occupent fortement l'imagination des hommes et Itf frappent d'étonnement et d'admiration ; car enfin, il n^ a dans la nature que les choses dont nous avons une eoDnaissance claire et distincte qui nous élèvent à une tôt naissance plus sublime de Dieu, et nous manifestent es traits éclatants sa volonté et ses décrets. C'est donc virir tablement se jouer, quand on ignore une chose, que d^ recourir à la volonté de Dieu ; on ne fait par 1& que confesser très-ridiculement son ignorance. Un miracle, flC effet, n'étant jamais qu'une chose limitée, et n'exprimil^ par conséquent qu'une puissance également limitée, 3 est certainement impossible de remonter d'un effet d8 oette nature à l'existence d'une cause infiniment pds' santé ; tout au plus a-t-on le droit de conclure qu'il existi une cause plus grande que l'efifet produit. Je dis tooti> plus, car il peut arriver que, parle concours deplusieM causes, un effet se produise, dont la puissance, tout m restant inférieure à celle de toutes ces causes réunioi» soit très^supérieure à la force de chacune d'elles. Au eoffr traire^ les lois de l'univers, ainsi que nous l'avons déjil montré, s'étendant à une infinité d'objets et se faistfi concevoir sous un certain caractère d'éternité, la DÉhsn qui se développe, en suivant ces lois, dans un ordre, itt muable, est pour nous comme une manifestation viiilÉ de l'infinité, de l'éternité et de l'immutabilité de lÂm Concluons donc que les miracles ne nous font nuUeMi ciumaUre XHeui^ni son aiistaocerm sa providlenca^niai
TH£OL0aCX>-K)LlTIQC£. 1 1 i
cpie toutes ces vérités se déduisent infiniment mieux de Vcffdre fixe et immuable de la nature.
En concluant de la sorte, j'entends par miracle ce qui nrpasse on ce qu'on croit qui surpasse la portée de Tinteffigence humaine. Car si l'on appelle miracle un bouleversement de Tordre de la nature, ou une interruption 4e «on cours, ou un fait qui contrarie ses lois, il faut dire idors, non plus seulement qu'un miracle ne pourrait donner aucune connaissance de Dieu, mais qu'il irait jusqu'à détruire celle que nous avons naturellement, et à nous faire douter de Dieu et de toutes choses. Je ne reconnais ici aucune différence entre un phénomène contraire à la nature et un phénomène au-dessus de la nature (par où l'on entend un phénomène qui, sans être contraire à la nature, ne peut être produit ou efî*ectué par elle) ; un ^Bimstk en effet ne s'accomplissant pas hors de la nature, n^fiis dans la nature elle-même, on a beau dire qu'il est •^emeut au-dessus d'elle, il faut nécessairement qu'il en interrompe le cours. Or, d'un autre côté, nous concevons le cours de la nature comme fixe et immuable par fes propres décrets de Dieu. Si donc un phénomène se Ionisait dans la nature qui ne fût point conforme à ses lois, on devrait admettre de toute nécessité qu'il leur est contraire, et qu'il renverse l'ordre que Dieu a étabU dans l'univers en lui donnant des lois générales pour le régler éternellement. D'où il faut conclure que la croyance aux miracles devrait conduire au doute universel et à l'aftéûme. Je considère donc mon second principe comme parfaitement établi, c'est à savoir qu'un miracle, de quelque façon qu'on l'entende, contraire à la nature ou au-dessus d'elle, est purement et simplement une absurdîte, et qu'il ne faut voir dans les miracles des saintes Écritures que des phénomènes naturels qui surpassent ou qu'on croit qui surpassent la portée de rintelligence humaine. Mais, avant d'arriver à mon troisième point, je veux ionfirmer par l'Écriture cette doctrine que les miracles te nous font point connaître Dieu. L'Écriture ne dit cela
1112 TRÀITi
nulle part d'une manière expresse» mais on le pet inférer de plusieurs passages, notamment de celui ai Moïse (Deutéran.f chap. xiu) ordonne de punir de mor les faux prophètes, alors même qu'ils font des mirades. Voici ses paroles : « Et bien que vous voyiez apparaâtnh signe, le prodige qu'il vous a prédit ^ etc., gardez-vom à croire (pour cola) aux paroles de ce prophète, etc., pam que le Seigneur votre Dieu veut vous tenter y etc. ; comfa» nez (donc) ce prophète à mort, etc. » II résulte clairemeil de ce passage que les faux prophètes, font aussi des miracles, et que si les hommes n'étaient solidement pitmunis par une connaissance véritable et un véritaUe amour de Dieu, les miracles pourraient leur faire adorei également les faux dieux et le vrai Dieu. Moïse ajoute en effet : « Car Jéhovah, votre Dieu, vous tente pour sasàt si vous V aimez de tout votre cœur et de toute votre d»tf. » Une autre preuve que tous ces miracles, en si gnind nombre, ne pouvaient donner aux Israélites une idée saine de Dieu, c'est ce qui arriva quand ils crurent qœ Moïse les avait quittés : ils demandèrent à Aharon dtf divinités visibles, et, j'ai honte de le dire, ce fut uq veH qui leur représenta le vrai Dieu, tant de miracles n'ayaai abouti qu'à leur en donner pareille idée. On sait qa'ir saph, qui avait été témoin d'un si grand nombre de pio* diges, douta de la providence de Dieu, et il se sertil même écarté de la bonne voie s'il n'avait enfin compRI la béatitude véritable (voyez psaume xxxvii). Salomonloi' même, et de son temps la prospérité des Hébreux étd à son comble, Salomon a laissé échapper ce soup(00i que toutes choses sont livrées au hasard (voyez Ecel»*, chap. III, vers. 19, 20, 21 ; chap. ix, vers. 2, 3, etc.).Knf fin, c'a été pour presque tous les prophètes un mystèn plein d'obscurité que l'accord qui existe entre la prori dence de Dieu, telle qu'ils la concevaient, et Toidre di la nature et les événements de la vie humaine. Or, e< accord a toujours été parfaitement visible pour les ^ losophes qui s'efforcent de comprendre les choses pi
THiOLOGICO-POLITIQnE. 113
des notions claires et non par des miracles, qui font consister la féUcité véritable dans la seule yertu et dans la tranquillité de r&me, qni enfin veulent obéir à la nature, et non pas la faire obéir, parce qu'ils savent de science certaine que Dieu dirige la nature suivant des lois uni* verselies et non pas suivant les lois particulières de la nature humaine, en un mot que Dieu n'est pas seulement le Dieu du genre humain, mais le Dieu de la nature entière. Je conclus donc de tout ce qui précède que, d'après VÉcritore elle-même, les miracles ne donnent point de Dieu une connaissance vraie, ni de sa providence un dair témoignage. Je sais bien qu'il est souvent dit dans l'Ëcritore que Dieu a fait des'prodiges pour se faire connaître aux hommes ; ainsi dans VExode (chap. x . ^ers. â), Dieu trompe les Égyptiens et donne des signes de son existence, sdBn que les Israélites sachent qu'il est le vrai Dieu ; mais il ne résulte point de là que les miracles soient des témoignages de l'existence de Dieu ; il eu résulte seulement que les Juifs avaient de telles opinions 9^% pouvaient être facilement convaincus par des mincies de cette sorte. Nous avons en effet démontré dans ïMïtre chapitre n que les preuves prophétiques, c'est-à- &e les preuves tirées de la révélation, ne se fondent pas <Qr les notions universelles et communes à tous les homiQes, mais sur les idées reçues, quoique absurdes, et sur les opinions de ceux qui reçoivent la révélation et que le Saint-Esprit veut convaincre : doctrine que nous avons confirmée par un grand nombre d'exemples, et même par le témoignage de Paul, qui était Grec avec les Grecs, etJaifav9€ les Juifs. Du reste, si tous ces miracles avaient le don de convdncre les Égyptiens et les Hébreux en Tertu de leurs idées habituelles, ils n'en étaient pas moins incapables de leur' donner une idée véritable de Dieu; tait ce qu'ils pouvaient faire, c'était de leur prouver qu'il existe une divinité plus puissante que toutes les choses foi tombaient sous leur connaissance, et que Dieu preiiait un soin particulier des affaires des -Hébreux, qui
étaient alors en effet très-Ûorissantes, an lien de s'oceii* per avec nne égale sollicitnde de tons les humains, ainsi que renseigne la [diiilosophie, qui senle d'ailleurs peut démontrer qu'il en est ainsi. Voilà pourquoi les Jnift et tous ceux qui ne connaissent la providence de Dieu qoe par l'état variable des choses humaines et l'inégalité des conditions, se sont persuadé que les Juifs étaient plus chers à Dieu que tous les autres peuples, quoiqu'ils M les aient point surpassés en véritable perfection, comme nous l'avons démontré dans le chapitre m.
Mais il est temps d'arriver à notre troisième pripdpei qui est que les décrets et les ordres de Dieu, et par conséquent sa providence, ne sont, dans l'Écriture, liaa autre chose que Tordre de la nature; en d'autres termes, quand l'Écriture dit qu'une chose est l'œuvre de Ken, ou qu'elle a été faite par sa volonté, elle entend que cette chose s'est faite suivant les lois et l'ordre de la nature, et point du tout, comme le croit le vulgaire, que la na* ture a cessé d'agir pour laisser faire Dieu, ou quenn cours a été quelque temps interrompu. Du reste, l'Écriture ne s'explique jamais directement sur ce qui n'a poW de rapport à l'enseignement qu'elle veut donner, ptf cette ndson (que nous avons déjà établie en traitant M la loi divine) que son objet n'est nullement d'expliçptf les choses par leurs causes naturelles^ ni de résoudre dei questions de pure spéculation. Nous nous proposotf donc ici d'interpréter dans notre sens certains récits de rÉcriture qui se trouvent être plus étendus et plus d^ constanciés que les autres. En voici quelques-uns : dtfi le livre de Shamuei (chap. ix, vers. 15, 16} il est ^qoi Dieu révéla à Shamuei qu'il enverrait vers lui Saol; rt toutefois Dieu n'envoya pas Saiil vers Shamueli commi les hommes envoient d*ordinaire telle personne vers tdl» autre; eet envoi de Sa&l accompli par Dieu fat tout âÊ^ plement Tordre môme de la nature. Saiil, en effet {eomM on le raconte an chapitre précédent de Shamyel^ étttll la recherche des Anesaes qu'il avait perdues ; et âpiii
THJOLOGICiO-POLrnQUE. 1 19
* délibéré s'il rentrerait ou non dans sa maison sans voir retrouvées, il se décida, par le conseil d'un de onriteurs, à aller trouver le prophète Sliainuel, pour sndre de lui en quel endroit il (Pourrait retrouver nesses; et de môme, dans toute la suite de ce récit, 3 voit pas que Saul ait suivi aucun ordre particulier en ; ce fut le cours naturel des choses qui le cont chez Shamuel. Dans le psaume cv, vers. 24> il est ue Dieu changea les dispositions des Égyptiens et &l prendre en haine le peuple juif. Mais ce change* l fat parfaitement naturel, comme on le voit clairet daùsV Exode (chap. i), qui donne une raison trësdn dessein que prirent les Égyptiens de réduire les lites en esclavage. Au chap. ixde la Genèse (vers. 13), dit â Noé qull se manifestera dans la nue. Or action de Dieu n'est rien autre chose qu'une réfracet une réflexion que subissent les rayons du soleil en ^rsant les gouttelettes d'eau suspendues dans les «s. Au psaume cxlvu, vers. 18, cette action naturelle mt, qui fond par sa chaleur la gelée et la neige, est lée Parole de Dieu ; et au vers. 15, le vent et le froid également appelés 'Parole de Dieu ; de même, au . oie Giv, vers. 4, le vent et le feu prennent le nom 'oyés de Dieu, de ministres de Dieu; et il y a ainsi l'Ecriture une foule de passages qui marquent trèsïment que le décret de Dieu, son commandement, rôle et son verbe, sont tout simplement l'action et re de la nature. Il ne faut donc pas douter que tous its racontés par l'Écriture ne se soient passés natunent; et cela n'empêche pas de les rapporter à Dieu, itare, je le répète, n'ayant pas pour objet d'expliles choses par leurs causes naturelles, mais seule" de faire un tableau des événements les plus capables apper l'imagination, et d'en présenter le récit dans ire et avec le style qui disposent le mieux à l'admia et qui, par conséquent, tournent le plus fortement \ du vulgaire à la dévotion. Si donc nous rencontrons
116 TRAirf
dans l'Écriture le récit de certains fdts dont la cause naturelle nous échappe, on même qui semblent contraires aux lois de la nature, cela ne doit point nous arrêter, et nous devons demeurer convaincus que tout ce qui est effectivement arrivé est arrivé naturellement. Ce qui confirme cette doctrine, c'est qu'on voit clairement par le récit de plusieurs miracles qu'ils ont été accompagnés de certaines circonstances que le récit ne mentionne pas toujours, surtout quand il est conçu et comme chanté dans le style de la poésie ; or ce sont justement ces ci^ constances qui font voir que le miracle s'est produit par des causes naturelles. Ainsi, quand Moïse voulut que les Égyptiens fussent dévorés d'ulcères, il répandit dans .l*aîr de la cendre chaude {Exode^ chap. xi, vers. 10). Ce fut aussi par un décret de Dieu tout semblable, c'est-âdire un décret naturel, savoir, par un vent d'orient qui . soufOia nuit et jour, que les sauterelles couvrirent TÉ- | gypte, et il fallut un vent impétueux d'occident pour lesen chasser {Exode^ chap. x, vers. 14, 19). De même encore le décret divin qui ouvrît la mer aux Hébreux {ExodS) chap. XIV, vers. 21) ne fut rien autre chose qu'un vent d'orient qui souffla avec violence pendant toute la nuit. Si Elisée rendit la force et la vigueur à nn enfaut que l'on croyait mort, il eut besoin de se pencher sur lui à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'enfant fût réchauffé et rouvrît les yeux {Rois, liv. II, chap. iv, vers. 34, 35)' On trouve aussi dans l'Évangile de Jean (chap. ix) 1^ récit de certaines circonstances préliminaires dont Jésud^ Christ se servît pour guérir un aveugle. En un mot, j^ pourrais citer ici une foule de récits de TÉcriture qui prouvent suffisamment que les miraclôs requièrent d'au^ très conditions qu'un simple commandement de Dieu, comme on dit. Il faut donc croire que si les circonstance» des miracles et les causes naturelles qui les expliquent ne sont pas toujours mentionnées, elles n'en ont pas été moins nécessaires à leur accomplissement. Ainsi, dans le récit de V Exode (chap. xiv, vers. 27), on voit qu'au seul
THÉOLOGIGO-POLITIQUE. 117
commandement de Moise, la mer recommença de s'enfler; et il n'est pas question du vent. Mais dans le cantique de Moïse (chap. zy, vers. 10) il est dit que la mer s'enfla par un sou£9e de Dieu (c'est-à-dire par un vent très;*)rt); par où Ton voit que si cette circonstance a été omise dans le récit qui précède, c'est pour que le miracle parût plus grand. On dira que nous trouvons dans l'Écriture une foule de choses qui ne semblent pas pouvoir être expliquées en aucune façon par des causes naturelles : on y voit, par exemple, que les péchés des hommes et leurs prières peuvent être cause de la pluie et de la fertilité de la terre, que la foi a pu guérir des aveugles, et une infinité de choses semblables. Mais je crois avoir déjà répondu à cette objection; j'ai montré en effet que YlÈcriture n'a jamais pour objet d'expliquer les choses par leurs causes prochaines, mais seulement de les présenter dans un certain ordre et avec un certain style capables d'exciter la dévotion des hommes, particulièrement du vulgaire ; et c'est pourquoi elle s'exprime sur Dieu et sur toutes choses d'une façon très-peu exacte ; car ce n'est point la raison qu'elle veut convaincre, c'est Vimagination qu'elle veut frapper. Supposez en effet que l'Écriture raconte la chute d'un empire à la façon des ^vains politiques, le peuple n'en sera nullement touché; mais il arrivera justement le contraire, si on fait un tableau poétique de cet empire qui s'écroule, et si on a soin, comme l'Écriture, de tout rapporter à Dieu. Lors donc que l'Écriture raconte que la terre est devenue stérile à cause des péchés des hommes, ou que les aveugles ont été guéris par leur foi, nous ne devons pas plus ^tre choqués de tout cela que de l'entendre dire que Dieu s'irrite des péchés des hommes, qu'il en est contesté, qu'il regrette le bien qu'il leur a promis et qu'il leur a fait; ou encore que Dieu se souvient, en apercevant îudque signe, d'une promesse par laquelle il s'est eu- Sagé; et mille paroles semblables, qui sont des images poétiques, ou bien qui marquent seulement les opinions
et les préjugés de récrivain. Gonclaons donc sans hésS* ter que tout ce qu'il y a de vrai dans les récits de rÉcri* ture s'est passé selon les lois de la nature qui régissent toutes choses ; et si l'on y rencontre quelque éyénemenl qui soit évidemment contraire aux lois naturelles, ou ne puisse absolument pas s'en déduire, il faut croire alow qu'il a été ajouté aux saintes Écritures par une màa sacrilège. Car ce qui est contre la nature est contre h' raison; et ce qui est contre la raison, étant absurde, dcA être immédiatement rejeté.
Il ne me reste plus qu'à présenter quelques remarque» sur l'interprétation des miracles, ou plutôt à reprendre (car le principal est dit) les points que je viens d'exposer, et à les éclaircir par un ou deux exemples. Ce qui rend ces explications nécessaires, c'est que je crains qu'en interprétant mal quelques miracles, on ne suppose témérairement qu'on a rencontré dans l'Écriture quelque chose de contraire â la lumière naturelle. Il est bien rare que les hommes racontent un événement tout simplement, comme il s'est passé, sans rien ajouter au rédt. C'est surtout quand ils voient et entendent quelque chose de nouveau qu'il leur arrive, à moins qu'ils ne 'soient fortement en garde contre leurs opinions préconçues, d'en avoir l'esprit tellement prévenu, qu'ils aperçwvent les choses tout autrement qu'ils ne les voient ou les entendent raconter, particulièrement si l'événement dont il s'agit passe la portée de celui qui le raconte ou de celui qui l'entend raconter, et plus encore si tous deBX sont intéressés à ce que les choses se soient passées d* telle ou telle façon. De là vient que, dans les Chronique* et les Histoires, les hommes exposent bien plutôt len^f* opinions sur les choses que les choses elles-m^mes ; à^ telle sorte que, si un seul et même événement est r^^ conté par deux hommes d'opinions diflférentes, on pom^' rait croire qu'il s'agit de deux événements difTérents; ^ il est souvent très-facile de déterminer, par le caractè^^ d'une certaine histoire, les opinions de l'historieii* ^^
TBÉOLOCUGO-POLTTIQUE. 119
pourrais confirmer ces réflexions en citant nn grand nombre de pliilosophes qni ont écrit Thistoire de la nature, et une foule de chroniqueurs ; mais cela est présentement superflu» et je vais me borner & un exemple tiré de l'Écriture sainte, me fiant pour le reste à la sagesse du lecteur.
Au temps de Josué, les Hébreux (ainsi que nous l'avons déjà remarqué) croyaient, comme fait encore le vulgaire, que le soleil se meut d'un mouvement diurne, et que la terre est en repos. Ils ne manquèrent pas d'aficommoder àcette opinion le miracle qu'ils virent s'accomplir, quand ils livrèrent bataille aux cinq rois. Car ils ne dirent pas simplement que le jour de cette bataille fut plus long qu'à l'ordinaire; ils ajoutèrent que le soleil et la lune s'étaient arrêtés, avaient suspendu leur mouvement. Or, il est clair que cette manière de présenter l'événement était très-propre à agir sur les nations païennes de ce temps qui adoraient le soleil, et à leur prouver par le témoignage des faits que le soleil est sous l'empire d'une puissance plus haute, qui peut l'obliger par sa seule volonté à changer l'ordre de son cours. Ainsi donc, moitié par religion, moitié par suite de préjugés établis, les Hébreux furent amenés à concevoir un événement et à le raconter tout autrement qu'il n'avait pu effectiveiDent se produire.
n est par conséquent nécessaire, pour interpréter les
loiracles de l'Écriture et s'en faire une juste idée d'après
le récit qu'on a sous les yeux^ de connaître les opinions
des premiers témoins de ces faits miraculeux et de ceux
qoi nous ont transmis leur témoignage, et d'établir une
dtttinctLon profonde entre les opinions du témoin ou de
l'icrivain et les faits eux-mêmes tels qu'ils ont pu se pré-
seiUer à leurs yeux. Faute de cette distinction, on con-
foodra des faits réels avec des opinions et des jugements.
Ce n'est pas tout: on confondra ces faits avec d'autres
iails tout fantastiques, qui n'ont eu lieu que dans l'ima»
gimaioQ de4 prophètes. Car il ne faut pas douter que
dans l'Écriture une foule de choses ne soient données comme réelles et qu'on croyait efifectivement réelles, qui ne sont au fond que des représentations imaginaires, comme, par exemple, que Dieu (l'être en soi) soit descendu du ciel (Exode, chap. xix, vers. 28; Deutéronome^ chap. V, vers. 28); que le mont Sinaï ait lancé de la fumée, parce que Dieu venait d'y descendre entouré de flammes; ou enfin qu'Ëlie soit monté au ciel sur un char enflammée traîné par des chevaux de feu. Ce ne sont là que desreprésentations fantastiques appropriées aux opinions de ceux qui nous les ont racontée^, lesquels en effet nous ont décrit les choses comme ils les avaient imaginées ^ c'est-à-dire comme réelles. Quiconque a l'esprit un peix élevé au-dessus du vulgaire sait parfaitement que Dieo n'a ni droite ni gauche, qu'il n'est pas en mouvement^ ni en repos, ni situé en toi endroit, mais qu'il est absolu-^ ment infini et qu'il contient toutes les perfections. Oi* sait tout cela, je le répète, quand on règle ses jugements sur les perceptions de l'entendement pur, et non ps^ sur les impressions des sens et de l'imagination, comiïï® fait le vulgaire, qui se représente un Dieu corporel et^' touré d'une pompe royale, assis sur un trône élevé, pB^ delà les étoiles, au plus haut de la voûte céleste, saO^ que cette distance toutefois l'éloigné beaucoup de 1^ terre. C'est à de pareilles opinions que sont approprié^ une foule de récits de l'Écriture, que des philosophes nO peuvent par conséquent pas prendre à la lettre. Je conclus qu'il importe, pour se rendre compte des miracle^ et savoir comment ils se sont passés, de connaître le langage et les figures hébraïques; et quiconque n'y fer» pas une attention suffisante risquera de trouver dans l'Écriture plusieurs miracles que l'historien n'a jamais pensé à donner pour tels ; de façon qu'il ignorera, nonseulement la véritable manière dont se sont passées les choses, mais la pensée même des auteurs sacrés. Je vais citer quelques exemples : Zacharie (chap. xiv, vers. 7), prédisant une guerre prochaine, s'exprime ainsi: c // y
THiOLOGICO-POLITIQUE. 121
%zira un jour unique^ connu du Seigneur seul, (qui ne sera) »» jour ni nuit; mais sur le soir la lumière paraîtra. » Ces >ajroles ont Tair de prédire un grand miracle, et cepeulajQt le prophète ne veut rien dire autre chose, sinon [ize le suécès du combat sera tout le jour incertain, ^ULc Dieu seul en connaît l'événement, et qu'enfin les ïébreux, vers le soir, seront vainqueurs. C'est avec des 'ormes de style semblables que les prophètes prédisaient l'ordinaire les victoires et les revers des nations. Enten* lonslsaie dépeignant la ruine de Babylone [chap. xiii) : ce JAi étoiles et les astres du ciel ne feront plus briller leur r«*jnm; le soleil s'obscurcira à son lever, et la lune ne réï^^twidra plus ses clartés, » Or je ne suppose pas que personne s'imagine que tout cela est arrivé à l'époque de la dévastation de l'empire babylonien; pas plus que ce î^* ajoute le prophète : « C'est pourquoi je ferai trembler les dfiux, et la terre sera ôtée de sa place, » Isaïe emploie encore le même langage (chap. xlviii, derniers vers.), quand il prédit aux Juifs qu'ils reviendront à Babylone sans que leur sûreté soit troublée, et sans souffrir de la soif pendant le chemin : c £t ils n'ont point eu soif, » dit-il ; ^ îi les a conduits à travers les déserts, et il leur a fait couler l'eau du rocher; il a fendu le rocher, et les eaux se sont ré-- ^ P^ues. » Ce qui signifie tout simplement que les Juifs Cuveront dans le désert des sources pour étancher leur ^if ; puisqu'il est certain qu'au retour des Juifs de Bai^ylone, autorisé par Cyrus, il ne se produisit aucun i^acle de cette sorte. On rencontre ainsi dans l'Écriture ^e foule de miracles apparents qui ne sont au fond ^aedes figures hébraïques; et il n'est certes pas nécessaire que je les cite ici l'un après l'autre ; qu'il me suffise démontrer que ces figures n'ont pas seulement pour <^J>jet d'orner le récit, mais qu'elles servent principalement à lui donner un caractère religieux. C'est pour cela Î^^W trouve dans l'Écriture sainte bénir Dieu pris dans *e8ens de maudire [Rois, liv. I, chap. xxi, vers. 10; Job, -'^^p. u, vers. 9) ; c'est encore pour cela qu'elle rapporte u il
122 teâit£
tout à Dieu, de façon qu'elle a toujours Tair de raconter des miracles, même quand elle parle des événements les plus naturels, comme on peut le voir par plusieurs exemples que j*ai cités. Ainsi, quand l'Écriture dit que Diei avait endurci le cœur de Pharaon, cela signifie tout simplement que Pharaon avait le caractère opiniâtre. Et quand elle dit que Dieu a ouvert les fenêtres du ciel, il faut entendre qu'il a beaucoup plu, et ainsi pour tout le reste. Si donc on veut bien se rendre attentif à toutes ces choses et considérer en outre que TÉcriture sainte contient beaucoup de récits où les faits sont exposés rapidement, sans aucune de leurs circonstances, et en quelque sorte dans un état de mutilation, on ne trouvera presque rien dans les livres sacrés qui soit essentiellement contraire à la lumière naturelle, et une foule de choses qai avaient paru jusque-là très-obscures se feront comprendre et interpréter sans effort.
Je crois avoir atteint l'objet que je m'étais proposé dans ce chapitre. Mais, avant de le terminer, j'ai une observation à faire : c'est que la méthode que je viens d'appliquer aux miracles n'est pas la môme que ceDc dont je me suis servi pour les prophètes. Je n'ai rien affirmé touchant les prophéties que je ne fusse en état de le déduire des saintes Écritures. Ici, au contraire, fai pris pour base les principes qui nous sont fournis par \^ lumière naturelle, et c'est avec intention que j'ai procédé de la sorte. La matière de la prophétie étant en effet au* dessus de la portée humaine, et tombant dans le domaîû^ des questions de pure théologie, je ne pouvais rien âffi^' mer sur cette matière, ni môme savoir en quoi elle cot^" siste, sans m'appuyer sur la révélation. J'ai donc été obligé de tracer une histoire de la prophétie et d*en dé" duîre quelques principes capables de m 'éclairer autaï^* qu'il est possible sur la nature de la prophétie et sur s^^ propriétés. Mais quant aux miracles, comme il s'agît d^, savoir s'il peut arriver dans la nature quelque chose q^^ soit contraire à ses lois ou qui ne puisse s'en déduire, J^
THéOLOGTGO-POLTTIQUE. 123
l'avais pas besoin de la révélation ponr résoudre cette Ifnestion, qai est tonte philosophique ; et j'ai jugé plus à iropos de n'employer, pour délier le nœud de toutes les lifBcnltés qu'elle présente, que les principes les mieux xmnus^ c'est-à-dire les principes fondamentaux que nous lonne la lumière naturelle. Je dis qu'il m'a paru plus à ^pos de procéder de la sorte ; j'aurais pu en effet retondre aussi la question avec facilité par les seuls prin* âpes de l'Écriture, et c'est ce que je vais prouver en peu ie mois. L'Écriture, parlant en plusieurs endroits de la nature en général, dît qu'elle suit un ordre fixe et immuable, par exemple, dans les Psaumes cxLViii,vers. 6, et dans Jérémiey chap. xxi, vers. 35, 36. En outre, le Philosophe enseigne expressément en son Ecclésiaste, chap. !•', ^ers. 18, que dans la nature il n'arrive rien de nouveau , et édaircissant, un peu plus bas, cette pensée (vers. 11 et 12), il dit que, bien qu'en certaines rencontres il se produise des choses qui semblent nouvelles, elles ne «mt pas pourtant absolument nouvelles, et se sont déjà produites dans les siècles antérieurs qui n'ont pas laissé de souvenir. La mémoire du passé, ajoute-t-il, s'évanouit pour les générations nouvelles, comme celle du présent l'évanouira pour les générations futures. Au chap. m, >'^. 11, il déclare que Dieu a parfaitement ordonné toutes choses chacune en son temps; et au vers. 14 que *^t ce que Dieu fait doit demeurer pour toute l'éternité, •to qu'il soit possible d'y rien ajouter ou d'en rien répudier; paroles qui établissent clairement que la nature Wie toujours un ordre fixe et immuable, que Dieu, attestons les siècles, connus ou inconnus de nous, est ïcsté le même, que les lois de la nature sont si parfaites ^d fécondes qu'elles n'ont besoin d'aucune addition et ^souffrent aucun retranchement, enfin que les événeo^ts miraculeux ne sont miraculeux et nouveaux qu'au '^^gfirdde l'ignorance des hommes, tout cela, dis-je, est expressément enseigné dans l'Écriture sainte, et il n'y ^ dit nulle part qu'il arrive rien dans la nature qui soit
134 TRAiri
contraire à ses lois ou ne s'en puisse déduire : d'où il suit qu'il ne faut rien voir de semblable dans l'Écriture. Ajoutez à cela que les miracles supposent toujours de certaines causes et de certaines circonstances, lesquelles ne dérivent pas de je ne sais quelle autorité royale qœ le vulgaire imagine en Dieu, mais d'un décret vraiment divin, c'est-à-dire (comme nous l'avons prouvé par l'Écri- . ture elle-même) des lois et de l'ordre de la nature. Ajon- | tez enfin que les imposteurs peuvent, eux aussi, faire ; des miracles , ainsi qu'on le voit clairement par le 1 chap. xm du Deutéronome^ et le chap. iv, vers. 24, de Matthieu. Et de tout cela il résulte le plus évidemment i du monde que les miracles ont été des événements natu- 1 rels, et qu'il faut les expliquer, non pas comme des choses ' nouvelles, pour me servir de l'expression de Salomon, ou comme des choses contraires à la nature^ mais dételle façon qu'on les rapproche autant que possible des faits naturels ; et pour opérer ce rapprochement, il suffi d'emprunter à l'Écriture elle-même quelques règles cpc j'ai exposées plus haut. Toutefois, bien que je dise cpc l'Écriture enseigne toutes ces choses, je n'entends pw qu'elle les enseigne comme des principes nécessaires tm salut ; j'entends seulement que les prophètes ont consi' déré les miracles comme nous-mêmes les considérons; et, en conséquence, il est loisible à chacun de penser sur cette matière de la façon qui lui paraîtra la plus propre^ porter son âme au culte de Dieu et à la religion. C'est aussi le sentiment de Josèphe; il termine ainsi le Livre B de ses Antiquités:
(( Le mot de miracle ne doit pas nous rendre tncréduleii pourquoi ne croirions-nous pas le récit naïf des anciens Bi^ breux qui nous racontent qu'une voie de salut leur fut o^ verte à travers la mer, que ce soit par la volonté de Dieu (0 par le cours naturel des choses ? Ne savons-nous pas guet dans un temps qui n'est pas loin de nous ^, la mer de Pam^
!• Spinoza cite Josèphe eii latin et lui fait dire : Olm et antiqwtus a reêiiie»^
THiOlJOGIGa-FOLITIQUE. 128
s'cuvritj à défaut de tout autre chemin, devant le$ fmm$ du roi de Macédoine, quand Dieu voulut $e d^ Alexandre pour renverser r empire persan? Et est plus certain que cet événement, puisque tous les ens d'Alexandre s'accordent à le rapporter. Il faut te chacun reste libre de penser, touchant les miracles^ il fui plaira. »
& les propres paroles de Josèphe et son sentiment croyance aux miracles.