‹ Œuvres de Spinoza (volume 4)Chapitre 85 sur 116 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

INTRODUCTIOJf.

^ l.C'est ropinion commune des philosophes que les passions dont la vie humaine est tourmentée sont des espèces ^ vices où nous tombons par notre faute, et voilà pourî^oi on en rit, on en pleure, on les censure à Tenvi; ÏUeiques^uns même aflfectent de les haïr, afin de paraître f^s saints que les autres. Aussi hien ils croient avoir ^t une chose divine et atteint le comble de la sagesse, J***''Qtfid ils ont apprisi célébrer en mille façons une préten- ^^^ nature humaine qui n'existe nulle part et à dénigrer 5^^11e quiexisteréellcment. Garilsvoientleshommes, non ç^J^ qu'ils sont, mais tels qu'ils voudraient qu'ils fussent. ^*oùil est arrivé qu'au lieu d'une morale, le plus souvent ^^ ont fait une satire, et n'ont jamais conçu une politique 5'^^ pût être réduite en pratique, mais plutôt une chimère "J^^iine à être appliquée au pajrs d'Utopie ou du temps ^^ cet.àge d'or pour qui l'aortcdes politiques était assuré* T^^nt très-superflu. On en eat?donc veau à croire qu'entre ^^^tesiefi sciences susceptibles d'application la pohtique ^^t-celte.où la théorie diffère le plus de la pratique, et ^^e nulle sorte d'hommes n'est moins propre au gouver*- ^^^laeàt de l'État que les théoriciens ou les philosophes. 2. Tout au contraire, les politiques passent pour plus ^^^eupésàtendre aux hommes des embûches qu'à veiller ^ leurs intérêts, et leur principaltitred'hoaneur, ce n'est ^as la sagesse, mais l'habileté. Ils ont appris à l'école des Uits qu'il y aura de^ vices tant qu'il y aura des hommes.

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Qr, tandis qnlls s'efforcent de prévenir la malice humaine à l'aide des moyens artificiels depuis longtemps indiqués par l'expérience et dont se servent d'ordinaire les honmies que la crainte gouverne plutôt que la raison, ils ont l'air de rompre en visière à la religion, surtout aux théologiens, lesquels s'imaginent que les souverains doivent traiter les affaires publiques selon les mêmes règles de piété qui obligent un particulier. Mais cela n'empêche pas que cette sorte d'écrivains n'aient mieux réussi que les philosophes à traiter les matières politiques, et la raison en est simple, c'est qu'ayant pris Texpérience pour guide, ils n'ont rien dît qui f&t trop éloigné de la pratique.

3. Et certes, quant à moi, je suis très-convaincu que l'expérience a déjà indiqué toutes les formes d'État capables de faire vivre les hommes en bon accord et: tous les moyens propres à diriger la multitude ou à Isa contenir en certaines limites ; aussi je ne regarde pï comme possible de trouver par la force de la pensée un^^ combinaison politique, j'entends quelque chose d'appl^K.cable, qui n'ait déjà été trouvée et expérimentée. Lt^s hommes, en effet, sont ainsi organisés qu'ils ne peuverraf vivre en dehors d'un certain droit commun; or la que^3tion des droits communs et des affaires publiques a é'^é traitéepardes hommes très-rusés, ou très-habiles, comncme on voudra, mais à coup sur très-pénétrauts, et par conséquent il est à peine croyable qu'on puisse concevoir quelque combinaison vraiment pratique et utile c[Vii n'ait pas été déjà suggérée par l'occasion ou le hasard, ^* qui soit restée inconnue à des hommes attentifs aiïï affaires publiques et h leur propre sécurité.

4. Lors donc que j'ai résolu d'appliquer mon espril^ * la politique, mon dessein n'a pas été de rien découvrir de nouveau ni d'extraordinaire, mais seulement de démontrer par des raisons certaines et indubitables ou, ^^ d'autres termes, de déduire de la condition même ^^ genre humain un certain nombre de principes parfai^^^'

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ment d'accord avec Texpérience; et pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d'esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou ^i haine ; je n'ai voulu que les comprendre. Sn face des passions, telles que l'amour, la haine, la colère, l'envie, la vanité, la miséricorde, et autres mou- ! vements de l'àme, j'y ai vu non des vices, mais des proipriétés^ qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l'air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sontnécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre. Et notre ^Dcie, en contemplant ces mouvements intérieurs, éprouve autant de joie qu'au spectacle des phénomènes qui chargent les sens.

S. Il est en effet certain (et nous l'avons reconnu pour ^'^ai dans notre Éthique *) que les hommes sont nécessairement sujets aux passions, et que leur nature est ^îiisi faite qu'ils doivent éprouver de la pitié pour les oaalheureux et de l'envie pour les heureux, incliner vers ^a vengeance plus que vers la miséricorde ; enfin chacun ^B peut s'empêcher de désirer que ses semblables vivent 4 sa guise, approuvent ce qui lui agrée et repoussent ce ÏOi lui déplaît. D'où il arrive que tous désirant être les premiers^ une lutte s'engage, on cherche à s'opprimer réciproquement, et le vainqueur est plus glorieux do ^ort fait à autrui que de l'avantage recueilli pour soi. Et quoique tous soient persuadés que la religion nous ^seigne au contraire à aimer son prochain comme soi- ^ême, par conséquent à défendre le bien d'autrui comme ^e sien propre, j'ai fait voir que cette persuasion a peu d'empire sur les passions. Elle reprend, il est vrai, son ^Huence à l'article de la mort, alors que la maladie a

*• Voyei Éthique, part. 3 et 4

an.

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dompté jusqu'aux passions mêmes <et que Itiomme g)t languissant, ou encore dans les temples, parce qu'on n*^ pense plus au commerce et au gain; mais au forum et & La cour, où cette inûuence serait surtout nécessaire, elle ne ae fait plus sentir. J'ai également montré que , si la raison peut beaucoup pour réprimer et modérer les passions, la voie qu'elle mimtre à l'bomme est des plus ardues ', en sorte que, s'imaginer qu'on amènera la multitude ou ceux qui sont engagés dans les luttes ide ia Tîe publique à régler leur conduite sur les seuls •préceptes de la raison, c'est rêver i*àge d'or et se payer de ribimères,

^6• L'État sera donc très-peu ^able, lorsque son ssiut dépendra de rbonièteté d'un indvndu et que les aSieiires ne pourrcmt y être bien conduites qu'à eonditîon d'être dans des mains honnêtes. Pour qu'il puisse durer, il faut que les affaires publiques y soient ordonnées de tefle sorte que ceux tfm les mnoient, soit que la rwson, soit que la passion les fasse tigrr, ne puissent être tentés d'être de mauTaîse foi et defmal faire. €ar peu importe, quanta la sécurité de TÉtat, que ce soit par tel ou teJ motif que les gouvernants adminisl^nt bien les aflPaires, pwxrvu que les affaires soient bien administrées. La liberté ou la force de Fâme est la vertu 4es particuliers; mais ia vertu de l'État, c^est la sécurité.

t. Enfin, comme les bonnnes, barbares ou cfrHfisés, s'unissent partout entre eux et forment une certaine isocîété civile, il s'ensuit que ce n'est point aux maximes de la , raison qu'il faut demander les principes et les fondements naUirels de l'État, mais qu'A faut les déduire de la nature et de la condition commune de rhumanîté; et c'est «e que j'ai entrepris de faire au chapître suivant.

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