‹ Œuvres de SpinozaChapitre 199 sur 199 · La LXXIV* des O^pp. poslh · texte numérisé non relu

La LXXIV* des O^pp. poslh

2. Cet Albert Burgh, d'abord disciple de Spinoza, se convertit durant un voyage qu'il fit en Italie , et quitta la religion réformée pour devenir catholique. DanSylo premier feu de son zèle, Texcellent jeune homme écrivit A Spinoza une longue lettre destinée à le convertir A son tour. Nous ne donnons que la réponse de Spinoza.

3. On sait que l'illustre anatomiste danois abjura la religion luthérienne en 1667, pour embrasser le catho1ici|iime.

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avez été plus qu'à ce que vous êtes , ces raisons et d'autres semblables m'ont déterminé à vous écrire ce peu de mois, que je vous prie de lire d'un esprit calme.

Je ne perdrai pas mon temps à vous peindre, comme font d'ordinaire les adversaires de l'Église romaine, les vices des prêtres et des pontifes, aûn de vous donner pour eux des sentiments d'aversion : ces tableaux, inspirés le plus souvent par des passions mauvaises, sont plus faits pour irriter que pour instruire. J'accorderai même qu'il se rencontre dans l'Église romaine un plus grand nombre d'hommes de grande érudition et de mœurs irréprochables que dans aucune autre Église chrétienne : et cela est très-simple ; car, les membres de cette Église étant plus nombreux, il doit s'y trouver un plus grand nombre d'hommes de tel ou tel genre de vie , quel qu'il soit. En tout cas, une chose que vous ne pouvez nier, à moins qu'avec la raison vous n'ayez aussi perdu la mémoire, c'est que dans toutes les Églises il y a un certain nombre de gens de bien qui honorent Dieu par la justice et par la charité. Nous connaissons de ces sortes de gens parmi tes luthériens; nous en connaissons parmi les réformés, les mennonites, les enthousiastes; et, pour n'en citer qu'un petit nombre, vous n'êtes pas saris savoir que vos propres aïeux, au temps du duc d'Albe, souffrirent pour leur religion des tourments de toute espèce avec une constance et une liberté d'âme admirables. Il faut donc bien que vous accordiez qu'une vie sainte n'est pas le privilège de l'Église romaine : elle peut se rencontrer dans toutes les Églises. Et comme c'est par la sainteté de la vie que nous connaissons, pour parler avec l'apôtre Jean (Épît. I, chap. iv, vers. 13), que nous demeurons en Dieu et que Dieu demeure en nous, il s'ensuit que ce qui distingue TÉglise romaine de toutes les autres est entièrement superflu , et par conséquent est l'ouvrage de la seule superstition. Oui , je le répète avec Jean , c'est la justice et la charité qui sont le signe le plus certain, le signe unique 'de la vraie foi catholique : la justice et la charité, voilà les véritables fruits du Saint-Esprit. Partout où elles se rencontrent, là est le Christ; et le Christ ne peut pas être là où elles ne sont plus, car l'Esprit du Christ peut seul nous donner l'amour de la justice et de la charité. Croyez, Monsieur, que si vous aviez pesé ces pensées au dedans de vous-même , vous ne vous aériez

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point perdu et vous n'auriez point causé la peine la plus vive à vos parents , qui gémissent aujourd'hui sur votre sort.

Mais je reviens à votre lettre, où vous comoiencez par déplorer que je me laisse prendre aux séductions du prince des esprits rebelles. Sur quoi je vous prie de vous tranquilliser et de revenir à vous-même. Du temps que vous aviez l'esprit libre, vous adoriez» si je ne me trompe , un Dieu infini , par qui tout se fait et se con<« serve. Quel est donc cet ennemi de Dieu que rêve aujourd'hui votre imagination , prince fantastique qui agit contre la volonté de Dieu pour séduire et tromper la plupart des hcNnofies ( car les hommes de bien sont rares), artisan du mal à qui Dieu livre les hommes pour les tourmenter éternellement? Mais comment voulez^voi» que la justice divine permette que le diable trompe impunément les hommes, et que les hommes soient punis pour avoir été les tristes victimes de ses séductions?

Toutes ces éoornùtés seraient tolérables encore si vous adoriez un Dieu infini et éternel. Mais non : votre Dieu , c'est celui que Chastillon, à Tienen, donna impunément à manger à ses chevaux. Et c'est vous qui déplorez mon aveuglement I c'est vous qui oe voyez que chimères dans ma philosophie, dont vous ne savez pas le premier mot 1 Vous avez donc entièrement perdu le sens , bon jeune homme? Et il faut que votre esprit ait été fasciné , puisque vous croyez maintenant que le Dieu suprême et éternel devient la pâture de votre corps et séjourne dans vos entrailles.

Vous semblez pourtant vouloir user encore de votre raison , et vous me demandez comment je sais que ma philosophie est la meil* leure entre celles qu'on a autrefois professées dans le monde, qu'on y professe encore, et qu'on y professera un jour. C'est une question que je puis vous faire à mon tour et avec beaucoup plus de raison; car je ne me flatte point d'avoir trouvé la meilleure philosophie, je sais seulement que je comprends la vraie. Vous me.deœanderez comment je sais cela. Je réponds que je le sais de la même fiaçon que vous savez vous-même que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Et tout le monde reoonnaitra le droit que j'ai de répondre de la sorte, excepté les cerveaux malades qui rêvent de certains esprits immondes dont la fonction consiste à nous don-» ner des idées fausses qui ressemblent tout à fait aux vraies. Ce

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sont là des visions , et le vrai est à soi-même sa propre marque et la marque du faux.

Mais vous, qui croyez avoir trouvé la meillevre des religions ou plutôt les meilleurs des hommes, et qui leur avez livré votre foi crédule , je vous demanderai à mon tour comment vous savez qite ces hommes sont en effet les meilleurs entre tous ceux qui ont enseigné^ qui enseignent et qui enseigneront d'autres religions? Avez-vous examiné toutes ces religions, tant anciennes que nouvelles, celles de nos contrées, celles de VInde, enfin celles de tout Vunivers? Et alors même que vous les auriez examinées scrupuleusement, qu'est-ce qui vous assure que vous avez choisi la meilleure? Car en6n, vous ne pouvez donner aucune raison de votre foi. Vous direz sans doute que vous vous reposez dans le témoignage intérieur de l'Esprit de Dieu , tandis que ceux qui ne pensent pas comme vous sont séduits et trompés par le prince des esprits rebelles. Mais tous ceux qui ne sont pas de TËglise romaine diront de leur Église ce que vous dites de la vôtre, et ils auront tout autant de droit que vous.

Vous parlez du consentement unanime de tant de milliers d'hom<mes , de la succession non interrompue de TËglise. Mais tout cela, c'est le propre langage des Pharisiens. Ils produisent, avec une confiance égale à celle des croyants de TÉglise romaine, des myriades de témoins qui n'ont pas une fermeté moins opiniâtre que les vôtres, et qui rapportent, comme s'ils les avaient vues, des choses qu'ils ont entendu dire. Ajoutez que les Pharisiens font remonter leur origine jusqu'à Adam. Ils vantent, eux aussi, avec une arrc^ance que l'Église romaine ne surpasse pas, la solidité immuable de leur Église qui s'est propagée jusqu'à ce jour, malgré Thostilité commune des chrétiens et des gentils. Plus que tous les autres, ils se défendent par leur antiquité : c'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs traditions. Eux seuls conservent la parole de Dieu, écrite et non écrite. Voilà ce qu'ils proclament d'une seule voix. Et en effet, personne ne peut nier que toutes les hérésies ne soient sorties de leur sein, et que les Pharisiens ne soient restés fidèles à eux-mêmes pendant plusieurs milliers d'années, sans aucune contrainte et par la seule force de la superstition. Je ne parle pas de leurs miracles : mille personnes, et je les suppose bavardes, se fatigueraient à les raconter. Mais ce dont ils s'enorgueillissent de préférence, ce sont

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leurs martyrs. Ils en comptent plus que toute-autre nation, et chaque jour augmente le nombre de ceux de leurs frères qui savent souffrir pour leur foi avec une force d'âme singulière. Ici je suis moimême témoin de leur sincérité : j'ai vu entre beaucoup d'autres un certain Juda, qu'ils nomment le Fidèle, qui, éle\^nt la voix du sein des flammes où on le croyait déjà consumé, entonna Thymoe Tibi, Deu8 , animam meam offero, et n'interrompit ce chant que pour rendre le dernier soupir. .

Vous exaltez la discipline de l'Église romaine ; j'avoue qu'elle est d'une profonde politique, et profitable à un grand nombre, et je dirais même que je n'en connais pas de mieux établie pour tromper le peuple et enchaîner l'esprit des hommes, s'il n'y avait rËglise mahométane , qui surpasse de beaucoup la romaine à cet égard.

Vous voyez, monsieur, qu'au bout du compte, le seul de vos arguments qui soit pour les chrétiens , c'est le troisième , qui repose sur ce que des hommes sans lettres et de condition basse sont parvenus à convertir presque tout l'univers à la foi du Christ. Mais rémarquez que cette raison ne vaut pas seulement pour l'Église romaine ; elle vaut pour toutes les Églises qui reconnaissent Jésus-Christ.

Je suppose maintenant que toutes vos raisons soient en faveur de la seule Église romaine. Croyez- vous avoir pour cela démontré mathématiquement l'autorité de cette Église? Certes, il s'en faut infiniment. Pourquoi voulez-vous donc que je croie que mes démonstrations m'ont été inspirées par le prince des esprits méchants, et non par Dieu? J'ajoute que votre lettre me fait voir clairement que si vous vous êtes donné corps et âme à l'Église romaine : ce n'est pas tant l'amour de Dieu qui vous y a porté que la crainte de l'enfer, ce principe unique de toute superstition. Hé quoi ! poussez- vous l'humilité jusqu'à ne plus croire à vous-même, pour ne croire qu'à d'autres hommes qui sont damnés, eux aussi, par un grand nombre de leurs semblables? Est-il possible que vous me taxiez d'arrogance et de superbe , parce que j'use de la raison , parce que je me confie à cette vraie Parole de Dieu qui se fait entendre dans notre âme, et que rien ne peut corrompre ni altérer? Au nom du ciel , chassez loin de vous cette déplorable superstition, reconnaissez la raison que Dieu vous a donnée , et attachez-vous à elle si vous

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ne Toulez descendre au rang des brutes. Cessez d'appeler m ys tè res d'absurdes erreurs, et de confondre, à la honte de votre raison, ce qui surpasse Tesprit de Thomme ou ne lui est pas connu encore, avec des croyances dont l'absurdité se démontre, avec ces horribles secrets de l'Église romaine, que vous jugez d'autant plus élevés au-^dessus de Tintelligence qu'ito choquent plus ouvertement la • droite raison.

Du reste, le principe fondamental du Traité théologico*politique, savoir, que l'Écriture ne doit être expliquée que par elle-même ; ce principe, que vous proclamez faux si témérairement et sans en donner aucune raison, je ne l'ai pas posé comme une hypothèse, mais établi sur une démonstration concluante et régulière; voUs la trouverez au chapitre VII, où j'ai aussi réfuté les objections de mes adversaires, et à la fin du chapitre XV. Je m'assure, monsieur, que si vous vous rendez attentif à ces passages, et si vous prenez la peine de méditer l'histoire de l'Église (que je vois que vous ignorez complètement] , quand vous reconnaîtrez combien de faussetés les historiens ecclésiastiques nous débitent, et par quelle suite d'événements et d'artifices le pontife de Rome a mis la main , six cents ans après Jésus-Christ , sur le gouvernement de l'Église , je m'assure, dis-je, que vous viendrez à résipiscence. C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Adieu.

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