‹ Œuvres de SpinozaChapitre 41 sur 199 · DEUXIÈME PARTIE. -^ DE L'AME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. -^ DE L'AME

dans notre âme par la rencontre des objets corporels, toutes les idées de ces choses dont il est impossible de se représenter une image, ne paraissent plus de véritables idées, mais de pures fictions, ouvrage de notre libre volonté. On ne considère ces idées que comme des figures muettes tracées sur un tableau; et la préoccupation produite par ce préjugé empêche de voir que toute idée, en tant qu'idée, enveloppe Taffirmation ou la négation.

De plus ceux qui confondent les mots avec Tidée, ou avec Taffirmation que Tidée enveloppe, croient qu'ils peuvent opposer leur volonté à leur pensée , quand ils n'opposent à leur pensée que des affirmations ou des négations purement verbales.

On se dépouillera aisément de ces préjugés si l'on fait attention à la nature de la pensée qui n'enveloppe nullement le concept de rétendue ; et alors on comprendra clairement qu'une idée (en tant qu'elle est un mode de la pensée] ne consiste ni dans l'image d'une chose, ni dans des mots. Car ce qui constitue l'essence des mots et des images , ce sont Jles mouvements corporels , qui n'enveloppent nullement le concept de la pensée.

Mais ces quelques observations peuvent suffire sur ces objets, et je passe aux objections que j'ai annoncées : la première vient de ce qu'on tient pour constant que la volonté s'étend plus loin que l'entendement, et que c'est pour cette raison qu'elle ne s'accorde pas avec lui. Et ce qui fait penser que la volonté s'étend plus loin que l'entendement, c'est qu'on est assuré, dit-on, par l'observation de soi-même , que l'homme n'a pas besoin , pour porter des jugements sur une infinité de choses qu'il ne perçoit pas, d'une puissance de juger, c'est-à-dire d'affirmer ou de nier, plus grande que celle qu'il possède actuellement, au lieu qu'il lui faudrait une plus grande puissance de percevoir. La volonté est donc distinguée de l'entendement, parce que celui-ci est fini, celle-là, au contraire, infinie. On peut nous objecter, en second lieu, que s'il est une chose que l'expérience semble nous enseigner clairement, c'est que nous pouvons suspendre notre jugement, et ne point adhérer aux choses que nous percevons; aussi on ne dira jamais qu'une personne se trompe en tant qu'elle perçoit un certain objet, mais en tant seulement qu'elle y donne son assentiment ou l'y refuse. Par exemple : celui qui se représente un cheval ailé , ne prétend pas pour cela

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qd'an chevâ! arlé existe réeltemedt^ en d'autre» tefnies, }I ne se trompe qae sn au moment qu'il se représente un cbevat ailé, it loi attribue la réalité. Il paraît donc que rien au monde ne résulte plu^ clairement de Texpéfience que la liberté de notre volonté, c*est-àdîre de notre faculté de juger, laquelle est conséquemment différente de la faculté de concevoir. La troisième objection qu*OD nous peut faire , c'est qu'une affirmation ne paraît pas contenir plus de réalité qu'une autre affirmation quelconque; en d'autres termes il ne semble pas que nous ayons besoin d'un pouvoir plus grand pour assurer qu'une chose vraie est vraie , que pour affirmer la vérité d'une chose fausse; tandis qu'au contraire nous comprenons qu'une idée a plus de réalité ou de perfection qu^lne antre idée ; à mesure en effet que les objets sont plus relevés, leurs idées sont plus parfaites ; d'où résulte encore une différence entre l'entendement et la volonté. On nous demandera enfin, et c'est à la fois une question et une objection, ce qui arrivera, supposé que rbomme n'agisse point en vertu de la liberté de sa volonté, dans le cas de l'équilibre absolu de l'âne de Burîdan? Périra-t-il de faim et de soif? Si nous l'accordons, on nous dira que l'être dont nous parlons n'est point un homme, mais un Ane, on la statue d'un homiDe ; si nous le nions, voilà l'homme qui se détermine soi-même et a par conséquent le pouvoir de se mettre en mouvement et de faire ce qui lui plaît.

On pourrait nous adresser d'autres objections encore ; mais n'étant point tenu de débattre ici tous les songes que chacun peut faire sur ce sujet , je me bornerai aux quatre difficultés qui précèdent , et cela le plus brièvement possible. A la première objection, je réponds que j'accorde volontiers que la volonté s'étend plus loin que l'entendement, si par entendement l'on veut parler seulement des idées claires et distinctes; mais je nie que notre volonté soit plus étendue que nos perceptions ou notre faculté de concevoir, et je ne vois point du tout pourquoi l'on dirait de la faculté de concevoir qu'elle est infinie plutôt que de la faculté de sentir; de même en effet que nous pouvons, avec la même faculté de vouloir, affirmer une infinité de choses (l'une après l'autre, bien entendu, car nous pouvons en affirmer à la fois un nombre infini) , ainsi , avec la même faculté de sentir, nous j)oirvons sentir ou percevoir une infinité de

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