‹ Œuvres de SpinozaChapitre 65 sur 199 · TROISIÈME PARTIS. -- DES PASSIONS · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIS. -- DES PASSIONS

façon, de la contemplation du premier objet nous allons aussitôt à celle des autres. Il en est de même d'un objet en qui nous n'imaginons rien qui ne 8oit commun à plusieurs. Car, par hypo* thèse, nous n'apercevons rien en lui que nous n'ayons déjà vu dans les autres. Au contraire, quand on suppose que nous imaginons en un certain objet quelque chose que nous n'avons point vu auparavant, c'est comme si l'on disait que l'âme , tant qu'elle con« lempleH;et objet, n'a en ell&-méme aucun autre objet qui la puisse faire aller de la contemplation du premier à une autre oontem* plation; et en conséquence, elle est déterminée à contempler ce premier objet d'une manière exclusive. Donc tout objet, etc. C. Q. F. D.

ScHOL. Cette affection de l'âme, savoir, la représentation d'une chose singulière, en tant qu'elle est dans l'âme, à l'exclusion de toute autre représentation, se nomme admiration ; quand elle est excitée en nous par un objet que nous redoutons, on la nomme consternation ; parce qu'alors cette affection attache notre ame avec une telle force qu'elle est incapable de penser à d'autres objets, qui cependant pourraient la délivrer du mal qu'elle craint. Quand l'objet de notre admiration c'est la prudence de quelque personne, ou son industrie, ou choses semblables, on donne à ce sentiment le nom de vénération, parce qu'il nous détermine à considérer la personne que nous admirons comme très-supérieure à nous. D'autres fois il prend le nom d'horreur, si c'est la colère ou la haine d'un homme qui excite notre admiration. EnOn, quand il nous arrive d'admirer la prudence ou l'industrie d'une personne aimée, l'amour alors s'en augmente {par la Propos, XJJ, part, 3) ; et cet amour accompagné d'admiration ou de vénération, nous l'appelons dévotion. On peut concevoir de la même façon que la haine, Tespérance, la sécurité, et d'autres affections encore, se trouvent unies à l'admiration; et par conséquent il nous serait aisé de déduire de cette analyse un nombre de passions plus grand qu'il n'y a de mots reçus pour les exprimer, ce qui fait bien voir que les noms des passions ont été formés d'après l'usage vulgaire bien plus que d'après une analyse approfondie.

A Tadmiration s'oppose le mépris , dont la cause est pourtant le plus souvent que nous sommes déterminés, quand nous voyons

quelqu'un admirer, aimer, craindre un certain objet, ou quand cet objet nous paraît au premier aspect semblable à ceux que nous admirons, que nous aimons, que nous craignons, nous sommes, dis-je, déterminés à Tadmirer, à Taimer, à le craindre. Mais s*il arrive que la présence de cet objet ou qu'un examen plus attentif nous force de reconnaître en lui l'absence de tout ce qui pouvait exciter notre admiration, notre amour, notre crainte, Tàme alors se trouve déterminée par la présence même de cet objet à penser beaucoup plus aux qualités qu'il ne possède pas qu'à celles qu'il possède ; tandis qu'elle est accoutumée^ à l'aspect d'un objet présent, à remarquer surtout les qualités qui sont en lui. De même que la dévotion provient de l'admiration qu'on a pour un objet aimé , la dérision a sa source dans le mépris d'une personne qu on hait ou qu'on redoute; et le dédain naît du mépris de la sottise, comme la vénération naît de l'admiration de la prudence. Enfin Ton peut concevoir l'union de l'amour, de l'espérance, de la gloire et des autres passions avec le mépris, et en déduire une foule de passions nouvelles qui n'ont pas reçu de l'usage des noms particuliers.

IPROPOS. LUI. Quand l'âme se contemple soi-même et avec soi sa puissance d'action, elle se réjouit; et d'autant plus qu'elle se repré^ sente plus distinctement et soi-même et sa puissance d'action,

DéMONSTR. L'homme ne se connaît soi-même que par les affections de. son corps et les idées de ces affections (en vertu de$ Propos, XIX et XXIII , part. 2). Quand donc il arrive que l'âme se peut contempler soi-même , par cela même on suppose qu'elle passe à une perfection plus grande , c'est-à-dire (par le SchoL de la Propos. II j part. 3) qu'elle éprouve de la joie, et^une joie d'autant plus grande qu'elle peut se représenter plus distinctement et soimême et sa puissance d'action. C. Q. F. D.

CoROLL. Plus l'homme s'imagine qu'il est l'objet des louanges d'autrui , plus cette joie est alimentée dans son âme. Plus, en effet, il se représente soi-mênie de la sorte , plus grande il imagine la Joie que les autres éprouvent à cause de lui , et à laquelle il joint ridée de lui-même (par le Schol. de la Propos. XXIX, part. 3 « ) . et conséquemment (par la Propos. XXVIIy part. 3) plus grande

l. N'est-ce pas plutôt la Propos. XXX, part. 3, à laquelle renvoie ici Spinoza!

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