TROISIÈME PARTIE. — DES PASSIONS
{par le SehoL de la Propos. Xï, part. 3) nous ne serons point attristés, quand nous apercevrons quelque vertu en une personne qui ne nous ressemble pas, et nous n'éprouverons pour elle aucune envie. II en arrivera tout autrement s'il s'agit d*un de nos égaux , puisque, par hypothèse , il y a dès lors entre lui et nous ressemblance de nature. C. Q. F. D.
ScHOL. Lors donc que nous aVbns dit dans le Schol. de la Propos. LU , part. 3 , que noire vénération pour un homme vient de ce que nous admirons sa prudence, sa force d'âme, etc., il est bien entendu [et cela résulte de la Propos, elle-même) que nous nous représentons alors ces vertus , non pas comme communes à l'espèce humaine, mais comme des qualités exclusivement propres à celui que nous vénérons ; et de là vient que nous ne les lui envions pas plus que nous ne faisons la hauteur aux arbres et la force aux lions.
Propos. LVI. Autant il y a d'espèces d'objets qui nous affectent , autant il faut reconnaître d'espèces de joie, de tristesse et de désir ; et en général de toutes les passions qui sont composées de celles-là, comme la fluctuation , par exemple , ou qui en dérivent , comme Vamour, la haine^ l'espérance, la crainte, etc.
DÉMONSTR. La joie et la tristesse, et conséquemment toutes les affections qtii en sont composées ou qui en dérivent, sont des affections passives [par le Schol. de la Propos. XI, part. 3). Or, nous éprouvons nécessairement ce genre d'affection [par la Propos, I , part. 3) en tant que nous avons des idées inadéquates ; et nous ne les éprouvons qu*en tant que nous avons de telles idées [par la Propos. III, part. 3); en d'autres termes [voyez le Schol. de la Propos. XL, part. 2), notre âme ne pâtit qu'en tant qu'elle imagine, ou en tant qu'elle est affectée [voyez la Propos. XVII, part. 2, avec son Schol.) d'une passion qui enveloppe la nature de notre corps et celle d'un corps extérieur. Ainsi donc la nature de chacune de nos passions doit nécessairement être expliquée de telle façon qu'elle exprime la nature de l'objet dont nous sommes affectés. Par exemple, la joie qui provient de l'objet A doit exprimer la nature de ce même objet A ; et la joie qui provient de l'objet B, celle de ce môme objet B ; et conséquemment ces deux sentiments de joie sont diffé^ renls de leur nature, parce que les causes dont ils proviennent ont
une nature différente. De même, un sentiment de tristesse qui provient d'un certain objet est différent , de sa nature , de la tristesse qui provient d'une autre cause : il faut concevoir qu'il en est de même pour l'amour, la haine, l'espérance, la crainte, la fluctuation, etc. ; d'où il suit qu'il y a nécessairement autant d'espèces de joie, de tristesse, d'amour, de haine, etc., qu'il y a d'espèces d'objets par lesquels nous sommes affectés.
Or, le désir étant l'essence ou la nature de chaque homme, en tant qu'il est déterminé par telle constitution donnée à agir de telle façon [voir le Schol. de la Propos. IX, part. 3), il s'ensuit que chaque homme, suivant qu'il est affecté par les causes extérieures de telle ou telle espèce de joie, de tristesse^ d'amour, de haine , etc , c'est-à-dire suivant que sa nature est constituée de telle ou telle façon, éprouve nécessairement tel ou tel désir; et il est nécessaire aussi qu'il y ait entre la nature d'un désir et celle d'un autre désir autant de différence qu'entre les affections où chacun de ces désirs prend son origine. Donc, autant il y a d'espèces de joie, de tristesse, d'amour, etc., et conséquemment [par ce qui vient d'être prouvé) autant il y a d'espèces d'objets qui nous affectent, et autant il y a d'espèces de désirs. C. Q. F. D.
ScHOL. Entre les différentes espèces de passions, lesquelles doivent être en très-grand nombre [diaprés la Propos, précédente), il en est qui sont particulièrement célèbres, comme Tintempérance, l'ivrognerie, le libertinage, l'avarice, l'ambition. Toutes ces passions se résolvent dans les notions de l'amour et du désir^ et ne sont autre chose que l'amour et le désir rapportés à leurs objets. Nous n'entendons, en effet, par l'intempérance, l'ivrognerie, le libertinage, l'avarice et l'ambition, rien autre chose qu'un amour ou un désir immodéré des festins, des boissons, des femmes, de la richesse et de la gloire. On remarquera que ces passions, en tant qu'on ne les distingue les unes des autres que par leurs objets, n'ont pas de contraires. Car la tempérance, la sobriété, la chasteté, qu'on oppose à l'intempérance , à l'ivrognerie , au libertinage , ne sont pas des passions , elles marquent la puissance dont l'âme dispose pour modérer le$ passions.
Quant aux autres espèces de passions , je ne puis les expliquer