SVR LA VIE ET LES OUVRAGES DE THOMAS
AMOusTELÉoifARDTHOJI AS naquit, le i". octobi^ 1732, iClermont-FeiTaiid : c^était la patrie de Pascal, et Massilioa, qiii vivait encore, était évéque de cette ville.
La mère de Thomas se chargea de sa première édilicatîori. Delejrft qui a écrit, sar^x ordre et sans suite , comme il le déclare lui-même , un Essai sur la pie de Thomas , trace ainsi le portrait de cette femme extraordinaire : « C'était une vraie Lacédémonienne, courageuse , d^une* taille haute et bien faite, un air noble, une physionomie heureuse , mais imposante, un esprit ardent, mais ferme, une santé qui secondait cette âme active \ enfin, mère de dix-sept enfans, elle en sauva la moitié du tribut que la mort lève en trente ans sur une grat)d# fécondité. » Cette femme, qui conserva un grand caractère jusqu'à 1 âge de quatre-vingt-quatre ans , dirigea elle-même les premières études ' et l^ucatîon de sts enfans. En exerçant leur méraoîte, elle hâtait par ses discours et formait leur jugement : « Les mots de dm/dr et de vertu , que sa conduite lui rendait familiers , étaient embellis par ceux de gloire, d^honneur, de succès, même de fortune ou de réputation. Ce mélange dldécs, qui se tiennent dans la vî« civile, fortifiait ces jeunes âmes dans Tamour et le courage des études pénibles. »
Trois de ses enfans , à qui elle donna plus particulièrement ses soins, suivirent la carrière des lettres, Joseph ( i j, Jean (a; et Antoine Léonard. Ce dernier, élevé dans la maison paternelle jus'qu^^ Tàgc de neuf ans, était sérieux et taciturne, et rien n^annonçait pncore qu'il serait im jour la gloire de sa famille. Conduit a Paris avant Tâ^e de dix ans» Thomas était en seconde, au collège du -Plessls, loi-s de rétuhUsMrment des prix généraux de l'Université, en 17.47. Il n'y avait alors que trois compositions pour la chisse de seconde , Thomas remporta deiix prix et un accessit. li fit deux années de rhétorique au collège de Lisieux «n 1748 et 1749» «' remporta deux premiers et deux seconds prix (3), H finit ses études, au collège de Beau vais, en 1751.
Ses parens le destinaient au barreau. Quoique sa vocation pour les lettres fût déjà fortement prononcée, il se soumit^ sans hésiter, aux volontés de sa mère; et , livrant aux flammes tout ce qu'il avait composé de vers y d'ébauches ou de plans de pièces de théâtre , il entra
(x) Joseph TaoytKS, Taltic de» lroi«, s< fit connattre par quelques poésies, et par une comédie intitulée le Plaisir, qui futjouce en 1747* Il moùiut en 174^ , à P&ge de isi ans.
\o) Jean TaoMiis , le second, était proftsseur au collège de BeauTaîs. fl nVnsrii^U que la' grimimairc ; mail il arait trouvé une méthode qui en abrégeait IVtude et la rendait plus facile. Il publia quelques pièces de poésie latine qui eurent du succès, et mourut en i755, a Tâge de a8 ans.
(3) 11 avait pour rival Vabbé de Beanvais , depuis évéque de Scne» , qui * remporta sur lui le premier prix de discoors français.
ij NOTICE.
dans Tétude d\iii procureur , et suivit quelque temps le ban^au de Giermont , sous les yeux de sa mère. Il 'se livrait aux exercices d!uD« ttcdecte dévotion , lorsque les amis qu^ii avait laissés à Paris lui firent dflrir une chaire au collège de'fieauvais. Il Paccepta.
En 1755, le prix des maitres-ès-arts lui fut adjugé pour un discours latin sur cette question : De quelle importance est pour le bien public , Vtaiion mutuelle de tous les membres de la société littéraire (i). Ce discours de Thomas ne paraît pas avoir été livré à nroprcssion, non plus que celui qu^il prononça pour la distribution des prix de l'Université.' Ces sortes de discours n^étaient point alors rendus publics ^. et i!ahbé Delille ne fit point imprimer le sien.
A peine âgé de vingt-deux ans , Thomas débuta dans la carrière des lettres, en 1756» par ses RéflexioJis philosophiques et littéraires sur le jjoiéme de la Religion Naturelle. Cet ouvrage est , en général , remarquable par un Ion de critique sage et modérée. Cependant il ôompare le génie de Voltaire ii un volcan qui ne jette plus que de 'faibles étincelles , obscurcies par beaucoup de cendres ; et , comme le remarque Palissot, son zèle Temporte « jusqu^à lui faire méconnaître les beautés dapoëme de Yoltaire dont il parle avec assez de mépris. » Thomas ne tarda pas k devenir un des plus grands admirateurs de Técrivain célèbre qu^ii avait combattu. Dès lors, il condamna à ToubU la 'première production de sa jeunesse, n remarquable, dit La Harpe , » par la difTerencot entre les principes qu^elle contient , et ceux qu'il >i « depuis adoptés. » ( Corresp, Littér, )
La iiiéme année , Thomas publia une Ode à M. de S échelles , alors Goptrôleur-général. Le jeune poète recommandait lUniversité de Paris, à qui est due rinventîoa des postes. Ce fut une députation de ce corps célèbre qui présenta Tode au ministre, et le ministre accorda , pour des vers qui le piaçaicht à côte de Colbert, ce qu'il eût peut-être refusé à uu mémoire raisonné, une augmentation considérable sur le vingt-huitième du revenu des postes. Delcyre dit k ce sujet : n La pmssance veut être gagnée ou persuadée , et- jamais convaincue \ comme si la persuasion ne laissait voir qu^une grâce , et la conviction qu'une victoire. )»
A celte époque, le tremblement de terre qui, le i«f. novembre 1755, renversa Lisbonne, occupait encore tous les esprits. L'Académie royale de Rouen avait proposé un prix pour le meilleur Mémoire sur la cause des TrembUmens dfi terre. Thomas concourut et obtint Vaccessit, Mais tandis que Voluire chantait philosophiquement en vers le Désastre de Lisbonne , Thomas abordait ce sujet terrible avec un esprit religieux j il choisissait pour épigraphe ce passage de l'Évangile de Saint Matthieu : Vigilaie^ quia nescitis neque diem , neque horam ( chap. 25 , V. i3 ) j «t il linissait en citant un passage de la seconde épître de Saint Pierre , anuotiçant la fin ^a Monde par un embrasement général (2).
(1) Quantum in aocietalibus hominmn littei-atorum ad mutuam uUlijAtem mutua prosit «micitia . ^ - ^
,(a) Adveniet autemdies Dominiutfur: in quo Civli magno impetu Iranxieni% clemtmta i*er6 calore sohentUr, Terra autemct quœ in ipsd sunt opéra , ejturenttir, (Ctip. III, y. 10.)
NOTICE. . iij
Oo remarqua molas dao^ les premiers ouvrages de Thomas , -ce fuil ayait fait, que ce qu^ pourrait faire. Si jeune ew:ore, sa santé ^taitdéià usée dans le travail; il languissait dans une cbaire de col- • '^e, passant , dit -Delejre , les nuits k des études de choix , ponv ne rien soustraire du jour à celles d^obligation. Ces veilles, aioute-t^il allumèrent de bonne heure dans sa poitrine , une chaleur dont il eut à soulTrir toute sa vie , et qui sans doute en abrégea le cours.
Réduit, par le peu de fortune de ses parens, à chercher des moyenr d*existence dans un travail pénible , il trouva un ami généreux dans un homme de lettres, riche alors, mais qu^appauvrirent depuis les goâlsd^aa luxe savant. Watelet pria Thomas d'accepter une pension de douze Cents livres , jusqu^au moment où ses talens, enfîn récompensés , rendraient ce faible secours inutile. Thomas vit , dans cette offre généreuse , rhommage de Teslime d''un homme de bien. Il Teût acceptée , mais sa mère, qu'il consulta , répondit qu*il valait mieux devoir «a vie à son travail, qu'à des bienfaits / et la pension fut cefusée. -i
Bientôt les concours ouverts à TAcadémie Française , pour Péloge ' * oratoire, décidèrent plus heureusement de la destinée de Thomas. Une carrière nouvelle s^ouvrait devant lui : il y entra et la. parcourut, enlevant toutes les couronnes qu'elle put lui offrir.
On genre nouveau valait d'être intnoduit dans la littérature française. Il n'est donc pas inutile d'examiner ici, en quoi consistaient l'é* loge et l'éloquence académiques avant 1759, c^est-à-dire , avant Tépo* que où le premier discours de Thomas fut couronné.
Dans l'éloquence sacrée , l'éloge oratoire s'est élevé k une grande hauteur avec Bossuet ; il est brillant dans Fléchier ^ il jette moins d'éclat dansMascaron, Bourdaloue et Massillon. Mais l'austérité de la cliaire évangélique , les formes de l'oraison funèbre , la nécessité de tout ramener , le héros et le siècle, aux idées k la fob consolantes et terribles de la mort et de Téternité , du frivole éclat de la gloire du monde et des sombres mystères d'une vie sans terme au-delà d'une vie passa- ». gère , d'une mort inévitabl«8, donnent «à tous ces discours une physio* aomie commune. Ms faits y sont présentés moins dans l'ordre et Hniérét qu'ils peuvent offrir, que dans l'appareil de la leçon qu^ili doivent donner. L'orateur «ourt rapidement sur les actions et les œuvres de l'homme, pour s'arrêter sur le tableau du chrétien. Il ne raconte que pour édifier; il ne loue les morts que peur avertir les vivaos. Ainsi l'oraison funèbre, rai-ement exempte de l'cxagér^on reprochée à l>loge académique, a des formes religieuses qui la distinguent. Assimiler les deux genres, ce serait les méconnaître : il faut les séparer» et il^n les confondre. « •
Au barreau, du temps deftacinc et de Boileau, les PaCru, ksCochin hérissaient encore kurs plaidoyers de vers grecs et latins. Daguesseau, plus sobre de citations parasites , est sage et régulier dans se$ composiêions } mais , s'il sait convaincre et persuader , il ignore Tart d'émouvoir : c'est un écrivain raîsonnallk plus qu'un orateur éloquent , et Thomas « beaucoup exagéré l'éloge quand il a dit du génie de Daguetgeatti : <c H semble tenir dans ses mains tontes les passions et les distribuer
iv NOTICE.
» à soa gré. » A Tëpoque où Thomas commença sa carrière oraloiiw , Gcrhîer nVvait point encore illustré le barreau.
Avant Thomas, Tclogc historique et académique avait, dans Fon-' tenelle, un modèle qui, sous quelques rapports , n'a été ni surpassé, ni égale peut-être. Ses successeurs , Mairan et de Fouchy , sont h une grande distance du premier historien de TAcadéraie des Sciences, i Condorcet et M. Cuvicr s en sont rapprochés davantage, et , dans plusieurs parties, ils lui sont supérieurs. Fontenelle écrivait dans un temps oii les sciences étaient moins honorées que les lettres et les ' beaux-arts. Il ne pouvait parler des sciences qu'à un siècle qui n'était pas avancé par elles. Les progrès rapides qu'elles ont fait, surtout depuis treute ans , ont ouvert une carrière immense au talent qui a su les célébrer. Mais le premier et le plus beau modèle offert aux Condorcet, aux Vicq-d'Âzyr, aux Cuvier , l'a été par Thomas dans son £h)ge de Descartes.
I • cr
•X'historien de l'Académie des belles-lettres , de Boze , n'échappe à la rîtique qu'en se dérobant à l'éloge. M. Dacier met plus de talent de
dtyle et de composition dans ses notices sur la vie et les oavrages des académiciens nombreux qu'une longue vie lui a permis de retracer.
Dans l'Académie Française , Pélisson fut élégant , mais simple et nu ; d'Olivet , froid et pur dans de sèches notices. D'Alembcrt s'ouvrit une route nouvelle , mais encore trop étroite : des anecdotes , des réflexions philosophiques , des traits de critique , des parallèles rendirent s^ éloges piquaiis ; mais ils sont écrits sans verve et sans éloquence. L'éloge oratoire semblait ne pas exister encore dans notre littérature. Long-temps, l'Académie Française avait proposé, pour sujets de prix, les éternelles louanges de Louis XIY, et des points de religion ^t de morale qui eussent pu faire l'objet d'une distribution de palmes à la Sorbonne, ou une matière d'amplifications dans les collèges des Jésuites , qui pourtant alors faisaient jouer la comédie à leurs élèves , et représenter des ballets sur leurs théâtres.
Mademoiselle dcScudéri fnt couronnée par l'Académie en 167 1 , sur cette question , Que la gloire et Im. louauge appartiennent à Dieu en pro" pnété. Tnurreil, qui traduisit si mal Démosthène, obtint , en 168 1, un prix sur Vjéve Maria , et , en i685 , un autre prix sur le Magnificat, Le président Hénault remporta , en 1707, l'honneur d'avoir le mieux loué la Pratique des vertus chrétiennes. Deux ans après, Uoudart de La Motte tnompha en célébrant la Grandeur de fàomme dans la crainte de Dieu, Des sujets dans le menu» genre , tels que la Science du salut , le Mérite et la Dignité du martyre j des versets de Jérémie^ de David, de Salomon (principalement de VEcclésiaste et des Proverbes), de V Evangile et de S. Paul, étaient annuellement proposés à l'éloquence par l'Académie Française : c'étaient autant de textes de sermons. Une foule d'orateurs, .plus ou moins obscurs , la plupart moines ou abbés, briguèrent et obtinrent ces palmes ascétiques, aujourd'hui ensevelies dans les vastes recueils de l'Académie. Fontenelle fut couronné en 1687^ mais, cette fois , par une distraction louable, l'AcadéinftltôVQit proposé, pour sujet de-^rix, l'éloge de /a Pa/i>«ce.
\ ers le milieu du dir-huitième siècle,, elle abandonna la Bible,