NOTICE
rioDt elle s^occupaît beaucoup plus que de son Dictionnaire , el GHrit k Véloquence des sujets de philosophie et de morale : n L'Avantage pour
> les hommes de conconril* au bonheur les uns des antres ; Tlndulgence * pour les défauts /^'autrui} TÂmour de la vertu itispiré pari'amour
> des lettres : » tels furent les sujets proposés -pour les années 1748 ,
L'époqurapprochait oii', pour la première fois, Péioge des grands hommes allait être mis au concovrs. Mais, avant oeite heureuse innovation , TÂcadémie proposa , en 1 755 , ce sujet : £n quoi comittt tesprit philosophique ? Et 6Î Ton veut savoir comment il fut envilagé , il suffira de dire que ce fut un Jésuite (le P. Guénard)qui remporta te ^i.
Ebfin Téloquence fut appelée à célébrer les grands hommes ; Téioge du vainqueur deFontenoi fut proposé par Tifcadémie^ en 1768^ Thomas entra dant la lice, et fut couronné. Il peut être regardé comme le créateur de Téloge oratoire , gex^re qui a des beautés difficiles , parce qu^elles sont placées entre l'exagération et la faiblesse , entre la grandeur et Temphase. Thomas n'a pas su toujours se garantir des «fé* fauts du genre , mais il les rachète par des pensées fortes , par 4^ grandes images , par la vigueur ou îa magnificence de l'expression. Semblable au géant de Camoëns, il s'élève et grandit 'parmi les écueib qui r«livironnent. H n'a pas été vaincu par les nombeeux athlètes qui , depuis soixante ans , l'ont suivi avec le plus de succès dans la carrière qu'il avait ouverte. La Harpe, Gaillard , Maury, Champfort; MM. Garât, Victorin Fabre, Auger, Villemain, cèdent encore à celui qui, pour l'ancienneté est leur chef, comme pour le talent il est aussi leur maître.
On remarquera, comme une singularité, que Thomas eut pour concurrent, dans V Eloge du maréchal de Saxe ^ le célèbre astronome Delalaiide, dont l'ouvrage fut imprimé en 1760 9 in-8*.,et cpii ne tarda pas h abandonner la carrière oratoire.
Les éloges de Thomas et tous ceux qui ont été couronnés par l'Académie jusqu'à l'époque de la révolutioi^ , sont revêtus , suivant la législation de cette époque et les réglemens de la censure , de l'approbation de deux docteurs de Sorbonne , constatant qu'ils n'y ont tien trouvé qui soii contraire à la foi et aux bonnes moeurs (1). Ainsi , les ouvrages que l'Académie en corps avait approuvés , étaient soumis à la censure de deux docteurs en théologie, tandis que les membres de l'Académie, comme tous les autres gens de lettres, n'étaient tenus de soumettre leurs manuscrits qu'à l'approbation^'un censeur royal (2).
La même année ( 1759) Thomas publia Jumonville , poëme historique en quatre chants. « Tous les arts , disail-il dans sa préface , doivent se rapporter au bien de l'humanité ; ils doivent avoir pour but d'inspirer aux hommes l'amour de la justice et l'horreur du crime ^
(1) Les doctenrs qui approuTérent les éloges de Thomas , couronnes par r Académie , sont les abbes Millet , Le Scignedr , Foumier , Bourlet de \auxcelles , de La Kochc et Copette.
{1) Lorsque Thomas publia , en 1766, son Eloge du Dauphin, il n^eut besoin que de Tapprohation de Saurin.
L* Eloge de Marc'Aurèle fut imprimé en 1775, avec une pcrmiiiion tacite, e'eft-à-dire , sans approbation.
tj NOTICE.
•et qae sont 1^ tslctis , s^îls ne doWent point servir à rendre létf faommés meilleurs! » Ces principes ont dirigé Thomas dans la composition de tous ses ouvrages. Quel dommùge' qu^il n^ait pas sq^sst bien coftnu la poétique que la morale de 1 épopée ! 11 y a dans Jumon-^ ri/Ar d^ «èmimcns il«vé9,.de sages maximes , de beaux vess ; mais
' ;t dans le citoyen.
n 1760',*' et VEpitr
^Eloge de Du Guny
Trouin , qui remporta le prix en 1761 , et YOâesun le Temps , qui fut
epuroAnëe l'année suivante, étendirent, avec éclat , la réputation de
' Tauteâr. On n^avait point encore vu mêler aiuc compositions acadé-
Hkiques ta|it de grandes leçons, tant de morale publique ^ le tal«it.ne
0'y était py95 encore montré si fort de pensée et de méditttti<>n, si
ricbe de lectures immense». Les notes dont Thomas accc^pagne ses
• éloges sont peut-être un travail au^ rccômmandable que les éloges
^x-mémes. Descendu des hauteurs « l'éloquence, il s'y montre sans
• appareil, mais avec.âutorilé, historien , écrivain politique, physicien
H moraliste.
Déjà Thomas était recherché dans les sociétés brillantes qui existaient alors dans la capitale, et oii le goAt des lettres s'allî^t à celui de l'intrigue et du plaisir : temps encore heureux oii les jeux de;petitcs ambitions rivales, la médisance, les bons mots, les anecdotes du jour» les lectures du soir , des réputations littéraires k élever , à attaquer ou a défendre ; des succès d'ouvrages à préparer , à fonder ou à détruire , partageaient et remplissaient la vie , et oii les passions poli-' ligues n apportaient, dans les salons, ni sombre défiance, ni trouble, ni divimon.
M. de P^a^în était alors ministre des affaires étrangères. Il s'attacha Thomas en qualité de secrétaire , lui accorda bientôt sa confiance et lui marqua même de l'amitié. Thomas se montra reconnaissant , et le ministre ayant été créé d«c en 1762, il lui adressa, sur sa nouvelle dignité, des vers qui furent imprimés dans VMmanach des Muses , et oii Féloge ne se montre peut-être pas assez exempt de flatterie. Votre dignité f nouvelle f dit-il â son patron , est pour la France C aurore de son bonheur,
Plessis-Pratlin battit Turenne ; V0U6 faites plus , tous nous donnez la paix.
La paix venait en effet d'être signée : elle nous coAta le Canada. Thomas publia, sur cette paix, une Lettre, avec cette épigraphe, tirée du 3*. livre de l'Enéide : Spes diecite vestras. Cet écrit, auqufl il n'attacha pas son nom, fit quelque bruit, 'sans obtenir un grand succès : a On ne croirait pas , est-il dit dans les Mémoires du temps , connus sous le nom de Bachaumont , qu'un secrétaire intime d'un ministre des affaires étrangères pût écrire de cette façon. C'est un amas de phrases en persifllage, en un mot , un véritable ouvrage de cour , où Tamertume et le fiel sont cachés sous des expcessions douces. » Ce jugement est sans doute trop sévère, mais la Lettre sur la Paix n'ajouta rien à la réputation de Thomas.
Elle fut bientôt après considérablement accrue par son Eloge de
jNOTICE. vij
'âmUy, Lorsqu^ii iiU mis au concours par l'Académie , le a5 août 1 762 , on battit des mains, et tin homme dVsprit 4»^écna : Voilà l* éloge Jaii : • H leCait par Topinlon , il restait à Tétre par le talent, Thomas acquitta la dette de la France. Son discours fut lu à la séance publique du 35 août 1763, par Saurîn , Duclos et Watelet qui se relayèrent pour achever la lecture de cette longue composîlion : les applaudissemens forent YÎfs et nombreux- Plusieurs passages d/» Télog» du ministre , ami de la France et de Heniri , parurent une satire a mère des ministres de Louis XV. La position de Tnrateur, secrétaire de Tun de ces ministres , rendait la censure de radministration plus remarquable. Lorsque Féloge £ut imprimé, il ht beaucoup de bruit j les fermiersgénéraux se plaignirent , les courtisans murmurèrent , le public admira. Quoique TAcadémie eût fait plusieurs retranchemens , on trouva encore dans le discours couronné des choses trop fortes pour des temps oh Updulatîon et la mollesse énervaient toute la vigueur des âmes (i). Hiomas avait choisi pour épigraphe de son Elof^e de SMy ^ cette exclamation civique : Q utinam ! ' mais les docteurs de Sorbonne , n*y vireçt quWe épigramme^ et refusèrent d'en permettre Tim^ pression^
Hàions-nous de le c^re k la louange du duc de Praslin , tandis qne VÉiogëfUSuUy, composé en quelque sorte dans ses bureaux* et qît'il avait entendu ou approuvé peut-^tre avant que TAcadémie le couronnât , excitait de si vives plaintes contre Fauteur , il défendit Thomas ». il le soutint , et parut s'occuper avec plus de zèle de son él<^ation et de sa fortune. L^Académie Française, ne recevait point dans son sein les homnaes de lettres qui avaient un service particulier auprès des grands » à moins que ce ne fût chez les princes de la Maison roj^ale ou^du Sang. Le rainbCre voulut lever Tobstacle qui s^opposait à Tadmission de Thomas à rAcadénûe, et le fit nommer sécréta ire-intc^>rète des Cantans suisses.
Cette faveur du ministre ne fut pas durable ^ quelques mois après , Thomas la perdit par ou il eût dû la conserver. Marmont^l avait été son maître en littérature, et il était son ami. Une plaisanterie qui répandait da ridicule sur la société du duc de Praslin , fut attribuée à rauteur ' des- Contes moratue. Le ministre prévenu voulut Técarter de TAcadémie où il était près d^entrer , et il ne pouvait imaginer un mcSleur expédient qiie de conseiller à Thomas de se mettre lul'^uéme sur les rangs » avec la certitude d^étre reçu. Thomas aimait la gloire ^ maïs fidèle à Famitié » il refbsa de la trahir. U demeura sourd aux insinuations | Inflexible aux instances , et brava enfin les ordres qui lui furent donnés de se présenter. Marmontel fut élu, Thomas disgracié; mais ce dernier s'éleva dans l'opinion publique de toute la» hauteur dont il tombait dans la faveur du ministre (2j.
(1) Mém, de haehaumont.
(1) LorsqnMl cUit question de remplacer M. de BongainTille k PActf cmie , Loub XV demanda un )oar aux oouf titans qui rentoaraient, si Thomas serait nomoK: : /Von, iire , rcfpondit M* de Bissy ; 1/ n€9*e$t pas mis sur les rangs ; cisr il n'est pas venu me voir, — C^est , reprit le Roi , qu'il ne vous croyait pas de t Académie, Le mot «uit plaiaant , e| Piron eut pu s^en iaire honncnr.
viij NOTICE.
Cependant le sucoès d« VEloge âe Sully 'fut troublé par an ioci»* dent singulier. L'auteur dtf savantes Recherches et considérations sur leê financt-s de France, Véroo de ForbounaiS| prétendit que la troisième partie du .discours de Thomas, regardée comme la meilleure^ était en entier extraite de son ouvrage; que Torateur avait dérobé son .phu , SCS pensées , quelquefois même ses expressions , et il fit in-, sérer , dans VJnnre littéraire de Fréron, de longs dÀailssur ce prétendu plngiat. L^envie, qui frémissait de voir les palmes académiques comme réservées pour un seul écKvain , fit grand bruit de ce qu^oUe appelait une découverte , et soutint qu^il fallait se défier de la profon* deur de connaissances attribuée à Thomas^ que Thomas ne s^étaitpas «ans doute borné à piller Touvrage de Forbonnais, qu^il avait fait vraisemblablement des larcins plus adroits quW découvrirait peut-être un jourj cl qu*enfin les révélations de Vj^nnée fitléraire rumaieni les prétentions do Torateurau fauteuil ;)cadémique. Â cette époque, Fséren fut mis liuFort-rEvéque, et Tenvic osa dire que Thomas avait voulu se venger ^ mais si alors la disgrâce de cet écrivain , et la cause honorable de cette ""disgrâce, n^avaient été connues , son noble caractère eût suffi pour repousser cette odieuse inculpation.
VEloge de Descortes , couronné en 1765, vii\l fermer dignement les concours académiques de Thomas. '< Couronné cinq foisde suite, ilfalfut, dit le comte de Guibert (i), pour rendre !a parole et Tespérance ii ses rivaux, le faire asseoir parmi les juges. »
Le nombre des concurrens pour VEloge de Descartes fut si nombreux que, suivant les Mèmones de Bachiuntont , ici comme ailleurs, souvent peu dignes de foi , il y eut deux cents pièces présentées. Le prix fut paitagc entre Thomas et Gaillard. Le contrôleur des finances (de Laverdy) offrit de faire le fonds d^une seconde médaille , qui n'*était alors que de 600 francs ; mais TAcadémie décida (le 5 aodt ) qu^il ne lui convenait pas d^accepter les dons d^un particulier , fût-il même ministre ; et le prix ordinaire de la médaille fut partagé entre les deux >concurrens.
Les plus illustres suffrages confirmèrent celui de TAcadémie. On admira Texposition du système de Descartes, et surtout la péi*oraison qui fit pleurer Voltaire (a). « Autrefois, écrivait -il à Thomas, nous donnions pour sujet de prix des textes -faits pour le séminaire ^ Saint-Sulpice ; aujourd'hui les sujets sont dignes de vous. Il est plaisant qu'à la suite d'un écrit si sublime , il se trouve une approbation de deux docteurs : elle ne peut nuire pourtant à votre ouvrage, il est admirable malgré leur suffrage. On ne lit plus Descartes ^ mais on lira son éloge , qui est en même temps le vôtre. » L'auteur de fa Henriade finissait par se dire l'admirateur, l'ami de Thomas, et il le pressait de venir vivre avec lui, comme un frère , disait-il* que Féloquence, la poésie et la philosophie m'ont donné (3).
(1) Voyez son Discours de réception à rAcademie Française , où il remplaça Thomas, en 1786.
(a) Après avoir la celte péroraison, un bommc de talent écrivit à Thomas : Vo^is nous eni^yez a la gloire comme h Pèehafaud.
(3) Voltaire fit de pareilles inTÎtations, pcut-èue moins pressantes et moins sincères , à plusieurs autres auteurs : inais aucun ne le prit au mot.
NOTICE. ix
« Quel ouvrage surtout que celui de Descartes , sVcric le comte de Guibert ! QuA superbe monument élevé aux sciences î Jusque-là ces sujets sévères et abstraits semblaient interdits à réloquence. QuHl fallut à M. Thomas et d'art et d'esprit, poilr allier avec succès des genres en quelque sorte ennemis ; po^ir prêter des couleurs brillantes à des Prîtes froides j pour associer des images à des faits , des comparai^ sons à des calculs 3 pour faire jaillir , du milieu de rexpIic^tiWn d'un système aussi prodigieux , aussi compliqué , aussi universel que celui de Descartes, tant de grandes idées qui appartiennent à l'orateur, et qui cependant ne sont point étrl^ngères au grahd homme qu'il célèbre ! A travers ce chaos de tourbillons, de soleils, de mondes , d^immortelles vérités ou d^erreurs sublimes encore , quel heureux repovs.^ pour la pensée du lecteur , quelles belles masses de morale et de philosophie jetées par intervalle , que ces morceaux sur l'éducation de Desiartes , sur ses voyages , sur la persécution qu'il essuya en Hollande, sur sa vie privée, sur cette insatiable curiosité qui lui fit tout étudier, tout examiner , tout connaître pour arriver è douter et ensuite à ^ créer! Comme M.Thomas fait sentir que Descartes eu étant tout ce ^ qu'il fut , aurait pu être aussi tout ce qu'il aurait voulu , si le hasard ou son chois lui eussent donné une autre destinée! »
La France venait de voir s'évanouir les grandes espérances qu'elle avait fondées sur le règne du Dauphin, fils de Louis XV (i). Parmi les vingt oraisons funèbres et presque un pareil nombre d'éloges qui furent imprimés, on distingua facilement Féloge publié par Thomas. Diderot se récria contre les louanges prodiguées à un prince" qui ne régnait pas encore , et qui peut-être, disait-il , n^aurait régné que par les Jésuites (3)^ mais Voltaire défendit à la fois Thomas et le Dauphin, en écrivant plusieurs pages éloquentes sur ce passage de l'orateur : a Le Dauphin lisait avec plaisir ces livres , où la douce humanité lui peignait tous les hommes, et même ceux qui s'égaricnt , comme un peuple de frères.... -^A/ dit-il plus d'une fois , ne persécutons point ,» En considérant successivement , dans le Dauphin , la science, la vertu , la religion , Thomas traça les devoirs de tous les princes , et VElogs du Dauphin parut être la satire perpétuelle de la conduite du roi. C« discours fut l'objet d'une critique assez décente , mais trop sévère alors qu'elle n''est pas injuste (5). L'anonyme qui réfîita l'orateur, dit avant de commencer son Examen : n Le public favorablement prévenu a saisi ce discours avec activité , l'a lu avec une espèce -d'enthou-
(i) Mort k FoDtainebleaa, le 30 décembre 1^65.
(2) On ciuit Panecdote sinyanle : a J^aime tant les Jésuites, disait un jour le Daaphm à Louu XV, que b*'ûs me prescrivaient de descendre du trône t jVft de&cendrais. n^^Et s*iU vous ordonnaient d^ monter ? reprit le menai que.
(3; Examen à^un Discours de Thomas , qui a pour titre : Ëloge de Louis Dauphin de France, par Co^er Paris , De Hansy, 1766, in-8<*. de 63 pages. — En 1760, le P. Mirassnn , barnabitc, avait publié sous le même titre {Examen d'im /Jiscf)ws)f une critique de V Eloge de Daguesseau. Ce moine avait prétendu redresser Voltaire et Rousseau dans des pamphlets intitulés : Le Philosophé redressé* — Toinette Leyasseur, chambrière de Jean^Jacquts , etc.