‹ Œuvres de ThomasChapitre 11 sur 64 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des éloges religieux, ou des, hjmnes.

J^E genre des éloges est très-ancien. Si on en cherche l'origine, on la trouvera dans les premières hymnes qui furent adressées à la divinité. Ces hymnes furent inspirées par l'admiration et la reconnaissance. L'homme placé en nabsant sur la terre, dut être frappé du grand spectacle que déployait à ses yeux la nature. L'étendue des cieux , la profondeur des forêts , l'immensité des

mers , la richesse et la variété des campagnes , eelte multitude innombrable d'êtres en mouvement , destinés à servir d'ornement au globe qu'il habite , tout ce va^è assemblage dut porter à son esprit une impression de grandeur. Bientôt un autre sentiment dut succéder à celui-lli. Il vit gue cette nature si riche avait des rapports avec lui ; les astres lui prêtaient leur lumière ; des fruits naissaient sous ses pas , ou se détachaient des branches pour le nourrir ; les arbres le protégeaient de leur ombre et oiTraient un asile k son repos ; les cieux , pendant son sommeil , semblaient se couvrir d'un voile , et n'envoyaient à son séjour qu'une lumière douce et tranquille. Frappé de tant de merveilles, il sent que leur cause n'est point en lui-même ; il sent que tout est l'ouvrage d'un être qui se dérobe à ses sens , mais qui se manifeste à lui par ses bienfaits. Alors il le cherche à travers ce monde solitaire où il a été jeté ; il le demande aux cieux , i la terre , à tout ce qui l'environne; il prête l'oreille pour Fentendre. Plein du sentiment religieux qui s'élève dans son cœur, il mêle sa voix à celle de la nature ; et du sommet d'une montagne , ou dans un vallon écarté, au bruit des fleuves et des torrens qui roulent à ses pieds , il chante unçliymne en l'honneur de la divinité dont il éprouve la présence , et qui le fait exister et sentir.

La première hjmne qui fiit chantée, dans cette solitude du monde , fut une grande époque pour le genre humain. Bientôt on vit les pères assembler leurs enfans au milieu des campagnes pour rendre les mêmes hommages. On vit le vieillard entouré cTe moissons, tenant d'une main une gerbe de blé et de l'autre montrant les cieux y apprendre à sa famille à k>uer le Dieu qui la nourrissait.

• Dans ces premiers temps on loua la divinité an lever du soleil ; c'était une espèce de création nouvelle qui rendait l'univers à Fhomme. On la loua aux approches de la nuit , parce que son ob&curité et son silence inspiraient l'effroi ; on la loua de même au renouvellement de l'année , au commencemenf des saisons , à chaque nouvelle lune. Il semble que vers l'origine du monde , l'homme, peu assuré des bienfaits de la nature, s'étonnait, pour ainsi dire , à chaque instant , de n'en être pas abandonné ; et le désordre qu'il voyait dans plusieurs endroits de la terre encore sauvage > lui faisait mettrec»un plus grand prix à l'ordre constant qu'il apercevait dans les cieux.

Dans la suite, et chez les peuples même les plus policés, toutes les fois qu'il arriva un bonheur inattendu ou un fl^éau terrible , on s'empressa partout à louer les dieux qu'on adorait. Ainsi , nous voyons par l'histoire que c'est surtout dans le temps des épidémies et des guerres, lorsque de grandes batailles étaient perdues,

êm

lorsque la peste faisait périr les citoyens par milliers, lorsque le peuple croyait voir pendant la nuit un spectre pâle et terrible répandre la désolation sur ses murs ; c'était alors que les prêtres dans les temples et < aux pieds des autels , entourés d*un peupla nombreux , et levant tous ensemble leurs mains vers le ciel, composaient et chantaient de nouvelles hymnes.

Dans ces temps d'effiroi , les hymnes durent être animées par Timagination et respirer l'enthousiasme ; car l'homme aux prises avec la nature conçoit des idées plus grandes par la vue de sa faiblesse même ; alors tout s'exagère à ses yeux ; ses expressions s'élèvent avec ses idées , il peint tout avec force , il emprunte de toute la nature des images pour, louer celui k qui la nature est soumise. Son style est quelquefois mystérieux comme l'être à qui il parle ; son oreille même cherche dans les sons une harmonie inconnue ; et comme pour donner une habitation à la divinité 9 il a élevé des colonnes , exhaussé des voûtes , dessiné des por«tiques ; comme pour la représenter , il a agrandi les proportions et cherché à faire une ligure imposante ; comme pour en approcher dans les jours de fêtes, il a substitué à la marche ordinaire des mouvemens cadencés et des pas en mesure ; ainsi , pour la ' louer y il cherche , pour aii^si dire , à perfectionner la parole ; et joignant la poésie k la musique, il se crée un langage distingué en tout du langage commun.

Mais comment l'esprit humain osa»t-ii concevoir le projet de louer Dieu? L'ami peut louer son ami, l'esclave son maître, le sujet son roi. Malgré la distinction des rangs, l'homme est à côté de l'homme : l'orgueil les sépare , la nature les rapproche. Mais l'homme et Dieu , où est la mesure commune?

Cependant toutes les nations ont eu des hymnes. Les penchans, les besoins, les vices ou les vertus ont décidé des attributs qu'on a loués dans la divinité. Je te loue, s'écrie l'habitant sauvage du Groenland, 6 toi dont la main invisible amène tous les ans la baleine sous mes harpons , et fait couler son sang dans les mers , pour m'aider à suivre sa trace quand elle s'éloigne du rivage. Et à l'antre extrémité du globe , l'Indien chante sous son beau ciel : Je te loue , 6 toi qui fais croître des moissons de riz dans mes plaines , et qui fais fleurir le citronnier et l'oranger au bord de mes ruisseaux ; tandis que vers les bords de la Russie orientale , un autre peuple sauvage chante auprès de ses volcans : Je t|adore et te loue , è être puissant et terrible qui habites ces souterrains enflammés , et qui , de là , roules tes feux parmi nos neiges et nos glaces. Ainsi , chez tous les peuples , les hymnes prennent , pour ainsi dire , la teinte du climat ; et une nature , ou sau^ âge ,

ou riante , inflaant par les sensations sur les idées , y delermine les diffërens éloges qu'on fait de la divjnttë (i).

On nous a cons4?rvé beaucoup d'hymnes des anciens. Le pays cil Homère chanta , où Orphée institua des mystères , oii l'architecture éleya des temples dont nous allons encore admirer les ruines , oii le ciseau de Phidias semblait faire descendre la divi-^ nité sur le marbre; ce pays où l'air, la terre et les eaux avaient , aux yeux des habitans , quelque chose de divin , et où chaque loi de la nature était représentée par une divinité , dut produire un grand nombre d'hymnes en l'honneur des dieux qu'on adorait ; mais la plupart de ces hy.mnes furent défigurées par des fables et des contes de fées , faites pour les poètes et les peintres : elles amusadent le peuple et révoltaient les sages.

Nous en avons quelques unes attribuées à Homère. On sait que dans ses poèmes il a mieux célébré les héros que les dieux : ses hymnes sont du même ton ; ce sont plutôt des monumens de la tnythologie païenne , que des éloges religieux ; mais on y retrouve quelquefois son pinceau et les charmes de la plus riante poésie.

Les hymnes de Callimaque offrent les mêmes beautés et les mêmes défauts ; on y voit le génie esclave de la superstition , et des erreurs populaires chantées avec autant d'harmonie que de grâce.

Il ne nous reste rien des hymnes de Pindare , mais nous savons qu'elles étaient toutes consacrées à cet Apollon* de Delphes , dont les oracles mettaient k contribution la crédulité des peuples et l'ambition des rois. Tandis que les poètes et le peuple défiguraient ainsi la divinité en la célébrant, les initiés dans leurs mystères lui rendaient un hommage plus pur et plus digne d'elle. Le ton de leurs hymnes est impotont ; mais l'initié , en parlant à Dieu , semblait ne s'occuper que de ses propres besoins ; il oubliait que des êtres faibles , en louant leur père commun , ne doivent pas se séparer du reste de la famille , et implorer des bienfaits qui ne soient que pour eux.

Si les Grecs nous ont laissé quelque chose d'auguste et de grand dans le genre des hymnes , il faut convenir que c'est celle du philosophe stoïcien , nommé Cléanthe. Cette hymne , trop peu connue , annonce en même temps une imagination forte et une âme épurée des superstitions. £lle est digne de la secte qui devait former un jour Epictète dans les fers , et les Antonins sur le trône. Je m'imagine que Cléanthe, qui fut le second fondateur* du portique , et qui , obligé de travailler de ses mains pour vivre ,

(i) Od Toit qn^il ne i^agik ici que des peuples qui ne sont pu éclaires des lumières de la foi.

compta nn roi panni ses «lisciples , un jour, après leur avoir expliqué ses principes suv le système du monde et son a»teur j tout à coup enâamm4 d'enthousiame , se fit apporter une lyre , et chanta en leur présence cette hymne qui sous a été consenrée par Stobée.

« 0 toi qui as plusieurs noms , mais dont la force est une et »» infinie ! 6 Jupiter, premier des immortels, souverain de la na- » tare , c{ui gouvernes tout , qui soumets tout à une loi , je te » salue ; car il est permis à l'homme de t'invoquer. Tout ce qui

> vit , tout ce qui rampe , tout ce qui existe de mortel sur la terre, » nous naquîmes de toi , nous sommes de toi une faible image ; » je t'adresserai donc mes hymnes , et je ne cesserai de te chan- M ter. Cet univers suspendu sur pos têtes , et qui semble rouler » autour de la terre, c'est à. toi qu'il obéit; il marche , et se laisse >* en silence gouverner par ton ordre. Le tonnerre , ministre de » tes lois , repose sous tes mains invincibles ; ardent , doué d'une » vie immortelle, il frappe, et la nature s'épouvante. Tu diriges « l'esprit universel qui anime tout , et vit dans tous les êtres. » Tant, 6 roi suprême, ton pouvoir est illimité 'et souverain! » Génie de la nature , dans les cieux , sur la terre, sur les mers, » rien ne se fiût, ne se produit sans toi , excepté le mal qui sort du » cœur du méchant. Par toi , la confusion devient de l'ordre : par >* toi , les élémens qui se combattent s'unissent. Par un heureux » accord , tu fonds tellement ce qui est bien avec ce qui ne l'est » pas , qu'il s'établit dans le tout une harmonie générale et éter- » nelle : seuls parmi tous les êtres , les méchans rompent cette » grande harmonie du monde. Malheureux! ils cherchent le » bonheur , et ils n'aperçoivent point la loi universelle qui , en » les éclairant , les rendrait tout à la fois bons et heureux : mais » tons s'écartant du beau et du juste , se précipitent chacun vers » l'objet qui l'attire ; ils courent â la renommée , à de vils tré- >* sors , à des plaisirs qui , en les séduisant , les trompent. O Dieu « qui verses tôils les dons , Dieu à qui les orages et la foudre

> obéissent , écarte de l'homme cette erreur insensée ; daigne >» éclairer son âme ; attire-la jusqu'à cette raison étemelle qui te » sert de guide et d'appui dans le gouvernement du monde, afin » qu'honorés nous-mêmes, nous puissions t'honorer à ton tour, » célébrant tes ouvrages par une hymne non interrompue, comme » il convient à l'être faible et mortel ; car , ni l'habitant de là n terre , ni l'habitant des cieux n'a rien de plus grand que de » célébrer dans la justice , la raison snblime qui préside à la « nature. »

Il est difficile sans doute de parler de Dieu avec plus de grandeur. Nous avons des hymnes des Romains , ou du moins quelques

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