‹ Œuvres de ThomasChapitre 24 sur 64 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Panégyrique de Trajan , par Pline le jeune.

ou s voici parvenus au panégyrique de Pline, le premier et le plus célèbre de tous les panégyristes d'empereurs que nous ayons. Pline est assec connu ; on sait qu'il fut un des premiers orateurs de son siècle. Il était trop vertueux pour n'avoir rien à craindre sous Domitien; mais la mort du tyran le sauva. Merva et Trajan le chérirent ; et ce qui met le comble à sa gloire , il fut le rival et Tami de Tacite. Tous deux également célèbres , et tous deux jouissant de la gloire l'un de l'autre , ils goûtaient ensemble dans le commerce de l'amitié et des lettres, ce bonheur si pur que ne donnent ni les dignités , ni la gloire, et qu'on trouve encore moins dans ce commerce d'amour-propre et de caresses , d'affection apparente et d'indifférence réelle , qu'on a nommé si faussemetit du nom de société , commerce trompeur qui peut satisfaire les âmes vaines , qui amuse les âmes indifférentes et légères , mais repousse les âmes sensibles , et qui sépare et isole les hommes , bien plus encore qu'il ne parai(1es unir. Il faut voir dans les lettres de Pline même , tous les détails de cette union si douce ; onpartageet l'on envie les charmes de leur amitié : ils voulaient vivre , ils volilaient mourir ensemble ; ils désiraient, quand ils ne seraient plus , que la postérité unit encore leurs noms , comme leurs âmes l'avaient été pendant la vie. Qu'on me pardonne de m'étre arrêté un moment sur le spectacle d'une amitié si touchante ; il est doux , même en écrivant , de pouvoir se livrer quelquefois aux mouvemens de son coeur : et j'aime encore mieux un sentiment qui me console , qu'une vérité qui m'éclaire.

Pline était consul quand il prononça ce panégyrique célèbre. On a dit que pour le mériter , il n'avait manqué à Trajan que de ne pas l'entendre. Heureusement il ne fut pas prononcé comme il est écrit. Ce n'était d'abord qu'un remerciment , avec quelques éloges: mais Pline, avant que de le publier, le travailla. Il en fît presque un nouvel ouvrage , et lui donna par degrés cette étendue que la plupart des hommes ne pardonneraient pas même à une satire. Pour bien juger de son mérite ou de ses défauts, il faudrait le lire soi-même. Ceux qui ont reçu de la nature une âme forte , ceux qui ont le bonheur ou le malheur de sentir tout avec énergie , ceux qui admirent avec transport et qui s'indignent de même , ceux qui voient tous les objets de très-haut , qui les mesurent avec rapUité et s'élancent ensuite ailleurs , qui s'occupent beaucoup plus de l'ensemble des choses que de leurs détails , ceux

dont les idées naissent en foule , tombent et se précipitent les unes sur tes autres , et qui veulent un genre d'éloquence fait pour leur manière de sentir et de voir , ceux-là sans doute ne seront pas contens de l'ouvrage de Pline ; ils j trouveront peut-être peu d'élévation , peu de chaleur , peu de rapidité , presqu'aucun de ces traits qui vont chercher l'âme et y lussent une impression forte et profonde ; mais aussi il y a des hommes dont l'imagination est doaoe et l'âme, tranquille , qui sont plus sensibles à la grâoe qu'à la force 9 qui veulent des mouvemens légers et point dç secousses, que l'esprit amuse , et qu'un sentiment trop vif fatigue ; ceux-là ne manqueront pas de porter un jugement différent. Ils aimeront dans Pline la grâce du style , la finesse des éloges , souvent l'éclat des idées. Ds ne seront pas entraînés , mais ils s'arrêteront partout avec plaisir. Si chaque idée n'est pas nouvelle , ils la trouveront chaque fois présentée d'une manière piquante. Souvent elle res^ semblera pour eux à ces figures qui s'embellissent encore par le demi-yoile qui les couvre. Alors ils goûteront le plaisir d'entendre ce que l'orateur ne dit pas , et de lui surprendre , pp^r ainsi dire son secret. On sent que c'est là en même temps , et un plaisir de l'esprit , parce qu'il s'exerce sans se fatiguer ; et un plajsir d'amourpropre, parce qu'on travaille avec l'orateur, et qu'on se rend compte de ses forces , en faisant avec lui une partie de son ouvrage.* Mais aussi ce genre d'agrément tient à des défauts. Plus on veut être piquant , et moins on est naturel. Il arrive dans les ouvrages ce qu'on voit en société : le désir éternel de plaire rape^ tisse l'âme et lui 6te le sentiment et l'énergie des grandes choses. Cette recherche importune >des agrémens arrête les mouvemens libres et fiers de l'imagination , et l'oblige sans cesse à ralentir sa marche. Le style devient agréable et froid. Ajoutée la monotonie même que produit l'effort continuel de plaire , et le contraste marqué entre une petite manière et de grands objets.

U serait à souhaiter qu'on ne fàt pas en droit de faire à Pline une partie de ces- reproches ; peut-être en mérîte-t-il à d'autres égards. Jusque dans les louanges que le coi^ul donne au prince, il y a un détail minutieux de petits objets ; j'ose même dire que le ton n'a4>as toujours la noblesse qu'il devrait avoir. Des Romains, dans ce panégyrique , ont l'air d'esclaves à peine échappes de leurs fers , qui s'étonnent eux-mêmes de leur liberté , qui tiennent compte à leur maître de ce qu'il veut bien ne les pas écraser , et daigne les compter au rang des homiigkes i mais c'est bien plus la feiute du temps que de l'orateur. Telle est l'influence du gouvernement sur l'éloquence et sur tes arts. Des âmes qui ont été long-temps abattues , ne se relèvent pas aisément ; et l'habitude d'avoir été courbé sous des chaînes , se remarque même

^ô ESSAI

quand on peut marcher en liberté'. Tacite lui-mém^, Tacite , dont l'âme était si fîëre et si haute , sentait ce malheur , et il s'en plaignait. « Telle est la faiblesse humaine , disait-il ; partout les remèdes sont plus lents que les maux, et il est bien plus facile d'étouffer le génie que de le ranimer. »

Malgré ces remarques générales , il y a dans le panégyrique de Pline plusieurs endroits d'une véritable éloquence , et ou Ton remarque de l'élévation et de la force. Tel est celui oii il parle *de la vie farouche et solitaire de Domitien , qu'il peint « enfermé dans w son palais , comme une béte féroce dans son antre , tantôt s'y » abreuvant, pour ainsi dire, du sang de se»' proches, tantôt mé- » ditant le meurtre des plus illustres citoyens , et s'élançant au » dehors pour le carnage. L'horreur et la Menace gardaient les M portes du palais , et l'on tremblait également d'être admis et M d'être exclus. On n'osait approcher ; on n'osait même* adresser » la parole à un prince toujours caché ^^ns l'ombre, et fuyant »> les regards , et qui ne sortait de sa profonde solitude que pour » faire de £.ome un désert. Cependant dans ces murs même et » dans ces retraites profondes auxquelles il avait confié sa sdreté, » il enferma avec lui un dieu vengeur des crimes (i). » Et un moment après il nous peint les statues de Domitien abattues , une foule empressée, le fer et la hache à la main , ardente à mutiler ces images d'or, comme si leurs coups tombaient sur le tyran. II nous montre ces figures autrefois menaçantes , dévorées par les flammes , et l'objet de l'effroi public changeant de forme , pour servir désormais à l'usage et aux plaisirs des citoyens (2).

Pour achever de faire connaître le caractère et le genre d'éloquence de Pline , je vais citer quelques pensées détachées de ce panégyrique qui , avec ses défauts , est encore un dés ouvrages les plus estimables de l'antiquité.

(i) IVffc sabilaiiones tuas fuga etvastitas seguitur. Memoramur, resisti" mus , ut in communi domo , quant nuper illa imm^nissima bêUua plurimo terrorf. munierat , quant velut quodam specu incïusà ^ nunc propinquam songuinem iamberet , nunc se ad clarissimorum cifium strages cœdesque profer^ reU Obversahanturfùribus korror et mince et permetus admitsis et exehuis. JVon adiré quisquam, non aUoqui audehat^ tenehras semper secrejtimque captantem, nec unquam ex solitudine sud prodeuntem , nisi ut solitudinemface' ret. Ilie tamen quihus sihi parietihus et mûris salutem suam tueri videbatur, dolum secum et imidias ; et ultoreni sceïerum, Deum inctusit. Panc'g. 48 et 49-

(a) Ulœ autem aut^ce et innumerabiies stattue strage et ruind puhlico gaudiô iitai^eruni. Juuabat iUidere solo supêrbissimas vuitus , imtare ferro , sœvire iecuribu» y ut si singuioê Ictiu sanguis d»hrque sequeretstr. N.emo tam tempérons gaudii serœque lœtitiœ , quin instar ultionis videretur cet" nere laceros artus, truncata membra, postrenio truces horrendasque imagines objectas excoctasque flammiSf ut ex iUo terrore et nimis in usum hominunL aç voluptates ignibus mutarentur. Pauëg. 1 3.

SUR LES ÉLOGES. ^t

*c Notre empereur , dil-it , est d'autaiht )>lus grand , qu'il éroit » ii*étre qu'un citoyen comme nous. Il se souvient qu'il est homme, » il se souvient qu'il commande à des hommes (i).i.

» Les riches ont d'assez grands motifs pour donner des citoyent n à l'Etat , il n'y a qu'un bon gouvernement qui puisse encoura-*- » ger les pauvres à devenir pères. Que les bienfaits du prince » soutiennent ceux que la confiance de ses vertus a fait naître ; » négliger le peuple pour les grands, c'est croire que. la tête » peut subsister en affamant le corps ; c'est hâter la chute de n l'Etat (2). ^

n Les libéralités et les secours peuvent sans doute beaucoup , V pour exciter à avoir des en fans ; mais l'espérance de la liberté » et de la sûreté peuvent encore plus. Que le prince ne donne M rien , pourvu qu'il n'ote rien ; qu'il ne nourrisse pas , mais aussi M qu'il 41 e tue point : et les enfans naîtront en foule (3).

n En détruisant les délateurs , votre sage sévérité a empêché M qu'une ville fondée sur les lois , ne fût renversée par les N lois (4).

n Ce serait déjà bien asses que la vertu ne fût pas funeste à ceux » qui l'ont : vous faites plus ; elle leur est utile (5).

w Vos prédécesseurs aimaient mieux voir autour d'eux le spec-* » tacle des vices que des vertus ; d'abord parce qu'on désire que n les ''autres soient ce qu'on est soi-même ; ensuite parce qu'ils n croyaient trouver plus de soumission à l'esclavage , dans ceux » qui ne méritaient en effet que d'être esclaves (6).

M Le prince qui permet d'être vertueux , fait peut-être plutf » pour les mœurs, que celui qui l'ordonne (7).

(i) Urmm il/e se ex nobis , et hoc magis exeellit atque emiaet , quod unum ex nobis putat ; née ininus hominem se , çiMum homùtibus prœesse m*jiùniU Pauëir. Traj. 3.

(a) Locupietts adtoUendas liberos ingentia prœmia et pares pœnte cohoriantur : pauperibus educandi ratio et bomu princeps. Hic fiducie sui procreains nisi targd manu foi^et.*.. Occasum imperii , occasum reipublicœ accélérât , frustrasque proceres , plèbe neglectd , ut defectum corpore ca^ put,.,, tuetur, Panëg. alS.

(3) Magnum quidem est educandi incitamentum , toUere lieras , in spem eongiariorum ; majus tamen in spem liberthtis , in spem alimentorum , in spem securitatis ; atque adeonihil largiatur princeps ^ dùm nihii ai^erat; non alot , dUm non occidat; née deerunt quijUios caneupiscant. Panëg. 37.

(4) Excidisti intestinum malum , et providd seryitate cawisti nejundata iegibus ciifitas , euersa legibus videretur. Panëg. 34*

(5) Prodest bonos eue , quum sit satis abundeque si non nocet, Paneg. 44* (^ Et priores quidem principes...., vitiis potiua civium quam virtutibus

iœtabantur , primum quod in alio sua quemque natMtra delectat , deinde quod patientiores , servitutis arbitrabantur quos non deceret esse nisi seryos» Paoëg . 45.

(7) JVescio an plus moribus conférât princeps qui bonos esse patitur , quam qui cogit, Ibid.

» Du momest q^'oa est prince , on est condamné à l'immorw talitë ; mais il y en a deux , celle des vertus et celle du crime ; » le prince n'a que le choix (i).

» Prince , pour )uger des hommes , rapportez-voas-en à la re- » nommée ; c'est elle qu'il faut croire , et non pas quelques » hommes : car quelques hommes peuvent et séduire , et être » séduits, mais personne n'a trompé un peuple entier, et un » peuple entier n'a jamais trompé personne (a)^

» Sous un prince plus grand que ses aïeux , ceux qui ont créé ^ leur noblesse seraient-ils donc moins honorés , que ceux qui » n'ont qu'hérité de la leur (3) ?

» Quand on est dans la première place du monde , on ne peut » plus s'élever qu'en abaissant sa propre grandeur (4).

» Trop long-temps les sujets et le prince ont eu des intérêts ' » différens ; aujourd'hui le prince ne peut plus être heurcuix sans M les sujets , ni les sujets sans le prince (5).

.» Dans certaines assemblées, ce qui est approuvé avec trans- N port de tous, est ce qui déplaît le plus sûrement à tous (6).

. M Vous avec des amis parce que vous l'êtes vous-même , car on » commande tout aux sujets , excepté l'amour. De tous les sen- » timens , l'amour est le plus fier , le plus indépendant et le plus i> libre. Un prince peut-être peut inspirer la haine sans la mériter >* et la sentir ; mais à coup sûr il ne peut être aimé , s'il n'aime 9 lui-même (7). »

On voit dans tous ces morceaux quelle est l'âme et le tour

(i) Ut quisguejactus est princeps , extemplo fama ejus , incertum bona , an mala; cœttrum œtema est. J^Ton ergo perpétua principifama qiue i/witum manetj sed bona eoncupiseenda est, Pan^. 55.

(a) Taies nos credcj Cœsar, guaiis ejusque fama est, Huic aures , huic oculos intende. MeUus omnibus quam singulis creditur. Singuli enim deei^ père et decepi possunt. Nemo omnes, neminem omnesfefiUerùnt. Paneg. 6a.

(3) Cur te principe qui generis tui ciaritatem virtute superasti, deterior esset conditio eorum qui posteras habere nobiles merentur, quam eorum qui parentes habuissent ! Paneg. 70.

(4) Cui nihil ad agendum Jastigium superest , hic uno modo erescere potest , si se ipse sid>mittat , securus magnitudinis suœ. Pan<fg. 71.

(5) Fuit tempus, ac nimium dik fuit, quo alia ad^ersa, alia secunda principi et nobis ; nune communia tibi nobiëcum tam lœta quam tristia ; nec magis sine te nos essejelices , quam tu sine nobis potes. Panég. 7a.

(6) NuUa magis omnibus dispUeent , quamque sicfimU wu/uam omnibus plàeeant. Pan^g. 76.

(7) Habes amicos quia amieus ipse es. JVeque enim alia êubjectis, ita amor ' imperatur. IVeque est nuilus qffectus eam erecHu et liber , et dominationis impatiens f nec qui magis vires exigat. Potest fartasse prineeps inique, potest tamefy odio esse nonnuilis , etiamsi ipse non oderit : amari , nisi ipse omet, non potest. Panég. 63.

d^esprit de l'orateur ; ce sont des pensées toujours vraies, et quelquefois fortes , aiguisées en épîgranunes ^ et relevées toujours par un contraste ou de mots, ou d'idées. On peut assurément blAmer ce genre d'éloquence , qui n'est point le meilleur , mais il n'en faut pas moins estimer les vérités utiles et nobles , dont cet ou-> vrage est jrempli. Gardons-nous de pousser trop loin cette attention subalterne , qui pèse les phi'ases dans une balance , et fait plus d'attention aux mots qu'aux idées. Il importe encore plus, je crois , d'être bon citoyen , qu'excellent orateur ; et s'il est utile de ne pas corrompre le goût , il vaut encore mieux ne pas corrompre les hommab et les princes.

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