CHAPITRE XV
De Tacite, D*wi éloge qu il prononça étant consul; de son éloge
historique d*Agricola,
V^uoiQUE Tacite n'ait composé aucun panégyrique de prince, cependant l'ordre àes temps , la liaison des idées , le mérite de ce grand homme et le caractère, particulier de ses ouvrages, semblent exiger que nous en parlions ici. On se rappelle le mot d'un officier français qui , k la tête d'une compagnie de gardes , venait d'assister^ à la dédicace d'une des statues de Loi^is XIV ; en revenant, il passa avec sa troupe devant la statue de Henri IV: M Mes amis , dit-il , saluons celui-ci , il en vaut bien un autre, » et en même temps il fit baisser les drapeaux jusqu'à terre. Dans cette revue des écrivains,Tacite mérite d'être traité avec le même honneur. Pour peu qu'on soit sensible, à son nom l'imagination s'échauffe et l'âme s'élève. Si on demande quel est l'homme qui a le mieux peint les vices et les crimes , et qui inspire mieux l'indignation et le n^épris pour ceux qui ont fait Je malheur des hommes, je dirai, c'est Tacite; qui donne un pi us saint respect pour la vertu malheureuse, et la représente d'une manière plus auguste , ou dans les fers , ou sous les coups d'un bourreau , c'est Tacite ; qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves , et tous ceux qui ri^npaient , flattaient , pillaient et corrompaient à la cour des empereurs , c'est encore Tacite. Qu'on me cite un homme qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire, un air plus terrible à la postérité. Philippe II , Henri VIII et Louis XI , n'auraient jamais dû voir Xacite dans une bibliothèque sans une espèce d'effroi.
Sx de l^ partie morale nous passions k celle du génie , quel homme a dessiné plus fortement les caractères ? qui est descendu plus avant dans les profondeurs de la politique ; a mieux tiré de grands résultats des plus petits événemenf ; a mieux fait à chaque
ligne, dans l'histoire d'un homme, Thistoire de IVsprit humain et de tous les siècles ; a mieux surpris la bassesse qui se cache et s'enveloppe ; a mieux démêlé tous les genres de crainte , tous les genres de courage , tous les secrets des passions , tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentimens et les actions, tous les mouvemeiis que l'âme se dissimule; a mieux tracé le mélange bizarre des vertus et des vices , l'assemblage des qualités différentes et quelquefois contraires; la férocité froide et sombre dans Tibère , la férocité ardente dans Calignla , la férocité imbé-i cile dans Claude , la férocité sans frein comme sans honte dans Néron , la férocité hypocrite et timide dans Domitien , les crimes de la domination et ceux de Tesclava^ , la fierté qui sert d'un coté pour commander de l'autre , la corruption tranquille et lente , et la corruption impétueuse et hardie , le caractère et l'esprit des révolutions , les vues opposées des chefs, l'instinct féroce et avide du soldat, l'instinct tumultueux et faible de la multitude, et dans Rome la stupidité d'un grand peuple à qui le vaincu , le vainqueur, sont également indifferen s , et qui sans choix, sans regret , sans désir , assis aux spectacles , attend froidement qu'on lui annonce son maître; prêt à battre des mains au hasard à celui qui viendra, et qu'il aurait foulé aux pieds si un autre eût vaincu? Enfin dix pages de Tacite apprennent plus à connaître les hommes que les trois quarts des histoires modernes ensemble. Cest le livre des vieillards^ des philosophes , des citoyens , des courtisans , des princes. Il console des hommes , celui qui en est loin ; il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. Il est trop vrai qu'il n'apprend pas à les estimer ; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite
même.
J'ai parlé de son éloquence, elle est connue; en général ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie, c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent ; il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace ; on ne la prévient jamais , on ne fait que la suivre ; souvent elle ne se déploie pas toute entière , et elle ne se montre , ponr ainsi dire , qu'en se cachant. Qu'on imagine une langue rapide comme les mouvemens de l'âme ; une langue qui , pour rendre un sentiment , ne se décomposerait jamais en plusieurs mots ; une langue dont chaque son exprimerait une collection d'idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de signe superflu, point de cortège inutile. Les pensées se pressent' et entrent en foule dans l'imagination, mais elles la remplissent sans la fatiguer jamais. A l'égard du style, il est hardi, précipité, souvent brusque , toujours plein de vigueur ; il peint d'un trait ; la liaison est
plus entre les idées qu^entre les mots ; les muscles et les nerfs y dominent plus qae la grâce ; c*est le Michel*Ange des écrivains ; il a sa profondeur, sa force, et peut-être un peu de sa rudesse.
Nous savons qu'il exerça pendant la plus grande partie de sa vie' la profession dWateur , et il ne s'appliqua à l'histoire que dans sa vieillesse. Etant consul sous Nerva, il prononça l'éloge funèbre deVirginius; c'est ce même général qui avait refusé trois fois Tempire , qui par là déplut aux armées , dont il méprisa la haine, qui les fit obéir en dédaignant leurs présens , et qui vécut tranquille et respecté sous six empereurs , quoiqu'il n'eût tenu qu'à lui d'être à leur place. Pline le jeune, dont Virginius avait été le tuteur et l'ami, en parle avec transport dans plusieurs de ses lettres. « Il a joui trente ans de sa gloirç , nous dit-il ; il a vu des M poëmes composés en son honneur, il a lu lui-même son his- » toire , et la postérité a commencé pour lui de son vivant. Sa » pompe funèbre , a joute-t-il , a honoré le prince , son siècle , » B.ome et la tribune romaine ; et il n'a rien manqué au bonheur » de sa vie , car il a été loué après sa mort par le plus éloquent » d^s hommes (i). »
Un tel éloge, prononcé .par Tacite, devait être intéressant; mais nous ne l'avons plus : heureusement il nous reste de lui le chef-d'œuvre et le modèle de tous les éloges historiques , c'est sa vie d'Âgricola.
Le début , qui est d'une grande beauté , est d'une éloquence tout à la fois simple et forte ; il y parle de l'ancien usage de célébrer les grands hommes , de l'indifférence de son siècle pour ceux qui l'honorent , du danger de louer la vertu sous les tyrans , des effets de l'oppression , qui fait mourir les arts en étouffant le génie, a Le dernier siècle , dit-il , a vu ce qu'il y avait d extrême dans n la liberté, le nôtre a vu ce qu'il y a d'extrême dans l'esclavage. » Les recherches des délateurs nous ont oté jusqu'à la liberté de >i parler et d'entendre , et nous eussions perdu le souvenir même u avec la voix , s'il était aossi facile à l'homme d'oublier que de w se taire (2). » Il se représente ensuite, au sortir du règne de Domitien , comme échappé aux chaînes et à la mort^ survivant aux autres , et, pour ainsi dire, à lui-même, privé de quinze ans de sa vie , qui se sont écoulés dans l'inaction et le silence , mais voulant du moins employer les restes d'un talent faible et d'une voix presque éteinte , à transmettre à la postérité et l'esclavage passé , et la félicité présente de Rome. « En attendant , dit-il , je consacre M ce livre en l'honneur d'Agricola mon beau-père ; et dans ce » projet ma tendresse pour lui me servira ou d'excuse , ou d'é-
(i) Plti». Epist. lib. 1, (a) Agric, a.
» loge (i). » Alors il parcoart les différentes e'poques de la vie de son héros, peignant partout comme il sait peindre , et montrant un grand homme à la cour d'un tyran , coupable par ses services même, forcé de remercier son maître de ses injustices, et obligé d'employer plus d'art pour faire oublier sa gloire , qu'il n'en avait fallu pour conquérir des provinces et vaincre des armées, u On M hait , dit Tacite, ceux qu'on a offensés. Domitien , naturellement M féroce , et d'autant plus implacable dans sa haine qu'elle était M plus cachée , était cependant retenu par la prudence et la mo* M dération d'Agricola ; car il n'affectait point ce faste de vertu et M ce vain fanatisme qui , en bravant tout , veut attirer sur soi V l'œil de la renommée ; que ceux qui n'admirent que l'excès M sachent que même sous de mauvais princes , il peut y avoir de » grands hommes, et qu'une vertu calme et modeste, soutenue par » la fermeté et les talens , peut parvenir à la gloire , comme ces » hommes qui n'y marchent qu'à travers les précipices , et achëw ven^ la célébrité par une mort éclatante , mais inutile à la » patrie (2) . »»
Toutes les fois que Tacite parle des vertus d'Agricola , son«âme fiëre et ardente parait s'adoucir un peu ; mais il reprend la mâle sévérité de son pinceau pour peindre le tyran soupçonné d'avoir tàii empoisonner ce grand homme , s'informant avec une curiosité inquiète des progrès de sa maladie , attendant sa mort de moment en moment , et osant feindre de la douleur, lorsqu'assuré qu'Agricola n'est plus, il est enfin tranquille sur l'objet de sa haine. LWateur (car Tacite l'est dans ce moment) félicite Agricola de sa mort; il n'a point vu les derniers crimes du tyran , il n'a point vu ces temps oii Domitien , las de verser le sang goutte à goutte , frappa , pour ainsi dire , la république et Rome d'un seul coup , lorsque le sénat se vit entouré d'assassins , quand le tyran lui-* même , spectateur des meurtres qu'il ordonnait , jouissait de la pâleur des mourans, et calculait, au milieu des bourreaux, les soupirs et les plaintes. « Tu as été heureux , lui dit-il ; mais ta fille M et moi, qui nous consolera d'avoir perdu un père? qui nous » consolera de n'avoir pu , dans ta maladie , te rendre les devoirs » et les soins les plus tendres , de n'avoir pu te serrer dans nos > bras, nous rassasier d'une vue si chère , recueillir de ta bouche » mourante tes derniers soupirs et tes derniers avis? Sans doute , » 6 le meilleur des pères! puisque tu avais auprès de toi une » épouse qui t'adorait , tu as reçu les honneurs qui étaient dus à )> ta cendre; cependant moins de larmes ont coulé sur ta tombe , » et tes yeux, en se fermant, ont désiré quelque chose. S'il est un » séjour pour les ombres vertueuses , si , comme le disent nos
(i) Agric. 3. , (a) Agric. 4a.
w sages, les âmes des grands hommes survivent à leurs cendres , » oh ! repose en paix , fixe les yeux sur ta famille , fais cesser nos u plaintes et nos lâches soupirs , pour nous élever à la contemplan tion de tes vertus. Non, elles ne doivent point être outragées » par des pleurs , c'est en les admirant , et si notre faiblesse n'est » pas au-dessous d'un grand modèle , c'est en les imitant surtout » que nous devons les honorer : voilà l'hommage qui t'est dû. » Moi-même , quand j'exhorterai ton épouse et ta fille à honorer n ta mémoire , je ieur dirai de se rappeler sans cesse et tes ac- » tions et tes discours , d'embrasser ta renommée , et , pour ainsi I* dire , ton âme , plutôt que de vaines statues ; non que je veuille » défendre de reproduire sur le marbre ou l'airain les traits des » grands hommes ; mais ces images sont mortelles , comme ce » qu'elles représentent, au lieu que l'empreinte de l'âme est » éternelle. Ce n'est point par l'art, ce n'est point par de vils » métaux qu'on peut représenter l'âme d'un grand homme , c'est » par notre conduite et par nos mœurs, etc. (1). »
Dans cet ouvrage , qui est^ comme on le voit , un véritable éloge, Tacite a réuni la philosophie à l'histoire, et l'histoire à l'éloquence : on j retrouve k chaque ligne l'âme d'un dtoyen qui porte tout le poids du malheur de la vertu, et qui , en peignant les maux de sa patrie , les éprouve une seconde fois. Toute la fin est d'un pathétique tendre, mais en même temps plein de noblesse. Il semble que Tacite, fatigué des émotions douloureuses et profondes que lui a données l'indignation du crime et le spectacle de la cour d'un tyran , cherche , pour écarter ces images , à se reposer sur les sentimens les plus doux de la nature : c'est la sensibilité d'un grand homme qui tout à la fois vous attendrit et vous élevé.
CHA^PITRE XVL
Des sophistes grecs ; du genre de leur éloquence et de leurs éloges ; panégyriques depuis Trajan-jusquà Dioclétien,
1 AN DIS que dans Rome Tacite écrivait l'histoire, que Pline célébrait Trajan, que Quintilien professait l'éloquence, que Martial cultivait la poésie légère , que Stace chantait les héros , et Juvénal , ardent et sombre , poursuivait , avec le glaive de la satire , les crime» des Romains , à l'autre extrémité de l'empire , dans l'Ionie , la Grèce et une partie de l'Asie, les orateurs grecs , qu'on nommait sophistes , jouaient le plus grand rôle , et remplissaient quelque*
(1) Agric. 45 , 4^.
fois de l'admiration de leur nom les villes et lés provinces ; ce qui les distinguait , c'était l'art de parler sur-le-champ avec la plus grande facilité. Cet art était né dans les plus beaux siècles de la Grèce , et convenait à l'imagination ardente et légère d'uu peuple que le sentiment et la pensée frappaient rapidement , et dont la langue féconde et facile semblait courir au-devant des idées. Gorgias, né en Sicile , avait le premier donné cet exemple dans Athènes ; Critias et Alcibiade , encore jeunes , Thucydide et Périclès , déjà vieux y venaient l'entendre et l'admiraient ; Eschine , le rival et l'ennemi de Démosthène , eut le même talent. Dans ces sortes de discours , il était , dit-on , plein de chaleur et de génie et semblait inspiré comme le prêtre qui rendait les oracles. Cet art fut cultivé depuis avec beaucoup de suQcès , et sous les empereurs , il procura la plus grande célébrité à ceux qui s'y exercèrent. Athènes, Alexandrie, Tarse , Smyme , Ephèse et Byzance étaient des écoles sans cesse ouvertes ; là se formaient et régnaient ces orateurs ; ils parcouraient les villes les plus célèbres de l'Europe et de l'Asie. A leur arrivée , le peuple s'assemblait en foule dans les places publiques ou dans les portiques du temple ; on leur donnai^un sujet , et ils parlaient au bruit des applaudissemens ; souvent ils commençaient par prononcer l'éloge de la ville ; c'était eux qvCon envoyait en ambassade vers les empereurs ; ils arrivaient à Rome précédés par leur renommée , et souvent le prince leur accordait ' des privilèges , des exemptions de charges, et quelquefois les premières dignités de l'empire. Les peuples leur élevaient des statues ; on plaçait leur image dans les temples , et leur patrie les nourrissait aux dépens de l'Etat. '
On conçoit que la plupart de ces orateurs ou sophistes , dont Fart et le talent était de s'affecter avec rapidité de tous les sujets, devaient avoir une imagination vive et un esprit enthousiaste ; l'un , nommé par la ville de Smyme pour aller en ambassade vers un empereur , adresse sur-le-champ une prière aux dieux , pour qu'ils lui accordent l'éloquence d'un de ses rivaux ; un autre ne méditait jamais que la nuit. <« O nuit ! disait-il , je t'invoque ; parmi toutes les divinités , nulle ne parle plus puissamment au cœur de l'homme que toi. » Un autre , qui conseillait de fuir les villes et sentait que la situation des lieux influe sur l'âme : « Habite et parcours les montagnes , disait-il , le soleil les frappe de ses premiers rayons ; les derniers rayons du so]eil>eposent sur elles ; élève-toi vers les cîeux , sors de l'ombre , et respire la lumière et la pureté du jour ; >» un autre , après la mort de son épouse , ramasse tous les omemens qui servaient à sa parure , et les suspend dans un temple pour les consacrer à la divinité du lieu.
Le plus célèbre d'eotrç eux fut Uérode Atticus \ il descendait
de Mîltiade , avait eu un de ses ancêtres consul à Rome , fut luimême consul j devint le maître de Marc-Aurële , et posséda des richesses immenses ; mais il préférait à tous ces titres la gloire de parler sur-le-champ d'une manière éloquente : il reçut des leçons d'un fameux orateur de Smyme, et pour premier essai prononça sur-le-champ Téloge de son père. Dans sa première jeunesse j désespéré d'être ^esté court devant un empereur , il veut s'aller précipitelr dans le Danuhe. Il avait un ami qu'il aimait tendrement , il lui fait élever une statue , et grave au bas une imprécation contre ceux qui abattraient la statue de son ami. Enfin , dans sa vieillesse , menacé par un homme puissant : « Ne sais-tu pas , lui dit-il ,' qu'à mon âge on ne craint plus ? »
Mais par quel art ces hommes singuliers pouvaient-ils parvenir à parler sur-le-champ avec éloquence sur toutes sortes de sujets?
Cet art , outre une imagination très-vive et prompte à s'enflammer , supposait encore en eux des études très-longues ; il supposait une étude raisonnée de la langue et de tous ses signes , l'étude approfondie de tous les écrivains , et surtout de ceux qui avaient dans le style , le plus de fécondité et de souplesse ; la lecture assidue des poètes , parce que les poètes ébranlent plus fortement l'imagination , et qu'ils pouvaient servir à couvrir le petit nombre des idées par l'éclat des images ; le choix particulier de quelque grand orateur avec qOÎ leur talent et leur âme avaient quelque rapport ; une mémoire prompte , et qui avait la disposition rapide de toutes ses richesses pour servir leur imagination ; i'exercîte habituel de la parole , d'oii devait naître l'habitude de lier rapidement des idées ; des méditations profondes sur tous les genres de sentimens et de passions ; beaucoup d'idées générales sur les vertus et les vices , et peut-être des morceaux d'éclat et prémédités , une étude réfléchie de l'histoire et de tous les grands événemens , que l'éloquence pouvait ramener ;* des formules d'exorde toutes prêtes et convenables aux lieux , aux temps , à l'âge de l'orateur ; peut-être un art technique de classer leurs idées sur tous les objets , pour les retrouver à chaque instant et sur le premier ordre ; peut-être un art de méditer et de prévoir d'avance tous les sujets possibles , par des divisions générales ou de situations 9 ou de passions, ou d'objets politiques, ou d'objets de morale , ou d'objets religieux , ou d'objets d'éloge et de censure ; peut-être enfin la facilité d'exciter en eux , par l'habitude , une espèce de sensibilité factice et rapide , en prononçant avec action des mots qui leur rappelaient des sentimens déjà éprouvés , à peu près comme les grands acteurs qui, hors du théâtre , froids et tranquilles , en prononçant certains sons , peuvent tout à coup frémir, s'indigner , s'attendrir , verser et arracher des larmes : et
8o ESSAI
ne sait-on pas que l'acdon même et le progrès,du discours entraîner Torateur , rëchau£fe , le pousse , et , par un mécanisme involontaire, lui communique une sensibilité qu'il n'avait point d'abord.
Tel'était probablement l'art de ces orateurs ; mais pour savoir quel était ou pouvait être le genre de leur éloquence , il faut considérer tout ce qui pouvait influer sur elle. L%plupart des sophistes habitaient dans Athènes , ou dans les villes grecques de l'Asie ; alors Athènes était esclave ; la tribune oii avait harangué Démosthëne était brisée : Athènes avait perdu l'orgueil , les espérances , les craintes. Des monumens de sa grandeur passée y et la triste monotonie de la servitude présente, voiU ce qui lui restait. Cependant sa légèreté qui autrefois se mêlait à de grandes choses , s'amusait des petites , et l'imagination de ses citoyens , impuissante et active , leur donnait cette espèce d'inquiétude et de mouvement qui naît de la faiblesse jointe au souvenir de la force. Qu'on pense au genre d'éloquence qui devait naître d'une telle situation , et du caractère d'un peuple qui, extrême dans l'esclavage comme dans la liberté , mettait la même impétuosité à flatter ses maîtres ou ses tyrans , qu'elle en aurait mis autrefois à les combattre.
A l'égard des villes grecques de TAsie , elles n'avaient pas même de souvenir de grandeur. Placées dans les plus beaux temps à la porte de la servitude et sous la main des satrapes , à peine avaient-elles respiré l'air de la liberté. D'ailleurs la douceur et la mollesse du climat avait produit un genre d'éloquence amolli comme les habitans. Il semble que cette espèce de vigueur qui donne un mouvement rapide à l'esprit et du nerf aux idées , ait toujours manqué à l'Asie. Le voisinage du despotisme , Tinfluence même du ciel , la multitude des sensations douces et calmes, plus de sensibilité pour les plaisirs , moins de disposition à l'exercice violent et actif de la. pensée , et le désir d'un certain repos de l'âme , tout cela ensemble , dans des climats plus chauds, a dû nuire à l'éloquence; aussi les orateurs d'Europe ont eu sur les oraleurs de l'Asie les mêmes avantages que les guerriers du nord eurent de toujt temps sur ceux du midi.
D'ailleurs ,' pour être vraiment éloquent, il faut un sujet qui intéresse l'orateur ; il faut un peuple qui s'intéresse au sujet. Les orateurs de l'ancienne Grèce défendaient , tout en parlant , de grands intérêts. Démosthëne sur la tribune ei^tendait derrière lui les chaînes, que traînait l'ambition des tyrans , il avait sa liberté et celle de son pays à défendre : mais pour les sophistes , tout était Action, mensonge. Il s'agissait d'amuser un peuple oisif et d'attirer quelques battemens de mains à l'orateur. Ces applaudissemens même dont ils étaient si jaloux , et après
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lesquels ils couraient, devaient corrompre leur éloquvnce. Tout homme qui veut être applaudi , dénature sa pensée ; ou il en cache une partie pour faire davantage briller l'autre ^ ou il saisit un rapport qui étonne et qui est plus singulier que vrai ; ou il détache ce qui devrait être fondu dans i*ensemble , et le met en saillie | ou pour avoir l'air de s'élever et de voir de plus haut , il généralise un sentiment qui ne conserve sa force qu'autant qu'il est lié à une situation ; ou il ajoute au sentiment même ^ et pour étonner il exagère , «u par une expression recherchée il veut donner une tournure fine à ce qui devfait être simple , ou il tâche d'unir la finesse à la force pour surprendre par Tassemblage de deux qualités contraires , ou enfin pour arrêter et fixer partout l'attention , il multiplie les détails et néglige la grandeur et la marche de l'ensemble. Il suit de là que toute éloquence qui ne se propose que de faire battre des mains , doit être , à la longue , froide , fausse et médiocre.
La coutume même et la nécessité de parler sut^le-champ , quelque piquante qu'elle dût être , et de quelques études qu'elle fût précédée , devait nuire au véritable goût de l'éloquence. On pardonnait trop aisément à la petitesse des plans , au peu d'é^ tendue des idées , au défaut de coloris, à la multitude des mots , à ' la faiblesse et au peu d'énergie des sentimens. L'orateur corrompait le goût du peuple , et l'indulgence du peuple corrompait l'orateur. De là sans doute les reproches qu'on a faits de tout temps à l'éloquence des sophistes , malgré les talens , les succès et la prodigieuse célébrité de quelques uns d'entre eux. C^est pour ces raisons qu'aucun de ces Grecs n'a égalé ni Tacite , ni Quintilien , ni Pline ; mais il faut y ajouter encore la différence du séjour.-
Rome était le centre de tous les mouvemens ; c'était là que se réunissaient tous les grands spectacles , les grands intérêts , les grandes passions. Un homme qui faisait le sort du monde , une cour oii l'on se rendait de toutes les extrémités de l'Europe , de l'Afrique et de l'Asie , les caprices d'un tyran qui pouvaient faire trembler cent nations , une servitude même qui avait quelque chose d'auguste , parce qu'elle était partagée par l'univers ; enfin la grandeur romaine qui respirait de toutes parts, même à travers les ruines de la liberté , tout ce spectacle > au moins dans les pre-* miers siècles de l'empire , agitait fortement les esprits et les âmes. L'orateur , le philosophe et le poète devaient donc avoir l'âme bien plus exercée à Rome , et êt^e bien plus réveillés par le mouvement et le choc des idées, qu'au fond de la Grèce et de l'Asie , oii les impressions arrivaient affaiblies par la distance.
Les défauts même des écrivains devaient être différens. A Rome, tout devait tendre à un certain excès , et dans les villes grecques I. 6
&g ESSAI
k voie certaine moUe«se. La corruption du goAt , qui nait des vices et des pasâoas fortes , est différente de celle qui naît du défaut d'énergie, et de Foisiveté qui s'aîause de tout; Tune fait trop d'efforts, l'autre n'en ùât pas assez : ainsi l'une exagère, l'autre affaiblit , et par 1à même peut-être le goût à Rome était plus pi^ d'une décadence entière que dans la Orèce et dans l'Asie; car celui qui ne va pas ok il peut aller , est bien plus près de la nature que celui qui est emporté au-delà. £n fait de goàt , il faut moins de Ibrce pour remonter au but , que pour y tedescendre.
Parmi ces orateurs ou sophistes greCs dont nous venons de par^ 1er , 41U très-grand nombre composèrent des éloges de particuliers ^ de villes et d^empereurs. Il nous en reste un sur Trajan , mais dans un genre toutrà-fait différent de celui de Pline. L'auteur était Dion Cbrysest6me , surnommé ainsi à cause de son éloquence. Il parut à Home sous I>onûtien ; mais comme il avait autant de vertu que d'éloquence , il eut , ou le courage , ou le malheur de déplaire. Dans un pays d'esclaves , il fut libre ; et parmi les mensonges des cours, il fut vrai. Dè« que la vérité condamne, elle est reigardée commis un outrage , et bientôt comme un crime. Sur le point d'être proscrit , il fut obligé dé fuir. Il déguisa son nom et sa naissance , et vécut plusieurs années inconnu , errant de ville en ville , et de pay« en pays, manquant de tout, réduit le plus souvent , pour subsister , à labourer la terre , ou à cultiver des jar^ dins , maniant tour à tour la charrue et la bêche , et honorant cet état par «on courage. De toute sa fortune, il ne lui restait qu'un diidogue de Platon , et une harangue de Démos&ène , qu'il portait partoat avec lui. Il parcourut ainsi la Mœsie et la Thrace , pénétra jusque chee les Scythes, se fit quelquefois admirer par des peuples barbares , . et se fixa enfin , pendant la plus grande partie de son exil , ches les Gètes. Ainsi un philosophe , pour avoir dit la vérité à Domitien , vécut exilé à peu près dans les mêmes lieux où , quatre-vingts ans auparavant , Ovide avait été forcé de vivre et de mourir , pour avoir surpris les débauches obscures de cet autre tyran qn'qn nomme Auguste.
Lorsque Domitien périt , Dion était en habit de mendiant dans im camp de l'armée romaine , inconnu à tout le monde , et^'y occupant des travaux les plus pénibles. L'armée , en apprenant le meurtre de l'empereur , était prête à se révolter ; tout à coup Dion jette les haillons qui le couvraient , s'élance sur un autel , et dé là s'adressent aux soldats z'mfin le sage Ufy-sse a quitté ses lambeaux (i) , dit-il ; poursuit , se fait i:onnaitre , parle avec la plus grande éloquence , apaise la sédition et calme l'armée. Nerva avak poilr lui la plus grande estime , et le combla d'honneurs ;
(i) Ven de VOdjuie.
iUR LES ÉLOGES. 85
mais ce qui le toiicliait emcore plus» c'était la tendre amkié de ce priftoe; car Jes faonsenrs ne soitt que. le besoin des àoaes vaines ^ «nais ramîiîé est le besoin des âmes sensibles. On ramarque que Trajan fut l'ami de Plutarque, de Tacite , de PUne et de Dion t cela devait être ; on ne bait que ceux dont on redoute le mépris ; «t Trajan n'avait à rougir aux yeux ni de la raison , ni de la vertu. Dion composa quatre discours sur les devoirs des rois : il y en a un surtauit qui peut passer pour un véritable panégyrique de Trajan. 11 n'a point cette éloquence ingénieuse et brillante de Pline : mais le tour des éloges est plus adroit; il loue en paraissant ne donner que des préceptes ; et sous prétexte de dire ce que deît être un grand bomme , il dit en effet ce qu'a été Trajan. La fin de ce discoiirs est une fiction moitié poétique et nuntié morale , da«$ le goàt de ceUes de Lucien. Dion y peint Trajan sous l'enibléme ^llercule. Le messager des dieux descend du ciel pour instruire ce béros, et le conduit sur une montagne inaccessible et bordée de précipices. De cette montagne s'élèvent deux sommets : l'un qui touche les cieux , est environné d'un jour pur et serein ; l'antre -be^icanp plus bas , s'arrête au milieu des tonnerres et des nuages. Ces deux sommets sont le séjour de la tyrannie et de la royauté. Les deux déesses bahitent chacune dans leur temple. Celui de la tyrannie est une citadelle ensanglantée. Son trône est trë»-baut , mais sous ce trône est un abîme. Son visage est ardent et sombre.^ son œil inquiet , ses manières sauvages. Elle est à la fois auda*cieuse et lâche , insolente et timide. Elle menace et pâlit ; elle arrache de l'or et le dissipe. Auprès d'elle est la flatterie en habit d'esclave y qui lui sourit et qui la perd , et qui conspire en caressant. L'autre déesse a une figure pleine de majesté et de charmes. £on trône est éclatant, sa robe est blanche, son sceptre d'une matière brillante et pure. Elle avait autour d'elle des monceaux ^*or et de fer , mais elle leur préfère les fruits et les moissons. Près d'elle est la justice , dont le regard est k la fois imposant et doux; le génie du gouvernement, attentif et sévère; la paix qui sourit avec grâce , et la raison sage qui sert de ministre : et la loi en cheveux blancs , portant un sceptre d'or , et dont rien ne peut combattre la force. Hercule , après avoir vu les deux déesses , se passionne pour celle-ci et s'indigne contre l'autre , qu'il voudrait précipiter du haut de son rocher. Les dieux , pour récompense, lui donnent l'empire de l'univers , et il va partout combattre ies malheurs et le crime. Telle est la fin de ce discours qui est adressé k Trajan même , et oii l'on reconnaît par tout le héros qu'il a . voulu peindre ; on peut dire que c'est une espèce d'éloge allégorique. ÎM louange y est d'autant plus piquante qu'elle se cache : ainsi déguisée , elle ressemble moins à la flatterie de la part de
Torateur y elle fiiit moins rougir le grand homme qui Ta méritée ' et craint de l'entendre ; et à Tëgard de celui qui ne serait que vain au lieu d'être grand , elle lui épargnerait encore l'embarras pénible d'être modeste.
' Nous n'avons point de panégyrique d'Antonin , qui cependant valait bien la peine d'être loue ; nous savons seulement qu'un orateur grec , nommé Gallinicus , auteur de plusieurs autres éloges , avait fait le panégyrique de ce prince ; mais rien de cet orateur ne nous est resté que son nom.
Aristide , orateur grec de la Mœsie , et qui vivait dans le même temps 9 composa un éloge d'Athènes, un de Rome et un panégyrique de Man>-Aurele; nous les avons encore. H était établi à Smyme et y jouissait de la plus grande réputation. Maro-Aurële , arrivé dans cette ville, fut curieux de l'entendre. Il remarqua qu'il n'avait point paru dans la foule dés courtisans , et le demanda. Ltf lendemain Aristide parut. II s'excusa sur son travail , de ce qu'il n'avait point vu l'empereur la veille. Ce prince lui proposa un sujet , et il fut charmé de son éloquence. Aristide parcourut l'Italie , l'Egypte , une partie de la Grèce , et eut partout des succès. Smyme ayant été renversée par un tremblement de terre i les habitans le prièrent d'écrire à l'empereur. Il fit a Marc-Aurèle une peinture touchante des malheurs de cette ville ; Marc-Aurèle , attendri, fît rebâtir Smyme et les habitans élevèrent une statue de bronze à l'orateur. Cette statue subsiste encore; elle est assise et drapée , et placée dans la bibliothèque du Yatican , à £.ome. Malheureusement les ouvrages d'Aristide démentent un peu cette réputation et ces honneurs. On aurait pu lui dire : ou brise ta statue , ou anéantis tes ouvrages. Son panégyrique de Marc-Aurèle , surtout , est trop inférieur au sujet On n'y trouve ni élévation , ni chaleur , ni sensibilité , ni force. L'éloquence en est faible, et la philosophie commune. Je défie tout homme sensible de penser une heure à Marc-Aurèle , et de ne pas faire mieux.
U.y a apparence que dans le même temps ce prince fut loué par un honmie plus digne de lui; c'était Cornélius Fronto, un des plus fameux orateurs qu'il y ait eu à Rome. Nous n'avons rien de ses ouvrages , mais Macrobe dans ses saturnales , Ausone dans son panégyrique , S. Jérôme et Sidoine Apolliaaire dans leurs lettres, en parlent avec la plus grande estime. Ce qui prouve qu'il n'était pas médiocre , c'est qu'il avait un genre d'éloquence à lui , et que comme les peintres célèbres , il fit une école. Ceux des Romains qui jugeaient au lieu d'écrire , et se contentaient d'apprécier les talens sans en avoir , en classant leurs orateurs , citaient Cicéron pour l'abondance , Salluste pour la précision , Pline pour l'agré-
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tnent, Fronto poiy une certaine gravité austère. Antonin le choisit pour donner dea leçons à Marc-Aurèle sur le trône, lui fit élever une statue ; de plus , il le nomma consul : ainsi il eut tons les honneurs qui supposent et augmentent la réputation. Nous n'avons qu'une seule phrase de son panégyrique; elle nous a été conservée dans un autre ouvrage de ce genre., prononcé cent cinquante ans après. On doit estimer l'orateur qui loua un grand homme; mais on souhaiterait que ce grand homme n'eût pas souffert qu'on le louât de son vivant.
Ce fut ain^i que pen^a un général romain , qui vingt ans après fut proclamé empereur en S^rie : c'était Pescéninus Niger. Il avait pour lui son armée f le sénat et le peuple ; mais Septime Sévère l'écrasa par son activité. Dès que Niger fut proclamé , aussitôt un de ces hommes qui se hâtent les premiers d'être vils, dès qu'un autre devient puissant , composa son panégyrique , et voulut le lui .réciter. Niger le regarda en pitié , et voici sa réponse : « Oran teur , faites-nous l'éloge de Marins , ou d'Annihal , ou de quel- » qu'autre grand homime qui ne soit plus, et dites-nous ce qu'il » a fait , pour que nous l'imitions ; car louer des vivans, est intérêt w ou faiblesse , et surtout louer les princes , dont on espère , dont » on craint , qui peuvent donner , qui peuvent mettre à mort , » qui peuvent proscrire. Pour moi, vivant , je veux être aimé ; et » loué , quand je ne serai plus. » Celui qui parlait ainsi méritait de vaincre en disputant le trône.
On trouvera depuis le même sentiment dans ce jeune Alexandre Sévère qui , empereur à treize ans , et mort à vingt>-six , élevé par une mère qui était un grand homme , fut à la fois ferme et sensible, et joignit toutes les vertus avec toutes les grâces. Il se moquait hautement de tous ces panégyriques de princes ; et pendanttreize ans qu'il régna, il ne voulut jamais sou&ir qu'on lui rendit un honneur qui lui paraissait plus ridicule encore que dangereux : mais dans ses momens de loisir , il célébrait lui-même les prince^ les plus vertueux qui avaient régné à Rome. Il chantait les Anto-' mus, comme Achille chantait les héros; et ce qui était tout à la fois phis difficile et plus grand , il les imitait.