‹ Œuvres de ThomasChapitre 26 sur 64 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De T éloquence au temps de Dioctétien. Des orateurs des Gaules. Panégyriques en l'honneur de Maximien et de Constance Chlore. ^

X i s'en fallut bien que les successeurs d'Alexandre Sévère pensassent comme lui. Au temps de Dîoclétien , surtout , il se fît une

fcG ESSAI

réTolutioti. La pompe die l'Asie effaça pour jamais les anciennes traces des mœurs romaines. Un édit ordonna d'adorer le prince. On multiplia tout ce qui en impose au peuple , et trop d'empereurs 3e crurent dispensés d'avoir une grandeur réelle. Alors la Aireur des panégyriques redoubla , et ils devinrent une étiquette du trône. La poésie^ l'éloquence et les arts parurent un peu se ranimer ; mais le gouvernement avait corrompu le génie ; et il y a encore plus loin , pour les lettres , du siècle de G>nstantin k celui de Trajan , que de celui- de Trajan à celui d'Auguste. L'un avait trouvé le point juste oii la grandeur se mêle avec le goût ; le second- eut les excès de la force , le troisième n'eut que les excès de la faiblesse.

Mais ce qui caractérise surtout les orateurs de ce temps , c'est la flatterie la plus basse ; c'est ce qui acheva de dénaturer les arts et d'anéantir le goût. Cette révolution s'était feite lentement et par degrés dans l'espace de trois siècles , et il était impossible qu'elle n'arrivât point. Je ne parle pas de vingt autres causes qui la préparèrent ; mais je remarque que dès le premier siècle , la grandeur de l'empire , une puissance qui n'était limitée par rien , des fantaisies qui n'avaient de bornes que la puissance , des trésors qu'on ne pouvait parvenir à épuiser, même en abusant de tout, firent naître dans lès princes je ne sais quel désir d\e l'extraordinaire qui fut une maladie de l'esprit autant que de Tàme , et qui voulait franchir en tout les bornes de la nature ; de là cette foule de figures colossales consacrées aux empereurs , la manie de Caligule de faire enlever de toutes les statues des dieux leur tétè , pour y placer la sienne ; le palais d'or de Néron , ou il avait englouti un quart de Rome , une partie des richesses du monde , et des campagnes , des forets et des lacs ; la statue d'Adrien élevée sur un char attelé de quatre chevaus^, et qui fttite pour être placée au sommet d'un édifice, était d^une grandeur que nous avons peine à concevoir ; sa maison de campagne, dont les ruines seules aujourd'hui occupent dans leur circonférence plus de dix milles d'Italie , et oii il avait fait imiter les situations , les bâtimens et Jes lieux les plus célèbres de l'univers ; enfin le palais de Dioclétien- ht Spidatro en lUyrie , édifice immense partagé par quatre rues, et dont chaque coté avait sept cents pieds de long. Il semble que ces hommes eussent voulu s'agrandir eux-mêmes, en proportion de l'univers auquel ils commandaient (i); mais malgré leurs efforts , condamnés à n'être que des hommes , ils agrandissaient leurs images, et tout ce qui semblait faire partie d'eux-mêmes. C'est à la même idée que tenait l'apothéose de leurs prédécesseurs;

(i) Caligula fat jaloux d'un certaia Proculus, qui avait une figure colossale , elle fir<fgorger.

SUR LES ELOGES. Sn

la fimtaisîe de se faire adorer de leur vivant ; les temples (jv'oa leur élevait dans toutes les parties de Tempire; la multitHde CDorrae de statues d'or et d'argent , de colonnes et d'arc» de triomphe ; le caractère sacré imprimé à leurs images et însqp'à leurs nsonnaies ; le titre de seignenr et de makre que Tibère m^me avait rejeté avec horreur , et qui fut commoim sons Domitien ; Ta ferm.ule des officiers de l'empereur, qui écrivaient, voici ce qu or» donne notre Seigneur et notre Dieu (i); et qnand les princes , par les longs séjours et les guerres qui les retenaient en Orient , furent accoutumés à Tesprit de ces climats; la servitude des mœurs, l'habitude de se prosterner , consacrée par Fusage et ordonnée par la loi.

Ainsi , dans la représentation des sentimens , des hommes et ^s choses, tout , sous les empereurs , fut porté k Pextrérae. Il est facile d'e»iminer l'efifet <fue cet esprit général dvt, an bout de trois siècles , produire sur la poésie , réloquence et le goiltt^. H fallait sans cesse forcer l'expression , pour <pie le langa^ ne f(it point au-dessous des autres arts. Dès qu'il s'agissait dn prince, le peintre, le sculpteur, Farchitecte, faisaient un dieu : Foratenr on Se poète qui n'eût fait qu'un homme , eât paru faible micoapeble.

Il est à remarquer que' dans ces temps-là , on ne trouve phis de ti^acés de l'éloquence latine, que dans les Gaules. C'étaient d<es Celtes qui étaient les successeurs d'Hortensius et de Cicéron. Ce peuple , si long-temps libre dans ses forets, et qui souvent même avait fait trembler Rome , apprivoisé enfin par un lon^ esclavage , et poli par les vices même de ses;iraTnqueu(rs , s'était livré aus arts, comme au seul charme et au dédommagement de la servitude. A Autun, à Lyon, à Marseille , à Bordeaux, on cultivait Téloqoence; souvent même* les Komains les phis distingués envoyaient lewrs enfans dans ces villes pour s*jr instruire. Il semMe en effiit ^ue , depuis Maro-Aurèle , les arts et les lettres pouvaient diffici^ élément habiter dans Rome. Ce ne fut , pendant près de cent ans , que conspirations , assassinat», tyrannie et révolte. Les- pro»vinces étaient plus loin de ces orages. On y apprenait plutôt ^'om ne sentait, les révolutions en trône. On y avait moins à craindre, moins à espérer; ejt les esprits n^étavent pas sans cesse occnpés, comme à Rome , par cette espèce de férocité inqpièté , que domM rbabftude des dangers et le spectacle à^s crime». Les Gaules étaient d'ailleurs remplies d*nne foule de Romains. Leur tcmt^ merce y porta cett^ culture , et ce godt qui naît d'abord dans les eapit^es , parce que le goût n'e^t que le résultat d'une multitude comparée», et d'une foule cFidée» qu'on ne penf avoir que

^) E^^cUitikDoiikiniDtiqitûnwUi, Maatial.

dans l'oisiveté, Topulence et -le luxe. Ajoutez la douceur du climat , et tous les monumens élevés dans ce pays par la grandeur romaine. Tout cela réuni , disposa peu à peu les esprits à cette fermentation utile , d'oii naît Tamour des lettres et des arts. Mais, ^omme en même temps il y a dans chaque siècle un caractère qui s^imprime à tout , la servitude de l^Asie s'étendit dans les Gaules , et l'éloquence corrompue et faible n'y fut , comme ailleurs , que le taleût malheureux ou d'exagérer quelques vertus , ou de déguiser des crimes. Un défaut naturel dans de pareils ouvrages, était le vide des idées; on employait de grands mots pour dire de petites choses. Ce n'était plus d'ailleurs la langue de Cicéron et d'Auguste ; elle était altérée. Gaulois , Germains , Espagnols , Sarmates, tous se précipitaient dans la patrie commune. L'univers se mêlait. Ces idiomes barbares corrompaient nécessairement la langue romaine. Formée par des conquérans . elle n'avait jamais été une langue de philosophes ; mais alors elle n'était plus même une langue d orateurs.

Il y en eut pourtant, dans ce siècle , trois de célèbres.; ce furent Eumène, Nazaire et Mamertin , tous trois panégyristes de princes, et' tous trois comblés de bienfaits par les empereurs : car, si la vérité a souvent nui à ceux qui ont eu le courage de la dire , il * faut convenir que la flatterie et le mensonge ont presque toujours été utiles à ceux qui ont voulu échanger leur honneur contre la fortune.

Mamertin prononça deux panégyriques devant Maximien. Pour bien juger et des discours et de l'orateur, il est bon de se rappeler que Maximien, d'abord paysan , ensuite simple soldat, quand il fut prince voulut avoir un nom , et prit celui d'Hercule. En conséquence, on ne manqua pas de le faire descendre, en droite ligne, de cet Hercule qui , du temps d'Evandre , était venu ou n'était pas venu en Italie. Son seul mérite était d'aimer la guerre, et d'y réussir. D'ailleurs , dur et impitoyable , avide d'or et de sang, en même temps féroce et faible , c'était un lion à la chaîne , que gouvernait Dioclélien , et qu'il avait approché du trône , pour le lancer de là sur les ennemis de l'empire. Obligé malgré lui d'abdiquer après un règne de vingt ans, n'ayant point assez de force pour supporter le repos, dans son activité inquiète, sans cesse occupé de conjurations et de crimes , il reprit trois fois la pourpre , qui lui fut arrachée trois fois. Il conspira contre Maxence son fils, contre Constantin son gendrç, et finit par vouloir rendre sa fille complice de l'assassinat de son époux. N'ayant pu réussir, il se donna la mort ; et le petit-fils d'Hercule se pendit à Marseille. Voilà pourtant l'homme sur lequel nous avons troi^ pompeux panégyriques. Voilà celui qu'on appelle empereur trhs^sacréy à qui

on parle de sa dirinité , du culte qui lui est dû , du palais auguste et vénérable qui lui sert de temple.

Il faut convenir que le premier de ces éloges , prononcés k Trêves , est , d'un bout à l'autre , un chef-d'œuvre d'impertinence et de flatterie.

. Le second est plus raisonnable ; il y a moins de mensonges exagérés , moins de ces bassesses qui révoltent. Les louanges sont plus fondées sur les faits. Il y a même en général de l'éloquence , du style, de l'harmonie, mais nulle philosophie et très-peu de goût/

Le troisième, dont on ne connaît pas l'auteur, est curieux, sui^ tout par la manière dont on y traite l'abdication de ce prince , et son retour à l'empire. Il semble que l'univers allait s'écrouler , si ' Maximien cessait d'être empereur. « Il nous est permis , dit l'ora- » tenl*, de nous plaindre des dieux , lorsqu'ils négligent l'univers. » C'est dans ces momens*là que les grêles ravagent les moissons , A que la terre s'eutr'ouvre , que les villes sont englouties ; fléaux » qui désolent le monde, non parla volonté des dieux , mais » parce qu'alors leur» regards ne tombent point" sur la terre : » voilà , grand empereur , ce qui nous est arrivé , lorsque vous M avez cessé de veiller sur le monde et sur nou^ » Ensuite on prouve à Maximien que, malgré son grand âge, il ne pouvait sans injustice quitter le fardeau de l'empire; « mais les dieux » l'ont permis , lui dit l'orateur, parce que la fortune, qui n'osait » rien changer tant que vous étiez sur le trône , désirait pourtant » mettre un peu de variété dans le cours de l'univers. » Ensuite on représente Rome désespérée d'avoir perdu un si grand prince ; Rome suppliante et à genoux, lui tendant les mains, lui adressant un discours pathétique et touchant, pour le conjurer de vouloir bien encore régner sur elle. On le loue de sa piété céleste , et de ce qu'il a bien voulu se rendre aux instances de la patrie ; « Em;- » pereur éternel , tu n'as pu résister aux larmes de cette mère » auguste. » Après cela on le compare au soleil,^ qui, en reçiontant sur son char , et de ses propres mains le guidant dans les cieux , a réparé les désordres du monde , embrasé par l'ignorance de Phaêton. On s'étonne qu'après avoir goûté la douceur et les charmes du repos , il veuille bien se donner encore la peine de commander; et l'on flnit par prier sa divinité de vouloir bien, du faite oii elle est placée , veiller sur l'univers , et de sa tête céleste faire quelques signes, pour marquer aux choses humaines le cours de leur destinée.

Il est diflicile , je crois , de porter plus loin la démence de l'adulation. Comment ua prince n'étâit-il pas révolté de ces lâches mensonges? Comment ti'imposait-il pas silence au vil orateur?

no ESSAI

Mak il y a appafenoe qne , dans ces malheiiraipx , le btsom d'être flattés , était pour le moins égal k crfut qn'on «Yak de les flatter, n y a , peur ainsi dire , des besoins d'orgueil , comme il y en a de bassesse. Une ^me profondément corrompue par le ponvoir , n'a plus de mesure juste, ni pour elle-même, ni pour les autres ^ et le genre Immain tout entier se recule à une distance immense d^elle. Il y a bien, dans une des presqu'îles de l'Inde, un chef de quelqpes bourgades , qui , assis tranquillement sur sa natte qu'il app^e son trÀne, dit froidement aux Européens qui le visitenl : « Pourquoi ne viens-tu pas voir plus souvent k roi du ciel? » et ce roi du ciel , c'est lui.

En suivant Fordre des temps , nous trouvons nn panégyrique prononcé par Eumëne pour rétablissement des écoles publiques d'Antun. Eumëne, quoiqu'il fàt orateur, vivait à ktcour, et il exerçait une charge considérable dans le palais. Il fol choisi pour ranimer dans Antun, qui était sa patrie, le goût de Fétoqnence et àes arts. Les deux empereurs (i) lui écrivirent à ce sujet la lettre la plus honorable. C'est un monument flatteur en respect de ta puissance pour les talens. Le discours d'Eumène roule tout entier svr les bienfaits accordés Ji sa patrie et aux lettres. On respire au moins quand , parmi tant de sujets d'éloges , ou ridicnles ov atroces , on en tronve un de raisonnable : mais le sujet dn discours est ce qu'il y a de mieux dans le discours même. l\ est adressé k un gouverneur de province , qne l^orateur ne manque pas d'appeler vir perfectissrme , c'est-à-dire, homme très^^ar^ fedt; ce titre d'honneur était appareoiment une leçon adroite, donnée , sous le voile du respect , à un homme puissant.

Quelque temps après , Eumëne prononça un antre panégyrique sur les victoires de Constance-Chlprc en Hollande , et principalement sur sa conquête en Angleterre. Nous y apprenons que ce prince , en abordant , pour se réduire à la nécessité de vaincre , fit mettre le feu à sa flotte, comme avait fait un roi de Syracuse, en portant la guerre à Carthage ; comme fit depuis Certes, en abordant au Mexique. L'histoire ramène souvent les mêmes actions et la même andace dans des hommes et des siècles différens. L'orateur s'étend beaucoup sur des lieux communs de carnage. B eût mieux fait, je crois, de célébrer les vertus de Constance- Chlore , car il en avait. H eût mieux valu dire que sa valeur, n'ôtait rien à son humanité; qu'empereur il fut modeste et doux; que maître absolu, il donna, par ses vertus, des bornes àr ml pouvoir qui n'en avait pas ; qu'il n'eut point de trésor , parce qu'il voulait que chacun de ses sujets eiveût uU; que les jours de fêtes , il empruntait la vaisselle dW et d'argent de ses amis , patte qu'il

(i) Coasttfnce-Cblore et Gnlerk».

n'en avait poînf liH-^méve ; qi/iffuthiinïain en religion comme en poKtique ; et que , pendant tont le temps qu'il i^gna , tandis que les autres empereurs , persécuteurs des chrétiens , lui donnaient l'exempte d'ime superstition inquiète et féroce , il ne fit jamais , dans ses Etats , ni dresser un éc&afand , ni aThimer un bûcber. Ceùt été là sans doute l'objet d'un panégyrique plus éloquent , et surtout plus titile. Mais il y a des temps oii l'on dirait que les grandes vérités morales sont obscurcies. Le genre humain semble en avoir perdu la trace , et il faut des révolutions et des siècles pour l'y ramener.

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