‹ Œuvres de ThomasChapitre 28 sur 64 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ptmégjrriques ou éloges composés par V empereur Julien.

APRÈS tant de noms obscurs d'écrivains faibles et presque inconnus à la postérité, on trouve enfin un nom célèbre , c'est celui de Julien. Tout prince qui écrit est presque sûr d'intéresser les hommes. Le peuple des lecteurs, par curiosité ou par faiblesse, veut tout connaître de ceux qu'un rang élevé expose à ses regards. Le philosophe observe comment on voit les objets sur le trône i

rhîstorîen cherche dans les écrits d'un roi l'histoire de ses pensées ; le critique qui analyse , étudie le rapport secret qui est , d'un côté > entre le caractère , les principes , le gouvernement d'un prince , et de l'autre, son imagination, son style et la manière de peindre ses idées. Plus le prince a de réputation , plus cet intérêt augmente ; on aime à voir un homme admiré dans sa cour et sur les champs de bataille, écrire et penser dans son cabinet, et parles en philosophe aux peuples qu'il sait gouverner en roi.

Julien réunit ces deux genres de mérite ; mais remarquons que cet avantage , si rare aujourd'hui , l'était beaucoup moins ches les anciens. A Rome , un grand nombre d'empereurs avaient cultivé les lettres. On sait que César fut le rival de Cicéron sur la tribune, et voulut VêXr'e de Sophocle au théâtre. Auguste, trèsbon écrivain en prose , fit de plus des tragédies études poèmes. Caïus se piqua d'éloquence. Claude écrivait avec pureté , et composa l'histoire de son temps. L'imagination ardente et fougueuse de Néron se Hvra à la poésie comme à là musique. ^Adrien, poète, peintre , architecte et historien , passa encore pour le premier orateur de son siècle. Marc-Aurèle , philosophe comme Ëpictète, fut écrivain comme lui. Septime Sévère, orateur dans les deux langues, composa les mémoires de son règne. Alexandre Sévère chanta les vertus qu'il avaH dans son cœur, .et célébra en vers les empereurs les plus humains qui l'avaient précédé sur le trône. Les deux Gordiens furent magistrats , guerriers et hommes de lettres ; et l'un d'eux , avant de régner, avait publié un poëme de trente chants, en l'hon^ neur de Marc-Aurèle et d'Antonin. Balbin, élu parle sénat, et massacré par les troupes, réussit dans la poésie et l'éloquence. Gallien , qui fut à la fois voluptueux et brave, et qui se rendit célèbre par des victoires et des bons mots , avait le talent de bien écrire , et fit des vers pleins de volupté et de goût. L'empereur Tacite , maître du monde , se glorifiait de descendre de l'historien de ce nom , et ne passait pas une nuit sans lire, ^u composer. On érigea une statue à Numérien , comme orateur ; et un seul homme daùs l'empire (i) lui disputait le prix de la poésie. Constantin , enfin , unissaYit les usaf^s de l'ancienne Rome à ceux de l'église , et les droits de l'autel à ceux du trône, devenu chrétien , fut tout à la fois empereur et orateur sacré. Il composa et prêcha plusieurs sermons : et l'on a encore aujourd'hui tin de ses ouvrages, intitulé ; Discours à rassemblée des Saints ; sermon composé et prêché à Bjzance , pour la fête de Pâques , par le successeur de César et d'Auguste. Ainsi, avant Julien, seize empereurs avaient été au rang des écrivains de Rome. On voit que l'opinion qui a fait de l'ignorance, en Europe , un titre de noblesse , et a défendu aux hommes qui (i) Ncmésien. • •

tjS ESSAI

ont ou croient avoir un nom , de l'avilir par l'art de penser el d'écrire ; opinion introduite par les sauvages du nord qui ne savaient que détruire , consacrée par des seigneurs de cMtellenies barbares, qui ne savaient qu'opprimer , combattre et chasser ; opinion bien digne en efiet de ces deux époques , et qui , au bout de quatone siècles , n'est pas encore éteinte y et subsiste même aujourd'hui lieaucoup plus qu'on ne croit , n'était pas encore née sur la terre. Julien , dont nous n'examinons ici que les talens littéraires , fut en même ftemps philosophe, orateur, écrivain satirique et plaisant ; et il parait tour à tour , dans ses ouvrages , l'élève de Platon , de Démosthène et de Lucien. Ses satires sont plus connues que ses éloges. Ceux-ci ne sont pas cependant sans mérite ; m^is on est fâché d'en trouver deux consacrés à G)nstance , prince soupçonneux et lâche , timide et cruel , qui , mêlant la superstition à la fureur , d'un côté protégeait les Ariens et persécutait les catholiques, de l'autre massacrait ses généraux et fit égorger presque toute la famille impériale. Il y a apparence que ces deux panégyriques dé Julien furent un tribut que la politique paya à la crainte. Jusqu'au moment oii ce prince monta sur le trône, il fut presque toujours en danger ; et peut-être ne conserva-t-il sa vie, qu'en flattant son tyran. Les panégyriques , d'ailleurs, étaient l'esprit de ce temps-là , comme les satires et les chansons ont été en usage chez d'autres peuples. Enfin , ceux de Julien ont été beaucoup plus éloignés que les autres , du ton de la bassesse : savent aux éloges il mêle des vérités utiles ; et telle est la malheu* reusé faiblesse de l'orgueil et du pouvoir , que pour instruire les hommes puissans, il faut les louer, et qu'on est presque toujours forcé d'étayer chaque vérité d'un mensonge.

Ces deux panégyriques offrent plusieurs endroits qui méritent d'être cités. Tel est , dans le premier , un morceau sur l'éducation des princes , ou Julien parle de la nécessité de former leur corps avec leur âine. Il s'y plaint de cette éducation lâche , qui affaiblit à la fois l'un et l'autre ; détruit le ressort de l'âme , eu énervant la volonté ; détruit les moyens des grandes actions , en énervant les forces ; prépare la crainte avant le danger, et laAiblesse dans le malheur.

Tel est un autre endroit sur l'utilité de mettre de bonne heure un jeune prince en action ; de familiariser et ses yeux et son âme avec les périls, les combats, les peuples et les armées ; de lui faire connaître par lui-même , dans son empire, la situation des lieux, l'étendue des pays , la puissance des nations , la population des villes , le caractère des peuples , leur force ,. leur pauvreté , leur richesse. C'est ainsi , dit-il , en parlant de Constance , qu'il appre* naît à commander , mais en même temps il apprenait aussi à

obéir ; et il obéissait à ce qu'il y a de plus saint sur la terre , la nature et la loi.

II y a eu des pays où ceux qui devaient gouverner recevaient à peu près la même éducation que le reste des citoyens. Quoi de plus insensé , dit-il ! on ^xige , de ceux qui commandent , la plu4 haute vertu, et l'on ne prend aucun moyen pour qu'ils vaillent mieux que le reste des hommes ! Poyr être prince , il faudrait commencer par mériter de l'être.

On peut encore citer un morceau sur ces tyrans de Rome , qui , cruels à force de faiblesse , et craignant tout parce qu'ils n'étaient rien, ne pardonnaient à leurs sujets ni la naissance , ni le mérite ; auprès de qui, dit-il , la vertu était un crime, comme le parricide et la révolte; prompts à abattre tout ce qui s'élevait , et à détruire tout ce qui était grand.

Le second panégyrique a , dans le dessein , quelque chose de bizarre : Julien veut y prouver que soh héros est égal auf plus fameux héros d'Homère ; à Achille , Diomède et Patrocle , pour la valeur; à Ulysse, pour la politique ; à Nestor, pour l'éloquence. On s'étonnera moins de la bizarrerie de cette idée , quand on saura qu'Homère jouait un très-grand rôle' dans tous les discours de ce temps-là. Ce poëte , que quelques hommes ont trouvé ridicule , et que des milliers d'hommes ont trouvé sublime ; qu'on a déchiré avec excès , parce qu'onTadmiraît avec fanatisme ; et qui a fait des partis et des sectes , comme tout ce qui ébranle fortement les hommes, régnait alors sur la poésie et l'éloquence, comme Platon tur la philosophie. On ne pouvait être orateur sans citer l'Iliade. C'est une chose remarquable en philosophie, en éloquence, et dans tous les arts , qu'il ait toujours fallu aux hommes un objet de culte. Chaque siècle a le sien. Il semble que l'esprit humain soit importuné de sa raison , et fatigué d'être libre. Il a besoin qu'on le gouverne et l'asservisse. S'il ne trouve pas un homme , dans son siècle , digne de lui commander , il va demander un mattre aux siècles passés': il lui dit, règne sur moi : et aussitôt se prosterne et se courbe aux pieds de sa statue. Bientôt il n'ose plus le regarder qu'avec un respect idolâtre. Ce maître devient le tyran de sa pensée et le législateur de son goût; ce maître lui dicte ses opinions, et jusqu'aux mots dbnt il doit se servir. L'homme , dans cet état , ressemble à un enfant timide , qui n'ose faire un pas sans les lisières qui le soutiennent. Il pense , il sent , il respire dans un autre ; il est d'autant plus fier qu'il est plus asservi , jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution amène un autre empire et d'autres esclaves. C'était alors le règne d'âomère. Il fallait , pour être grand , ressembler aux héros qu'Homère avait peints. 11 fallait , pour avoir raison , approcher au moins de ce qu'Homère

loo KSSAI

avait pensé. Ainsi, dans une grande partie de TEnrope et de l'Asie , on n'écrivait rien oii Homère ne fût loué , commenté et cité. Jalien paja ^ comme les autres , ce tribut au goût de son siècle , et dans ce panégyrique surtout. Cependant on y trouve un mo/ceau d'un ton très-différent , et oii Torateur , sans citations , sans idées étrangères , ne marche appuyé que sur luimême; et il faut convenir que sa démarche n'en est pas moins ferme. Ce morceau , oii là philosophie se joint à l'éloquence , est le tableau des qualités que doit avoir un prince , pour être digne de commander aux hommes. Je crois qu'on ne sera pas fiché de le connaître. Il a droit de nous intéresser ^ et comme roulant sur un objet utile, et comme un monument historique, qui peint également et l'esprit et l'âme de l'orateur (i).

M La première qualité d'un prince , dit Julien, est le respect u pour les dieux , et l'attention à maintenir leur culte dans son N empire. Après les dieux , il honore les parens dont il tient la w vie ; et quand ils ne sont plus , sa reconnaissance et son respect n honorent encore leurs cendres. S'il a des* frères, il les chérit ; » et tous les liens formés par la nature lui sont sacrés. Accessible M aux étrangers , sensible aux prières de ceux qui l'emploient , w jaloux de plaire aux meilleurs citoyens, juste avec tous, il » s'occupe également de tous les intérêts. Il dédaigne les richesses » qui ne sont que de l'or ; les siennes sont des amis qui l'aiment te sans feinte , et qui le servent sans le flatter.

» Né avec du courage, il hait la guerre ; mais si ou le hasard M ou les vices des hommes la font naître, il sait combattre. Alors M son activité égale sa valeur : il ne s^arrête que quand ses ennemis » sont vaincus ; mais l'instant de la victoire est celui de la clé- N mence. Il regarde comme un crime d'ôter la vie à qui ne résiste » plus. Dans les combats, il veut la plus grande part aux périls » et aux travaux ; après le succès , il partage entre tous le fruit M de ses périls et de son sang. Il aime également et les citoyens M et les soldats. Les citoyens sont pour lui le troupeau dont il est » le pasteur, mais il regarde les soldats comme ces animaux fiers >» et dociles , dont la fonction est d'écarter le danger. Ils ne doi- M vent donc pas eux-mêmes être les ravisseurs et les meurtriers M du troupeau qu'ils défendent. Le prince , en exerçant leur cou- M rage, l'assujétit au frein. Il ne les laisse pas s'endormir dans un M lâche repos ; alo^s , ceux qui sont chargés de défendre , auraient *t eux-mêmes besoin de défenseurs. Il ne' les laisse pas non plus » s'élever avec audace contre leurs chefs ; la discipline dans ta » guerre est pour lui le gage des succès. Il endurcit ses troupes

(i) J'aTertis cependant que je Tai resserre , parce qu^il est très-lung, et que Jalien s^arréte un peu trop quelquefois sur les mêmes idccs.

SUR LES ELOGES. / loi

» aux fatigues , mais ce n'est ni par de vains discours , ni par des » chàtimens : sa toi est son exemple. "C'est en bravant la molles^, » en s'abslenant des plaisirs, en dédaignant les trésors, en se M livrant peu au sommeil , en fuyant l'inaction , qu'il prétend » commander ; en effet , à quoi sert un prince dont la vie n'est » qu'un sommeil?

» Défenseur de l'État au dehors , au dedans il sait le rendre » heureux. Il réprime les séditions , le luxe , l'intérêt avide , » source des crimes ; ou il empêche tous ces maux de naître , ou » il les étouffe dès leur berceau. Il saura qu'un citoyen a violé » une loi , comme il sait , à la guerre , qu^un ennemi a forcé les n retranchemens.

» Le protecteur des lois est législateur , s'il a besoin de l'être. » Il ne permettra pas plus qu'à des lois utiles et saintes , on » joigne une mauvaise loi , qu'il ne permettrait qu'on mît un » esclave au rang de ses enfans. En vain ses parens , ses amis et ses >» proches lui demanderaient d'immoler la loi à leurs intérêts ; » l'Etat est sa première famille. Violer la loi serait pour lui un n sacrilège , comme lorsqu'un ravisseur enlève un trésor sacré ; >» car la loi est un dépôt céleste ; elle est une émanation de Dieu.

>» Toujours gouverné par l'équité , il récompense l'homme ver- » tueux , il tâche de guérir le méchant. Parmi les coupables , il » en est qui peuvent se réconcilier avec la vertu et les lois : le •» prince peut les juger. Il en est d'autres qui n'ont plus l'espérance » de redevenir justes , et que la loi condamne , pour leur épar- » gner de nouveaux crimes : il évitera de les condamner lui-même; . » jamais la bouche du souverain ne s'ouvrira pour prononcer une » peine de mort. Que si les besoins de la patrie exigent qu'il fasse w des lois pour la punition^ des crimes , il ne souffrira point que » les peines aient un caractère atroce , ni rien d'humiliant pour M la dignité de l'homme. Qu'il imite l'Etre suprême dont il est le » ministre : Dieu est le créateur du binn ; jamais cet être juste » et bienfaisant n'a créé. le mal.

w Ainsi que Dieu a des génies qui exécutent ses ordres dans » l'univers > le prince a des hommes qui commandent sous lui » dans ses Etats. Qu'il confie à chacun la place qui convient à son « caractère ; les emplois militaires à l'âme forte et au courage » mêlé de prudence; les magistratures , à la justice tempérée par » l'humanité ; les premières places de l'empire , à ceux dont le » piérîte , composé des deux autres , unit la vigueur du caractère » aux vertus. Mais le choix est dangereux : la méchanceté adroite » sait tromper ; et de tous les maux qu'elle fait , le plus funeste » c'est qu'elle prend le masque des vertus , et abuse ainsi ou Tigno- » rance qui ne voit pas , ou là précipitation qui ne se donne pas

» le temps de voir. Le prince , dans le choix des hommes , doit 11 échapper à tous ces piége^. ... (i).

» Voilà pour ce qui concerne les magistrats et les lois ; ensuite i> les regards du prince se fixeront sur le commun dés citoyens. » Sous lui le peuple des villes ^ heureux sans insolence , >'accoun tumera à vivre dans Tabondance sans orgueil ; le peuple des >i campagnes, en cultivant ses champs , fournira le nécessaire à M ceux qui , le fer à la main , défendent ses moissons. Tous, à j> l'abri de l'ennemi domestique et étranger , vivront dans une M paix profonde , adorant leur souverain , qui est pour eux l'au- » tçur de tant de bieHs , remerciant les dieux , et invoquant sur M lui les faveurs célestes. Les dieux écoutent les vœux des nations, M parce qu'ils ne sont dictés ni par le mensonge, ni par la flat- » terie, mais par la vérité. Ils comblent le prince de tout ce qu'ils M peuvent accorder à l'homme ; et quand sa carrière est finie , » alors ils l'appellent pour habiter avec eux dans les palais cé- M lestes ; il monte , et sa gloire reste sur la terre. »

Il me semble qu'il y a peu de morceaux chez les aifciens qui vaillent celui-là pour la raison , la justesse et la vérité. Julien , en traçant ce que devait être un prince , annonce ce qu'il voulait être lui-même. On voit qu'avant de monter sur le trône , il avait médité en philosophe les devoirs d'un homme d'état , et ce magnifique portrait des devoirs d'un souverain était en même temps une leçon pour le tyran qui l'écoutait , et un engagement que le nouveau César prenait avec l'empire.

Outre ces deux éloges , nous en avons encore de lui un troisième, qui e^t un monument de reconnaissance et de vertu ; il est consacré à l'impératrice Eusébie , sa bienfaitrice. Cette femme , une des plus belles de son siècle , aima les sciences ,• non par ostentation , mais par goût. Il parait qu'à la philosophie de l'esprit , elle joignait celle de l'âme ., et qa'elle fut à la fois sensible et grande. Ce fut elle qui tira Julien de son obscurité, et le fit nommer César. Mais plus près du trône , il n'en était que plus exposé au danger , dans une cour oii la faiblesse barbare s'effrayait des talens , et oii le meurtre était toujours près des soupçons. Eusébie, qui avait commencé l'ouvrage de sa grandeur , eut l'art de le maintenir : elle enchaîna les furears de Constance ; et malgré sa renommée , le nouveau César échappa aux assassins. Julien y à la tête de cet éloge , annonce le sentiment qui le lui inspire. «< Les » bienfaits , dit-il , pour une âme généreuse , sont une dette , et H le premier devoir est de s'acquitter. L'ingratitude n'est pas >» seulement le vice de celui qui outrage son bienfaiteur : ceux

(i) Tous ces détailf sont trop loogs dans rorigiaal , je n'ai présente ici que le fond des ide'es. *

SUR LES ÉLOGES. io3

» même qui gardent le silence et qui oublient, sont coupables. » Le premier crime est rare : mais on ne trouve que trop souvent » des hommes dont le silence ingrat cache et dissimule les bien- » faits. Ils se taisent , disent-ils , pour ne point paraître adula- » teurs ; ah ! c'est bien plutôt un secret orgueil qui les révolte. » Faibles et lâches envers leurs bienfaiteurs , ces mêmes hommes N sont fiers et ardens avec leurs ennemis ; leur reconnaissance est. » glacée, leur haiae est implacable, m

.Par le peu que j'ai cité, il est facile de connaître lé ton et le mérite de Julien , dans ses éloges ; on doit les estimer par certaine! vérités de détail , et des idées philosophiques qui sont de tous les pays et de tous les temps : mais il faut en convenir , le fond intéresse peu. Que nous font aujoui^d'hui Eusébie et Constante ? tant qu'un prince est vivant , tous les regards sont fixés sur lui; son rang, les hommages qu'il reçoit, les espérances et les craintes d'un peuple , la pompe et l'appareil qui l'entourent , en font une espèce de colosse qui remplit tout : mais à sa mort , il reprend sa grandeur naturelle ; ensuite il disparaît à mesure qu'il se recule et qu'il s'enfonce dans les siècles. Il ne reste alors que ces traits distinctifs , que la renommée saisit quand il y en a; quand il n'y en a point , il ne reste plus rien ; et que deviennent alors les panégyriques ? qnand la statue est brisée , à quoi sert l'inscription? Philosophe , orateur , qui que tu sois, veux-tu vivre ; traite des sujets, qui, à deux mille lieues de toi , et dans deux mille ans , intéressent encore ! n'écris pas pour un homme , mais pour les hommes : attache ta réputation aux intérêts éternels du genre humain : alors la postérité reconnaissante démêlera tes écrits dans les bibliothèques ; alors 'ton buste sera honoré et peutêtre baigné de larmes chez des peuples qui ne t'auront jamais vu , et ton génie , toujours utile , selon la belle expression d'un de nos poètes , sera contemporain de tous les âges , et citoyen de tons les lieux.

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