‹ Œuvres de ThomasChapitre 29 sur 64 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De LibamuSy et de tous les autres orateurs qui ont fait F éloge

de Julien. Jugement sur ce prince.

IN ou s venons de voir Julien écrivain et panégyriste , voyons-Je^ "maintenant comme empereur, et objet lui-même des panégyriques de son siècle. A la tête des orateurs qui l'ont loué, est ce Libanius , né à Antioche , et regardé coipme l'homme le plus éloquent de l'Asie. Ce fut lui qui servit de modèle à Julien. On avait défendu à ce jeune prince de le voir , et il se'faisait apporter

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en secret tous ses discours, qu'il achetait à prix d'or. Il parvînt d'abord à en imiter parfaitement le style; mais dans la suite , il y ajouta ces grâces piquantes que donne la cour , et ces beautés mâles que donne la philosophie. Empereur , il fut publiquement l'ami de celui dont il avait été le disciple en secreU II parait que Libanius n'eut que l'ambition des lettres et de cette espèce de gloire qui est indépendante de la fortune et des princes. Julien lui offrit une fortune qu'il dédaigna. Pouvant êbre préfet du palais ^ c'est-à-dire avoir une des premières places des la cour , il aima mieux rester orateur et homme de lettres. C'est un exemple à proposer à ceux qui avilissent les talens par l'intrigue , et briguent quelquefois de grandes places , parce qu'ils ne savent point honorer Ja leur.

On voit par l'histoire qu'il soutint toujours le même caractère. Julien, irrité contre les magistrats d'Antioche, avait fait mettre en prison le sénat tout entier. Libanius vint parler à l'empereur pour ses concitoyens. Comme il mettait dans son discours cet accent lier et vigoureux de la liberté et du courage, un homme pour qui apparemment cet accent-là était nouveau , lui dit : « Orateur , tu es bien près du fleuve Oronte , pour parler si har- » diment. » Libanius le regarda , et lui dit : u Courtisan , la >» menace que tu me fais ne peut que déshonorer le maître que » tu veux me faire craindre ; » et il continua. Julien, qui avait témoigné d'abord beaucoup d'empressement à le voir, parut dans la suite le négliger. Libanius ne se montra plus à la cour. L'empereur, en allant au temple , le vit dans la foule, et fut étonné qu'il ne vînt pas à lui. Les princes et tous ceux qui , sans être princes , ont ou croient avoir *quelque supériorité sur les autres , sont sujet» à porter le despotisme jusque dans l'am^itié ; ils exigent beaucoup et donnent peu. Libanius avait cette sensibilité fîèrequi veut qu'il n'y ait plus de rang où est l'amitié , qui en calcule tous les devoirs , parce qu'elle les trouve tous dans son cœur , que l'inégalité révolte , que les remarques d'indifférence blessent , qui ne se plaint pas, ou ne se plaint qu'une fois, mais qui emportant dans son cœur l'amitié outragée , se tait et se retire. Julien le sentit , et revint à lui ; quoiqu'empereur , il fit les premières démarches. Comnie ils s'estimaient tous deux, leur amitié fut vraie. Cependant Libanius n'alla jamais depuis au palais de Julien, sans être appelé. Il avait lui-même exigé cette condition ; car on en peut faire avec ses amis , quand l'inégalité des rangs pourrait changer en servitude les hommages libres de l'amitié.

Plusieurs ouvrages de Libanius se sont perdus, mais il nous en revSte encore une partie. De ce nombre sont ses éloges ou panégyriques. Il y en a un prononcé devant les deux empereurs Constan-

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tîn et Constant, deux en l'honneur de Julien pendant sa vie, et deux après sa mort. En 363 il fut choisi par cet empereur pour faire le panégyrique d'étiquette. Julien y assista , et applaudit à l'orateur avec transport , oubliant que c'était lui-même qu'on louait. C'est ainsi qu'on a vu un poète célèbre dont on représentait une pièce, mêler ses acclamations aux cris du public , oubliant également et le théâtre, et les spectateurs , et lui-même. Je sais que ces sortes d'actions sont extraordinaires et doivent le paraître ; mais la nature passionnée a son prix , comme la nature réfléchie ; et leè hommes peut-être les plus estimables ne sont pas ceux qui règlent froidement et sensément tous les mouvemens de leur âme , qui avant de sentir ont le l<»sir de regarder autour d'eux , et se souviennent toujours à temps qu'ils ont besoin d'être modestes. Que ces gens-là aient l'honneur d'être sages , et qu'ils laissent à d'autres l'espérance d'être grands.

Il faut avouer que les discouA de Libanius n'exciteraient pas le même enthousiasme aujourd'hui. Je ne parle point des défauts de goût , des citations multipliées d'Homère, de la fureur d'exagérer, d'un luxe d'érudition qui retarde la marche fière et libre de l'éloquence , et annonce plus de lecture que de génie ; ce sont là les défauts du siècle plus que de l'orateur : mais il en a d'autres qui lui sont personnels. Son style a quelquefois de l'affectation et de la recherche. Photius lui reproche de laisser trop apercevoir dans ses discours l'empreinte du travail , et d'avoir éteint , par un désir curieux de perfection , une partie de ces grâces faciles et brillantes que lui donnait la nature lorsqu'il parlait sur-le-champ. On lui a reproché aussi de l'obscurité ; il faut en convenir , ce n'est pas celle de quelques grands écrivains comme Tacite, qui voyant à une grande profondeur , ou rassemblant beaucoup d'idées en peu d'espace , fatiguent la faiblesse des hommes ordinaires , et que la médiocrité calomnie , parce qu'elle aime mieux blâmer les foirces dans un autre, que de s'avouer l'insuffisance des siennes. Libanius ne fut pas assez heureux pour avoir ce tort dans ses ouvrages. Ce n'est pas non plus celle de Perse , qui , placé sous Néron, voulut, en disant la vérité , échapper au tyran. Libanius, sous un gouvernement plus juste, put parler impunément des vertus et des crimes. Son obscurité n'était qu'un défaut , sans avoir rien de piquant ; elle tenait seulement à un embarras de style. /

A l'égard de son éloquence , elle a souvent de l'éclat , et est presque toujours animée des couleurs brillantes de l'imagination. On voit qu'il était prodigieusement nourri de la lecture des poètes. Leurs idées , leurs images lui sont familières. Presque à chaque page on rencontre des traits de la mythologie* ancienne ,

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et souvent son style m^me tient plus du coloris du poète que de l'orateur.

Le premier discours qu'il prononça à la mort de Julien ressemble moins à une harangue qu'à une espèce de chant funèbre ; le second o£fre des beautés d'un autre genre. L'indignation que le vice donne aux âmes dignes d'éprouver ce sentiment affermit quelquefois son style , et lui communique un degré de force qu'il n'a pas toujours. Tel est un morceau sur quelques abus de détail que réforma Julien en montant sur le trône. « Après avoir réglé , dit » l'orateur , les objets les plus importans de l'administration et » de l'empire, il jeta les yeux sur l'intérieur du palais ; il aperçut » une multitude innombrable de gens inutiles , esclaves et instruî) mens du lùxc , cuisiniers , échansons , eunuques , entassés par » milliers y semblables aux essaims dévorans de frelons , ou à ces n mouches innombrables que la chaleur du printemps rassemble » sous les toits des pasteurs ; cette*classe d'hommes dont l'oisiveté >» s'engraissait aux dépens du prince , ne lui parut qu'onéreuse » sans être utile , et fut aussitôt chassée du palais ; il chassa en M même temps un foule énorme de geift de plume , tyrans do- >» mestiques qui> abusant du crédit de leur place , prétendaient » s'asservir les premières dignités de l'Etat : on ne pouvait plus »> ni habiter près d'eux, ni leur parler impunément. Avides de » terres , de jardins , de chevaux , d'esclaves , ils volaient , pil- » laient, forçaient de vendre; les uns ne daignaient pas mettre » un prix à l'objet de leurs rapines , d'autres le mettaient au- » dessous de la valeur; ceux-ci différaient de payer de jour en » jour ; ceux-là après avoir dépouillé l'orphelin , comptaient pour » paiement tout le mal qu'ils ne lui faisaient pas.... C'est par ces » voies qu'ils rendaient pauvres les citoyens riches , et qu'eux- » mêmes devenaient riches , de pauvres qu'ils étaient. Ainsi , » multipliant leur fortune par la misère des autres , ils étendaient » leur insatiable avidité aux bornes de la terre, demandaiit, au >» nom et sous l'autorité du prince , tout ce qui flattait leurs désirs , » sans qu'il fût jamais permis de refuser ; les villes les plus an- » ciennes étaient dépouillées; des monmnens qui avaient échappé M au ravage des siècles, étaient conduits à travers les mers pour » embellir les palais destinés à des fils d'artisans , et leur faire des » habitations plus belles que celles des rois : ces oppresseurs en » avaient d'autres sous eux qui les imitaient ; l'esclave avait son » ambition comme le maitre ; à son exemple , il outrageait , » tourmentait , dépouillait , chargeait de fers , et pour s'en- >» richir , reversait sur d'autres le despotisme que son maître M exerçait sur lui. Le croirait-on ? les trésors ne leur suffisaient

M pas ; ils avaient Taudace de s'indigner s'ils ne partageaient point n la considération attachée à la dignité, croyant voiler ainsi leur M servitude. .. L'empereur chassa du palais ces animaux dévorans , » ces monstres à cent létes , et voulut qu'ils regardassent comme M une grâce la vie qu'il leur laissait, n

Il était difficile , sans doute, de mieux peindre la corruption profonde de k cour de Byzance , cette chaîne de brigandage et d'oppression , et l'abus du crédit, dans une classe d'hommes qui, voués par état à des emplois obscurs , mais approchant du prince , ou paraissant en approcher, imprimaient ^e loin l'épouvante, parce qu'ils habitaient le lieu oii réside le pouvoir.

Libanius , dans tout le reste du discours , qui est fort étendu , parcourt en détail la vie de Julien , depuis sa naissance jusqu'à sa mort; quelquefois éloquent, quelquefois plus historien qu'orateur, toujours pittoresque dans son style, ayant en général moins d'élévation que de dignité , et un genre de sensibilité plutôt tendre que forte.

Le discours £nit par une apostrophe touchante à Julien même. « O toi , dit l'orateur , élève et disciple de ces êtres qui occupent M le milieu entre la Divinité et l'homme ; toi dont la tombe » n'occupe qu'une petite portion de terre , mais qui par ta gloire » remplis le monde ; toi qui en commençant ta carrière , as sur- » passé tous les grands hommes qui ne sont pas Romains , qui en » la finissant , as surpassé ceux même de Rome ; toi que les » pères regrettent plus que leurs propres enfans , et que les en- » fans regrettent plus que leurs pères ; toi qui as exécuté de w grandes choses, mais qui devais en exécnter encore de plus » grandes ; toi qui foulais aux pieds tous les genres de voluptés , » excepté celles qui naissent du charnue inexprimable de la phi- M losophie , protecteur et ami des dieux de l'empire ; 6 pnnce ! >» reçois ce dernier hommage d'une éloquence faible, mais k » laquelle , pendaq^ que tu vécus , tu daignas mettre quelque » prix. »

Libanius n'est pas le seul oratenr de son siècle qui ait fait l'éloge de Julien -, Celsus , qui avait été son ami , son condisciple et son rival , lorsqu'ils étudiaient ensemble dans Athènes , prononça un panégyrique en son honneur , quand son ami fut sur le trône. Cet éloge, oii un particulier loue un prince avec lequel il a quelque temps vécu dans l'obscurité , pouvait être précieux ; le souvenir des études de leur jeunesse et cette heureuse époque oii l'àiÉc , encore neuve et presque sans passions , commence à s'ouvrir au plaisir de sentir et de connaître, devait répandre un intérêt doux sur cet ouvrage; mais nous ne l'avons plus , et nous n'en pouvons juger; nous savons seulement qu'il était 'écrit en grec. La Tangue

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d'Homère et de Platon commençait à devenir la langue dominante de l'empire. Cependant l'ancienne langue des Césars, quoiqu 'altérée, se conservait toujours , et/ces empereurs daces , pannoniens et barbares, qui, du fond de la Thrace et des bords de la mer Noire , commandaient au monde , étaient loués quelquefois dans la langue des Scipions.

Il nous reste encore un panégyrique dans cette langue , prononcé en l'honneur de Julien ; on y trouve de la noblesse dans les sentimens, quelques belles idées, et des défauts de goût. Il est de Fan 36a. Pour connaître l'esprit des diiférens siècles, il n'est pas inutile d'observer que Mamertin , qui prononça cet éloge , parvint, par ses talens,'aux premières dignités; il occupa long-temps avec distinction le rang de sénateur; et quand Julien monta sur le tr6ne, il lui donna la place de surintendant général des finances de l'empire. « Vous cherchiez , dit-il à l'empereur , un homme qui » eût assez d'élévation pour savoir dédaigner les richesses , assez w de courage pour savoir déplaire , assez de fermeté pour braver » la haine ; vous avez cru trouver ces qualités en moi , et vous M m'avez choisi dans un temps où les provinces épuisées par les » pÂllages des barbares et par des brigandages non moins funestes » que honteux , imploraient votre secours. » Le même empereur le fit ensuite préfet des gardes prétoriennes , et- lui confia le gouvernement de plusieurs provinces. Enfin, nommé consul par Julien , comme Pline par Trajan , il prononça aussi un panégyrique pour remercier son bienfaiteur et son prince ; mais il y a bien plus de distance entre les deux orateurs qu'entre les deux héros.

Après tous ces panégyriques, il serait curieux d'apprécier celui qui en fut l'objet. Il n'y a personne dont on ait dit ni plus de bien , ni plus de mal que de Julien. L'esprit de parti lui a éle\é des statues , le zèle religieux les a brisées. On l'a peint tour à tour comme le plus coupable et comme le plus grand des hommes. Tâchons d'écarter , s'il se peut , l'éloge et la satire ; et sans un faii\ enthousiasme , comme sans injustice , cherchons la vérité. Il s'égara dans la religion , voyons du moins ce qu'il fut comme prince ; en détestant son crime ,i discutons ses vertus : l'aveu que nous en ferons ne peut nous rendre complices de ses erreurs.

On sait qu'il eut l'éducation la plus austère. Il apprit, dans la retraite , dans l'étude , dans l'éloignement des plaisirs , à se former et à commander aux hommes ; il est vrai que peut-être il fut forcé à la vertu par le malheur. La mort de son père et de ses frères , leur assassin sur le trône , l'avertissaient d'être simple et modeste ; mais aussi , enviconné de meurtres , il eut à lutter contre l'exemple des crimes. Mis à la tête de l'empire , il y soutint son caractère ; on le vit à la cour dédaigner le faste, fuir la mollesse, combattre

ses sen&y dompter en tout la nature , se contenter de la nourriture la plus grossière ; souvent il la prenait debout , souvent se la refusait, dormait peu, n'avait d'autre' lit qu'une peau étendue sur la^terre., et passait une partie des nuits ou dans son cabinet, ou ' sous sa tente , occupé au travail et à l'étude. Enfin , sous la pourpre, il eut les maximes et mena la vie rigide de Caton. On dira peut-être que ce sont là plutôt des vertus d'un cénobite que d'un prince ; on se trompe ; on ne pense point assez combien , dans celui qui gouverne , cette vie austère retranche de passions , de besoins, combien elle ajoute au temps , combien elle laisse au peuple , combien elle diminue les moyens de corruption et de faiblesse , combien , par l'habitude de se vaincre , elle élève l'Âme.

Ce qui ajoute à son mérite , c'est que , dur pour lui même , il n'en fut pas moins compatissant pour les autres ; en rendant la justice , il tempéra, par l'indulgence d'un prince, l'équité d'un juge.

On sait qu'à l'humanité de détail qui soulage dans le moment le malheureux qui souffre , il joignit cette humanité plus étendue qui prévoit les maux, rétablit l'ordre , substitue les grandes vues à la pitié , et sans le secours de cette sensibilité d'organes qui est aussi souvent une faiblesse qu'une vertu , sait faire un bien même éloigné , et s'attendrir sur des malheurs qu'elle ne voit pas. Ainsi, il s'occupa du soulagement des peuples ; mais d'autr.es empereurs qui eurent les mêmes vues, n'étant pas contredits sur 4e trône, purent être humains impunément : Julien , long-temps César , assujéti dans son pouvoir même à un tyran jaloux, qui l'avait créé par besoin et le haïssait par faiblesse, qui lui eût permis de faire le mal pour se déshonorer , et craignait qu'il ne fit le bien , qui , tout à la fois barbare et lâche, désirait que les peuples fussent malheureux, pour que le nouveau César fût moins redoutable ; Julien , environné dans les Gaules , des ministres de cette cour, qui étaient moins ses of&Ciers que ses ennemis , et déployaient contre lui cette audace qui donne à des tyrans subalternes le secret de la cour , et l'orgueil d'être instrumens et complices de la volonté an maître ;• Julien enfin , traversé en tout par ces hommes qui s'enrichissent de la pauvreté publique , eut bien plus de mérite à arrêter les abus et à soulager les provinces.

D^ns un empire tout militaire , et oii le soldat féroce et avare vendait son obéissance à prix d'or , il sut résister à l'avidité des troupes.

On conspira contre lui , et il pardonna.

A l'exemple de Trajan, il soumit à la loi un pouvoir qui, par la force secrète de la nature et des choses , ne tend que trop sou-

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yent a s'affranchir de la loi. Comme lui, il fit la guerre en personne ; comme lui, il combattit en soldat. Enfin , en mourant, il témoigna la plus, grande fermeté et le courage tranquille d'un homme qui obéit à la nature , et que ses actions consolent de la brièveté de sa vie (i).

On voit , par tonte la vie de Julien et par quelques uns de ses ouvrages , que sa grande ambition était de ressembler à Marc^ Aurèle. Si on regarde les talens, il eut plus de génie; si on regarde le caractère , il eut plus de fermeté peut-être , et fut plus loin de cette bonté dont on abuse , et qui , voisine de l'excès , peut devenir une vertu plus dangereuse qu'un vice.

Mais aussi , à beaucoup d'égards , Marc- Aurèle eut des avantages sur lui ; ils furent tous deux phifosophes , mais leur philosophie ne fut pas la même. Celle de Marc-Aurèle avait plus de profondeur, celle de Julien peut-être plus d'éclat. La philosophie de l'un semblait née avec lui. Elle était devetiue un sentimeùt , une passion , mais une passion d'autant plus forte qu'elle était calme, et n'avait pas besoin des secousses de l'enthousiasme. La philosophie de l'antre semblait moins un sentiment qu'un système ; elle était plus ardente que soutenue ; elle tenait à ses lectures , et avait besoin d'être remontée. Marô^ Aurèle agissait et pensait d'après lui; Julien , d'après les anciens philosophes; il imitait. Un autre caractère du grand homme lui manqua , c'est cette vertu qui fait (pie l'âme , sans s'élever , sans s'abaisser , sans s'apercevoir même de ses mouvemens , est ce qu'elle doit être , et Test sans faste comme sans eiforl ; en cela il fut encore loin de Marc- Aurèle. Son extérieur était simple , son caractère ne l'était pas ; ses discours, ses actions avaient xîe l'appareil et semblaient avertir qu'il était grand ; suireas-le , sa passion pour la gloire perce partout ; il lui faut un théâtre et des battemens de mains ; il s'indigne quand on les refuse ; il se venge , il est vrai , plus en homme d*esprit qu'en prince irrité qui commandait à cent mille hommes, mais il se venge ; il court à la renommée , il l'appelle ; il flatte

(i) Voici ses dernières paroles telles qu'on les trouve partout : « Mes «mis , » la nature me redemande ce quVUe m^a prêté ; je le lui rends arec la joie » d'un débiteur qui s'acquitte. L^âme n'est heureuse que lorsqu'elle redevient M libre; et pour les gens de bien , souvent la mort est une recompense. Je la » reçois comme une grâce. Si j'avais vécu plus long-temps , j'aurais pevt-ëtre V fait quelque action indigne de moi. Aujourd'hui je meurs sans remordit , » parce que j'ai vécu sans crime. J'ai gouverné les provinces avec douceur. J'^i » détesté la puissance arbitraire. Je n'ai fait la guerre que pour obéif h la » patrie. Je remercie le Dieu éternel. Ce serait être également lâche , et de » vouloir mourh- qucnd il faut vivre, et de regretter la vie quand il est temps » de mourir. »

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])our être flatté : il veut être tout à la fois Platon , Marc-Aurële et Alexandre (i)/

Son caractère ardent est souvent inégal ; souvent il voit lé but , l'atteint et le passe ; enfin , il eut^dans ses idées plus d'impétuosité que de règle , et , dans plusieurs de ses sentimens , plus de grandeur que de sagesse.

Son changement de religion est un des grands problèmes de rhistoire. Ce changement fut-il l'effet de la persuasion ou de la politique ? Poui* résoudre ce problème , jetons un coup-d'œil sur son siècle ; nous reviendrons ensuite à Julien , et la question sera peut-être abée à résoudre.

On sait*que dans l'Europe et l'Asie ensemble , jamais il n'j eut autant de mouvement dans les esprits qu'il y en avait alors ; les progrès du christianisme, et le choc de ceux qui combattaient pour la religion de l'enapire, avaient donné cette secousse. Cétait là le grand objet de toutes les nations ; et il se mêlait tantôt sourdement , tantôt avec éclat, aux malheurs de la guerre et aux fureurs politiques. Le paganisme , trop faible , avait appelé la |}hilosophie à son secours ; et la philosophie , sentant qu'il fallait réparer l'édifice pour le conserver , des débris de l'ancien système religieux , en avait presque formé un nouveau.

On s'attacha surtout à imiter |>lusieurs des caractères du chris-^ tianisme. Aux idées pures et spirituelles d'un dieu unique , on proposa les idées platoniciennes sur la divinité ; à un diea en trois personnes , celte fameuse trinité de Platon ; aux anges et aux démons, la doctrine des génies créés pour remplir l'intervalle entre Dieu et l'homme ; à l'idée d'un dieu médiateur , la médiation des génies célestes ; aux prophéties et aux miracles , la théurgie , qui , à force de sacrifices et de cérémonies secrètes , prétendait dévoiler l'avenir, et opérer aussi des prodiges; enfin, à la vie austère des chrétiens , des pratiques à peu près semblables , et des préceptes d'abstinence et de jeûnes pour se détacher de la terre , en s'élevant à Dieu. Ainsi , l'erreur se rapprochait de la vérité pour la mieux combattre ; mais , dans cette agitation universelle , ce qui dominait le plus , c'était la fureur de connaître ce qui n'était point encore , et de franchir les bornes que la nature a posées aux connaissances comme au pouvoir de l'homme. Cette disposition était l'effet naturel de la fermentation des esprits, de«

(i) La critique qu'on fait ici du caractère de Julien, a quelque rapport avec celle qui en a eti: faite dans un ouvrage très-estimable , plein de connaissances , de vues et d^esprit , qui a paru depuis peu , et qui est intitulé : de la Félicité publique. Comme U y avale déjà plus de trois ans que mon ouvrage était écrit , je n'ai pas cm , malgré cette légère ressemblance , devoir riea changer à cit endroit.

malheurs des peuples y des grands intérêts politiques et religieux ; enfin de ce système des génies , imaginé ou puisé chez les Chaldéens par Platon , et renouvelé alors avec le plus grand sucées. Telle était )a situation des esprfts , lorsque Julien parut.

Nous savons par Fhistoire quels furent son caractère et ses goûts. Passionné pour les Grecs , nourri jour et nuit de la lecture de leurs écrivains , enthousiaste d'Homère , fanatique de Platon , avide et insatiable de connaissances ; né avec ce genre d'imagination qui s'enffamme pour tout ce qui est extraordinaire ; ayant de plus une Ame ardente , et Cette force qui sait plus se précipiter en avant que s'arrêter; d'ailleurs , accoutumé dès son enfance à voir dans un empereur chrétien le meurtrier de sa famille , et , dans le fond de son cœur , rendant peut-être la religion complice des crimes qu'elle condamne ; placé entre l'ambition et la crainte , inquiet sur le présent, incertain sUr Revenir; ses goûts, son imagination , son âme , les malheurs de sa famille , les siens , tdut semblait le préparer d'avance à ce changement qui éclata dans U suite.

On ne peut douter , en le lisant , qu'il ne fût séduit par cette espèce de théologie platonique qui régnait alors , et dont il parle dans tous ses écrits avec enthousiasme. Son hymne au Soleil Roi est une hymne au Logos, ou à l'intelligence étemelle qui joue un si grand rôle dans Platon.

On ne peut presque pas douter qu'il n'ait cru aux génies. Deux fois il crut voir celui de l'empire : l'une en songe et dans les Gaules , lorsqu'il délibérait s'il accepterait le trône ; l'-autre dans la Perse , et peu de temps avant sa mort , lorsque , pendant la nuit , il méditait sous sa tente. Alors le génie de l'empire lui parut triste et désolé , et la tête couverte d'un voile. Julien luimême raconta ces deux apparitions à ses amis.'

Enfin , quand on le voudrait , il serait également impossible de douter qu'il n'eût un penchant profond à la superstition. Oracles, présages , sacrifices , mystères , divinations , cérémonies théurgiques , il embrassait tout , il se livrait à tout. On le voit ; l'idée que la divinité pouvait se communiquer à l'homme , idée si analogue d*ailleurs à son siècle et aux idées générales qui occupaient alors l'univers , tourmentait et agitait son esprit. On a beau dire, je ne ]^is croire que sa politique seule fit sa superstition. La pblitique a moins de zèle , et n'a pas surtout cette activité inquiète et curieuse. L'intérêt , qui veut traîner le peuple aux autels , peut bien se mêler aux sacrifices , dans les fêtes et les cérémonies publiques ; mais l'intérêt ne joue pas l'enthousiasme religieux, tous les jours , tous Içs instans , et dans tous les détails de la vie. Que penser donc de Julien? qu'il fut beaucoup plus philosophe

SUR LES ÉLOGES. ni

dans son gouvernement et sa conduite que dans ses idées; que son imagination fut extrême , et que cette imagination égara souvent ses lumières; qu'ayant renoncé à croire une révélation générale et unique , il cherchait à chaque instant une foule de petites révélations de détail; que, fixé sur la morale par ses principes, il avait , sur tout le reste , l'inquiétude d'un homme qui manque d'un point d'appui ; qu'il porta ^ sans y penser , dans le paganisme même , une teinte de l'austérité chrétienne oit il avait été élevé ; qu'il fut chrétien par les mœurs, platonicien par les idées, superstitieux par l'imagination , païen par le culte , grand sur le trône et 4 la tête des armées , faible et petit dans ses temples et dans ses xpystères ; qu'il eut , en un mot , le courage d'agir , de penser , de gouverner et de combattre , mais qu'il lui manqua le courage d'ignorer ; que , malgré ses défauts , car il en eut plusieurs, les païens durent l'admirer, les chrétiens durent le plaindre ; et que , dans tout pays oii la religion , cette grande base* de la société et de la paix publique , sera affermie ; ses talens et ses vertus se trouvant séparés de ses erreurs , les peuples et les gens de guerre feront des vœux pour avoir à leur tête un prince qui lui ressemble.

-CHAPITRE XXL

De Thémiste, orateur de Constaniinople , et des panégj'riques qu'il composa en V honneur de six empereurs.

RESQUE tous les écrivains d'un pays et d'un siècle, poètes,

orateurs , philosophes même , sont entraînés et formés par ce qui les entoure. La nature , dans chaque époque , imprime , pour ainsi dire , le même cachet à toutes les âmes. Les mêmes ol^els leur communiquent les mêmes idées , et souvent la même manière de les rendre. Tous se ressemblent. Des milliers d'hommes ne forment qu'un seul homme. Cependant, pour rompre cette ennuyeuse et vile uniformité , il paraît quelquefois , sur la terro^ des êtres uniques et qui ne tiennent à rien. En bien, en mal , ils oflU un caractère ; ils sont eux. Ils passent à travers ieur siècle , sans rien emprunter de sa couleur. Jetés hors des routes communes y la postérité les distingue de loin , comme ces arbres solitaires qui s'élèvent avec vigueur dans un espace désert. L'homme qui étudie la nature et l'observe , cherche , dans le mouvement général , ce qui leur a donné un mouvement particulier, et né \p trouve pas. Tels , dans leur siècle et leur pays , ont été , parmi les historiens , Tacite ; parmi les moralistes , Montaigne ; parmi les philosophes , Bacon ; parmi les poètes -, Corneille ; et , à la fin

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du règne de Louis XIY , ce Fontenelle , dont le genre d'esprit , qui n'était qu'à lui , a été si critiqué et si loué pendant quatrevingts ans. Tel enfin parut , dans Constantinople , un orateur , que six empereurs honorèrent successivement ; qui , panégyriste , ne parla jamais que pour dire aux princes les vérités les plus nobles ; à qui l'admiration éleva des statues , sans que l'envie même osât murmurer ; et qui , malgré ses imperfections et ses défauts , eut un caractère fort supérieur à l'esprit général de son temps ; c'est le philosophe Thémiste. Son père , philosophe luimême , l'envoya de bonne heure dans un petit pays situé auprès du Pont-Euxin. Cest là que , sous un maître habile , il étudia la philosophie et l'éloquence. Ainsi , c'est au pied du Caucase , et dans l'ancienne patrie de Médée , que se forma l'orateur qui devait un jour étonner la Grèce. On voit que les arts ont habité presque tous les climats. Tout change. Ce pays , qui fait partie de la Géorgie , et qui instruisait autrefois des philosophes , n'est plus célèbre aujourd'hui que par la beauté de ses femmes, qu'il envoie aux sérails de Constantinople et d'Ispahan. Thémiste y encore jeune , composa des commentaires sur les ouvrages du précepteur d'Alexandre. Il parut grand , même en travaillant sur les idées d'an autre. Sa réputation se répandit bientôt dans l'Asie , et de l'Asie à Rome. Il fut quelque temps dans cette ville, qu'il étonna. On voulut l'y fixer ; mais Rome n'était plus que la seconde ville du monde. Il retourna à Byzance. Les philosophes voyageaient pour venir l'entendre ; les princes étaient curieux de le voir ; et les ofticles, dans les temples^ lui rendaient les mêmes hommages qu'aux rois. Ils daignaient parler de lui.

Quand des talens sont parvenus à un certain degré de célébrité, on peut bien s'avilir en les persécutant; mais il n'y a plus, démérite à les protéger. Le prince est, pour ainsi dire , forcé par son siècle ; la voix publique lui sert de loi ; d'ailleurs il s'honore ' lui-même , et alors il n'y a presque que de l'orgueil k être juste. Ainsi Constance , quoique féroce et sans génie , éleva Thémiste du rang de sénateur. La lettre qu'il écrivit au sénat , est le plus beau monument de ce règne. «» Un bienfait, dit-il , accordé à >» l'homme vertueux , est un bienfait pour l'Etat, Instruit dH la » grande réputation du philosophe Thémiste , j'ai cru qu'il était » digne de l'empereur et de vous de récompenser sa vertu , en M l'admettant dans ce conseil auguste : et je n'ai pas voulu seule- » ment honorer Thémiste , j'ai voulu aussi honorer le sénat , que n j'ai cru digne de posséder un si grand honune. Vous lui corn- » muniquerez de votre 'dignité , et il répandra sur vous une partie »> de son éclat. »

Peu de temps après , Constance lui fit élever une statue de

SUR LES ÉLOGES. îi5

broaxe. Julien le ût préfet de Constantinople. Yalens voulut presque toujours Favoir à sa cour^ et se fit même accompagner par lui dans ses guerres contre les barbares. Gratien et Théodose Je comblèrent de faveurs; et ce dernier, prêt à partir pour rOccident, lui confia. son fils, en le priant de vouloir bien lui donner des leçons de sagesse et de grandeur. Tels étaient encore dans cessiècles , qui pourtant ne sont pas l'époque la plus brillante dans l'histoire de l'esprit humain , le respect 0t l'enthousiasme des princes pour les vrais philosophes. Il s'en faut beaucoup que notre Montesquieu , dont le nom est aujourd'hui si cher à l'Europe entière , et qui influe sur' la législation , de Londres à Pétersbourg, ait reçu , de son vivant , la vingtième partie de ces honneurs.

Nous n'avons presque rien aujourd'hui des ouvrages philosophiques de Thémiste ; mais il nous reste une grande partie de ses harangues, ou panégyriques de princes. Ils sont au nombre de vingt. Il a donné à ce genre d'ouvrages un ton plein de dignité et de force , et qu'il n'avait point du tout avant lui. Je vais tâcher de faire connaître ces discours, beaucoup moins connus qu'ils ne méritent de l'être. Je choisirai, dans tous, les idées éparses sur les philosophes et sur les princes ; car ce sont les deux objets dont il s'occupe sans cesse.

L'orateur cherche d'abord dans la divinité le modèle du prince. Il trouve que le principal caractère de Dieu est la bonté. « Ce » n'est que par intervalles et rarement , dit-il , que Dieu lance le » tonnerre ; mais c'est tous les jours , et sur le monde entier , n qu'il verse sa lumière. On ne peut donc lui ressembler sans être •» bienfaisant. Croit-on , dit-il à Valentinien et à Valens , croit- » on que ce soit en montant à cheval avec grâ^e , et en maniant » les armes avec adresse , qu'un prince puisse imiter cet être n sublime ? Ce n'est pas même par le courage, par la patience , n par la force ; ce n'est pas même par le mépns des voluptés ; • w aucunes de ces vertus de l'homme ne conviennent à Dieu : ces I» vertus tiennent à des faiblesses. Ce qui nous élève , avilirait ce 1» grand être. Mais, ce qu'il y a de céleste et de divin , c'est d'avoir w entre ses mains le bonheur des hommes, et de faire ce bonheur. » Princes , s'il nous arrive de vous donner le nom de dieu , c'est » pour vous faire souvenir de ce que vous devez être.

» Je ris , dit l'orateur, quand je pense à ce tyran, qui, voulant n persuader qu'il était dieu , se faisait élever des statues et des » temples ; et l'insensé ne pensait pas même à faire du bien aux » hommes. Si le prince veut un culte , au lieu de se faire con-^ » sacrer une statue d'or ou de bronee sur un autel , qu'il fasse » lui-même de son âme et le temple et l'autel, et, pour ainsi

ii6 ESSAI

n dire , le simulacre saint de la divinité ; nous l'adorerons alors. » Pour ressembler à Dieu, il ne suffit pas d'usurper ses honneurs, n il faut l'imiter.

» Le prince qui aime les hommes , dit-il ailleurs , aura toutes * les vertus ; il doillptera surtout la colère, mal sans bornes dans ^ » un pouvoir qui n'en a pas.

» Les ^rans , les pestes et les trembleraens de terre , sont » faits pour détruire les hommes ; les princes pour les conserver.

n J*ai perdu un jour, disait Titus , car je n'ai fait aujourd'hui » de bien à personne. Que dites-vous , prince, s'écrie l'orateur? » non , le jour oii vous avez dit une parole qui doit être la leçon » éternelle des rois , ne peut être un jour perdu. Jamais vous » n'avez été plus grand , ni plus utile a la terre. »

De ce sentiment d'humanité naît, dans le prince, le devoir d'adoucir la sévérité de la loi. m Car le juge rigide condamne sou* » vent celui que la loi absoudrait , si elle pouvait prononcer : le M juge alors est esclave. Il décide d'après les mots et la lettre , » exerçant , pour ainsi dire , une injustice juste. Il n'en est pas de » même du prince : il est la loi qui parle et qui respire , et non » pas cette loi muette et sourde représentée par des caractères M immobiles. Aussi , dit-il à Théodose , nous étions accoutumés à >» voir l'or retourner du trésor public à ceux à qui on l'avait in- » justement enlevé , mais nous venons de voir plus ; nous avons » vu des hommes menés par la loi aux portes de la mort , ran menés à la vie par le pnhce ; car de tous nos empereurs , tu es » celui qui respecte le plus la loi ; mais tu sais que par respect » pour la loi-même , il faut quelquefois s'en écarter. »

£t dans le même discours , faisant allusion à la fable célèbre des deux tonneaux d'Homère : u Sous ton empire , nous connais- >i sons le tonneau du bien, d'oti s'épanchent la félicité, la richesse n et la vie. Il est près du trône , et ta main y puise sans cesse : M mais nous ne voyons point celui des gémissemens , des larmes u et du sang : il n'y en a point ^o\i se verse la terreur ; ou si ce < » tonneau fatal existe , il est fermé de toutes parts. L'espérance » est sortie et vole sur l'empire , les maux sont enchaînés. »

On sait qu'au commencement du règne de Yalens , Procope se révolta et prit la poui*pre. Il se prétendait de la famille des Constantins ; mais ce droit n'était rien sans la victoire ; il fut vaincu. Valens , qui d'abord avait été lâche , fut ensuite cruel ; c'est l'ordinaire. Il fit couler le sang des ennemis , avec cette fureur que les caractères atroces nomment justice : l'orateur , en lé louant d'une humanité qu'il n'avait pas , tâche au moins de lui inspirer les sentimens qu'il devait avoir. Dans un discours tout entier, il lui parle de clémence. «< Avant Socrate, on disait : faisons du bien

>y à qui iifous aime j et du mal à qui hait. Socr^ite a changé ce pre- » cepte , et a dit : faisons du bien à nos amis, et ne faisons point » de mal à nos ennemis. » U rapporte l'exemple de tous lès grands honmies qui ont pardonné, ou à c^es assassins, ou à des ingrats. Il vante ce pouvoir magique qu'ont les princes , de changer les âmes pair leurs bienfaits. « U ne tient qu'à eux, dit-il, de déraciner M la haine et d'apprivoiser la fureur. »

Dans un autçe discours adressé au même prince f a-prhs la cinquième année de son règne , on trouve* un long morceau sur les finances ; il respire Cette philosophie pl^ne d'humanité , qui devrait être celle de tous les rois. « On ne peut être humain , dit » l'orateur , sans être Jibéral ; mais la libéralité du prince ne » consiste pas àidonner aux uns , sans accabler les autres. Celui » qui est si magnifique n'est pas loin d'être injuste ; il prive des « milliers de pauvres du nécessaire , pour enrichir des riches , n c'estrà-dire pour verser quelques gouttes inutiles dans des fleuves . » Le prince donne d'autant plus , qu'il exige moins. » Et s'adressant à son empereur : a Avant toi , dit-il , les charges publiques » augmentaient tous les ans, chaque année ajoutait au poids de >i l'année qui avait. précédé. C'est toi , prince , qui as arrêté cette » maladie de l'Etat. Sais-tu pourquoi tu as mis cet ordre dans » les finances de l'empire ? c'est que tu avais gouverné ta maison » avant ^de gouverner le monde. Tu n'as pas besoin d^apprendre » d'un autre ce qu'il en coÂte de sueurs et de peines au labou- M reur ; tu connais la hardiesse de l'exacteur, l'adresse du commis, M l'avarice du soldat. Instruit de ces détails , tu es monté sur le » trône ; c'est pourquoi, comme si ce vaste empire n'était qu'une M famille, tu vois d'un coup d'œil quels sont tes revenus , quelles M sont tes dépenses , ce qui manque , ce qui reste ; les opérations » (pli sont faciles , celles qui ne le sont pas. Seul de tous les » princes , tu n'as pas mis ceux qui manient les deniers de l'État » au-dessus de ceux qui le défendent. Celui qui préside aux » finances ne marche pas avec plus de pompe que celui qui com- » mande les armées. Chargé de l'emploi d'Aristide , ib sont forcés w d'avoir sa justice. Ton œil perçant sait découvrir et rendre » inutiles les profondeurs de ^t art funeste et caché,... Non , dé- » sormais je ne craindrai pas les ennemis domestiques plus que les » barbares même. Je ne verrai plus la moisson enlevée de dessus w les iUlons , avant même qu'elle entre chez le laboureur. D'im-

» pitoyables créanciers ne veilleront plus sur les travaux du van- ' »^dangeur, et l'habitant des champs ne passera plus un hiver

» triste et désolé auprès de ses greniers déserts. C'est alors que je

« jouirai de la proie enlevée %ur les barbares , quand le ravisseur

ii8 ESSAI

M domestique ne viendra plus faire sa proie de mon bien. Prince, i> continue l'orateur y ma voix , dans ce moment , représente la » voix du monde entier. Tu nous as remis une partie des tributs, » et pour dédommagement nous te rend ons un tribut de reconnais- » sance et de tendresse ; c'est le plus digne du prince. Au Heu » des moissons et des fruits de la terre qu'on nous arracbait , M reçois des fruits qui né se fietriront pas ; ce sont ceux de la » gloire :. c'est elle qui sans cesse renouvelle l'empire d'Auguste y » qui empécbe Trajan de vieillir , qui tous les jours ressuscite >i Maro-Aurële. Croi%-tu , malgré leurs victoires, que leurs noms » fussent aussi célèbres , si , terribles aux barbares , ils n'eussent » été bienfaisans envers leurs sujets? etc. »

L'orateur veut étendre ce sentiment d'humanité dans le prince, des sujets de l'Etat, aux ennemis mêmes de l'ËUt. « Celui, dit-il à » Yaleus , qui dans la guerre poursuit avec acharnement , et » veut détruire 9 ne se montre que le roi d'une nation ; celui M qui , après avoir vaincu, pardonne , se montre le père et le sou- » verain de tous les hommes. Cyrus n'aimait que les Perses , M Auguste les Romains , Alexandre les Grecs ; aucun n'aimait les » hommes, aucun n'était vraiment roi . Pour l'être , il faut , comme » Dieu , n'exclure ni aucun peuple , ni aucun homme de sa pro- »• viace. »»

Valeiks irrité refusait la paît aux barbares ; c'est le philosophe qui fléchit l'empereur : l'éloquence donna la paix au monde. « Je » fis voir au prince , dit l'orateur , que c'est en sauvant , et non » en égorgeant les hoinmes , que Ton ressemble aux dieux. Quand » on a remporté la victoire sur des lions , des léopards et des » tigres , ob compte tous ceux dont on a fait couler le sang dans » les forets : quand on a vaincu des hommes , il faut compter » tous ceux qu'on s^ sauvés ; encore n'extermîne-t-on pas entie- » ment les bétes féroces, on en laisse subsister la race dans les n déserts ; et une nation d'hommes, (qu'on les appelle barbares , M ils n'en sont pas moins des hoipme.s) une nation toute entière , » soumise et tremblante â ses pieds,; il eût donc fallu l'exterminer » et la détruire? non. J'admire et )'appel]e grand celui qui la * conserve. Le destructeur de Cartiiage fut nommé l'Africain. Un » autre s'appela Macédonien , parce qu'il avait fait de la Macé- » doine un vaste désert; mais toi., prince, je veux que tu tires M ton nom de la nation que tu as sauvée ; ainsi nous nommons » les dieux , des pays qu'ils protègent. »

Outre l'humanité et la clémence qui sont les premieri^ devoirs , Torateur parcourt toutes les autres qualités du prince. Il dit à Constance : « L'athlète des jeux olyftipiques , jaloux de vaincre, et

V vaillant sur lui-mê^e , s'interdit tous les plaisirs qui pourraient M rénenrer ; et le prince qui est , pour ainsi dire , l'athlète de » l'univers , ira-t-il se livrer 4 de lâches voluptés ? »

Il félicite Yalens de ce qu'il veut s'instruire, u Puisque tu as M ce désir , lui dit-il , si les hommes ne sont heureux , ce sera la » faute de ceux qui n'useront pas de ton âme pour tout ce qui est » honnête et grand. »

Il exhorte cet empereur à ne négliger ^ucun des soins du gouvernement. K II y a eu y lui dit-il , des princes qui prenaient grand » <oin de leur chevelure , mais qui ne comptaient pour rien des >» villes entières tombées en ruine. Ils s'occupaient de leur parure , » et ils négligeaient l'univers ; peut-être même avaient-ils grand »« soin de choisir leurs chevaux, mais point du tout les hommes » qu'ils destinaient aux places ; et tandis qu'aux jeux du cirque » ils n'auraient pu soufirir de voir des cochers conduire un char , » ils abandonnaient à des hommes sans choix les rênes de l'em- » pire et la conduite des nations. On brise une statue , on efface » un tableau qui ne ressemble point à son modèle : le prince serar- M t-il donc moins attentif à ceux dont le devoir est de le repré- >» senter auprès des peuples? »

<« L'influence de la vejtu du prince , dit-il à Théodose , ne se M borne point à la terre. Marc-Aurèle j voyant son armée prête » à périr par la soif , lejra ses mains au ciel : O Dieu , dit-il , je M lève vers toi , qui donnes la vie , cette main qui ne 4 'a jamais » ôtée à personne. Dieu l'entendit , et sauva son armée. »

lïous avons déjà vu que Yalens était cruel ; et comme tous^ Içs hommes il porta son caractère dans la religion. Trompé par les Ariens , il persécuta les Catholiques avec fureur. On dit qu'un jour ayant reçu v^ue députation de quatre-vingts prêtres qui venaient pour le fléchir , il les fit embarquer tous ensemble , et ordonna qu'on mît le feu au vaisseau , quand ils seraient en pleine mer. Un homme éloquent adoucit les fureur^ de ce tigre. Thémiste osa parler de douceur à un fanatique , et d'humanité à un barbare ; et ce qui est plus étonnant , il réussit. La persécution cessa; et cet empereur assassin , ce barbare incendiaire , ce chrétien persécuteur d^autres chrétiens , publia un édit > par lequel il défendait qu'on employât désormais ni autorité , ni menaces pour faire changer personne de religion. Nous n'avons plus le discours de Thémiste , mais il nous reste celui oii il félicite l'empereur de son changement ; c'est l'ouvrage à la fois de l'éloquence et de

la raison.

, Ainsi cet homme vertueux parlait aux princes , souè prétexte de les louer. Il avait donc raison de dire k Constance : « Pour » la première fois , 6 empereur ! tu vas entendre un orateur libre

M et vrai , même en te louant y un orateur <fm ne dira pas un mot » dont son front ait à rougir ; »* et plus bas : « Je tous atteste » tous , 6 TOUS qui marchez dans la même carrière que moi ! )» si TOUS TOUS. aperceTez que je tou» trompe , si le moindre mea- » songe se mêle à mes paroles , êleTez tous Votre Toix contre un « lâche orateur ; repoussez-moi du sanctuaire de la sagesse , et w ne permettez plus à celui qui l'outrage , d'oser en donner des n leçons ; mais si toutes les fois que je louerai , je dis la Terité , » ne regardez pas comjne une Tile flatterie ce qui est un juste M éloge. L'éloge est un trihut qu'on paie à la Tertu. »

Dans un de ses derniers discours à Théodose , il s'interrompt tout à coup : « Tu toîs , prince , lui dit-il , que je ne suis pas » Tenu ici pour te flatter : couTiendrait-il à un philosophe tn s» cheTeux blancs , qui a familièrement tccu aTec tant d'empe- » reurs , aujourd'hui que le plus humain de tous est sur le trône , » de mendier sa faTeur par des bassesses ? quand la liberté est » la moins dangereuse, irais-je choisir ce temps-là pour me M déshonorer par des mensonges ? »

On sent bien qu'il deTait parler des connaissances et des lettres aTec dignité ; il fait Toir qu'elles ont été chères à tous les princes qui ont été grands ; il cite Aristote comblé àe bienfaits par Philippe, Xénocrate par Alexandre , Aréus par Auguste , Dion par Trajan , Sextus par Marc-Aurèle : « Tu imites ces grands hommes , dit-il » à un empereur, la philosophie et les lettres marchent partout » aTec toi ; elles te suiTent dans les camps ; par toi elles sont res» » pectées , non-seulement du Grec et du Romain , mais du Bar- . M bare même ; le Scythe épouTanté qui est Tenu implorer ta clé- » mence , a tu la philosophie près de toi , balançant le sort des » peuples , et décidant des trèTes de la paix qme tu accordes aux s» nations. Voyez les statues de bronze élcTées dans ces murs à la 1» sagesse , les privilèges qui lui sont accordés dans les Tilles, les » honneurs prodigués à ceux qui en sont dignes. La sagesse est » la seule qui répande encore plus d'éelat sur ceux qui l'honorent » que sur ceux qui sont honorés ; car admirer la Tertu dans les » autres , c'est déjà une preuTe de Tertu. i>

« O mes amis! dit-il ailleurs , pardonnez-moi , si le désir qne » l'empereur témoigne de m*entendre , m'inspire peut-être un » noble orgueil ; il se la^e d'entendre le langage de la Térité , et M il permettra plutôt au guerrier de cesser de combattre , qu'au » philosophe de se taire. »

Dans un discours à Théodose , il rappelle le jour oii cet empereur, prêt à partir pour l'Occident, lui confia son fils en présence du sénat et du peuple. Dans ce moment , l'orateur se peint Tieux , accablé d'infirmités et de faiblesse , courbé sous le poids des ans ,

nais ranimant ses forces languissantes , pour former ce prince destiné à commander un jour au monde : « Viens mon fils, dit-il , » vi^ns sur les genoux d'un faible vieillard , recevoir les leçons » que la sagesse destine aux princes ; ce sont celles que reçut » Antonin, Numa , Marc-Aurële et Titus. A ma voix se join- M dront, pour te former, celle de Platon et celle du précepteur » d'Alexandre ; à l'école des sages , deviens le bienfaiteur du » monde. »

Je finirai cet extrait , déjà peut-être trop long , en citant encore un morceau oii Thémiste implore la grâce d'un philosophe , dont le crime était d'avoir été le favori de Julten ; il ne le nomme pas ,.mais c'était probablement Maxime. En effet, Maxime avait eu trop de pouvoir, pour qu'on ne l'accusât point d'en avoir abusé. Valens , qui ne manqua jamais une occasion d'être cruel , sous prétexte d'être juste , l'avait fait traîner dans les prisons , oii il souffrit tous les tourmens que notre justice barbare ne compte pour rien , parce que ces tourmens ne soàt point la mort. Dans le même temps Procope se révolta; bientôt maître de Cons- Untinople et de presque tout l'Orient , il offrit au philosophe dans les fers , sa liberté , ses biens et des honneurs , s'il voulait se déclarer pour lui : le philosophe refusa ; Thémiste ne manque pas de faire valoir à l'empereur ces refus généreux ; il le compare à Socrate : a G>ndamné , dépouillé de ses biens , accablé sous les » chaînes , on ne l'a pas même entendu se plaindre ; que dis-je ! » il a dédaigné , dans cet état , les bienfaits de l'usurpateur qui » voulait le protéger. La colère de son prince lui a paru préfé- » rabic à l'humanité d'un rebelle ; et pouvant être heureux et » libre en devenant coupable , il a mieux aimé rester vertueux » et attendre la mort. Prince , s'écrie l'orateur , puisqu'il a rejeté » la clémence du tyran , il a droit à la tienne. *» Il J'invite à conserver les semences et les restes épars des connaissances et des leUres : « Ce sont elles qui font la gloire d'un siècle et d'un » empire ; c'est donc à elles qu'il faut confier le souvenir im- >• mortel de ton nom. » Alors il lui fait observer que tant qu'il y aura des hommes sur la terre , il j en aura qui cultiveront la philosophie et les arts ; ce sont eux qui font la renommée s ils se transmettent de siècle en siècle les noms de leurs bienfaiteurs, et ces bienfaiteurs sont immortels comme leur reconnaissance.

En effet , on peut dire , d'après l'orateur grec , que la philosophie et les lettres ne meurent pas. Cette espèce d'activité , qui porte les hommes à connaître et à s'instruire , subsistera toujours malgré les fureurs politiques , malgré l'ignorance intéressée et paissante ; c'est un mouvement imprimé par la nature et que rien ne peut arrêter. Toujours l'histoire jugera les peuples et les

princes ; toujours la vérité éloquente et sage parlera aux hommes de leurs devoirs , et affermira les âmes nobles , en faisanf; rougir celles qui ne le sont pas. Les malheurs des guerres , les grandes révolutions peuventxetarder les progrès des lettres , sans les anéantir ; ce ne sont que des secousses qui les transportent ailleurs , comme ces germes de plantes que les orages enlèvent , et qu'ils ▼ont disperser sur les champs éloignés oii elles se reproduisent. Constantinople a passé sous la domination des Turcs , et Thémiste , qui écrivait il y a quatorze cents ans , sur les bords de la mer Noire , est ignoré de cette partie du monde qui fut sa patrie ; mais il trouve des admirateurs dans les villes qui , de son temps , n'étaient que des bourgades à demi-barbares. Ainsi , les hommes célèbres de ce siècle le seront dans les siècles suivans ; on parlera d'eux comme nous parlons de ceux qui les ont précédés ; leur gloire même n'étant plus exposée à l'envie en deviendra plus pure ; car il vient un temps oii les ennemis et les rivaux ne sont plus. Alors toutes les cabales , toutes ces petites haines , tons ces enthousiasmes d'un jour , toutes ces décisions si graves de gens importans, ou qui croient l'être , ces, luttes des sociétés qui se combattent , ces chocs des petites réputations contre les grandes, ces fureurs , tantôt si atroces et tantôt si puériles , appujees quelquefois par le crédit qui se cache , et toujours par la malignité orgueilleuse , qui ne manque jamais d'applaudir à l'audace qui humilie le talent, tout cela disparait. La postérité ne voit que les ouvrages ; la poussière que la foule des mouvemeas contraires a élevée , s'abaisse et tombe , et la pyramide reste.

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