‹ Œuvres de ThomasChapitre 44 sur 64 · CHAPITRE XXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIL

Des éloges en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne,

en Russie.

J'â I tâché de faire connaître la plupart de ceux qui , dans les langues anciennes ou dans la nôtre , ont écrit dans le genre de l'éloge. .Les langues italienne, espagnole, anglaise et allemande ,

(i) Depub que cet oayrage est <^crit, il a paru des ëloges d'un mëritc distingue' dans difiërens genres , et justement accueillis du public. Nous n'en parlerons pas ici, parce qu^ils sont trop prés de nous ^ les indiquer, cVst les faire 'connaître.

;i^0 ESSAI

ne nous offireat presque rîen de célèbre dans ce genre. En lUlie , on a une fode de panégyriques de cardinaux et de papes, mai^ Ia plupart écrits en latin. Les Italiens modernes , quoiqu'ils descendent presque tous de Gaulois , d'Africains, de Germains, de Goths, de Lombards, d'Allemands et d^ Français, bien plus que des anciens Romains , aiment toujours la langue qu'on parlait autrefois au Capitule: elle leur rappelle qu'ils ont été les maîtres du monde. Ce sont de grandes familles dépossédées, ou des gens qui ont la prétention d'en être, et qui ont gardé les armes 'de leur maison. Quand la langue italienne fut cultivée, elle eut des politiques , des historiens et des poètes. Elle put opposer Machiavel à Tacite , Guichardin à Tite-Live , le Tasse k Virgile , et l'Aridste à Ovide -, mais elle n'eut rien à opposer à Gcéron ou k Pline.

En général , l'éloquence italienne a peu de caractère et de force, n semble que cette nation spirituelle et vive , dans un climat doux et voluptueux , livréle à tout ce qui peut amuser l'imagination et enchanter les sens , s'occupe plutôt à jouir des impres;»ions qu'elle reçoit qu'à les transmettre, et dans l'expression des arts même, cherche encore plus à intéresser les sens que l'àme et l'esprit. La musique , pour laquelle les Italiens sont si passionnés , et qu'ils ont cultivée avec tant de succès , est de tous les arts celui qui parle aux sens avec le plus d'empire. Ils oiit négligé la tragédie «destinée à peindre les passions et les hommes , et se sont livrés tout entiers à l'opéra , qui d'un bout à l'autre est le spectacle des sens. Leur comédie , où il y a bien plus de spectacle et de mouvement que de peinture de mœurs , parait plus faite pour les yeux que pour l'esprit. Dans tous leurs grands poèmes , sans en excepter l'Arioste et le Tasse , la partie des descriptions et des tableaux est en général très-supérieure k la partie des sentimens. Enfin , "dans* leur conversation même , si souvent ingénieuse et piquante , par la vivacité des images et la force de la pantomime qui anime tous leurs discours , ils semblent surtout parler à l'imagination et aux sens. On peut dire que leur éloquence participe à ce caractère général. Les Italiens vont entendre un discours à peu près comme ils entendent un concert. L'orateur déploie toutes les richesses et la mélodie de sa langue ; il combiné les mots pour le plaisir de l'oreille , comme le musicien combine les sons. Le cours harmonieux des paroles qui se succèdent et qui s'enchaînent , soutient et fixe l'attention; et la pantomime de l'oraleur frappant les yeux en même temps que la musique des mots frappe l'oreille , sert pour ainsi dire d'accompagnement à cette musique. Cependant le discours, semblable à de l'harmonie sans caractère, s'arrête à la surface des sens ; l'âme n'a aucun des plaisirs qui l'inté-

ressent ; elle n'est ni remuée par 'des passions, ni attachée par des idées.

On l'a déjà dit , il ne peut y avoir de grande éloquence sans de grands intérêts ; et il faut convenir que pour célébrer la barrette donnée k un prélat d'Osti ou de Faenza , ou pour louer un pape à son installation , il ne faut pas autant d'éloquence qu'il en fallait k César pour gouverner le sénat et le peuple de Rome. Parcourei tous les états d'Ijtalie ; est-ce k Venise , dont l'aristocratie sévère est fondée sur la crainte ; oii la politique inquiète et soupçonneuse marche quelquefois dans la nuit entre des inquisiteurs d'état et des bourreaux; 011 tout est couvert d'un voile^ oii le gouvernement est muet comme l'obéissance ; oii la barrière qui sépare la noblesse et le peuple défend aux talens de s'élever ; oii le plaisir même est un instrument de politique ; oii , par système 9 on a substitué à la liberté qui élève les âmes , la licence qui les amollit ; Venise j 011 tout ce qui serait grand serait suspect ; oii enfin le caractère de tous les principes de gouvernement est d'être immobile et calme, et oii, depuis des siècles , tout tend à la conservation et k la paix^ rien à l'agrandissement et à la gloire? L'aristocratie de Gênes, quoique fondée sur des principes un peu différens, n'est guère plus favorable aux orateurs. Florence, séjour et berceau de tous les arts , cultiva , dans les orages de sa liberté , l'éloquence et les lettres avec succès ; mais depuis que la Toscane n'est plus gouvernée par ses lois, Florence a plutôt conservé le goût des arts que leur génie ; elle honore la mémoire de ses grands homme-i , et n'en produit pas-de nouveaux. Il en est de même de la plus grande partie de l'Italie , qui , soumise à des dominations étrangères, et tour à tour envahie, subjuguée, défendue, gouvernée par des Allemands , des Elspagnols ou des Français , a perdu pour ainsi dire cette espèce d'intérêt de probité pour son pays , qui développe les talens et crée les efforts en tout genre. Ches un peuple qui n'est pas libre , ou ne l'est qu'à moitié , jamais le génie de l'éloquence n'a paru qu'avec l'éclat du gouvernement ; et les grands orateurs y marchent à la suite des généraux , des ministres et des grands hommes d'état.

Au reste, de toutes les nations modernes , les Italiens sont peut-être ceux qui ont rendu le plus d'hommage à leurs honunes illustres. Là aussi , comme ailleurs , le génie , de son vivant , fut quelquefois puni de sa célébrité ; mais souvent il reçut des récompenses éclatantes ; et , toujours après sa mort , on lui prodigua , pour l'honorer, les inscriptions, les statues, les mausolées et les éloges. Dans le seizième siècle surtout, on vit naître une foule d'ouvrages destinés à conserver les^omsdetousles Italiens célèbres. Chaqu#ville, chaque pays a voulu avoir la liste de ses grand» I. 16

hommes. Poêtês, peintres, iculptears , philosophes , sartiis dans les langues anciennes, historiens, politiques, tout a été céléhréy tout a es ta portion d'immortalité dans quelques lignes écrites au has de leurs noms. Il est vrai que cette immortalité a été quelquefois un pen ehscnre. Les hommages rendus à des contemporains sont ceoune des traités que la vanité d'un siècle fait avec les siècles suîrans , et que la postérité ne ratifie pas toujours. Mais lorsque ces honneurs sont accordés à des hommes vraiment célèbres , ils ont droit d'intéresser dans tous les temps. Tels furent ceux qm'on rendit à la mémoire de Michel-Ange , et qui peignent à la fois l'enthon* siasme de son siècle et de sa patrie pour les arts.

Cet artiste fameux était mort k Rome , et le pape voulait le faire enterrer avec la plus grande pompe , dans TégUse de Saînt- Pierre, qu'il avait contribué à embellir par son génie (i); mais Florence , sa patrie , ne put consentir à le céder. On ne l'aurait {)as rendu ; il fallut l'enlever. Il se fit une conspiration pour avoir son corps , comme il s'en est ftiit plus d'une fois pour s'emparer d'une ville. L'enlèvement réussit. Le souverain de Rome fut indicé e les Florentins soutinrent leurs droits avec courage. A l'approche du corps , tout le peuple sortit de Florence: à peine le cercueil pouvait fendre la foule. On le déposa dans la principale église jusqu'k ce qu'on eAt ordonné sa pompe funèbre. J,amais peut-être la cendre d'aucun souverain ne fut ensevelie avec de plus grands honneurs. On lui éleva un catafalque décoré de statues , d'emblèmes et de peintures. L'église entière et huit chapelles étaient décorées avec la même magnificence. Les époques les plus intéressantes de sa vie j étaient représentées. On le voyait député en ambassade vers Jules II; traité avec le plus grand res» pect par tous les princes de la maison de Médicis; conversant avec les papes , et assis à côté d'eux , tandis que les cardinaux et tous les courtisans étaient debout ; comblé d'honneurs à Venise , oii la république et le doge l'envoyèrent complimenter à son arrivée. On le voyait dans son école comme dans un temple , environné d'une fenle d'enfans et de jeunes gens de tout âge , qui lui offraient les essais de leurs travaux ; et lui , comme une divinité , leur com« rauniquant , pour ainsi dire , le génie des arts. Plnsteors figures animaient par leur mouvement cette décoration ; le Génie ardent et les ailes déployées ; une Minerve douce et austère , et qui mêlait le goût à la fierté; TEtude méditant et dans un repos actif , la

(i) On âoirait po alors mettre rar fon tombom U mémt inicriptioa qa'oa s mise k Londres sur le tombeau de rarcbilecte ( Wren ) qui a bâti la cel^bit église de S. Paul , et qui y est enterre^ On s>st contenté de grarer son non» sur une pierre avec ces mots : v Tu cbercbes un monomctot , regarde autour >» 4e tôt. a» ^t ^kofUMnetùum ^tutriê , circmnupictu %

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proportion légère marquée par une des Grâces ; Tâme de Michel- Ange sous remblème d'un génie céleste , s'élevant et semblant se peindre et se confondre dans des flots de lumière ; plus loin l'Envie ceinte de serpens , une vipère à la main' , roulant Tainement exhaler son poison sur la Gloire ; et la Haine enckainée qui se débattait, qui cherchait, en frémissant, à se relever, et retombait sous ses fers. Cependant , une Renommée planait sur le cercueil , et semblait emporter la réputation et la gloire de Michel-Ange vers les siècles à venir.

Telle fut une partie de cette décoration exécutée par les plus habiles peintres , statuaires et architectes de la Toscane. La pompe funèbre fut célébrée avec une magnificence digne de cet appareil. On était accouru de toutes les parties de l'Italie : c'était la fête des talens et des arts , célébrée par la reconnaissance. Au milieu de ce concours , l'oraison funèbre de Michel- Ange fut prononcée. L'orateur était le Yatr^hi : il avait la plus grande réputation, et l'on regarda comme une partie considérable de la gloire de Michel-Ange dWoir pu être célébré par an homme si âoquent (i). Bientôt après cette décoration passagère , destinée à orner une pon^ funèbre d'un jour , on lui éleva un mausolée plus durable , et dont les marbres furent donnés ffLT le grand duc. Ce mausolée subsiste encore. Mais les vrais monumens de la gloire de Michel-Ange sont ses ouvrages , et surtout la fameuse coupole de Saint-Pierre. Là jalousie des Florentins, qui a disputé sa cendre , n'a pu enlever ce monument à Rome ; et si sa patrie jouit de son tcmibeau , Rome , ou il a exécuté la plupart de ses chefs-d'œuvre , jouit de son génie'.

Aujourd'hui , en Italie , la distinction des oraisons funèbres est réservée , comme dans le reste de l'Europe , à ceux qui ont eu des honneurs ou des places ; c'est un dernier hommage rendu au pouvoir. A l'égard des vivans , rien n'est plus comnran en Italie que les éloges ; mais on les distribue en sonnets ; c*est pour la louange la monnaie courante du pays : chacun la vend , la donne , l'achète ou la reçoit. Il y en a pour tous les événemens , pour toutes les fêtes. On loue également un bourgeois et un prince , lés cardinaux et les femmes , des saints , des moines , des poètes , des religieuses , ceux qui ont quelque pouvoir dans ce monde ^ on ceux qui n'en ont que dans l'antre. Tous ces panégyriques en sonnets , éternellement répétés , et éternellement oubliés , tombent les uns sur les autres , comme la poussière dans un )ie«

(i) L^nard SalTÛiti , )euoe homme de ringt-deax ana , prononça aussi un discours en l'honneur de Michel -Ange. Ces deux discours lurent publies arec une fouU dMoscripUons et d'tloges en vtrs.

ou Ton marche. Au reste , ces éloges sont sans conséquence ; on n'en est ni pluSvgrand , ni plus petit pour les avoir faits ou reçus. Cest un effet de l'habitude et de la mode ; c'est comme dans un autre pays , une révérence ou un geste de plus.

£n Espagne , ou connaît le genre des oraisons funèbres , mais nous ne connaissons point d'orateurs qui s'y soient distingués.

Ce genre serait né en Allemagne , s'il n'avait point été inventé ailleurs. Il parait fait pour le pays oii il y a le plus de rangs , de titres , de grandes , de moyennes ou de petites souverainetés , oii la vanité humaine attache le plus de prix k toutes les représenta* tions de la grandeur , vraies ou fausses. Dans une académie célèbre d'Allemagne , on a aussi établi l'usage des éloges pour les gens de lettres et les savans. Et , ce qui est un hommage rendu à notre langue , ces éloges se prononcent en français. Nous en connaissons plusieurs de Maupertuis. Ce philosophe, né avec plus dlimagina» tion que de profondeur , et qui peut-être avait plus d'esprit que de lumières ; qui s'agita toute sa vie pour être en spectacle , mais k qui il fut plus facile d'être singulier que d'être grand ; qui courut après la renommée avec l'inquiétude d'un homme qui n'est pas aÀr de la trouver ; qui quitta sa patrie , parce qu'il n'était pas le premier dans sa patrie , qui s'ennuya loin d'elle , parce qu'il n'avait trouvé que le repos', et qu'il avait perdu le mouvement et des spectateurs; qui, trop jaloux peut-être des succès des sociétés, perdit la gloire en cherchant la considération ; frappé de bonne heure de la grande célébrité de Fontenelle, avait cru devenir aussi célèbre que lui en l'imitant. Il avait, comme Fontenelle , voulu orner la philosophie par les grâces ; il chercha de même à copier sa manière dans les éloges. Mais en imitant un autre , il fut au-dessous de lui-même. Les défauts qui tiennent k la nature , sont quelquefois piquans ; les beautés qu'on emprunte sont presque toujours sans effet : il y manque pour ainsi dire l'assortiment et l'ensemble. C'est comme si un statuaire ou un peintre voulait jeter sur le corps d'une Vénus la draperie d'une Minerve.

On a vu dans la même académie quelques éloges de savans et de gens de lettres composés par le souverain. Cet exeinple nous rappelle les temps oii le même homme était orateur, poète, faisait des lis , et gagnait des batailles.

En Angleterre , le genre des éloges est peu connu ; la constitution même , qui partout dirige la pente des esprits , s'oppose à ce genre de littérature. Comme tous les pouvoirs y sont balancés , . il ne s'y élève jamais de puissance qui subjugue tout , et qui , réunissant toutes les forces , entraîne aussi tous les hommages. Comme tous les droits des citoyens y sont fixés , le bonheur dont on y

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jouît paratt être l'ouvrage, non d'un homme, mais de la loi. G>mme la faiblesse n'a rien k craindre d'aucun pouvoir , elle u'& aucun pouvoir à flatter.

Ailleurs , on loue le souverain ; son caractère ou son génie fait le sort de sa nation. Là , le souverain , mis presque toujours en mouvement par la nation , ne fait qu'exécuter la volonté générale ; il pourrait être grand comme particulier , et peu influer comme prince (i) ; peut-être même des qualités brillantes pourraient être suspectes à un peuple quijoint l'inquiétude à la liberté ; car il peut calculer les forces d'une puissance qu'il connaît , mais il ne peut calculer l'influence de l'activité et du génie.

Ailleurs , on loue ceux qui gouvernent sous le prince ; tout pouvoir trouve un culte. En Angleterre , rarement le pouvoir impose à l'imagination ; souvent il est suspect , et ceux qui l'exercent , perdent , par leur pouvoir même , une partie des hommages qu!auraient mérités , ou des talens y ou des vertus.

Enfin , il jT a des pays oii les voix se réunissent aisémenf , parce que les intérêts y sont les mêmes. Les esprits et les âmes , par la grande comimunication , j prennent la même couleur , et tout s'y décide par certaines impressions rapides auxquelles on aime k se livrer. Alors les opinions s'établissent comme les modes , et on loue avec transport aujourd'hui ce qu'on/>ubliera demain. Mais dans un pays oii des partis se choquent , oii les opinions ont la même liberté que les caractères , ou chacun a ses sens , ses yeux , son âme , oii la renommée a mille voix différentes , on doit admirer peu , estimer quelquefois , louer rarement. Enfin , la louange en général parait k cette nation fière et libre tenir toujours un peu à l'esprit de servitude. Je ne parle pas de ces gazettes oii les écrivains politiques , animés par une faction ou par leur propre caractère y vantent toutes les semaines , à tant par feuilles , un pn^et ou un homme. Je ne parle pas non plus des poètes ; les poètes , en tout pays , sont une nation k part , et ils sont panégyristes en Angleterre comme ailleurs ; la seule différence , c'est que les poètes anglais louent peut-être avec moins de délicatesse et plus d'enthousiasme. Leur imaginationsolitaire etforte agrandit les hommes et les choses.

On connaît le panégyrique de Cromwel parWaller. Ce Waller, après avoir combattu et signalé son sèle pour Charles I*'. y après avoir souffert , pour la cause des rois y la prison , l'exil , la perte d'une partie de ses biens , et sauvé à peine sa tête de l'échafaud , eut la bassesse de faire solliciter sa grâce auprès, de son tyran , et la bassesse plus grande encore de louer publiquement son

(t) On peut dier ea «xemitle GoilUame, prince d'Oauge, d«fena roi d* Angleterre.

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oppresseur et le bourreau de sou aaifcre i Mikon , du moins , montra plus de courage ; lui qui avait servi Cromwel de son épee et de sa plume , après le rétablissement de Charles II , garda le silence , et resta pauvre et malheureux t sans flatter ni prier. Je désirerais que Waller , dans une cause plus juste , eût fait de même. On doit supposer qu'il fut ébloui par les qualités du protecteur , et qu'il pardonna ses malheurs à celui qui régnait en grand homme. Ce qui nous le ferait croire , c'est qu'il loua encore le tjrran après sa mort. On a de lui un éloge funèbre de Cromwel , plein d'imagination et de grandeur : le même homme loua ensuite Charles II. On connaît le reproche que lui fit le roi , et sa réponse (i).

Les Anglais ont plusieurs autres panégyriques en vers. Leurs &meux poètes se sont exercés dans ce genre. Dcyden en a consacré un à une Anglaise célèbre par ses vertus , et Thompson a fait un éloge funèbre de Newton. Comme cet ouvrage est peu connu parmi nous , qu'il me soit permis d'en citer la fin. Thompson , après avoir décrit toutes les découvertes de ce grand homme sur la gravitation , sur les covnètes , sur la lumière y sur la chronologie , après avoir peint la douceur de ses mœurs et l'élévation tranquille et calme de son caractère , s'interrompt tout k coup : « N'entends-je pas, dit-il, une voix semblable à celle qui an- M nonce les grandes révolutions sur la terre ? C'en est fait y j'ai w rentph ma tâche y et ma carrière est itcheuée. Cette voix retentit » dans l'univers, et Newton meurt. Arrétet , s'écrie le poète ; que n de faibles larmes ne coulent pas pour lui , c'est sur la tombe d# » la beauté, de la jeunesse et de l'enfance qu'il fant pleurer; 9 c'est là qu'il faut portei* vos chants funèbres ; mais Newton » veut d'autres hommages. » Puis tout à coup il s'écrie : « Hoa- » neur de la Grande-Bretagne , 6 grand homme ! soit que, assis » dans les cieux, tu t'entretiennes avec leiirs babkans , soit que , » porté sur l'aile rapide des génies célestes , tu voles à la suite de » ces sphères immenses qui roulent dans l'espace, comparant M dans ta marche les êtres avec les êtres , perdu dans les ravisse» » mens, et livré aux transports de la reconnaissance pour lee M lumières que l'être suprême avait versées dans ton âme ; oh ! » regarde en pitié ce faible genre humain que tu viens de quitter ; » élève l'esprit.de ce bas univers ; préside k ton pays ; ranime ses w talens et corrige ses ^lœurs. Quoique avilie et corrompue , c'est w l'Angleterre qui t'a vu naître ; elle se glorifie de ton nom ; elle » t'offre pour modèle k mb enfans. Un jour , 6 grand homme ! «ta cendre ranimée reprendra une seconde vie, lorsque le temps

(i) Vovt ares nMeax fait pour Cfomwal , lai dit ]e pcioœ. 8ir« , dài Waller, nous autres poètes nous réussissons mieux daas les fictions que dans les Tcrinfs*

» ne sera plus. En attendant, sois le génie de ta patrie , landis <fuë » ta poussière sacrée dort avec celle des rois , et qu'elle daigne » honorer leurs tombeaux. » C'est avec cet enthousiasme que \éi Anglais louent leurs grands hommes.

Ce inéme Thompson a composé un éloge funèbre en Fhmineur du lord Talbot , qui avait été son bienfaiteur et son ami. Ce panégyrique offre aussi des beautés. Il est adressé au ftls du nsort, et iFoici connue il commence ; « Milord ! tandis qu'arec la nation tu » pleures un ami et un père , permets à ma muse de verser sur » la tombe de Talbot des vers sortis de mon cctur et dictés parla » vérité. Bfa muse , tu le sais , dès long-temps s'est chargée du 1» double emploi de louer le mérite mort, d'humilier l'orgueil » vivant. Sa tAche généreuse commence oit l'intérêt finit , etc. » Dans un endroit oii il parle de la protection que Talbot donnait aux arts : « Bien différent , dit-il , de ces hommes vains qui , » usurpant le nom de protecteur, qu'ils avilissent, osent sacrifier » un homme de mérite à leur orgueil , et répandre la rougeur de » la honte sur un front honiiéte , quand il accordait une grâoe « » c'était une dette qu'il semblait payer an mérite, k la nation et » k l'être qui est la source étemelle de tout bien. Les mnsed re« » connaissantes avaient un tel protecteur ; mais leor noble fierté •» rejette avec dédain les secours fiistueux que leur offre ^nelqne^ » fois la main insultante de la vanité. » Et à la fin t « Pardonne, » ombre immortelle ! (si quelque chose de cette poussière de la

• terre peut encore monter jusqu'à toi ) pardonne un vain éloge

• inutile de ta gloire. Que dis-je ! non , rien n*est vain de ce que » la reconnaissance inspire. D'ailleurs, ma muse acquitte un » devoir; elle rend ce qu^elledoit à la vertu, à la patrie, an n genre humain, 'à la nature immortelle et souveraine qui lui a f» donné , comme k sa pr^resse , la charge honorable de chantef n des hymnes en Thonneur de teia ce qu'elle forme de grand et » de beau dans l'univers. «

On voit quel est le ton et la noblesse de ces éloges ; la tigbeuf d'âme qui y règne , vaut bien notre délicatesse et notre goût. Ce goAt , SI nécessaire , mais quelquefois si incertain , est la ftiux qm retranche', mais n'est pas la sève qui fait prçduîre. Un sentiment énergique et noble vaut mieux qn^une beauté exadte et froide* Si un Spartiate eût daigné écrire , j'eusse préféré son éloquence k eelle d'Athènes.

Le génie du csar Pierre , qui a porté les semences de tous les arts en Russie , y a fait naître aussi Téloquence. Nous avons un panégyrique de ce grand homme , en langue russe , qui mérite d'être connu ; il est de M . Lomanosoff , écrivain original dans son pays f et qui jusqu'à présent a le phts hoiloré sa aatîoR. Voici

quelques traits de cet éloge ; on y trouvera cette teinte de poésie qui convient au genre , et encore plus à un peuple à peine civilisé , oii le génie même doit avoir plus de sensations que d'idées : « Supposez , dit l'orateur , un Moscovite sorti de sa patrie avant w les entreprises de Pierre-le-Grand ; supposez qu'il ait habité » au-delà des mers» dans des- climats oii le nom et les projets du n czar n'aient pas pénétré. A son retour , que penserait le voya— » geur , en trouvant dans son pays les arts établis , de nouveaux » habillemens , des mœurs nouvelles , architectures, maisons, » citadelles, villes, lois, usages, coutumes', tout enfin jusqu'au » cours des fleuves et aux bornes de la mer , changé dans cet em— » pire ? Ne croirait-il pas ou que son absence a duré des siècles , » ou que le genre humain s'est réuni pour créer en si peu d'an- » nées tant de merveilles , ou que ce spectacle étonnant n'est que » l'eiFet et l'illusion d'un songe? »

Ailleurs , il personnifie la Russie qui , triste et sanglante , apparait aux yenx du czar pendant ses voyages. Elle l'appelle , elle lui tend les .bras : « Reviens , aies pitié de mes malheurs; des traîtres » me déchirent , des brigands me désolent. » Le héros sensible à ces accens , revole vers elle ; il le peint ensuite combattant au dehors , et tour à tour la Suéde , la Pologne , la Crimée , la Turquie,, la Perse ; au dedans , les Strelitz , les fanatiques , les patriarches et les Cosaques; dans sa propre maison, les incendies, les empoisonnemens et les assassinats; il peint surtout son activité prodigieuse : « Que de courses , de trajets , de voyages ; la Dvina » et le Niéper , le Volga et le Tanaïs , la Yistule et l'Oder , l'Elbe » ^et le Danube , la Seine , la Tamise et îe Rhin ont tour à tour » dans leurs eaux réfléchi son image. Les quatre mers qui bornent » cet empire-, témoins de ses exploits , se sont tour à tour courbées » sous le poids de ses flottes^ Parcourez des pays innombrables ; » partout vous trouverez des traces de ses pas. C'est ici qu'il s'ar- » réta après un voyage de cinq cents lieues ; à cette source d'eau , » il étancha sa soif; dans cette plaine , il rangea lui-même son » armée en bataille ; dans cette forêt , il marqua avec la hache » les chênes qu'il fallait abattre pour construire des vaisseaux. » Ici , il travailla comme un simple artisan ; là , il écrivit des » lois ; plus loin , il «traça des plans de construction pour une » flotte. Yoici les ports que sa main a creusés; voilà les fortes» resses qu'il a bâtfès ; c'est ici qu'il arrêta le sang qui coulait de M la blessure d'un de ses sujets. Semblable à la mer agitée sans » cesse par le flux et le reflux , ce héros a été pour ses peuples » dans un mouvement étemel. Mille ans de vie suffiraient à peine » à tant d'autres ; et sa vie a été si courte ! n Ce discours finit par une apostrophe à l'âme du czar, qui est sans doute dans les cieux ,

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d'où rprateor le prie de veiller sur son empire. H faut convenir qu'il y a dans la plupart de ces morceaux , le ton d'une vraie et noble éloquence. Lorsque , il y a cent ans , la Russie était à peine connue ^ que les descendans des anciens Scythes étaient encore à demi-sauvages , et que le lieu oii est aujourd'hui située leur capi^ taie , n'était qu'un désert , on ne s'attendait pas alors qu'avant la fin du siècle , l'éloquence dût y être cultivée , et qu'un Scythe , au fond du golfe de Finlande , et à quinze degrés au-delà du Pont-Euxin , prononcerait un tel panégyrique dans une académie de Pétersbourg. On ne s'attendait pas davantage jqu'en 1771 » un orateur prononçât sur le tombeau même du czar Pierre un remei^ ciment à l'âme de. ce grand homme, pour une victoire remportée par une flotte russe dans la Méditerranée , et au milieu des îles de l'Archipel. Cette idée digne des anciens Grecs, qui croyaient que le génie des grands hommes veillait toujours au milieu d'eux, et que leur âme était présente parmi leurs concitoyens pour animer et soutenir leurs travaux, est peut-être le plus bel hommage qui ait été rendu au législateur de la Russie. Par un hasard singulier , l'orateur se nommait Platon , et l'on dit que son éloquence ne le rendait pas indigne de^ porter ce nom célèbre. Ainsi, les arts font le tour du monde. Ce n'est plus le Scythe Anacharsis qui voyage dans Athènes : ce sont les arts même de la Grèce qui semblent voyager chez les Scythes. Les Russes ont un esprit facile et souple; leur langue est, après l'italien , la langue la plus douce de l'Europe; et si une législation nouvelle élevant les esprits, fait disparaître enfin les longues traces du despotisme et de la servitude ; si elle donne au corps même de la nation une sorte d'activité qui n'a été jusqu'à présent que dans les souverains et la noblesse ; si de grands succès continuent à frapper , à réveiller les imaginations, et que l'idée de la gloire nationale.fasse naître pour les particuliers l'idée d'une gloire personnelle , alors le génie qu'on y a vu plus d'une fois sur le trône , descendra peu à peu sur l'empire ; et les arts même d'imagination , transplantés dans ces climats , pourront peut-être y prendre racine , et être un jour cultivés avec succès.

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