‹ Œuvres de ThomasChapitre 43 sur 64 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Des éloges des gens de lettres et des savons. De quelques auteurs du seizième siècle qui en ont écrit parmi nous,

JNous avons vu dans l'espace de près de vingt-cinq siècles que nous venons de parcourir , la louange presque toujours accordée à la force. Nous avons vu les panégyristes le plus souvent au pied des trônes , dans les cabinets des ministres , sur les champs de bataille des conquérans, sur la tombe de tous les hommes pu i^ sans ) vertueux ou coupables , utiles ou inutiles à la patrie. Nous avons vu des orateurs pleurant sur des cendres viles; le crime honoré par l'éloge ; l'esclave louant en esclave , et remerciant de la pesanteur de ses fers ; l'intérêt dictant des mensonges à la renommée ; et l'autorité croyant usurper la gloire , et la bassesse croyant la donner. A la fin on a conçu qu'il était quelquefois permis de louer ce qui était utile sans être puissant. Il y a des homme:»* grands pendant qu'ils vivent , et qui ne sont pas toujours sûrs de rêtre après la mort. Il y en a d'autres obscurs pendant Ta vie , et grands dès qu'ils ne sont plus. Sans autre autorité que celle de leur génie , ik s'occupent sur la terre à faire tout le bien qu'ils

peuvent. Leur but est de perfectionner , non pas un hoootme , mais le genre humain. Ils tâchent d'étendre et d'agrandir la raison universelle ; de reculer les limites de toutes les conjaiaissances ; d'élever la nature morale ; de dompter et d'assujétir à l'homme la nature physique ; d'établir pour nos besoins une correspondance entre les cieux et la terre , entre la terre et les mers, entre leur siècle et les siècles qui ne sont plus , ou ceux qui seront un jour ; de contribuer , s'il est possible , à la félicité publique y par la réunion des lumières, comme ceux qui gouvernent y travaillent par la rféunion.des forces. Ils sont les bienfaiteurs , et pour ainsi dire , les législateurs de la société. En Angleterre, en Italie, en France , en Espagne , en Russie , à la Chine , tous ces hcMnmes, sans se connaître et sans s'être vus , animés du même esprit , suivent le même plan. Ils meurent , et leurs pensées restent. Leur cendre disparaît , et leur âme circule encore dans le monde. Ceux qui leur succèdent , reprennent leurs travaux oii ils les ont laissés. Pendant leur vie , la plupart existent séparés^e la foule , méditant tandis qu'on ravage , et occupés à penser sur ce globe que l'srvarice çt l'ambition bouleversent. L'envie debout à coté d'eux les observe; la calomnie les outrage^ tourmentés à proportion qu'ils sont grands , on met quelquefois le malheur à coté du génie. Il semble , quand ils ne sont plus , qu'on devrait du moins rendre quelque honneur à leurs cendres. On ne risque rien alors , ils iTen sauraient jouir. Mais cet usage , pendant des siècles, n'a été établi chez aucun peuple. Il a fallu trois mille ans pour que les hommes apprissent qu'un homme vertueux , qui a passé soixante ans à s'instruire et k éclairer son pays , pourrait bien mériter quelque reconnaissance du genre humain.

Avant la fondation des académies en Europe , il y eut quelques exemples d'éloges funèbres prononcés en l'honneur desgens de lettres. Mais ces exemples furent donnés surtout en Italie et dans les universités d'Allemagne. Le célèbre Mélancton , mort en i56o, et l'un des hommes les plus savansde son siècle, reçut les mêmes honneurs qu'un reste de flatterjle ou de respect prodigue au pouvoir qui n'est plus. Mélancton , quoique ami de Luther , et pensant com.me lui , était modéré; et quoique chef de secte, n'était point fanatique. Il fut un exemple frappant du pouvoir des circonstances sur l'homme. Passionné pour le repos et pour les lettres, toute sa vie fut orageuse. Il haïssait les disjiutes, et il passa quarante ans à disputer et à écrire. Malgré sfi modération , il eut une réputation éclatante. Plusieurs rois désirèrent de le voir et de Tentendre. Las des contradictions et des querelles , il se consoU de mourir. On prononça en son honneur , à Wittemberg et à Xul^iugue , un grand nombre d'oraisons funèbres, oti Ton célébra

des vertus qui Tavaient fait aimer y et des talens qui ne rayaient point rendu heureux.

Peiresc , conseiller au parlement d'Aiz , né en 1 58o , et mort en 1637 , obtint après sa mort des distinctions encore plus éclatantes. Son mérite fut d'avoir k passion des lettres el des antiquités, comme d'autres ont l'ambition de la fortune ou des grandeurs. La physique , l'htstotre naturelle , les langues , les médailles, les monumens , l'histoire, les arts, il avait tout em* brassé , et avait des connaissances sur tout. Il était en commerce avec les savans de toutes les parties du monde. Sa bibliothèque , dans un temps oii il y en avait peu , et 011 les livres n'étaient pas encore un luxe, fiit ouverte à tous ceux qui voulaient s'instruire j et il communiquait non-seulement ses Hvre» et ses lumières , mais sa fortune. Ses revenus étaient employés à encourager des talens pauvres , à faire des expéAences utiles , à^ acheter des monumens rares, à récompenser des découvertes , ou à des voyages entrepris pour perfectionner des connaissances. Jamais peut-être cet Auguste si vanté , et les trois quarts et demi des souverains n'ont autant fait pour les progrès des arts. Ce serait un exemple à présenter y je ne dis pas seulement aux princes , mais à une foule de citoyens qui , embarrassés de leur opulence , prodiguent leurs richesses en bàtimens, en luxe, en chevaox, en superfiuités/ aussi éclatante» que ruineuses , transportent dès terres , aplanissent des mon*^ tagnes, font remonter des eaux, tourmentent la nature, construisent pour abattre, et abattent pour reconstruire, se corrompent et corrompent une nation , acUèteut avec des millions des plaisirs de quelques mois, et dans quelques années échangent leur fortune contre de la pauvreté , des ridicules et de. la honte. Peiresc , beaucoup moins riche , sut employer ses richesses avec grandeur. ITemploi qu'il en fil , le rendit aussi célèbre que ses connaissances. Son oraison funèbre fut prononcée a Rome , avec la plus grande pompe. La salle était tepdue de noir , et son buste était placé. dans un lieu élevé. On publia en son honneur une quantité prodigieuse d'éloges. Il y en eut, dit-on, en quarante idiomes , ou langues différentes. N'oublions pas de remarquer que ce Français, si respecté dans toute l'Europe , était assez peu connu en France.

Quelquefois aussi on a vu parmi nous le ipéme enthousiasme ou ïe même zèle. Nous avons, d^à cité l'exemple de Ronsard en i585; et tout le monde sait comment les cendres de Çescarte:» furent reçues à Paris. On composa son oraison funèbre, et elle eût été prononcée sans un ordre de la cour, qui arriva au moment 011 on était assemblé pour l'entendre. La cendre de Descartes fàt privée de cet honneur > mais ibresta àce Français célèbre

le mausoUe qui fîit élevé à Stockholm ; il lui resta son tioAi , sft gloire , radniration de TEurope, et ce qui dans la suite l'honora encore plus , le silence de Newton , qui jamais ne prononça son nom dans un ouvrage.

Des le seizième siècle nous eûmes des éloges des savans , mais «crits en latin : c'était alors, comme nous l'avons déjà vu, la langue universelle des arts. Londres , Florence et Paris n'avaient point encore assez de dignité pour valoir Rome et Athènes. On aurait cru déroger , en parlant une langue qui n'avait pas deux mille ans d'antiquité ; d'ailleurs , il fallait bien mettre 'un grand prix à ce qu'on avait étudié toute sa vie ; et ceux qui aspiraient à la renommée , ou qui avaient l'orgueil plus grand de la donner aux autres , se croyaient sûrs d'être immorteb, parce que Cicéron» Démosthène et Tacite l'étaient.

On peut se rappeler que Paul Jové ,^ans son livre des hommes illustres, composa les éloges de presque tous ceux qui contri* huèrent à la renaissance des letttes. Cet exemple donné par un Milanais, fut suivi dans presque toutes les villes d'Italie , et de là en Angleterre , en Espagne , en Allemagne , en Flandre et dans tous les Pays-Bas (i).

Parmi nous , deux hommes dans le même siècle se distingue* rent dans le même genre , Papire Masson et Scévole de Sainte- Marthe.. Le premier , né en i544 «* ^^^ ^^ *6i i , fut tour à tour

(i) Janns Nicius Erithraeas , ou Jean Rossi, noble romain , mort en 1647 , A donne une suite de tableaux de» hommes illustre». Il a osé, en Italie , faire reloge d'Antonio de.Dominis , condamne par Tinquisition , et qni , à l'âge de soixante-quatre an^, finit sa rie dans les fers. C'est ce même Antonio qui araot Bescartes avait explique par la réfraction le mécanisme de l'arc-en-cid.

liicolo Troppi a fait connaître les écrivain» de la ville de Naples.

Bumaldi et Alidosi , ceux de Bologne. •

Lorenzo Crasso , ceux de Venise.

Raphaël Soprani , et Michel Justiniani , ceux de Grènes.

Pocciantio et Luc Fcrrini , ceux de Florence.

Philippe Thomasini, tous le» savans de Padoue.

Donatns Calvu» , ceux de Bergame*

Scipion Mflffci, ceux de Véronne.

Chilini et Imperiali, le» homme» de lettre» le» plu» fameux de l'IuJie indistinctement.

PanciroUo , le» juriscon»ultes les plus célèbres. ' Nicola»! Antonio , les écrivains d'Espagne.

Melchior Adam , ton» les philosophes, jorisconsolces , médecins , eibommea de lettres qu'avait produits rÂllemagnc dans les seizième et dix-septième siècles.

Vttlère André, Swertius ou Swert, et Aubert-Le-Mire , ceux d'Anvers et de tous les Pays-Bas.

Locrius , les écrivain» de rArtoi».

David Csnittinger , le» homme» de lettres de la Hongrie.

Enfin Pitséos, Baléus et LéUmd , tous trois Anglais « et à peu piés dn sci-

SUR LES ÉLOGES. 22g

jësuite, avocat , historien, annaliste , panégyriste, commentateur et géographe. Il a mérité que M. de Thou ait écrit sa vie , et que Perrault ait fait son éloge. Aux mœurs les plus douces , il joignit le savoir le plus profond. Il a composé un volume d'éloges , parmi lesquels on distingue ceux de plusieurs savans célèbres , tant étrangers que Français, Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que cet homme qui avait de la douceur dans le caractère , comme de la grâce dans le style , et qui avait été témoin de la Saint-Bartfaélemi en France , dans des phrases élégantes et harmonieuses y en parle non-seulement avec tranquillité , mais avec éloge.

Scévole de Sainte-Marthe , né en i536, et mort en 1623, naquit et mourut dans cette même ville de Loudun , ou , onze antf après, tJrhain Grandier, par arrêt de Laubardemont , et sur la déposition d'Astaroth et d'Asmodée , devait être traîné dans les flammes. Il fut président et trésorier de France à Poitiers, et de plus orateur, poète, jurisconsulte, historien, servit sous quatre rois , fîit sur le point d'être secrétaire d'Etat sous Henri III , mérita Festime et l'amitié de Henri lY , se distingua aux Etats de Blois par son courage, à l'assemblée des notables de Rouen par ses lumières , dans une place d'intendant des finances par son intégrité ; et mêla toute sa vif l'activité courageuse des affaires, à ce goÀt des lettres que l'ignorance et quelquefois la prévention calomnient, que les vrais honunes d'état estiment, et qui donne encore plus de ressort et d'intrépidité aux âmes nobles. On connaît son poëme sur la manière d'élever et de nourrir les enfans au berceau ; ouvrage ou la plus douce poésie relève les idées les plus riantes. Ses*éK>ges ne sont pas à beaucoup près aussi connus, et méritent pourtant de l'être. Il en a composé environ cent quarante , divisés en trois livres , et tous consacrés à ceux qui , dans le seizième siècle , ou même dans les siècles précédens , ont honoré la France par leurs talens ou leurs lumières. Beaucoup de ces noms sont aujourd'hui peu connus ; mais il y en a encore de célèbres. Ce sont , pour ainsi dire , nos premiers titres de noblesse : et on les revoit avec le même plaisir , que nous voyons dans des galeries antiques , les vieux portraits de nos ancêtres. Là se trouvent toutes les espèces différentes de mérite.

Des savans dans les langues , tels qu'Adrien Tumèbe , un des critiques les plus éclairés de son siècle , Guillaume Budé , qu'Erasme nommait le prodige de la France , et dont il eut la

«ème siècle, les savans les plus illustres que l'Angleterre avait produits jnsqn*h ce temps-là.

Il faut convenir de bonne foi que tous ces onvrages en forme d'âoges on autrement , ofirent à ceux qui les lisent , beaucoup plus de recherches que d'intdrét. Rien n^ est vivant. Ce sont des tombeaux oii rçpOsent les morts.

23o ESSAI /

faiblesse ou l*orgueil d'être jaloux , qui passait pour écrire en grée à Paris comme on eût écrit à Athènes , et qui , malgré ce tort ou ce- mérite , fut ambassadeur , maître des requêtes et prévôt des marchands ; Longueil , aussi éloquent en latin que les Bembe et les Sadolet , et mort à trente-deux ans , comme un voyageur tran-^ quille qui annonce son départ à ses amis ; Robert et Henri Etienne, qui ne se bornaient pas , dans leur commerce , k trafiquer des pensées des hommes , mais qui instruisaient eux-mêmes leur siècle ; Muret exilé de France , et comblé d'honneurs en Italie ; Jules Scaliger, qui, descendu d'une famille de souverain, exerça la médecine , embrassa tontes les sciences , fut naturaliste , physicien, poète et orateur, et soutint plusieurs démêlés avec ce célèbre Cardan , tour à tour philosophe hardi et superstitieux imbécile ; Joseph Scaliger son fils , qui fut distingué de son père, comme l'érudition l'est du génie ; et ce Ramus , condamné par arrêt du parlement, parce qu'il avait le courage et Tesprit de ne pas penser comme Aristote , et assassiné à la Saint-Barthélemi , parce qu'il était célèbre , et que ses ennemis ou ses rivaux ne l'étaient pas.

I)es jurisconsultes comme Baudouin , Duaren et Hotman , commentateurs de ces lois romaines , si nécessaires k des peuples barbares qui commençaient à étudier des mots , et n'avaient point de lois ; d'Argentré, d'une des plus anciennes maisons de Bretagne, et auteur d'un excellent ouvrage sur la coutume de sa province ; Tiraqueau , qui eut près de trente enfans, et composa près de 'trente volumes; Pierre Pi thon, qni défendit contre Rome les libertés de l'église de France, qui devraient être celles de toutes les églises; Bodin , auteur d'un livre que Montesquieu n'a pas fait oublier ; enfin , Cujas et Dumoulin, tous deux persécutés , et tous deux honimes de génie , dont l'un a saisi dans toute son étendue le véritable esprit des lois de Rome , et l'autre a trouvé un fil dans le labyrinthe immerise de no< coutumes barbares.

Parmi les poètes, Clément Marot , Saint-Gelais, Dubartas et Ronsard , k qui il n'a manqué qu'un autre siècle.

Parmi les médecins , Fernel (i).

Parmi les historiens , le fameux de Thon , et ce Philippe de Commines , qui eut le double malheur d'être aimé de Louis XI , et d'essuyer l'mgratitude de Louis XII.

D'autres écrivains dans dilTérens genres , tels qu'Amyot , traducteur de Plutarque, et grand aumônier de France ; Marguerite de Valois, célèbre par sa beauté comme par son esprit , rivale de Bocace , et aïeule de Henri lY ; et ce Rabelais , qui joua la folie

(i) Premier médecin de Henri II et de Catherine de Mëdicis. H jouit d^une réputation (éclatante.

SUR LES ELOGES. 23i

pour faire passer la raison ; et ce Montaigne , qni fat philosophe avec si peu de faste , et peignit ses idées avec tant d'imagination.

Enfin des hommes qui honoraient de grandes places par de grandes lumières , tels que le cardinal d'Ossat et le président Brisson ; et ce Harlay , intrépide soutien des lois parmi les crimes (i); et ce L'Hôpital, poète, jurisconsulte, législateur et grand homme, qui empêcha en France le fléau de l'inquisition , qui parlait d'humanité à Catherine de Médicis , etd^mour des peuples à Charle IX; qui fut exclu du conseil , parce qu'il combattait l'injustice; qui sacrifia sa, dignité, parce qu'il ne pouvait plus être utile ; qui , à la Saint-Barthélemi , vit presque les poignards des assassins levés sur lui , et à qui d'autres satellites étant venus annoncer que la cour lui pardonnait : « Je ne croyais pas , dit-il d'un air calme , avoir rien fait dans ma vie qui méritât un pardon. »

Voilà les noms les plus célèbres que l'on trouve dans les éloges de Sainte-Marthe. Ces éloges sont très-courts ; les plus longs n'ont pas plus de trois pages ,. et il y en a beaucoup qui en ont moins. Ils ne contiennent aucun détail , et presque point ide faits historiques. Envisagés de ce côté , ce sont plutôt des portraits que des éloges ; le style en est doux , élégant et harmonieux , quelquefois même éloquent , naais plus d'une éloquence de sensibilité que de mouvement. Il semble qu'on est dans un cabinet de médailles que\ l'on parcourt , et qu'un homme qui a été le contemporain et l'ami de tous ces grands hommes , en vous montrant leur figure , vous parle d'eux avec cet intérêt tendre que donnent l'estime et l'amitié. L'un d'eux, surtout, avait été l'ami de Sainte-Marthe. Ils avaient vécu quarante ans dans l'union la plus étroite. L'orateur se plaint , en commençant son éloge , de ce qu'il rend an si triste devoir à un ami , dont il aurait voulu n'être point séparé , même à la mort; et en finissant, il s'écrie, dans la manière antique i H Je te salue , ombre vertueuse ! réipoisce long et dernier adieu » de ton ami. Je vais attendre que l'Etre suprême , que nous adon rions tous deux , me rappelle aussi à lui ; et alors mon ombre n ira rejoindre la tienne , et la rejoindra sans trouble et Sans " » regret. » -

(i) Achille de Harlay, premier président, né en i536, mort en 1616. C'est lai qui fit celte fameuse réponse aux chefs de la ligue : Mon éme est à Dieu, mon contr est au roi , mon corps au pouuoir du méchans.

CHAPITJRE XXXVI.

Des éloges académiques ^ des éloges des savons, par M. de ' Fontenelle , et de quelques autres,

V^UAND on eut une fois donne l'exemple de louer ceux qui cultivent la philosophie et les arts , cet exemple fut suivi. Les hommes imitent tout, même le hien. A l'institution des académies en France , il fut réglé qu'on prononcerait l'éloge de chaque académicien après sa mort. Cet usage , ou cette loi , a eu , comme tout, ses approbateurs et ses censeurs. Les premiers regardent ces éloges comme une justice rendue à des citoyens utiles , ou qui ont voulu l'être ; comme une manière de plus d'honorer les arts ; conune un tribut de l'amitié entre les hommes qui ont été unis par le désir de s'instruire ; comme des matériaux pour l'histoire de l'es* prit humain ; enfin , comme un encouragement et une leçon qui apprennent aux citoyens de toutes les Classes que le mérite peut quelquefois tenir Heu de fortune et attirer aussi le respect. Mais d'un autre côté, il y a des hommes qui n'ont pas reçu de Dieu la patience d'entendre louer , et que le mot seul d'éloge fatigue. Ces gens-là voudraient qu'on ne louât rien , et ils ont leurs raisons. D'autres , toujours agités et toujours oisifs , et qui passent laborieusement leur vie à ne rien faire , veulent qu'on ne loue jamais que des services importans rendus à l'Etat. N'y aurait-il pas encore des hommes qui , malgré leur orgueil , sentant leur faiblesse, haïssent par instinct les lumières qui les jugent, et ne peuvent consentir à entendre louer ceux qu'ils estiment trop pour oser prétendre à leur estime? Mais , pour le grand nombre même, il n'est que trop vrai que des éloges multipliés sont fatigansi Je guis las d'entendre répéter le juste Aristide, disait un paysan d'Athènes : et l'histoire de ce paysan est presque celle du genre humain. Dans un pays oii l'on est plus frappé d'un ridicule que d'une chose utile , on ne doit point aisément pardonner l'éloge. Dans un siècle où il y a beaucoup de prétentions cachées , on doit souvent le. contredire. Il y a une foule d'hommes qui , sans avouer aux autres leur secret , et sans trx)p se l'avouer à euxmêmes , se mettent , sans qu'on s'en doute , aux premières places. S'ils n'ont rien fait , ils se persuadent que le génie les attend , et que pour être célèbres , il ne leur manque que la volonté. S'ils ont fait des efforts, et qu'ils n'aient pas réussi, ils ne manquent pas d'appeler à leur secours l'injustice du siècle. Tous ceux qu'on loue semblent les reculer d'un rang , ou les heurter en les approchant de trop près. Ce voisinage les importune , et ih le re«

poussent* D'aillears , ceux qui célèbrent , vont toujours un peu au-delà du but. On agrandit quelquefois ce qui a été médiocre. Le public , qui en général n*aime point à croire aux grands hommes, rit de ces créations nouvelles, et se moque également de Tapothépse et de celui qui Ta faite. Il faudrait donc dans ces sortes d'ouvrages tâcher de n*étre jamais ni au-dessus , ni au-dessous de la vérité. Exagérer la louange, c'est Taifaiblir ; mais aussi refuser de rendre justice à un homme estimable , par la crainte quelquefois de déplaire à des honunes puissans , ce serait le comble de l'avilissement ; et il y en a des exemples. Au reste , il est également difficile et d'inspirer au public une admiration qu'il n'a pas , et de lui oter celle qu'il a. De ces deux projets , l'un le fait rire, et l'autre l'indigne.

Les éloges de l'Académie Française, tous composés par des mains différentes , portent chacun le caractère de leur auteur. Ainsi l'éloge de La Mothe , prononcé par Fontenelle , ne ressemble point du tout à l'éloge du grand Corneille, prononcé par Racine; ni celui de De^préaux par Valincourt , ou de Pélisson par Féné- )on , à celui de Bossuet , par le cardinal de Polignac ; il en est de même de tous les autres. Fléchier louait en antithèses, La Bruyère en portraits , Massillon en images , Montesquieu en épigrammes, et l'auteur de Télémaque en phrases tendres et harmonieuses.

M. de Boze , médailliste , antiquaire , et de plus , é^ivain correct et facile , a composé trois volumes d'éloges prononcés dans l'Académie des Inscriptions , dont il était secrétaire : le mérite de ces éloges est d'être trës-simples et naturels ; peut-être aujourd'hui cette simplicité paraîtrait trop uniforme, et ce naturel ne serait point assez piquant. La plupart des lecteurs sont des Sybarites usés ; il leur faut de nouveaux plaisirs : si on ne les réveille pas , on les endort. On peut être froidement estimable , et n'être point lu.

Je m'arrête peu sur tous ces éloges , pour venir à ceax de Fontenelle ; sa grande célébrité , dans ce genre , est aussi méritée que connue. On a de lui près de soixante et dix éloges qu'il prononça dans l'espace de quarante ans. Ce recueil est un des plus beaux monumens qui ait été élevé en l'honneur des sciences, et l'un des ouvrages qui laissent le plus dans l'esprit le sentiment de son élévation et de sa force. Tous les objets dont on s'y occupe sont grands , et en même temps sont utiles ; c'est l'empire des connaissances humaines ; c'est là que vous voyez paraître tour à tour la géométrie qui analyse les grandeurs , et ouvre à la physique les portes de la nature ; l'algèbre , espèce de langue qui représente , par un signe , une suite innombrable de pensées , espèce de guide, qui marche un bandeau sur les yeux, et qui, k travers les nuages.

poursuit et atteint ce qu'il ne connaît pas ; l'astrononiîe , qui mesure le soleil , compte les mondes, et^e cent soixante-cinq mil-lions de lieues , tire des lignes de communication avec l'homme ; la géographie y qui connaît la terre par les cieux ; la naTigation , qui demande sa route aux satellites de Jupiter, et que ces astres guident en s'éclipsant ; la manœuvre , qui , .par le calcul des résistances et des ibrces , apprend à marcher sur les mers; la science des eaux , qui mesure, sépare , unit, fait vojager , fait monter , fait descendre les fleuves , et les travaille , pour ainsi dire , de la main de f homme ; le génie qui sert dans les combats ; la mécanique qui multiplie les forces par le mouvement , et les arts par rindustrie , et sous des mains stupides crée des prodiges ; l'optique qui donne k l'homme un nouveau sens , comme la mécanique lui donne de nouveaux bras ; enfin les sciences qui s'occupent uniquement de notre conservation ; l'anatomie par l'étude des corps organisés et sensibles ; la botanique par celle des végé* taux ; la chimie par la décomposition des liqueurs , des minéraux et des plantes ; et la science, aussi dangereuse que sublime , qui naît des trois ensemble , et qui applique leurs lumières réunies aux maux physiques qui nous désolent. Tels sont les manifiques objets sur lesquels roUlentces éloges savans« Vous y voyei l'homme dans les cieux , sur les mers, dans les profondeurs des mines.; l'homme bâtissant des palais , perçant des montagnes , creusant des canaux, et faisant servir tous les êtres à ses besoins , à sa défense , à ses plaisirs , k ses lumières. Il semble qu'on soit admis dans l'atelier du génie , qui travaille en silence à perfectionner la société , l'homme et la terre.

Si maintenant vous passez aux hommes même , à qui nous devons ces connaissances , un autre spectacle vient s'ofirir. Vous les voyez presque tous nés avec une espèce d'instinct qui se déclare dès le berceau et les entraîne ; c'est l'énigme de la nature : qui pourra l'expliquer ? Vous voyez les parens , calculant la fortune , contredire le génie , et le génie indomptable surmonter tout. Les uns , nés dans la pauvreté , ou se précipitant dans une indigence volontaire, aiment mieux renoncer à subsister qu'à s'instruire ; les autres, nés dans ce qu'on appelle un rang, bravent la mollesse et la honte , et ont le double courage et de devenir savans et de l'avouer. Il eu est qui se sont formés en parcourant l'Europe ; il en est dont la pensée solitaire et profonde n'a vécu qu'avec ellemême. Leibnitz ne peut sentie de bornes qui le resserrent; il embrasse tout ce que l'esprit humain peut penser ;. mais le plus grand nombre s'empare d'un objet auquel il s'attache , autour

ardent; là, secret de

duquel il tourne sans cesse. Ici c'est l'esprit original et ai l'esprit de discussion et d'une sage lenteur; celui-ci a le

tes forces, et marcbe avec audace; celui-4à, pour affermir tous ses pas , les calcule. Enfin , vous voyez ces koaunes extraordinaires se faire presque tous un regfime pour la pensée, ménager avec écononxie toutes leurs forces , et quelques uns même , par la vie la plus austère , s'affranchir , autant qu'ils le peuvent, de l'empire des sens, pour que leur âme , dès qu'ils l'appellent , se trouve indépendante et libre. Si vous lei comparée par leur état, vous trouver , dans cette Hste , des mîlttaires qui ont uni les sciences avec les armes, des médecins qui, forcés d'être instruits pour n'être pas coupables , autant par devoir que par génie , sont devenus grands; des religieux qui , privés par leur état même de toutes les passions , s'en sont fait une dont l'activité a redoublé par le retranchement des autres ; enfin un certain nombre d'hommes qui , jaloux d'être libres, n'ont voulu pour eux d'autre état que celui de s'instruire, et ^autre rang que celui d'éclairer.

Si vous examinez leur âme, ils s'offrent presque tous désintéressés et nobles , ou ne daignant pas appeler la fortune , ou la dédaignant même quand elle va à eux ; les uns ayant une pauvreté ferme et courageuse , les autres retranchant aux besoins pour donner aux bienfaits , et dans leur médiocrité , asses riches pour être généreux. Vous en voyez plusieurs passionnés pour l'étude , et indifférens pour la gloire ; éloignés de cette ostentation, qui est toujours faiblesse ; ne s'apercevant pas même de ce qu'ils sont , ce qui est la vraie modestie ; bonorant leurs bienfaiteurs , louant leurs rivaux , assez fiers pour faire du bien k leurs ennemis; vous en voyez quelques uns, ornés des grâces, qui, dans le monde , font pardonner les vertus ; mais ce qui fait le caractère du plus grand nombre , ce sont toutes les qualités que donne l'habitude de vivre plus avec les livres qu'avec les hommes : je veux dire des mœnrs, les sentimens de la nature; cette candeur si éloignée de toute espèce d'art ; cette bonne foi de caractère qui agit d'après les choses , non d'après les conventions , et ne songe jamais À prendre son avantage avec les hommes ; une simplicité qui contraste si bien avec le désir étemel d'occuper de soi , vice des cœurs froids et des âmes vides; l'ignorance de presque tout, hors des choses utiles et grandes ; une politesse qui quelquefois néglige les dehors , mais qui , au lieu d'être ou uii calcul fin d'amour-propre , ou une vanité puérile , ou une fausseté barbare, est tout simplement de l'humanité; enfin cett^ tranquillité d'âme, qui , ayant apprécié tout , et n'estimant dans ce songe de la vie que ce qui mérite de l'être , c'est-à-dire, bien peu de choses, ne se passionne pour rien , et se trouve aunlessas des agitations et des faiblesses.

Maintenant , si vous considérez ces éloges du coté do mérite de

l'écrivain , ce mérite est connu. On sait cpe Fontenelle est le premier qui ait orné les sciences des grâces de l'imagination ; mais , comme il le dit lui-m^me , il est très-difficile d'embellir ce qui ne doit l'être que jusqu'à un certain degré. Un tact très-fin , et pour lequel l'esprit ne suffit pas , a pu seul lui indiquer cette mesure. Fontenelle a surtout cette clarté , qui dans les sujets philosophiques est la première des grâces. Son art de présenter les objets , est pour l'esprit ce que le télescope est pour l'coil de l'observateur : il abrège les distances. L'homme peu instruit voit une surface d'idées qui l'intéresse ; l'homme savant découvre la profondeur cachée sous cette surface ; ainsi il donne des idées à l'im , et réveille les idées de l'autre. Pour la partie morale , Fontenelle a l'air d'un philosophe qui connaît les hommes, qui les observe, qui les craint, qui quelquefois les méprise , mais qui ne trahit son secret qu'A demi. Presque toujours il glissç à côté des préjugés , se tenant k la distance qu'il faut pour que les uns lui rendent justice , et que les autres ne lui en fassent pas un crime; il ne compromet point la raison , ne la montre que de loin , mats la montre toujours. A l'égard de sa manière , car il en a une , la finesse et la grâce y dominent , comme on sait , bien plus que la force ; il n'est point éloquent , ne doit et ne veut point l'être, mais il attache et il plaît. D'autres relèvent les choses communes par des expressions ndbles : lui , presque toujours , peint les grandes choses sous des images familières : cette manière petit être critiquée, mais elle est piquante. D'abord elle donne le plaisir de la surprise par le contraste et par les nouveaux rapports qu'elle découvre ; ensuite on aime à voir un homme qui n'est pas étonné de grandes choses ; ce point de vue semble nous agrandir. Peut-»être même lui savons-nous gré de ne pas vouloir nous forcer à l'admiration , sentiment qui nous accuse toujours un peu ou d'ignorance ou de faiblesse.

On a beaucoup parlé de l'esprit de Fontenelle ; ce genre d'esprit ne paraît nulle part autant que dans ses éloges. II consiste presque toujours dans des allusions fines, ou à des traits d'histoire connus , ou à des préjugés d'état et de rang , ou aux mœurs publiques , ou au caractère de la nation , ou à des faiblesses secrètes de l'homme , à des misères qu'on se déguise , k des prétentions qu'on ne s'avoue pas ; il indique d'un mot toute la logique d'une passion ; il met une vertu en contraste avec une faiblesse qui quelquefois parait y toucher , mais qu'il en détache ; il joint presque toujours à un éloge fin une critique déliée ; il a l'air de contredire une vérité , et il l'établit en paraissant la combattre ; il fait voir ou qu'une chose dont on s'étonne était commune , ou qu'une dont on ne s'étonne pas était rare ; il crée des ressemblances qu'on n'avait point vues ; il saisit des différences qui avaient échappé ;

enfin , presque tout son art ett de surprendre, et il réussit presque toujours. E^ noierai , il fait entendre beaucoup de choses qu'il ne dit pas ; et cette confiance , qu'il veut bien ayoir dans les lumières d'autrui , est une flatterie adroite pour son lecteur.

Je sais bien que ce genre d'esprit a trouvé des critiques ; mais sans l'excuser entiëremeiil , on peut dire que ce caractère de beautés convenait à Fontenelle , comme il y a des parures qui embellisse^it certaines femmes , et qui siéraient mal à d'autres. Un écrivain ne peut manquer de plaire quand il est lui , c'est-àdire y quand son . esprit est assorti k son caractère ; mérite plus ^ rare qu'on ne pense. Fontenelle ne pouvait 4tre que ce qu'il fut. Pour les âmes passionnées y il n'existe dans la nature que de grandes masses ; tout ce qui est fin disparait ; mais lui , toujours tranquille , et à la dbtance qu'il fallait de tout , avait le loisir d'observer les tiuances , et de les peindre. Par le même caractère, il devait se faire un plan raisonné du bonheur ; il consentait bien k instruire , mais il voulait plaire ; il ne mettait assex d'intérêt ni à la vérité , ni aux hommes , pour se compromettre : il ne devait donc jamais présenter la vérité avec chaleur ; et son système devait être de la laisser entrevoir plutôt que de la dire. De là ce style presque toujours à demi-voilé , et toutes ces énigmes de morale, aussi ingénieuses que piquantes ; les lumières générales durent encore contribuer à ce style. Plus un siècle a. d'esprit, plus on peut supprimer d'idées ; il faut alors plus de résultats que de détails. De là une foule de traits courts et précis , semblables à ces compositions chimiques qui, sous un trè»-petit volume , renferment le fruit d'un grand nombre d'analyses.

On se tromperait pourtant , si on croyait qu'il n'y a dans les éloges de Fontenelle que ces beautés fines et délicates. On en trouve aussi d'un genre plus relevé, et faites pour contenter le goût le plus! austère ; telles sont les idées générales répandues sur chaque science , sur leur origine , leur progrès , leur but , les moyens de les perfectionner , leur liaison et les points de communication par où elles se touchent. On citera toujours le tableau de la police de Paris comme un morceau très-éloquent , non pas , à la vérité , de cette éloquence de l'âme qui remue , mais de celle de l'esprit , qui sait voir et présenter un grand objet sous toutes ses faces (i).

(i) Les plus estimes et les pins connus de ces âoges sont ceux de M. d^Ar- {çenson , do czar Pierre , du manîchal de Vaqji^n , de Newton et de Leibniti. Oo peut y ioindre , quoique dans un ordre un peu inférieur , ceux de Tournefort , de BoherhaaTe , de Mallebranche , du marquis de L'Hôpital , du grand Cassini , de Renau , qui eut le mérite on le malheur d'inventer les galiotes k bombes j de Hombcrg, premier médecin et chimiste du -duc d^Orléaos, régeut ^

Enfin on peut remarquer, à ]a gloire de Fontenelle^ que, parmi tous ceux dont îl a fait Téloge , on ne trouve que des hommes vraiment estimables. On remarquera encore qu'il refusa de louer ceux qui , après avoir recherché la distinction d'une place dans FAcadëiùie des Sciences, négligèrent ensuitev ou par in^ffëreoce , ou par d'autres notifa^, la place qu'ils avaient obtenue, dédaignant un devoir qui les honorait, et presque inconnus à la compagnie qui avait bien voulu les adopter. Fontenelie pensait que, pour mériter un éloge , il ne suffisait pas d'avoir fait inscrire son nom dans une liste ; que les hommes du plus grand nom, quand ils ne portaient pas des lumières dans une compagnie savante ^ devaient du moins y porter du cèle ; que des titrer seuls ne peuvent honorer un corps oîi l'on compte tes Cassini , les Leibnitz et les Newton ; et qu'enfin , s'il y a des lieux oii un rang et des dignités suffisent pour que la flatterie soit toujours prête à prodiguer l'éloge , ce n'est pas à une compagnie de philosophes k donner cet exemple : il avait donc alors le courage de se taire ; et il serait à souhaiter que dans les mêmes occasions on rendit toujours la même justice.

n n'entre point dans mon plan de parler de tous* ceux qui , du temps de Fontenelie, ou après lui , ont écrit dans le même genre ; ce détail serait immense , et peu utile.^ Si le public les connaît , c'est à lui à les apprécier; s'il ne les connaît point , ils le sont déjà. Qu'il me soit permis seulement de m'arréter sur les ék>g<ps de Montesquieu, de l'abbé Terrasson , de Bernoulli et de Dumarsais. Comme ils ont un caractère qui leur est propre , et que leur auteur n'a voulu imiter ni Fontenelie ni personne , ils méritent d'être distingués ici comme ils l'ont été par le public, (le qui caractérise l'auteur de ces éloges , c'est une philosophe pleine de fermeté , et quelquefois de hauteur ; une âme qui ne craint pas de se montrer . qui ose afficher son estime ou sa haine , qui ne blesse point les convenances , mais qui , en étant k la vérité ce qu'elle a de révoltant, lui laisse tout ce qu'elle a de nchle ; un esprit à la fois sage et profond ; l'étendue des idées jointe à la méthode; un style précis qui n'orne point sa pensée, qui ne l'étend pas , dopt la clarté fait le développement , et dont la parure est la force ; et auelquefois l'art de saisir le ridicule et de le peindre avec toute la vigueur que donne le mépris , quand ce loépris efrt commandé par la raison. Il est aisé de voir en quoi l'auteur de ces nouveaux éloges diffère de Fontenelie ; la différence de leur manière vient de celle de leur âme. Si on a comparé l'un à

dn famenx géographe de LUIe, qui raeconrctt la mer Mcfdicerrant'e de 3oo lieues, et TAiie dé 5oo; et de Ruisch , cclèlire anatomiste bolliDdais, avec qui le czar Pierre passait des jours entiers pour admirer ou pour s'iiiiUiiire , et dont le cabinet fut traosporié de la- Haye à* Pétersbourg.

SUR LES ÉLOGES. 23y

Plîne y on peut, avec pi as de raison , comparer l'autre à Tacite. Il en a la marche, souvent la profondeur; et l'éloge de'Montesquieu rappelle en plus d'un endroit l'éloge d'Agricola.

Je ne puis finir cet article sur les éloges des gens de lettres et des savans , sans parler encofé d'un ouvrage de ce genre , qui porte à la fois l'empreinte d'une imagination forte et d'un cœur sensible ; ouvrage plein de chaleur et de^ désordre , d'enthousiasme et d'idées , qui tantôt respire une mélancolie tendre , et tantôt un sentiment énergique et profond ; ouvrage qui doit ré-* volter certaines âmes et en passionner d'autres, et qui ne peut être médiocrement ni critiqué ni senti : c^est l'élogi; de Richardson , ou plutôt , ce n'est point un éloge , c'est un hymne. L'orateur ressemble à ces grands prêtres antiques qui , à la lueur du feu sacré , parlaient au peuple aux pieds de la statue de leur divinité. En l'écoi]^tant , l'enthousiasme se communique : le sentiment , quoique exagéré , parait vrai. Ce m^nge d'imagination et de philosophie, de sensibilité et de force, ces expressions, tantôt si énergiques et tantôt si simples , ces invocations si passionnées , ce désordre , ces élans , et ensuite ces silences , et , pour ainsi dire , ces repos; enfin cette conversation avec son lecteur , quelquefois si douce, et d'autref(HS si impétueuse, tout cela s'empare de l'imagination d'une manière puissante , et laisse l'âme k la fin dans une émotion vive et profonde. Je sais qu'il y a des hommes qui ne peuvent approuver , dans les autres , ce qu'ils n'ont pas senti ; ceux-là goûtent des beautés d'un autre genre. Plus heureux cependant , ceux qui ont reçu de la nature une âme ouverte à toutes les impressions , qui suivent avec plaisir un enchaînement d'idées vastes ou profondes , et ne s'en livrent pas avec moins dç transport à un sentiment impétueux ou tendre. Celui qui a ce ressort dans l'âme a un sens de plus , et il doit remercier la natur^ (i).

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