SUR LE CARACTÈRE DE MADAME GEOFFRIN
Parmi les gens de lettres qui ont reçu de^ bienfaits de madame Geoffrin, d'Alembert (i), Thomas (i) et Morellet(5) se MM>t dîstîn^és par leur erapressem^t à répandre des fleurs sur son ^tombeau. Cet hom* mage de la reconnaissance honoré ^ttX'^f^^^ ceux qui V'omoQtxt et la femme célèbre qui en était digne par ses vertus. Voici quelques unes des maximes de madame GeofTrin : « L'économie est la source de rindépendance et de la libéralité. • «c II ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de ramitié. a Elle avait fait graver ces deux maximes sur ses jetons. « Il y a trois choses que les femmes de Paris jettent par la fenêtre : » leur temps , leur santé et leur argent. »
« Le moyen de ne pas s'ennuyer avec les antres , est de leur parier y d'eux*mémes. »
a II ne faut solliciter les hommes en place que lorsqu'on est sÂr » d'obtenir. »
« De toutes les manières d'obliger les malheureux , la plus commode
(i) Madame Geoffrin donna d^abord & d'AIembert une rente viagère de 600 livres ; depuis elle en ajouta une de i3oo, et enfin une de 4000 livres.
(a) llionias ayant eu nn mal d^yeux qui remp^hait de travailler , madaaie G^ofirin le força d^accepier une rente viagère de laoo livres , ei depoia elle y joignit une somme de 6000 livres.
(3) Quoique Morellet eût écrit en favenr de la liberté du commerce anx Indes orientales (opinion que madame Geoffrin ne partageait pas) , elle se rendit «a îour ches lui. Après Tavoir grondé d^avoir fait ces méchant métmmre* qui Q^avaient pas avancé sa foriune, elle ajouta: Donnez' moi votre nous et voir» extrait de baptême , et passez demain chez mon noiaire , vous en retirerex un contrat; j'ai placé i5ooo livres mut voire tét«: n'en dites rien à per$oime <C ne me remerciez pas.
t est de leur faire soi-même le bien qu'ils veulent que tous obtenie y des autres pour eux. »
« Il ne faut point donner de conseils à ceux qui en ont besoin , n 1» faire des reproches à ceux qui les méritent, ni, chercher à amuse » ceux qui s^eunuient. »
• Il ne faut pas défendre ses amis attaqués dans le monde en les )us a tifiant de i*article sur lequel on les accuse , mais en les louant de 19 bonnes qualités qu'on ne leur conteste pas. »
« Il faut louer son ami à la manière de ceux & qui tous voulez e s donner une bonne idée , et non pas à la vôtre et à la sienne . »
«c II ne faut fouer les gens qu'on ^ime et qu'on estime , qu'en général » et jamais par les détaib. »
Madame Geoffrin avait fait encadrer cette maxime orientale :
« Si tu fais du bien , jette-le dans la mer ; et si les poissons l'avaient « Dieu s'en souviendra. »
« Ceux qui obligent rarement» dbait madame Geoffrin, n'ont pa w besoin de maximes usuelles ; mais ceux qui obligent souvent doiven M obliger de la manière la plus agréable pour eux-mêmes ; aussi disait Il elle qu'elle voulait se payer par ses mains , et qu'elle savait bie h goûter toute seule la satisfaction qu'il y avait à obliger. C'est pou » s'ép»rgner ce qu'elle appelait les inconvêniens de la reconnaisi^tince ï» qu'elle annonçait hautement qu'elle aimait les ingrats , et qu'elle fai » sait souvent l'éloge de l'ingratitude. »
Le trait suivant prouve la bonté de madame Geoffrin. Ses dômes tiques lui observaient depuis qu«lc|ue tem|>s que sa laitière la serval mal : « Je le sais bien, disait-etie, mais je ne puis en changer. — £ M pourquoi , madame ? — C'est que je lui ai donné deux vaches. — O Il se récrie sur cette étrange raison. — Eh oui , dit-elle, elle vendait d » lait à ma porte j mes gens vinrent médire qu'elle était au désespoj » de la perte de sa vache ^ et comme ils m'avertirent trop tard, je h » en donnai deux , une pour remplacer celle qu'elle avait perdue , < » l'autre pour la cousoler de tout le chagrin qu'elle avait eu pendac » huit jours: vous voyez bien que je ne peux pas changer cette lai ]» tière-ià. »
Ce trait de bonté en rappelle un du même genre de l'immortel arche vêque de Cambrai. Pendant la guerre de 1709, le palais de ce prélat fu la retraite de tousles malheureux que l'invasion de Tennemi avait forcé de prendre la fuite. Fénélon se promenait au milieu dVux pendan le temps qu'il leur faisait distribuer des alimens. Ayant aperçu à un àes tables qu'il avait fait dresser dans ses appartemens un jeune paysa qui ne mangeait point et qui était proibndé'ment affligé» il se plaça «es côtés pour connaître les motifs de sa douleur j il lui dit pour le consoler qu'on attendait destioupes qui chasseraient les ennemis, etqu'i retournerait bientôt dans son village. Je iCy retrouverai plus ma vache répondit le paysan : ce pauvre animal me donnait beaucoup de lait et nourrissait mon f>ère , ma femme et mes en fans. Fénélon lui promit d venir à son secours si les ennemis sVmparaient de sa vache \ mais voyan que ses promesses ne consolaient pas le jeune paysan , le vertueu prélat demanda une indication précise de la chaumière qu'habitait c
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Saysaa , à une lieue de Cambrai; il partit ensuite à dix beuces etdei&if u soir, à pîed, avec sou sauf-cooduit et un seul domestique. D x rendit à ce village, ramena lui même la vache à Cambrai vers k milieu de la nuit , et alla en donner avis sur-le^amp àceptunelh boureur.
Cest peutrétre le plus beau trait de la vie de Fénélon. Milhcoran cœurs durs qui pourraient l'entendre raconter sans en être aOenlÀ
Les lecteurs sensibles me sauront gré peut être d'avoir rapprocbek trait de bienfaisance de Fénélon de celui de madame Geoiînn. Quant aux âmes froides, elles pourront facilement se dispenser de lire et) deux anecdotes; elles en trouveront ailleurs qui pourront piquer lev curiosité.
Je terminerai cette note en citant une lettre de madame Geonhoio baron de Gleicben, qui lui écrivait qu'elle était connue et coosicêr^ dans toute l'Europe, et qui la louait de sa modestie :
« J^ai ri, mon cher baron, envoyant le nomdel*Earopej<wt><i » mien. Qu'est-ce que je suis dans l'Europe, et à quoi tienoent ri«$ » succès près des étrangers? à quelques médiocres dioen. \ou$i°< » parlez de ma modestie comme d^une vertu dont vous me faiic^"" » mérite ^ je ne serais qu'une impertinente, si je n'étais pas ce qtteiou^ » appelez modeste. Ce n'est pas modeste que [e suis, roondierbaivi'» » parce que modestie n'est modestie qu^en raison des gnnds i?id^^ » qu^on lui sacrifie : or je n'ai pas la plus petite oîînndeilwf^^'^ » mai:f ne croyez pas que mon néant , que je reconnais vis-à-ns des » autres, m'anéantisse vis-à-vis de moi 1 je ma aeBsuwtmc^i^!^)"^ » la raison et des vertus.
» Je reste donc humble, mais je le suis avec dignité i c'est-^dirt > qu'en m'abaissant moi-même , je ne souffrirais pas d'être f^^^ p par personne.
« Voilà, mon cher baron, le portrait de mon âme, très-resjeniblaB^ » celui de mon cœur serait aussi bon k faire $ j'en laisse le soin a 0^' » amis et amies. Adieu. »
£n faisant ainsi son portrait, madame GeolTrin n'a pM cbeic»' dissimuler qu'elle savait s'apprécier et s'estimer. On permet^ï* jf'^ doute cet amour-propre à une femme célèbre qui, pendant plas<>''" demi-siècle , fit sa société intime des gens de lettres les plus diiu^' tels queFonteoelle, Montesquieu, l'abbé de St.-Piem»M»ii«o*°"2^ Alffarotti, Helvétîus, ManperUus, Buifon, Thomas, Maivoiri^' '^^ reUet, etc.ctc*
SPlir DU PREMIER VOLVKS.