‹ Œuvres de ThomasChapitre 62 sur 64 · DANS LES DIFFÉRENS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DANS LES DIFFÉRENS SIÈCLES

di l'on parcourt les pays et les siècles, on terra presque partout les femmes adorées^et opprimées. L'homme qui jamais n'a manqué une occasion d'abuser de sa force en rendant hommage à la beauté, s'est partout prévalu de leur faiblesse. Il a été tout k la fois leur tyran et leur esclave. La nature elle-même , en formant des êtres si sensibles et si doux , senkbie s'être bien plus occupée de leurs charmes que de leur bonheur. Sans cesse environnées de douleurs et de craintes , les femmes partagent tous nos maux , et se voient encore assujéties à des maux qui ne sont que pour elles. Elles ne peuvent donner la vie sans s'exposer à la perdre. Chaque révolu-* tion qu'elles éprouvent , altère leur santé et menace leurs jours. Des maladies cruelles attaquent leur beauté; et quand elles échappent à ce fléau , le temps qui la détruit , leur enlève tout les jours une partie d'elles-mêmes. Alors elles ne peuvent plus attendre de protection q«ie des droits humilians de la pitié , ou de la voix si faible de la reconnaissance.

La société ajoute encore pour elles aux maux de la nature. Plus de la moitié du globe est couverte de sauvages ; et ches tous ces peuples les femmes sont très-malheureuses. L'homme sauvage , tout à la fois féroce et indolent , actif par nécessité , mais porté par un goût invincible au repos, ne connaissant presque que le physique de l'amour, n'ayant aucune de ces idées morales, qui seules adoucissent l'empire de la force , accoutumé par ses moeurs à la regarder comme la seule loi de la nature , commande despottquement à des êtres que la raison fit ses égaux, mais que la faiblesse lui assnjétit. Les femmes sont che2 les Indiens ce que les Ilotes étaient chec les Spartiates , un peuple vaincu , obligé de travailler pour les vainqueurs. Aussi a-t-on vu sur les rives de l'Orénoqne des mèresi par pitié tuer leurs filles , et les étouffer en naissant. Elles regardaient cette pitié barbare comme un devoir.

Chez les Orientaux , vous trouverez un autre genre de despotisme et d'empire : la clôture et la servitude domestique des 1. 36

femmes , autorisëei par les mineurs , et consacrées par les lois. £a Turquie , en* Perse , au Mogol , au Japon et dans le vaste empire de la Chine» une' moitié du genre humain est opprimée par l'autre. L'excès de l'oppression y naît de l'excès de l'amour même. L'Asie entière est couverte de ces prisons oii la beauté eM:lave attend les caprices d'un mattre. La des multitudes de femmes rassemblées n'ont des sens et une volonté que pour un homme. Leurs triomphes ne sont que d'un moment , et les rivalités , les haines , les foreurs •ont de tous les jours. Là elles sont obligées de payer leur servitude même par l'amour le plus tendre» ou ce qui est plus aflBneuz, par l'imite de l'amour qu'elles n'ont pas. Là le plus humiliaat despotisme les soumet à des monstres qui n'étant d'aucun sexe, les déshonorent tous deux. Là enfin » leur éducation ne tend qu'à les avilir ; leurs vertus sont forcées ; leurs plaisirs même tristes et involontaires ; et après une existence de quelques années , leur vieillesse est longue et affreuse.

Dans les pays tempérés , oii le climat donnant moins d'ardeur anx désirs » laisse plus de confiance dans les vertus , les fenunes n'ont*pas été privées de leur liberté ; mais la législation sévère les a mises partout dans la dépendance* Tant6t elles furent condamnées à la retraite, et séparées des plaisirs comme des mSkires; tantôt une longue tutelle semblait insulter à leur raison. Outragées dans un climat par la polygamie qui leur donne ponr compagnes étemelles leurs rivales ; asservies dans un autre à des nœuds indissolubles qui souvent joignent pour jamais la donceur à la férocité , et la sensibilité à la haine ; dans les pays oh elles sont les plus heureuses , gênées dans leurs désirs , gênées dans la disposition de leurs biens , privées de leur volonté même, dont la loi les dépouille , esclaves de l'opinion qui les domine avec empire , et leur fait un crime de l'apparence même ; environnées de toutes parts de juges qui sont en même temps leu^s^sédnctears et leurs tyraTis , et qui , après avoir préparé leurs^utes , les en punissent par le déshonneur , ou ont usurpé le d^it de les flétrir sur àe* soupçons ; tel est à peu près le sort des femmes sur tonte la terre. L'homme , à leur égard , selon les climats et les âges, est ou indiffèrent ou oppresseur ; mais elles éprouvent tantôt une oppression froide et calme , qui est celle de l'orgueil ; tantôt une 0[^ression violente et terrible , qui est celle de la jalousie. Quand on ne les aime pas , elles ne sont rien ; quand on les adore , on les tourmente. Elles ont presque à redouter également , et Tindifférence et l'amour. Sur les trois quarts de la terre , la nature les a placées entre le mépris et le malheur.

Chez le peuple même oii elles exerçaient le plus d'empire , il s'est trouvé des hommes qui ont prétendu leur interdire tonte

tspèce de gloire. Un Grec cëlëbre (i) a dit que la femme là plus Tortueuse était celle dont on parlait le moins. Ainsi , en leur imposant les devoirs , cet homme sévère leur 6uit la douceur de l'estime publique ; et eiigeant d'elles les vertus , leur faisait on crime d'aspirer à l'honneur. Si une d'elles avait voulu défendre la cause de son sexe , elle aurait pu lui dire : « Quelle est votre* injustice? Si nous avons droit aux vertus comme vous, pourquoi n'aurions-nous pas droit à l'éloge ? L'estime publique appartient à qui sait la mériter. Nos devoirs sont différens des vôtres ; mais quand ils sont remplis , ils font votre bonheur et le charme de la vie. Nous sommes épouses et m^res , c'est nous qui formons les liens et la douceur des familles. C'est par nous que s'adoucit cette rudesse, un peu sauvage , qui tient peut-être à la force» et qui, à chaque instant , peut faire d'un homme l'ennemi d'un homme. Nous cultivons en vous cette sensibilité qui s'attendrit sur les maux , et nos larmes vous avertissent qu'il y a des malheureux. Enfin j vous ne l'ignorez pas , nous avons besoin de courage comme vous. Plus faibles , nous avons peut-être plus à vaincre. La nature nous éprouve par la douleur , les lois *par la contrainte , et la vertu par des combats. Quelquefois aussi le nom de dtoyenne exige de nous des sacrifices. Quand vous ofiOres votre sang à TEtat , songes que c'est le notre. En lui donnant nos fils et nos époux , nous lut donnons plus que nous-mêmes. Sur les champs de bataille vous ne faites que mourir , et nous avons le malheur de survivre à ce que nous aimons le plus. Eh quoi ! tandis que votre altiëre vanité est sans cesse occupée à couvrir la terre de statues , de mausolées et d'inscriptions , pour tâcher , s'il est possible 9 d'éterniser vos noms y et de vivre encore quand vous ne seres plus , vous nous condamnez à vivre ignorées ! Vous voulez que l'oubli et un étemel silence soient nôtre partage ? Ne soyez pas nos tyrans en tout. Souffrez que notre nom soit prononcé quelquefois hors de l'enceinte étroite oii nous vivons.' Souffrez que la reconnaissance ou l'amour le grave sur la tombe où doivent reposer nos cendres ; et ne nous privez pas de cette estime publique qui , après l'estime de soi-même , est la plus douce récompense de bien faire, n

Il faut convenir que tous les hommes n'ont pas été également injustes. Dans quelques pays on a rendu des hommages publics aux femmes. Les arts leur ont élevé des monumens , l'éloquence a célébré leurs vertns. Une foule d'écrivains s'est. plu à recueillir tout ce qu'elles ont fait d'éclatant. Sans entrer 'dans .des détails qui £stigueraient peut-être par leur uniformité , je voudrais voir en général quelles sont les qualités et les diverses sortes de mérite Xi) Thueydide,

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dont les femmes sont suscepti-bles, jasqu'oii le gouTemememt, les circonstances et les lois peuirent les élerer ; et les rappcHrts secrets cle la politique avec leurs mœurs. Je vais donc examiaer rapidement ce qu'ont été les femmes dans les différens siècles , et comment l'esprit de leur temps ou de leur nation a înflaë sur leur caractère. Ce sera, pour ainsi dire, l'histoire de cette partie du genre humain que l'antre flatte et calonmie tour à tonr , et quelquefois sans la connaître ; car il en est des femmes comme des souverains à qui on dit rarement la vérité , et qu'on apprécie bien pkis par intérêt on par humeur , que par justice. Cet oavraçe ne sera ni un panégyrique , ni-; une satire ,. mais un recueil d'observations et de ùits. On verra ce que les femmes oni été , ce qu'elle» sont , et ce qu'elles poivraient être.

Nous trouvons d'aîwrd dans Plutarqoe , le panégyriste et le jngc de tant d'hommes célèbres., un ouvrage intitulé ; les Actions ver^ tueuses des femmes. Il est adressé à une d'elles, nommé Cléa^ q«e l'on connaît peu , mais sa liaison seule avec le philosophe de Chéronée, Fa fait mettre par quelques écrivains au rangf des femmes philosophes. Il blâme à la tête de cet ouvrage ceux qui ont voulu priver les femmes des justes éloges qui leur sont dns. « On pourrait , dit-il , faire le parallèle d' Anacréaa et de S^pboy n de Sémiramis et de Sésostris , de Tanaqnil et de Servius , d« » Bimtus éi de Porcie. Les talens et les vertus sont œodiBés par » les circonslanees et les personnes , mais le fond est le même ; » il n'y a , pour ainsi dire, que la surface et la couleur de diffé- » renies. » Il parle ensuite d'un grand nombre de femmes de toutes les nations , qui ont donné des exemples de courage , et d'un mépris généreux pour la mort. Il cite des Phocéennes, qui , avant un combat oti il s'agissait de la destruction de ienr ville , consentent à s'ensevelir dans les flammes , si la bataille est perdue , et couronnent de fleurs le premier qui a onvert cet avis dans le conseil ; d'autres 'qui , dans une ville assiégée , font rougir fes hommes d'une capitulation indigne ; d'autres qui , dans une bataille , voyant fuir leurs fils et leurs époux , courent att-devanl d'eux, leur ferment le passage, et K» forcent de retonmer ii la victoire ou à la mort ; d'autres qui , dans un siège , volent an mnpert , défendent leur ville, et repqussent une armée ; plusieurs qui résistent à des tyrans et les bravent, et qni au moment oii le tyran n'est plvs , courent en dansant an-devant des conjum , et les couronnent de leurs propres mains ; phisienrs qui rendeM ellesmêmes la liberté à leur patrie; quelques unes qui s'exposent à la mort , et se chargent de chaînes pour sauver leurs époux prisonniers ; Camma qui à l'autel s'empoisonne elte-même pour empoisonner l'assassin de son mari , et se tournant vers hù z Je

»W vécu , dit-elle , que pour venger mon époux : il Vest ! Toi » maintenani , au lieu d'un lit nuptial, ordonne quon te prépare un tombeau ; enfin , des femmes de la Gaule qui , dans une guerre civile, se jettent entre les deux armées, séparent -et réconcilient les combattans , et par \k méritent l'honneur d'être admises depuis aux délibérations publiques, et quelquefois d'être prises pour arbitres entre des nations.

A ces qualités généreuses et altières , par lesquelles ir semble que les femmes se soient élevées au-dessus d'elles - mêmes , Plutarque en joint de plus douces , et qui tiennent de plus près au charme comme au mérite naturel de leur sexe. Il loue les femmes d'une lie de l'Archipel , oîi , en sept cents ans , dit-il , on lie peut citer un exemple , ni- d'une faiblesse dans une jeune personne^ ni d'adultëre dans une femme ; et les jeunes Milésiennes , dont il cite .un trait qui mérite l'attention d'un philosophe. Elles se donnaient la mort en foule , sans doute dans cet â^ ou la nature faisant naître des désirs inquiets et vagues, ébranle fortement l'imagination , et oii l'âme étonnée de ses nouveaux besoîiis , sent succéder la mélancolie au calme et aux jeux de l'enfanoe. Bien ne pouvait arrêter les suicides. On fit une loi qui condamnait la première qui se tuerait, à être portée nue et exposée dans 4a place publique. Ces jeunes filles bravaient la mort. Aucune n'osa braver la honte après la mort même ; et les suicides cessèrent (i).

Outre cet ouvrage de PI ut arque , nous en avons un autre en l'honneur des femmes Spartiates , oii il cite d'elles une foule de mots qui annoncent le courage et la force. C'est là qu^)h retrouve des âmes toutes différentes de celles que nous connaissons ; la nature immolée à la patrie; l'honneur mis avant la tendresse; le nom de citoyenne préféré au nom de mère ; des larmes de joie sur le corps d'un fils percé de. coups ; des mains maternelles armées contre un fils cot^ble de lâcheté ; des ordres de toourir envoyés à un fils soupçonné d'un crime ; la douleur et la plainte regardées , ou comme une faiblesse , ou comme un outrage ; l'in-

tr^idité jusque dans la servitude , et l'exemple d'une d'entre

(i) PluCArquc, dans le m^me livre,, cite encore un trait d^une femme , qui même aujourd'hui pourrait servir d'excellente leçon dVconomie politique. IJn roi qni croyait qne For était les richesses , épuisait «les habitans de son pays au travail des mines. Tout périssait. Les habitais ont recours à la reine. ER» fait (aire en secret, par des orfèvres, des pains d'or, 'des viandes et des fruits d'or ; et au retour d'vn voyage, les (ait servir au prince. Cette vue le réjouît d'abord. Bientôt il sent la fum et den\a»de à manger. Nous n'avons que de l'or, dit-elle; vos terres sont en friche, elles ne rapportent rien; on vous sert ce que vous aimez , et la seule chose qui nous reste. Le roi l'entendit , et se corrigea. Ce trait pen connu mériterait d'être embelli par Técrivain ingénieux et piqoawt , qm fait de l'apologue un coars de morale pour les jeunes princes.

elles , qui , prisonnière et Tendue comme escldye , interrogée : Que sais^tu ? être libre , répondit-elle ; et à qui son maître ayant commandé une chose injurieuse : Tu ne me méritais pas ^ et elle se laissa mourir.

Ceux qui jugent de ce qui a été par ce qui est ; ceux qui sm^ tout ignorent ce que peut sur les âmes une législation conçue dans une seule tête , et combinée dans toutes ses branches ^.ne pourront concevoir tant de force dans un sexe , qui parait bien plus destiné k être sensible que courageux. Mais tel était le pouvoir des institutions et des temps. Chez les Grecs , presque tous républicains , les mœurs des femmes devaient être fortes et austères. La retraité ou elles passaient leur vie , fortifiait leur âme. Lia pauyreté publique retranchait des moyens de corruption. L'honneur général élevait leur sensibilité. Elles avaietat l'orgueil de ne pas vouloir rester au-dessous de leurs fils ^ de leurs frères , de leurs maris ; et ne pouvant les attirer à elles , elles s'élevaient jusqu'à eux. D'ailleurs , dans ces premiers temps , é|H>que de la formation des Etats et de la civilisation des hommes , les dangers pour les deux sexes étaient communs. Des républiques ou des rojranmes composas d'une ville, étaient sans cesse, ou menacés , on envahis. Les haines nationales plus irritées par des mélanges dVnterets , étaient plus ardentes , et savaient moins pardonner. Les guerres , qui parmi nous ne sont plus que des guerres de toîs, étaient alors des guerres de peuples. On se combattait pour se détruire. La victoire condamnait les femmes. La servitude établie par la conquête , était un asile contre la mort, jamais contre la honte. Dans l'intérieur , l'incertitude des lois et les chocs de la liberté ouvraient la porte à des tyrans. Le droit de commander était alors le droit d'abuser de tout. Lé citoyen ne savait plus ce qu'il avait ni à craindre, ni à espérer , ni à souffrir. De là les résistances et les complots ; de là les trames secrètes , et les fenmies admises à la vengeance , parce que les maux s'étendaient jusqu'à elles , et que souvent elles avaient à perdre plus que la vie. Alors les deux sexes se montaient au même ton ; et le courage était extrême, parce que la crainte l'était.

Dans les mêmes temps ^ et par le même mouvement , il y avait en Europe comme en Asie , des invasions , des voyages de peuples, des émigrations les armes à la main ; et les compagnes de ces peuples errans partageaient à la fois le péril et l'audace. Il devait donc y avoir dans toutes ces époques une habitude de courage chez les femmes] et comme l'honneur de leur sexe tient à une fierté naturelle ; que c'est presque toujours la mollesse qui prépare la séduction ; que l'habitude de vaincre des périls, donne celle Je se vaincre soi-même; que la vie de ces femmes était toujours , on

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orageuse , ou retirée , et qu'elles ne pouvaient connaître ce loisir inquiet des sociétés y oii l'imagination va sans cesse au-devant des désirs, et oii l'âme se corrompt à la fois par tous les sens, elles devaient joindre à leur courage une fierté délicate sur l'honneur ; et telles sont en effet les deux qualités que leur assigne Plutarque , en louant les femmes grecques ou barbares de ces temps reculés»

Cependant , comme -alors même il y a eu différentes époques , il ne faut pas croire que partout les mœurs des femmes aient été les mêmes. Il parait en général que dans les ilps de la Grèce, les mœurs étaient plus pures que dans le continent. Les insulaires plus séparés , devaient -garder plus aisément leurs lois et leurs vertus. Le couvent guerrier de Lacédémone devait être plus aus« tëre que le séjour riant d'Athènes. Thèbes , oii il n'y avait qu'une simplicité grossière au lieu de luxe , ne devait pas ressembler à Gorinthe,qui, par sa situation et son conmierce, appelait des deux mers les richesses et les vices. Enfin , à mesure que les înstitutional se corrompirent , l'esprit général des femmes dut se perdre ; mais^ ce qui est assez remarquable , dans les temps même les plus, beaux de la Grèce , les courtisanes y jouèrent un très-grand rôle , et surtout dans Athènes. Par quelles circonstances eet ordre de femmes , qui avilit à la fois son sexe et le nôtre , dans un pays où les femmes avaient des mœurs , parvint-il à la considération , et quelquefois à la plus grande célébrité ? On en peut , ce me semble, donner plusieurs raisons.

D'abord , les courtisanes étaient jusqu'à un certain point mêlées à la religion. La déesse de la beauté^ qui avait des autels, semblait protéger leur état , qui était pour elle une espèce de culte. Elles invoquaient Vénus dans les dangers ; et après les batailles , on croyait, ou l'on faisait semblant de croire que Miltiade et Thémistocle avaient été de grands hommes, parce que lés Laïs et les Glycère avaient chanté des hymnes à leur déesse.

Les courtisanes tenaient encore à la religion par les arts ; elles offraient des modèles pour former des Ténus qui étaient ensuite adorées dans les temples (i).

Elles tenaient , comme on voit , aux statuaires et aux peintres , dont elles embellissaient les ouvrages.

La plupart étaient musiciennes , et cet art plus puissant dans

(i) Phryn^ serrît de modèle k Praxitèle , pour sa Vënas de Gnide : et pendant les fêtes de Neptune , auprès d'Eleusis , Apelle ayant vu cette même courtisane sur le rivage de la mer-, sans autre Toile que ses cheveux ^pars et liottans , fut teUement ëbloui de sa bea«t<^ , qu'il en prît Tidêe de sa Vénus sortant des eau.

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la Grèce , qu'il nie Ta été partout ailleurs y étdiit pour elles oc charme de plus.

On sait combien ce peuple était enthousiaste de Ja beaoté. L'imagination sensible des Grecs adorait la beauté dans les templei, l'admirait dans les chef i-d'œuvre des arts, la conieaiplait dam les exercices et dans les jeux , cherchait à la perFectiooner dans les mariages, et lui proposait des prix dans des fêtes publiques; mais dans les femmes honnêtes , la beauté solitaire était le plus souvent obscure et retirée : celle des courtisanes s'ofirant partoot, attirait partout des hommages.

La «ociété seule' peut développer les charmes de Tesprit ; et Ie> autres femmes en étaient exclues. Les qpurtisanes vivant pubïtquement dans Athènes , où sans cesse elfes entendaient parler de philosophie , de politique et de vers , prenaient peu à peu tM? ces goûts. Leur esprit devait donc être plus orné et leur conversation plus brillante ; alors leurs maisons devenaient des éc^oles dV ^grément ; des poètes venaient y puiser des connaissances légères de ridicule et de grâce ; et les philosophes , des idées qui souvent leur eussent échappé à eux-mêmes. Socrate et Périclës se rencontraient chez Aspasie, comme Saint-Evremont et Condé chez Ninon : on acquérait chez elles de la finesse et du goût ; on Jeur rendait en échange de la réputation.

La Grèce était gouvernée par les hommes éloquens -, et les courtisanes célèbres ayant du pouvoir syr les orateurs , devaient avoir de Vinfluence sur les affaires. Il n'y avait pas jusqu'à ce Démosthène , si terrible aux tyrans, qui ne fût subjugué , et Ton disait de lui : Ce qu'il a médité un an , une femme le renverse en un jour. Cette influence augmentait leur considération , et avec leur esprit développait leur talent de plaire.

Enfin les lois et les institutions publiques, en autorisant la retraite des femmes , mettaient un grand prix à la sainteté de< mariages; mais. dans Athènes , l'imagination, le luxe, le goût des arts et des plaisirs étaient en contradiction avec les lois. Le» courtisanes venaient donc , pour ainsi dire , au secours des mœurs. Le vice pépandu hors des familles ne révoltait pas ; le vice intérieur, et qui troublait la paix des maisons, était un crime. Par une bizarrerie étrange et peut-être unique , les hommes étaient corrompus , et les mœurs domestiques , austères. Il semble que le> courtisanes n'étaient point regardées comme de leur sexe ; et pr une convention à laquelle les lois et les mœurs se pliaient , tandis qu*on n'estimait les autres femmes que par les vertus , on n'e>timail celles-là que par lés agrémens.

Toutes ces raisons servent à nous rendre compte des honneurs qu elles reçurent si souvent dans la Grèce. Sans cela , on aan.iî

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peine à concevoir comment six ou sept écrivains ont tous consacré leur plume à célébrer le$ courtisanes d'Athènes (i) : comment trois peintres fameux avaient uniquetnent voué leur pinceau à les représenter sur la toile ; comment plusieurs poètes grecs les ont célébrées dans leurs comédies et leurs %'ers. On aurait peine à croire que les plus grands 'bommes briguassent à Tenvi leur société ; qu'Aspasie fît décider de la guerA» Vt de 1» paix ; que Pbryné eût une statue d'or placée à Delphes entre les statues de deux rois ; et qu'après leur mort on Uur élevât quelquefois de magni^ques tombeaux. Le voyageur qui approche d'Athènes i disait un écrivain grec (2} , voyant sur les bords du chemin ce mausolée qui attire de loin ses regards , s'imagine que c*est le tombeau de Miltiade ou de Péricics , ou de quelque autre grand homme qui a servi la patrie ; il approche, il s'informe, et il apprend que c'est une courtisane d'Athènes qui est ensevelie avec tant de pompe ; et , dans une lettre à Alexandre , Théopompe lui ayant parlé de ce même. mausolée : «Ainsi , lui dit-il 9 ainsi après sa mort est honorée une courtisane ; et de tous ceux qui sont morts en Asie en combattant pour toi et pour le salut de la Grèce , il n'y en a aucun qui ait un tombeau , et dont on ait même pensé à honorer la cendre. » Tels étaient les hommages que cette nation enthousiaste , voluptueuse et sensible rendait à la beauté. "Se conduisant par son imagination plus que par des mocuFS , et ayant des lois plutôt que des principes , elle exilait ses grands hommes,, honorait ses courtisanes , faisait périr Socrate , se laissait gouverner par Aspasie , veillait à la sainteté des mariages , et plaçait Pbryné dans les temples.

Chez les Romains , peuple austère et grave , qui , pendant cinq cents ans , ignora les plaisirs et les arts , et qui , au milieu des charrues et des camps , était occupé à labourer ou à vaincre , les mœurs des femmes furent long-temps austères et graves comme eux , et sans aucun mélange de corruption ni de faiblesse. Les temps où les femmes romaines parurent en public , forment une époque dans l'histoire. Renfermées dans leurs maisons , Ik , dans leur vertu simple et grossière , donnant tout à la nature , et rien à ce qu'on appelle amusement , assez barbares pour ne savoir être qu'épouses et mères , chastes sans se doutel- qu'on pût ne paa l'être , sensibles sans jamais avoir appris à définir ce mot , occupées ^ de devoirs , et ignorant qu'il y eût d'autres plaisirs , elles passaient leur vie dans la retraite à nourrir leurs enfans, k élever pour la république une race de laboureurs ou de soldats , et bien avant dans la nuit, maniaient tour à tour pour leurs époux l'aiguille et le fuseau. On sait qu'aucun Romain n'était vêtu que des habits filés (1) Voyez Adicate. (3) Dicearque.

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par sâ femme et par sa fille ; et Auguste , maître An monde , donna encore Texemple de cette simplicité antique. Pendant cette époque, les femmes romaines furent respectées comme dans tous les pajs où il y a des mœurs. Leurs maris Taînqueurs les revoyaient a\ec transport , au retour des batailles ; ils leur portaient la dépouille des ennemis , et s'honoraient à leurs yeux des blessures qu'ils ayaient reçues pour^'Êtat et pour elles ; souvent ils venaient de commander k des rois, et dans leurs maisons ils faisaient gloire d'obéir. £n vain les lois sévères leur donnaient droit de vie et de mort ; plus puissantes que les lois , les femmes conu

leurs juges : la loi prévenant des besoins qui n'existent qne ches des peuples corrompus , permettait le divorce ; le divorce autorisé par la loi , était proscrit par les mœurs. Tel était l'empire de la beauté , avant que le mélange des sexes les corrompit tons deui , pour les avilir l'un par l'autre.

Il parait que tout fut employé dans Rome pour prolonger cefte heureuse époque chez les femmes (i). '

On ne voit point que les Romaines eussent ce courage féroce que Plutarque a loué dans certaines femmes grecques on barbares. E*les tenaient de plus près à la nature, ou l'exagéraient moins. Leur première qualité fut la décence. On conna/t le trait de Caton le censeur, qui raya un Romain de la liste du sénat, pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fiUe. A ces mœurs austères , les femmes romaines joignirent un amour de la patrie , qui parut dans des occasions éclatantes. A la mort de Brutus , elles portèrent toutes le deuil ; au temps de G>rioIan , elles sauvèrent Rome. Ce grand homme irrité , ayant bravé le sénat et les prêtres , et insensible à l'orgueil même de pardonner, ne putVésister au pouvoir des femmes qui l'imploraient. Le sénat les remercia par un décret public , ordonna aux hommes de leur céder partout le pas , fit élever un autel sur le lieu ou )a mère avait fléchi son fils , et la femme son époux , et permit à tontes les femmes de mettre un ornement de plus à leur coiffure. Il faut convenir que nos modes françaises n'ont pas une origine tont-4fait si noble. Au temps de Brennus , elles sauvèrent Rome une seconde fois , en donnant tout leur or pour la rançon de la ville. A cette époque , le sénat leur accorda l'honneur d'être louées sur la tribune , comme les magistrats et les guerriers. Après la

(i) Une totellc austère , et dont elles ne soruient jamais, la ccosore des magistrats , des tribunaux domestiques , des lois pour prévenir lenr luxe pat le règlement des dots, des lois somptnaires pour leurs ornemens , des tempks élevée à la pudeur, des temples h une déesse qui présidait à la paix des nwriages et h la reconciliation des époux, des décrets honorables ponr les acrvkcs rendus par les femmes & TÉtat; tout annonce le grand intérêt qne ce peuple conquérant prit aux femmes et à leurs mœurs, tant qu'il ce eut lui-même.

bataille de Cannes , temps oii Rome n'avait plus d'antres trésors que les vertus de ses concitoyens, elles sacrifièrent de même leurs pierreries et leurs richesses. Un nouveau décret récompensa leur zële.

Valëre»Maxime , qui vécut sous Tibère , et dont nous avons un ouvrage , monument de grandes vertus bien plus que êe goût , a loué en plusieurs endroits les dames romaines ; mais ce sont moins des éloges que des traits détachés oii cependant il se permet quelquefois le tour et les mouvemens d'un orateur. On se doute bien que la fameuse Porcie , fille de Gaton et femme de Brutus , n'y est point oubliée ; ni cette Julie , fenrnie de Pompée , qui mourut de frayeur d'avoir vu une robe de son mari , teinte de sang ; ni celte jeune romaine qui , dans la prison , nourrit sa mère de lait ; ni plusieurs femmes illustres , qui , au temps des proscriptions , exposèrent leur vie pour sauver leurs époux. Cet écrivain , en célébrant les vertus , cite aussi les talens. Il nous .apprend qu'au second triumvirat , les trois assassins, maîtres de Rome , avides d'or , après avoir r^ndu le sang et' ayant apparemment épuisé toutes les formules de brigandage et toutes les manières de piller , s'avisèrent de taxer les femmes ; ils leur imposèrent par t^te une très-forte contribution ; les femmes cherchèrent un orateur pour les défendre , et n'en purent trouver : personne n'est tenté d'avoir raison contre ceux qui proscrivent. La fille du célèbre Hortensius se présenta seule ; elle fit rerivre les talens de son père , et défendit avec intrépidité la cause des femmes et la sienne ; les tyrans rougirent , et révoquèrent leurs ordres. Hortensia fut reconduite en triomphe , et une femme eu la gloire d'avoir donné , dans le même jour , un exemple de courage aux honunes , un modèle d'éloquence aux femmes , et une leçon d'humanité aux tyrans.

Remarquons que cette époque des talens dans les femmes se trouve à Rome dans le temps oii la société devait être beaucoup plus perfectionnée par l'éloquence , par le luxe , par l'usage et l'abus des arts et des richesses. Alors la retraite des femmes dut être moins austère; leur esprit plus actif fut plus exercé; leur ime eut de nouveaux besoins : l'idée de la réputation naquitrpour elles ; leur loisir augmenta par la distinction des devoirs. Il y eut des devoirs vils , et que les femmes opulentes laissaient , pour ainsi dire , au peuple : il y en eut de nobles et qui étaient bientôt remplis. Pendant six cents ans , les vertus avaient svM. pour plaire : alors il fallut encore l'esprit. On voulut joindre l'éclat à l'estime , jusqu'à ce qu'on apprit à se passer de l'estime même ; car, dans tout pays, à mesure que l'amour des vertus diminue , le prix des talens augmente.

Cette deraière rëvolutkm se fit sous les empereurs , et milk causes y contribuëreot. La grande inégalité des rang» , l'esoes de^ fortunes , le ridicule attaché dans ces court aux idées morales , et à Rome l'excès des âmes fortes , impétueuses dans le mal Gonune dans le bien , tout précipita la corruption. Alors le vice n'eaC pu de freiA. La fureur des spectacles mit à la mode une Kcence profonde et vile. Les femmes se disputèrent à prix d'or nn kistrûm; elles attachèrent leur cœur et leurs yenx avides sui* un théâtre , pour dévorer les mouvement d'un pantonume. Un joueur de finie engloutit des patrimoines , et donna des4iérttiers aox deacendaas des Scipion et des £mile : la'Sébauche redouta la leoondité ; oa apprit à tromper la nature ; l'art affreux des avortemens se perfectionna. Les passions , tous les jours renaissantes , purent s'assouvir tous les jours ; et les femmes , lasses de tout , dégoûtées de tout , multiplièrent dans Rome les monstres de l'Asie , et firme mntiler leurs esclaves, pour satisfiure les nouveaux caprices d'ime imagination usée par ses plaisirs même. Alors les vices lurent phis puissans que les lois. On ne s'occupa plus de conserver les nKenrs , mais de punir les crimes ; et quelqfuefois leur natwe et leur nombre , effrayant les tribunaux , il falint , pour ainsi dire , qat la loi se couvrit d'un voile y parce qu'il y aurait en autant de émnger que de honte a apercevoir tous les coupables (i). On se donte bien que y dans ce siècle , on loua bien plus souvent dans \es (enimes le rang que la vertu, et les talens ou les grâces, que les mœnrs.

Au temps de la naissance de l'empire^ il y eut plusieurs éloges de femmes prononcés sur la tribune romaine ; l'éloge de Junie , sœur de Brutus et femme de Cassius ; l'éloge de l'impératrice Livie, mère de Tibère ; celui d'Octavie par Auguste , et*celui de Poppée par Néron. On peut dire que le premier fut l'éloge de la vertu encore austère et républicaine , le second dut fnarquer le passage des mœurs des femmes dans une république , à leurs mœurs dans une cour et sous un prince. Livie tenait k la pre^ mière époque par un reste de simplicité , et , pour me senrir des expressions 3e Tacite , par la sainteté de sa maison ; elle tenait à la seconde* paf une ambition sourde , par le désir du crédit , par un artifice raisonné , par l'art d'employer adroitement la sédaotion de son sexe ; enfin , par l'intrigue et le manège appliqués touf à tour à des choses grandes ou petites ; lé troisième , celui d'Octavie , fiit l'éloge de la beauté rendue intéressante par le malheur , et mêlée à de grands événemens , dont elle fnt plutôt

(t) Quand Septime-SeVére monta sur le tr6ne» il tr^uTa trob miHe accos»tions d*aduitèfe inscrites sur les rôles. Il fut ohUg^ de renoneer à let profCM

' de reforme.

SUR LE^TEMMES. 565

la victime que h cause (i). Mab l'éloge de Po|qpée, prttDoacé par un empereiip , et applaudi par les RomaiBs , marqua , pour ainsi dire , le dernier terme de la corruption (2). Il y a apparence que toutes les femmes qui tenaient k la maison impériale 9 ou qui j entraient, étaient louées de même après leur mort. Plusieurs d'entre elles sur le- trône joignirent le scandale aux plaisirs ; mais l'apothéose réparait tout. La religion était moins sévère que les mœurs ; on faisait plus aisément une déesse qu'une femme honnie.

Il y eut pourtant alors quelques rertus ekes les femmes ; mais les Tertus se remarquaient. La plupart durent leur naissance au stoïcisme qui , sous les premiers empereurs , se répandit à Rome. On sait que le strâcisme est pour les mœurs, ce que l'austérité ré*publicaine est pour le gouyemement. Il fit renaître dans quelques maieens les mœurs antiques , mais avec cette différence , qu'autrefois dans Rome la vertu contractée presque en naissant , était comme une habitude de l'enfance , et l'ouvrage heureux de l'exempte comme des lois ; mais dans l'empire , il fallait pour avoir des mœurs , une morale forte et des \ertus raisonnées. Ce tait encore peu d'avoir des principes ; ht raison froide n'eât pas résisté long-temps : il fallait un certain enthousiasme qui donnât de l'énergie k l'âme et la soutint ; qui se proposât une grandeur au-dessus de Vhomme , pour parvenir jusqu'oii l'homme peut aller ; qui méprisât tous les plaisirs , pour mieux dédaigner les vices ; qui hravât ' les douleurs* , pour mieux s'aguerrir contve la faiblesse ; qui enfin , dans des lieux 011 le crime était tout^uissant par l'autorité et par l'exemple , rendit Hhomme indépendant de tûnt , hors du devoir ; et l'élevant au-dessus de ce vil univers qui l'entourait , le fit lui-même son censeur , son maître , son admirateur et son juge. Dans cette époque , le stoïcisme était donc nécessaire a Rome comme un puissant contrepoids à une force terrible ; et , en effet , il offrit chez les Ro^ mains le plus grand des contrastes, l'excès du courage à côté de l'excès de la bassesse , et la plus rigide austérité à c6té de la plus déshonorante licence. Il est à remarquer que jamais le stoïcisme ne produisit de si grands effets dans la Grèce que dans Rome ; c'est que peut-être , comme il y a quelque chose d'exagéré, il lui faut des circonstances extraordinaires. Pour créer de grandes vertus , *il faut de grands besoins et de grands maux. Le stoïcisme ressemblait à ces forces qui s'augmentent â proportion des résistances.

(t) Octavie, sœar d'Aagatte , femme d^Ahtome , et rirule si veruieiuc et tî ttndre de QëopÂtre.

(a) Tacite , Ann. i6 , 6.

Plusieurs Romains célèbres , nourris dans oM/B secte , déjiloyërent les vertus qu'elle inspirait : et les fenames , pin» susceptible^ d'habitude que de principes , et presque toujours gouvernées par les mœurs qui les frappent de pins près , imite* rent les vertus de leurs maris ou de leurs pères. Porcie avait donné l'exemple. Fille de Gaton et femme de Brutus , .elle s'était, pour ainsi dire y montée à la hauteur de leurs âmes. Oans h conspiration contre César , eUe se montra digne d'être associée au secret de l'Etat. Apres la bataille de Philippe , elle ne pot survivre , ni à la liberté , ni à Brutus , et mourut avec l'intrépidité féroce de Caton. Son exemple fut suivi par cette Aria , qai, voyant son époux chancelant , et qui hésitait à mourir , pour l'encourager se perça le sein , et lui remit le poignaird ; par sa fille , épouse de Thraséas , et la fille de Thraséas , épouse d'He^ vidiusPriscus y dignes toutes deux d'avoir pour maris deux graaè hommes ; par Pauline , femme de Sénëque , qui se vit -«avrir les veines avec lui; et forcée à vivre , pendant le peu d'années qn'eOe survécut y porta sur son visage y dit Tacite , l'hcmorable pâleur qui attestait qu'une partie de son sang avait coulé avec le sang de son époux ; et ,. dans un autre genre y cette Agrippine , feeume de Germanicus , altiëre et sensible , qui , jeune encore, s'ensevelit dans la retraite y et sans laisser jamais ni fléchir sa hanCeor sous Tibère , ni corrompre ses moeurs par son sieâe ; aussi implacable envers son tyran , que fidèle à son époux , passa sa vie à pleurer l'un, et à détester l'autre; et cette Eponîne, si célcibre, que Yespasien aurait dû admirer , et qu'il fit si lâchement monrir. Presque toutes ces femmes , exposées à la haine des tjraas , n'obtinrent point l'honneur des éloges publics ; mais , ce qui vaat mieux, elles furent louées par Tacite. Deux lignes de Tacite sont fort au-dessus de tous les panégyriques d'usage.

Je ne parlerai point de toutes les femmes célèbres de l'empire: mais Oppien , Hérodien , Philostrate et Dion , en citent une d^oa caractère , comme d'un genre de mérite tout différent. Qu'il me soit permis de m'y arrêter. Cétait l'impératrice Julie , femme àt Septime-Sévère. Née en Syrie , et fille d'un prêtre du Soleil , oa lui prédit qu'elle mcaiterait au rang de souveraine. Son caractère justifia la prédiction. Sur le trône, elle aima ou parut aimer passion oément les lettres. Soit goût , soit désir de s'instruire ^ soit désir de célébrité , soit peut-être tout cela ensemble , elle passait sa vie avec les philosophes. Son rang d'impératrice n'eût peutêtre pas suffi pour subjuguer ces âmes fières ; mais elle y joignit de plus le mérite de l'esprit et de la beauté. Ces trois genres de séduction lui rendirent moins nécessaire celle qui ne consiste que dans l'art, et qui , observant les goûts et les faiblesses , gouverne

les grandes âmes par de petiu moyens. On dit qu'elle était philosophe : sa philosophie cependant n'alla point jusqu'à lui donner des mœurs. Son mari qui ne l'aimait point , estimait son génie , et la consultait en tout. Ellle gouverna de même sous son fils. Enfin , impératrice et homme d'état , occupée tout à la fois des sciences et des afiaires , et j mêlant assez publiquement les plaisirs , ayant des gens de cour pour amans , des gens de lettres pour amis y et des philosophes pour courtisans , au milieu d'une so^ ciété oii elle régnait et oti elle s'instruisait , elle parvint à jouer un trës-grand rôle; mais conune à tant de mente, elle ne joignit pas ceux de son sexe , on l'admira , on la blâma : elle obtint de son vivant plus d'éloges que de respects, et chez la postérité plus de renommée que d'estime.

Après elle , on trouve Julie Mammée , qui était de la même famille , et qui fut aussi impératrice , ou du moins mëre d'un empereur. Son mérite fut d'avoir autant de génie que de courage , et surtout d'avoir élevé , pour le trône , son fils , le jeune Alexandre Sévère , k peu près comme Fénélon éleva depuis le duc de Bourgogne. Elle le rendit k la fois vertueux et sensible.

' Enfin ^ en suivant le cours de l'histoire , se présente cette fameuse Zénobie , digne d'avoir eu Longin pour maître , princesse qui sut écrire comme elle sut vaincre, qui fut ensuite malheureuse avec dignité , qui se consola de la perte d'un trône par les douceurs de la retraite , et des plaisirs de la grandeur par ceux de l'esprit.

Toutes ces femmes reçurent de grands éloges des écrivains de leur siècle , et ont servi depuis à grossir les catalogues de tous les panégyristes des femmes célèbres (i).

(1) U ne nous re»te aujoard'hni de ces temp»-Jà que deux doges d'impératrice. L'nn est le panegpiqoc d*Easëbie , t^pouse de Consiancc. Ce fut clic qui fut la protectrice de Julien. Elle le fit élever an rang de Cësar 5 et par ce charme lecret que Tesprit et la beauté ont sur les tyrans même , elle le sauva plusieurs fois des fureurs politi(|nes d'un prince toujours prêt d'être assassin , dès qu'il craignait. Julien, qui lui devait la vie et l'empire .composa son panégyrique, il faut convenir que la reconnaissance ne le rendit pas bloquent.

L^autre est de Lucien. 11 est en dialogue et en forme de portrait. On ne sait précisément à qui il est adressé ; maif les commenutenrs qui sont presque toujours dans la confidence de ces sortes de secreu , ne manquent pas d'assurer que c'est l'éloge d'une impératrice. Quoi qu'il en soit , on peut dire que cet éloge est l'originJd des quarante à cinquante mille portraiu d'héroïnes ou de princesses qui depuis quatre cents ans ont été faiu en France , en Italie, ou en Espagne , par tous les orateurs , historiens , poètes ou romanciers , et où il est d'usage et de règle que la même femme ait toutes les perfections possibles. Pajouterai que c'est la première trace qu'on trouve chci les anciens , de cet esprit de galanterie , si à U mode parmi nous , et qui consfcte à dire aux femmes , avec un esprit léger et une ftmo de gUce , tout ce qu'on ne croit pas ,

Non» venons ie voir qu'an temps où l« gonTemem^ilt de K<»r changea , il était survenu un changement dans les moeurs ; ma environ vers le troisième siècle , il se fit une révolation nouTell* et qui porta un grand caractère.

Jusques alors les mœurs des fensmes n'avaient été fondées qc( sur la morale , et ne tenaient point da tout aux idées religieux En quelques pa js on avait lié les mœnrs à la politique ; mais, se^« les différens plans de législation, les lois traçaient diff'éres!^ lignes on commençait et finissait la vertu des femmes. Les daB?<^ des jeunes Lacédémohiennes sont connnes ; et, selon rempressk-: dé Montesquieu, Lycurgue avait été la pudeur à la chasteté mén:^ A Rome , on avait vu des femmes danser publiquement sur d: théâtre , sans que la décence publique mît aucune espèce de \oit entre elles et les regards d'un peuple ; et si Caton vint au spedtcle pour en sortir , les magistrats et les pontifes j assistèrent. Ln arts , qui partout imitaient la nature sans la voiler , aidaient eacore à séduire l'imagination par les jeux. La philosophie n^arait point de principe fixe sur les femmes. Tant^ elle combatt^ii en elles , et voulait leur ôter ce sentiment si doux qui fait la défense , comme le charme de leur sexe (i) ; tantôt elle rooU;t que l'union la plus tendre , qui suppose toujours un contrat des cœurs qui se donnent , ne Mt que le lien d'un instant , détruit par l'instant qui devait suivre (2). La religion même n*étaît qu^une espèce de police sacrée , qui avait plutôt des cérémonies que des préceptes. On honorait les dieux , comme on honore parmi non^ les hommes puissans ; c'est-à-dire , qu'on leur offrait de rencen? , et qu'on attendait en échange des secours. Ils étaient protecteurs et non législateurs : le christianisme naissant sur la terre , Int une législation ; il imposa les lois les plus sévères aux femmes et aui mœurs. Il resserra les nœuds des mariages ; d'un lien politique, il fit un lien sacré , et mit les contrats des époux entre le tribunal et Tautel 9 sous la garde de la divinité. Il ne se borna point à défendre les actions-; il étendit son empire jasque sur la pensée ; partout il posa des barrières au-devant des sens ; il proscrivit jusques aux objets inanimés qui pouvaient être complice? d'une séduction ou d'un désir. Enfin , troublant le crime jusqce dans la solitude , il lui ordonna d'être son propre délateur, et

et tout ce qa^on Tondrait leur faire croire. Ce ton , qui est ne de l^mpuissaorf dVtre sensible , et du dc&ir de le paraître, et qui joint rcxagéralion k la (Vi>setë, a dû natlrc chez Lucien de la corruption des moeurs de Tcmpire, de U légèreté' naturelle aux Grecs de son temps , et de son propre caractère. L'esprit peut décrire, mais il n^y a que FÂmc qui sache louer.

(i) École de» Cyniques , qui regardaient la pudeur comme une coDTentii^'er et se faisoient un devoir de sVn aifranchir,

(a) Système de la communauté des femmes dans un Ét«t.

SUR LES FEJMMES. 5G9

rondamna tous les coupables à rougir par Taveu forcé de leurs faiblesses. La législation des Romains et des Grecs rapportait tout à l'intérêt politique des sociétés. La législation nou^velle et sacrée, i/inspirant que du mépris pour cet univers , rapporta tout à l'idée d'un monde différent de celui-ci ; de là sortit l'idée d'une perfection inconnue. On vit réduire en précepte chez tout un peuple, le détachement des sens , le règne de l'âme , et je ne sais quoi de surnaturel et de sublime qui se mêla à tout ; de là- le vœu de continence et le célibat consacré ; alors la vie fut un combat. La sainteté des mœurs étendit un voile sur la société et la nature. La beauté craignit de plaire; la force se redouta elle-même; tout apprit %se vaincre ; et l'austérité de l'âme augmenta tous les jours par les sacrifices des sens.

Il est aisé de voir la prodigieuse révolution que cette époque dut produire dans les mœurs. Les femmes , presque tontes d'une imagination vive et d'une âme ardente , se livrèrent k des vertus qui les flattaient d'autant plus , qu'elles étaient pénibles. Il est presque égal pour le bonheur de satisfaire (Je grandes passions , ou de les vaincre. L'âme est heureuse par ses efforts ; et pourvu qu'elle s'exerce, peu lui importe d'exercer son activité contre elle-même.*

Une autre loi ordonnait aux chrétiens de s'aimer et de se soulager comme frères. On vit donc le sexe le plus vertueux comme le plus tendre , tournant vers la pitié, cette sensibilité que lui a donnée la nature , et dont la religion lui faisait craindre ou l'usage ou l'abus, consacrer ses mains à servir l'indigence. On vit la délicatesse surmonter le dégoût ; et les larmes de la beauté , couler dans les asiles de la misère , pour consoler les malheureux. En même temps , les persécutions faisaient naître les périls. Pour conserver sa foi , il fallait souvent supporter les fers , l'exil et la mort. Le courage devint donc nécessaire. Il y a un courage froid , qui , né de la raison , est intrépide et calme ; c'est celui de la philosophie et des affaires. Il y a un courage d'imagination , qui est ardent et qui se précipite ; tel est le plus souvent le courage religieux. Celui des femmes chrétiennes fut fondé sur déplus grands motifs. On les vit, s'élevant au-dessus d'elles-mêmes , courir aux flammes et aux bûchers , et offrir aux tourmens leurs corps faibles et délicats.

Cette révolution dans les idées en dut produire une dans les écrits ; tous ceux ^ont les femmes furent l'objet, devinrent austères et purs comme elles. Presque tous les docteurs de ces temps , mis à la fois par l'église au rang des orateurs et des saints , louèrent à l'envi les femmes chrétiennes ; mais celui de tous qui en parle avec plus d'éloquence , comme avec plus de xèle, est cç saint I. 37

5;o ESSAI

Jérôme , qui , né avec une âme de feu , passa qaatre-vingls m^ à écrire , à se combattre et à se vaincre; dont les moeurs furest probablement plus austères que les penchans ; qui dans Rome ed pour disciples un grand nombre de femmes illustres ; qui , entoure de la beauté , échappa aux faiblesses , sans pouvoir échapper à U calon^nie ; et qui , fuyant enfin le. monde , les femmes et Ituméme , se retira dans la Palestine , oti tout ce qu'il avait quitté k poursuivait encore, tourmenté sous la haire, et , dans le caWe èe déserts , entendant retentir à ses oreilles le tumulte de Rome. Tt fut, dans le quatrième siècle, le plus éloquent panégyriste de> femmes chrétiennes. Cet écrivain ardent et sacré , et d'an génie impétueux et sombre , adoucit , en mille endroits , son stjl^ , pour louer les Marcelle, les Pauline, les Eustochium , et un gnad nombre d'autres femmes romaines , qui , au Capîtole , aviieat embrassé l'austérité chrétienne , et apprenaient , dans Rome , h langue des Qébreux pour entendre et connaître les livres de Moise. A la chute de l'empire, et quand cette foule de barbares , fpà l'inondèrent , se divisèrent ou s'unirent pour partager ses de'bris le christianisme , pour adoucir des mœurs sauvages , paâsa de> vaincus aux vainqueurs , et fut presque partout porté par des femmes. On a remarqué que les femmes , de tout lemf^s , ont eu, plus que les hommes , ce zèle ardent de religion qui cherche à convertir; soit que par leur faiblesse même elles tiennent davantage à des opinions sacrées qui , pour l'Âme , sont un appui Je plus ; soit que leur imagination plus vive s'enflasune plus fortement sur des objets qui sont hors de la nature, et quelquefois hor> des bornes ordinaires de la raison ; soit que la persuasion religieu>f chez les hommes soit plus liée à la réflexion , et chez les fenuue^ au sentiment : et l'un , comme on sait , a bien plus d'activité que l'autre ; soit qu'elles regardent la religion, qui égale tout, comntf une défense pour elles , et un contre-poids à la faiblesse contre la force ; soit peut-être enfin que leur désir naturel de subjuguer s'étende à tout , et que , pour se rendre compte de leur pouvoir , elles soient jalouses d'exercer leur ascendant sur ce qu'il j a même de plus libre, sur les opinions et sur les âmes. Quoi qu'il en soit , ce furent des femmes qui, faisant servir À leur religion « les charmes de leur sexe, placées sur des trônes, et attirant au christianisme leurs époux, rendirent une grande partie de l'Europe chrétienne. C'est ainsi que la France, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne, la Bavière , la Hongrie, la Bohême , la Lithuanie, la Pologne , la Russie , et , pendant quelque temps , la Perse reçurent l'Évangile. Ainsi la Lombardie et l'Espagne renoncèrriit aux opinions d'Arius. On voit que dans ces siècles , le zèle religieux des femmes influa sur une partie du monde. Je ne rappor-

SUR LES femmes: 571

terai point ici les noms de ces princesses , inscrits dans des annales barbares , et répétés depuis par un grand nombre de panégyristes. Il jne suffit de remarquer quel fut le genre de mérite qui les dis* tingua , et sur quoi roulent les éloges qu'elles ont reçus dans leur siècle et chez la postérité.

Arrêtons-nous uni moment sur cette époque de l'invasion des barbares , et voyons les changemens qui en résultèrent pour les mœurs : jamais peut-4tre il n'y eut de révolution plus singulière. Ce furent des sauvages qui portèrent , avec les embrasemens et les ruines , l'esprit de galanterie qui règne encore aujourd'hui en Europe : et le système qui nous a fait un principe d'honneur de regarder les femmes comme souveraines , système qui a eu tant d'influence , nous est venu des bords de la mer Baltique , et des forêts du nord ( i ) .

Ou voit en général , par l'histoire , que tous les peuples septentrionaux avaient le plus grand respect pour les femmes. Partagés entre la chasse et la guerre, ils ne daignaient adoucir leur férocité i[ue pour l'amour : leurs forévRrent le berceau de la chevalerie ; les femmes y étaient le prix de la valeur. Un guerrier, pour se rendre digne de sa maîtresse , allait chercher au loin la gloire et les combats : les rivalités produisaient des défis. Les combats singuliers ordonnés par l'amour , ensanglantaient souvent les forets et les bords des lacs ; et le droit de l'épée décidait des mariages comme des procès. ^

Qu'on ne s'étonne pas de ces mœurs ; chez les hommes peu civilisés, mais déjà rassemblés en grand corps de peuples , les femmes ont naturellement , et doivent avoir le plus grand empire ; elles y régnent par la force même de ceux à qui elles commandent. Déjà la société est assez établie pour qu'il y ait en amour des idées de préférence ; elle ne l'est point assez pour que les sens soient affaiblis , et l'imagination usée par l'habitude. Des âmes fortes et sauvages , ignorant tous ces plaisirs de convention créés par une société polie, sentent plus vivement les plaisirs qui naissent de la nature, et des vrais rapports de l'homme. Il se mêlait même, à ces sentimens , quelque chose de religieux. Plusieurs de ces peuples, errant dans leurs forêts , s'imaginaient que les femmes lisaient dans l'avenir , et qu'elles avaient je ne sais quoi de sacré et de divin. Peut-être cette idée n'était-ellè que l'effet de l'habileté ordinaire aux femmes , et de l'avantage que leur finesse naturelle devait leur donner sur des guerriers féroces et simples ; peut-être aussi des barbares , étonnés de l'empire que la beauté

(1) Oeêi ce système qui a forme en partie nos manières, nos moeors , nos todétéêp et qai parmi nous a le pins influe sur les écrits et sur les langues.

a sur la force , étaientyils tentés d'attribuer à quelque clicïse de surnaturel un charqie qu'ils ne pouvaient comprendre (i).

Ces peuples , en inondant l'Europe , portèrent leurs opiniotif avec leurs armes. Bientôt il dut se faire une révolutioa dans fa manière de vivre : les-climats du nord exigent bien moins de reserve entre les sexes* Pendant des invasions , qui durèrent trois ou quatre cents ans , on s'accoutuma à voir les femmes mêlées aux guerriers ; et cette modestie , douce et timide , qui faisait presque une loi à la beauté de se dérober k tous les yeux, cessa d'être regardée comme un devoir.

Chez les anciens , la retraite des femmes fit long— temps partie de la constitution , parce que le gouvernement et les lois y étaient appuyés sur les mcéurs. Dans l'Europe moderne , les barbares n'ayant fondé partout que des monarchies militaires y durent pev s'occuper des mœurs ; tout était fondé sur la force. I^e mélange des conquérans , avec un peuple corrompu , et qui avait tous le< vices de sa prospérité ancienne et de son malheur présent , ne dot pas contribuer encore à leur dofi^pr des idées austères. On ^it donc les peuples du Nord , dans des climats plus doux , unir le^ vices des Romains à la fierté guerrière des barbares. Le christianisme leur donna des lois; mais en modifiant leur caracf ère, il ne le changea point ; il se mêla aux coutumes, et\aissa subsister l'esprit général. Aiusi se jetèrent peu à peu les fondemens des mœurs nouvelles , qui , dans l'Europe moderne , rapprochèrent les deux sexes , donnèrent aux [femmes une espèce d'empire y et * associèrent partout l'amour au courage.

Une chose à observer, c'est qu'à peu près dans le même temps, il s'éleva une religion et un peuple qui établit et consacra pour toujours dans l'Orient l'esclavage domestique des femmes. Ainsi . la même époque qui commença leur empire en Europe , les destina à être pour jamais esclaves en Asie. Leur servitude s'étendit par les armes des conquérans arabes , comme la galanterie du Nord s'était étendue par les conquêtes des barbares.

Déjà on voit naître et se préparer d'avance , en Europe , le règne de la chevalerie. Cette institution politique et militaire fut amenée par le cours des événemens et par la pente naturelle des esprits et des âmes : sa véritable époque commence au dixième siècle.

(i) Cette idce qne la divinild se commaniquc plus aisément aax femmes , a été très-répandae sur la terre. Les Germains , les Bretons , et tous les peuples Scandinaves , Pont eue. Chez les Grecs cVtait des femmes qui rendaient lt< oracles. On connaît le respect des Romains pour les Sibylles. On connaît in Pythonisses des He'breux. Les prédictions des femmes égyptiennes avaieni beaucoup de crédit à Rome sous les emi>creurs. Enfin , chez la plupart de> sauvages , tout ce qui a, ou paraît avoir quelque chose de surnaturel, les cen.monies religieuses, la médecine et la magie, sont entre les maios des fenmies.

JL'Earope, ébranlée par la chute de Tempire, n'avait point ebcore pris dé consistance ; depuis cinq cents ans rien n'était fixe ; rien, pour ainsi dire 9 n'était fondu ensemble. Du mélange du christianisme avec les anciens usages des barbares , naissait un choc presque continuel dans les mœurs ; du mélange des droits, du sa-» cerdoce et de ceux de l'empire , un choc dans la politique et dans les lois ; du mélange des droits des souverains, et de ceux de la noblesse , un choc dans le gouvernement ; du mélange des Arabes et des. Chrétiens en Europe , un choc dans les religions : de tant de contrastes sortaient la confulion et l'anarchie. Le christianisme , qui n'était plus dans son temps de ferveur , semblable à un ressort à moitié détendu , assez fort contre les passions froides, déjà ne l'était plus assez pour réprimer les passions violentes ; il faisait naître le rçmords , mais ne prévenait pas le crime. On faisait des pèlerinages , et on pillait , on massacrait , et ensuite on faisait pénitence : le brigandage et la débauche se mêlaient à la superstition. C'est dans ces temps que des nobles oisifs et guerriers , ayant un sentiment d'équité naturelle et d'inquiétude , de religion et d'héroïsme , s'associèrent pour faire ensemble ce que la force publique ne faisait pas , ou faisait mal. Leur objet fut de combattre les Maures en Espagne, les Sarrazins en Orient, les tyrans des donjons et des châteaux en. Allemagne et en France , d'assurer le repos des voyageurs , comme faisaient autrefois les Hercule et les Thésée , et surtout de défçndre l'honneur et les droits du sexe le plus faible , contre le sexe impérieux, qui souvent opprime et outrage l'autre.

Bientôt l'esprit d'une galanterie noble se mêla à cette institution ; chaque chevalier , en se vouant aux périls ,. se soumit aux - lois d'une souveraine. C'était pour elle qu'il attaquait ,. qu'U défendait , qu'il forçait des châteaux ou des villes r. c'était pour l'honorer qu'il versait son sang. L'Europe entière devint une lice immense , oii des guerriers , ornés des rubans et des chiffres de leurs maîtresses , combattaient en champ-clos pour mériter de plaire à la beauté. Alors la fidélité se mêlait au courage : l'amour était inséparable de l'honneur. Les femmes , fières de leur empire , et le tenant des mains de la vertu , s'honoraient des grandes actions de leurs amans et partageaient les passions nobles qu'elles inspiraient : un choix honteux les eût flétries. Le sentiment ne se présentait qu'avec la gloire ; et partout les mœurs respiraient ye ne sais quoi de fier, d'héroïque et ie fendre. Jamais peut-être la beauté n'exerça un empire si puissant et- si doux. De là, ces passions si longues que notre légèreté , nos mœurs , nos petites faiblesses , notre fureur de courir sans cesse après des espérances et des désirs , notre ennui qui nous tourmente et qui se fatigue à

chercher de l'agitation sans plaisir et du mouvement sans but, ont peine à concevoir , et tournent tous les jours en ridicule sur n« théâtres , dans nos conversations et dans nos livres ; mais il nen est pas moins vrai que ces passions nourries par les années , et irritées par les obstacles , oii le respect éloignait Tesperance , où l'amour vivant de sacrifices s'immolait sans cesse à l'honneur, renforçaient dans les deux sexes les caractères et les âmes ; doi>naient plus d'énergie à l'un , plus d'élévation à l'autre ; chaiK geaient les hommes en héros , et inspiraient aux femmes oœ fierté qui ne nuit point à la vel'tu.

Tel fut l'esprit de chevalerie. On sait qu'il donna naissance < une multitude innombrable d'ouvrages en l'honneur et à l'eloc? des femmes. Les vers des troubadours , le sonnet italien , fa romance plaintive , les poëmes de chevalerie , les romans espagnols et français furent autant de monumens de ce genre, élevés dans des temps d'une barbarie noble, et d'un héroïsme mêlé 6e bizarrerie et de grandeur. Dans les courses, dans les lices, aoi combats , aux tournois , tout se rapportait aux femmes » et îl en était de même dans les écrits : oq écrivait , on ne pensait que pour elles ; souvent le même homme était poète et guerrier ; tour à tour il chantait sur sa Ijre , et combattait ëjec sa lance pour la beauté qu'il adorait (i).

Les temps et les mœurs de la chevalerie , en mettant a la mode les grandes entreprises , les aventures , et je ne sais quel cxc'es d'héroïsme inspirèrent le même goût aux femmes. Toujours les deux sexes se suivent de loin en s'imitant, et ils s'élèvent, se renforcent , se corrompent ou s'amollissent ensemble. On vit donc alors les femmes dans les armées et sous les tentes. Elles quittaient les inclinations douces et tendres de leur sexe , pour le courage et les occupations du notre. On en vit dans les croisades, animées du double enthousiasme de la religion et de la valeur , gagner

(i) Tous ces oavrages , alors célèbres , ne sont plus que Tobjet d^oae rwtt curiosité ; ils ressemblent aux ruines des palais gothiques. Presque tous d^il' leurs avaienf le même fond, et contenaient les m^mes âo^^es. Toutes le» femmes étaient des prodiges de béante' , comme de rertu. Cependant la diference dans l«s nations en mettait dans les tableaux. Ainsi les oaTimf^ fraaçais aTaient plus de naïveté , les italiens plus de recherche , les e^agnols plm d'imagination, et cela devait être. Le caractère tiaif des premiers tenail it U franchise militaire d^m peuple plus accoutumé à combattre qu^i^ penser* b finesse des italiens , à des espfits plus exercés , par le commerce des étranfEers. par le mélange des moeurs , ^ar la foule de petiu intéréu politiques ; enfin , ù pompe et rimagination espagnole tenait à une fierté antique, à des têtes cxalice> par la chaleur du climat, surtout au long mélange arec les fiiftiures et les Arabes . qui durent influer prodigieusement sur les mœurs , sur la langue, et par Ij manière de peindre les objets , sur la manière de les voir : car si le génie de» peuples forme le langage , le caractère du langage influe h son tour sur le g«iir.

SUR LES FEMMES. S^j

des indulgences sur les champs de bataille , et mourir les armes à la nl^in , à coté de leurs amans , ou. de leurs ëpoux.' En Europe , des femmes attaquèrent et défendirent des places ; des princesses commandèrent leurs armées , et remportèrent des victoires. Telle fut la célèbre Jeanne de Monfort , disputant son duché de Bretagne, et combattant elle-même. Telle fut encore cette Marguerite d'Anjou (i) , active et intrépide ,. général et soldat > dont le génie soutint long<r>temps un mari faible ; qui le fit vaincre , le replaça sur le trône, brisa deux fois ses fers , et opprimée par la fortune et des rebelles , ne céda qu'après avoir livré en personne douze batailles.

Cet espnt militaire , parmi les femmes , conforme à des te^pps de barbarie , oii tout est impétueux , parce que rien n'est réglé , et oii tmis les excès sont des excès de force , dura en Europe plus de quatre cents ans , se montrant de distance en distance , et toujours dans de grandes secousses , ou dans des momens d'orages ; mais il j eut un temps et des pays oii cet esprit se signala surtout ; ce fut aux quinzième et seizième siècles , époque des invasions des Turcs en Hongrie et dans les îles de l'Archipel et de la Méditerranée. Tout se réunissait pour inspirer aux femmes de ces pays un grand courage ; d'abord , l'esprit général des siècles précédens , la terreur même qu'inspiraient les Turcs , Teffroi beaucoup plus vif pour tout ce qut est inconnu ; la différence des habillemens , qui agit plus qu'on ne croit sur l'imagination du peuple ; la différence des religions , d'oix naissait une espèce d'horreur mise au nombre des devoirs; enfin, la prodigieuse différence des mœurs , et surtout l'esclavage des femmes , qui , en Orient , regardé comme une simple institution politique et civile, ne présentait aux femmes de l'Europe , qui en étaient menacées , que des idé^s odieuses de servitude et de maître , l'honneur gémissant , la beauté soumise à des barbares , et la double tyrannie de l'amour et de l'orgueil. De tous ces sentimens devait naître dans les femmes un courage intrépide pour se défendre , et quelquefois même un courage de désespoir. Ce courage était augmenté par l'idée de la religion si puissante , et qui offre toujours des espérances étemelles pour des sacrifices d'un moment.

Il ne faut donc pas s'étonner si de très-belles femmes de l'ile de Chypre , étant menées prisonnières k Sélim , pour être enfermées au sérail , l'une d'elles préférant la mort , conçut le pfojet de mettre le feu afx poudres, et apprès l'avoir communiqué aux autres , l'exécuta ; si l'année suivante, une ville de Chypre étant assiégée par les Turcs , les femmes coururent en foule se mêler aux soldats , et combattant sur la brèche , contribuèrent à sauver

(i) Rciac d^Angleicrrc , et femme de Henri VI.

leur patrie ; si , sous Mahomet II, une fille de l'île de Lemoos, armdu bouclier et de Tépée de son père, qui était mort en conàbatlanî. arrêta les Turcs, qui déjà forçaient une porte , et les chassa jas<jt sur le rivage ; si, en Hongrie, les femmes se sigoalèrent dan:» tr grand nombre de sièges et de batailles contre les Xurc* 1 si enfin, aux deux sièges célèbres et de Rhodes et de Matîe. les femmes secondant partout le zèle des chevaliers , monlrcrer* partout la plus grande force , non-seulement cette force d*miptuosité et d'un moment qui affronte la mort , mais le cout.^llent et pénible qui supporte les travaux et les fatigues de t'-: les instans.

Cette époque et ces exemples de courage multipliés che* i-^ femmes méritent attention ; mais , à ne considérer que les réi^ lutions de l'histoire , -c'est un spectacle singulier de voir, din presque toutes les îles de l'Archipel, les descendante» de o- Grecs si fameux, par une révolution de quinze siècles, de'ïeni.fchrétiennes et sujettes de la république de Venise , combattrrdans leur île et sur les bords de la mer , pour repousser des conquérans tartares qui apportaient dans le pays d'Homère et o«* Platon , la religion d'un prophète arabe. Les femmes hougroiye^ , aux prises avec ces mêmes Tartares , ne présentent pas un speitacle moins singulier. On ne peut douter que ce ne fût Je double sentiment de la religion et de l'honneur qui leur éVe^àl ainsi le courage ; car ce sont les deux ressorts qui , dans tous \cs lemps , ont produit les actions Ica plus extraordinaires chez les femmes.

Tandis qu'elles combattaient ainsi dans la Grèce , dans la Hongrie et dans les iles de la Méditerranée, il se faisait une autre résolution en Italie ; les lettres et les arts renaissaient. Cette époque apporta un nouveau changement dans les idées et les travaux tu ^ femmes célèbres. Une impulsion générale donnée aux espriî? . tournait tout le monde du côté des langues. Il y a un temps oii on prend les signes des idées pour les idées mêmes. On croit s'iu^ truire en apprenant des mots , comme certains politiques ont cru s'enrichir eu exploitant des mines. Les langues , d'ailleurs, étaieut des espèces d'énigmes qui voilaient des connaissances; avant do penser , on veut savoir l'histoire des pensées des autres ; peut-cîn? même cette marche est-elle nécessaire. Dans l'enfance de l'âge » les sens ramassent des matériaux pour la pensée ; dans Tenfaoce de^ lettres, l'esprit recueille d'abord pour combiner ensuite : partout , c'est la mémoire qui donne de l'activité à l'imagination.

Comme les mots mènent aux idées , la philosophie ancienne dut renaître avec les langues. Ceux qui avaient l'esprit plus austère e:

(i) On ci le une femme de Transylvanie qui, dans diiTcrenc eombats , tviit tnc de «a uiam dix jaiii^saîrcs.

l'âme moias sensible; ceux qui croyaient que la raison froide ressemble plus à la raison ; ceux qui attachaient plus de prix à une certaine logique qui enchaîne , à la subtilité qui divise , à je ne sais quelle obscurité vague qui exerce l'esprit, et laisse le mérite de choisir soi-même et de se fixer ses idées , préférèrent la philosophie d'Aristote ; mais les gens à imagination et à enthousiasme ; ceux qui pardonnaient des erreurs pour l'éloquence ; ceux qui préféraient une métaphysique spirituelle et sublime ù une jdialectique sèche , et 'des illusions touchantes à des erreurs raisonnées; ceux enfin qui avaient des âmes sur lesquelles des idées même chimériques de perfection , d'ordre et de beauté, faisaient à la fois une impression douce et profonde , ne manquèrent pas de préférer la philosophie de Platon. L'aristotélisme occupa donc les universités et les cloîtres; le platonisme, les poètes, les amans, les philosophes sensibles et les femmes.

La théologie , ou l'art d'appliquer des raisonnemens humains à des choses célestes , était un autre genre de connaissances qui occupait et qui exerçait alors : elle était à la mode , et elle devait l'être. C'était un arsenal pour les guerres de religion , un appui pour la cour de Rome , une route sûre pour parvenir aux honneurs. On mettait donc un grand prix à cette science , et les descendans des anciens Romains se rendaient célèbres par des études sacrées , dans des pays où leurs ancêtres s'étaient rendus célèbres par des victoires.

Après des temps de conspirations , de tyrannie et de petifes guerres, on doit mettre un grand prix aux lois. La jurisprudence était donc cultivée : on n'en savait pas encore assez pour être législateur ; mais on étudiait , on comnfentait , on expliquait , on défigurait les lois romaines.

La chevalerie commençait à s'éteindre dans.l'Europe, mais elle avait lai:>sé une teinte de galanterie romanesque dans les mœurs , qui de là passait aux ouvrages d'imagination. On faisait donc beaucoup devers qui exprimaient des passions vraies ou feintes , m^iis toujours respectueuses et tendres. Et comme en France oii des nobles oisifs passaient leur vie à combattre , on peignait presque toujours l'amour sous l'idée de conquête ; en Italie où dominaient des idées d'un autre genre , on faisait sans cesse de l'amour une adoration ou un culte.

Ce mélange de galanterie et de religion , de platonisme et (?e poésie , de l'étude des langues et de celle des lois , de la philosophie ancienne et de la théologie moderne fut , en Italie , le caractère général de tous les hommes illustres de ce temps. On remarque le même caractère dans les femmes qui se distinguèrent alors ; jamais il n'y en eut tant de célèbres pour les connaissances. Peut-

être qu'aa sortir des temps de la chevalerie , oii plusieurs terni: avaient disputé aux hommes le mérite de la valeur , elles % -^ . lurent, pour assurer en tout l'égalité de leur sexe, prouver qu V avaient autant d'esprit que de courage y et assujétir encore p les talens ceux qu'elles dominaient par la heautë (r).

(i) Dés le treizième siècle , on arait ru la fille d^on gentiDiomme bolocr. se livrer à l'ctudc de hi langue latine et des lois. A vingt^lrois ans elle avait \ : nonce , dans, la grande église de Bologne , nne oraison funèbre en latin . - Torateur , pour être admiré , nVut besoin , ni de sa jeunesse, ni des dhirr *de son sexe. A ringt-six ans elle prit les degrés de docteur , et se mît i publiquement cfaea elle les Institutes de Jnstinien. A trente ans y sa gpraode rc putation lui fit donner une chaire oii elle enseigna le droit arec an prod^:*^.' concours de toutes les nations. Ellle joignait les agrémens d^une lemmc & lO'.tr les connaissances d*un homme, et avait le mérite, en parlant , de faire ooh'Mî Jusqu^à sa beauté.

An quatorzième siècle , le même exemple se renouvela dans la même TÎBr. An quinzième siècle , même prodige pour la troisième fois. Enfin , il nVst pas inutile de remarquer qu'aujouad^iuî , dans cette mime ville de Bologne , il y a encore une chaire de physique remplie avec di»tioct^:-par une femme,

A Venise on distingue , dans le cours du seizième siède , deux lênoK) célèbres ^ l^ine ( Modesta di Pozzo di Zorzi ) qui composa arec snccês on gran \ nombre d^onvrage» en vers sérieux, plaisans, héroïques on tendres, et quelques pastorales qui furent jouées { Tautre (Cassandre Fidelle} qui fm ao nombre des femmes les plus savantes d^Italic , qui écrivait tgalenirat bien dans les trois langues d^Homère, de Virgile , ou du Dante , et en vers comu:c en prose , qui possédait toute la philosophie de son siècle et des slèdcs prrcrdens , qui embellissait de ses grâces la théologie même , qui soutint des thè^c^ avec éclat , donna plusieurs fois à Padone des leçons publiques , joignit i or^ connaissances sérieuses les talens agréables , et surtout celui de la mnsiquc. t. releva encore ses talans par ses mœurs. Aussi reçut-elle Thommage des souvrrains pontifes et des rois y et pour être singulière en tout , elle vécut plus d^a . siècle.

A Milan , on trouve une demoiselle de Fillustre maison de Trîvnlce , qi: ■ jeune encore, prononça dans Pancienne langue des Romains , nn grand nonib..de discours éloquens devant des papes et des princes.

A Vérone, une Isotta Nogarella, dans le quinzième siècle, qui se fit i' même la pins grande réputation par son- éloquence ^ que tons les scoTcr^ir^étaient curieux d^eutendrc , et les hommes célèbres de voir.

A Florence , une religieuse de la maison de Strozzi , qui charmait reoDi et Poisiveté du cloître par le goût des lettres j et de sa solitude fut coonoe et Italie , en Allemagne et en France.

A Naples , une Sarrocîha , qui composa un poè'me fameux sur Scanderbert . et fut de son vivant comparée an Boyardo et an Tasse.

A Rome , cette Victoire G)lonne , marquise de Pescaire , qni aima passioam ment les lettres et y réussit, pleura très-jeune encore un éponx qui était l. grand homme de guerre , et passa le reste de sa vie entre Pétodc et la dw- 4eur , célébrant par les poésies les plus tendres le héros qu'elle avait aimé.

Suivez dans le même siècle les femmes illustres de toutes les nations \ rci > trouverez partout le même caractère et les mêmes genres dVtixdc.

Ce qui doit le plus frapper dans cette époque, c'est l'esprit général. On voit des femmes prêcher et se mêler de controverses; des femmes soutenir publiquement des thèses ; des femmes remplir des chaires de philosophie et de droit ; des femmes haranguer en latin devant des papes ; des femmes écrire en grec , et étudier riiébreu; des religieuses poètes; des femmes du grand monde théologiennes ; et ce qui arriva plus d'une fois , de jeunes filles

Vous Terrez en Espagne une Isabelle de Rosères , prêcher dans la grande cglUe-de Barceloune, yenir à Rome sous Panl Ilf, y convertir les Juifs par son éloquence^ et commenter avec éclat Jean Scot, devant des cardinaux et des ëvéqges.

Une Isabelle de Cordoue, qui savait le latin, le grec et l%ëbreu , et qui ,. arec de la beautë, un nom et des richesses, eut encore la fantaisie d'être docteur, et prit des degr<fs en théologie.

Une Catherine Ribcra dans le même siècle , qui composa des poésies espagnoles , moitié dévotes et tnoitié tendres.

Une Aloysia Sigéa de Tolède, plus célèbre que les trois autres , qui, outre le. latin et le grec , avait appris l'hébreu , Parabc et le syriaque , écrivit une lettre eu ces cinq langues an pape Paul III , fut ensuite appelée il la cour de Portugal, y composa plusieurs ouvrages , et mourut jeune.

En France , vous verrez un très-grand nombre de femmes , qui dans le même siècle eurent le même genre de met île ^ et surtout une duchesse de Retz, qui, sous Charles IX, fut célèbre même en Italie, et qui étonna les Polonais lorsqu'ils vinrent demander le duc d'Anjou pour leur roi , surpris de trouver à la cour une jeune femme si instruite, et qui parlait les langues anciennes avec autant de pureté que de grâce.

Vous trouverez en Angleterre les trois seenrs Seymour , nièces d'une reine et fille d'un protecteur , toutes trois célèbres par leur science et par de trèsbeaux vers latins , qui selon l'esprit du temps furent traduits dans toute l'Europe.

Jeanne Gray, qni ne fut reine que pour monter sur Péchafaudy et qui, avant de mourir, lisait en grec le fameux dialogue de Platon sur l'immortalité.

Marie Stuart, la plus belle femme de son siècle, et une des plus instruites, qui écrivait et parlait six langues, faisait très-bien des vers dans la ndtre , et très-jeune prononça à la cour de France un discours latin, où elle prouva que l'étude des lettres sied bien aux femmes.

Enfin la fille aînée do fameux chancelier d'Angleterre , Thomas Morus , dont les connaissances furent presque éclipsées par les vertus , et qui , après avoir rendu à son père dans sa prison les soins les plus tendres , l'avoir consolé dans les fers , avoir acheté très - cher le droit de lui rendre quelques honneurs funèbres , avoir racheté à prix d'or sa tête des mains du bourreau , accusée elle-même et traînée dans les fers pour deux crimes , dont l'un était de garder comme une relique la tête de son père, et l'autre de conserver ses lirres et ses ouvrages , parut avec intrépidité devant ses juges , se justifia avec cette éloquence que donne la vertu malhenrense , imprima l'admiration comme le respect , et passa le reste de sa vie dans la retraite, la donleor et l'étude.

Tel est le tableau du plus petit nombre de femmes qui , dans cette époque , se signalèrent chez presque toutes les nations. Il y en eut un nombre bien plus grand , sqrcoac en Italie, niais nous n'avons indiqué qae les plus célèbres.

5do ESSAI

qui avaient étudié l'éloquence , et qui, aTec le visage le plus doux, et la voix du monde la plus touchante , s'en allaient pathétiquement exhorter le saint père et les rois à déclarer la guerre aux Turcs. L'esprit religieux qui anima les femmes de tout temps, se montre encore ici , mais il a changé de forme. Il a fait tour à tour les femmes martyres, apôtres, guerrières, et a fini par lei rendre théologiennes et savantes. On voit encore le prix incroyable qu'on mettait à l'étude des langues. Gies les particuliers , dans les cloîtres , dans les cours , et jusque sur les trône», jv-ii tout le même esprit régnait é C'était peu pour une femme de lire Virgile ou Cicéron. La bouche d'une jeune italienne, d'une espagnole ou d'une anglaise paraissait s'embellir , qulnif elle répétait des sons hébreux , ou prononçait un vers d'Homère. La poésie, si chère à l'imagination et aux âmes sensibles, était embrassée avec transport par les femmes. C'était une espèce de jeu piquant et nouveau qui pouvait flatter l'amour-propre et amuser l'esprit. Peut-être même le vide qu'elles éprouvaient, malgré elle» et sans s'en douter , dans une philosophie barbare , dans une théologie abstraite, et dans une vaine étude de dialectes et de sons , leur faisait trouver plus de charmes dans un art , qui occupe sans cesse l'imagination ])ar des tableaux , et V^e par des sentimens.

Enfin , plusieurs d'entre elles voulurent réunir presque lois les genres de connaissances, et quelques unes y réussirent. Ce qn*on a appelé depuis la société , était alors beaucoup moins connu. Le désœuvrement et le luxe n'avaient pas sans doute inventé l'art de rester six heures devant une glace, pour créer des modes. On faisait quelcme chose du temps. De là cette multitude de connaissances acquises par les femmes. Observons que l'ambition de tout embrasser, convenait surtout à la renaissance des lettres. Dans la nouveauté , tout le monde s'exagère ses forces ; ce n'est qu'en les mesurant qu'on apprend à les connaître. Les désirs même alors étaient plus aisés à satisfaire. Il s'agissait plus de ^voir que de penser ; et l'esprit beaucoup plus actif qu'étendu , ne pouvant encore avoir le secret des sciences et de leur profondeur , devait naturellement les regarder comme un dépôt contenu dans les livres, dont la mémoire pouvait s'emparer.

Si dans celle époque les femmes voulaient dérober toutes les connaissances des hommes , les hommes de tous côtés s'empres* saient par des panégyriques à rendre des hommages au^ fenunes. C'était la suite de l'esprit général qui portait la galanterie dans les lettres, comme il Tavait portée dans les armes. L'Italie surtout fut inondée de ces sortes d'ouvrages. Le premier qui donna l'exemple fut Boccace.On sait qu'il aima* passionnément les femmes

SUR LES FEMMES. 58i

et en fut aîmé. H composa en leur honneur un ouvrage latîn , des Femmes illustres. Il y parcourt la fable , l'histoire grecque , l'histoire romaine , l'histoire sacrée ,• met ensemble Cléopâtre et Lucrèce , Flora etPorcie , Sémiramis et Sapho, Athalie et Didon. Boccace entreprend surtout de réhabiliter l'honneur de Didon contre Virgile. Le panégyriste prouve contre le poète que janjais la veuve de Sichée ne lui fut infidèle. Il est plaisant de voir ensuite Boccace faire une sortie éloquente et vigoureuse contre les veuves chrétiennes qui se remarient ; l'auteur du Décameron citer saint Paul , et le commenter à une jeune veuve qui s'excuse sur son âge de ce qu'elle n'imite pas Didon. Ce morceau qui est plaisant, est d'une éloquence sérieuse; et ce qu'on ne croirait pas, la morale de Boccace est austère.

Après lui , plus de vingt écrivains publièrent successivement des éloges de femmes célèbres de toutes les nations (i). Parmi nous, Brantôme publia un volume des vies des dames illustres ; mais je remarque que Brantôme , en chevalier français et en homme de cour, ne parle que de reines et de princesses. Cest là qu'on trouve réloge de Catherine de Médicis et de la fameuse Jeanne de Naples. Dans son style diffus , simple et naïf, Brantôme jus-

(i) Joseph Beiussi, traduisit en iulien l^onyrage latin de Boccace snr Ira femmes , et dans Pardeur de son zélc Pcnrichit de cinquante articles nouveanz.

François Serdonati ne trouva point encore Touvrage complet ; il ramassa dans toutes les histoires profanes ou saintes , barbares on non barbares , tons les noms de femmes connues qui restaient encore, et grossit le recueil de cent tingt éloges.

Ce n'est pas tout. Un Philippe de Bergame, Augustin , mort en i5i8, ayaic publie dans le quinzième siècle un Tolume latin de femmes illustres.

Dans le sixième siècle, autre oftvflige sur les femmes célèbres,^ de Jules Ce'sar Capacio , sccrt' taire de la ville de Ntiples.

t)n autre de Charles Pinto , en latin et en vers.

Un autre de Lndovico Domenichi.

Un autre de Jacques-Philippe Thomassini , éyéqat dans l'État de Venise.

Un autre de Reruaidin Scardeoni , chanoine de Padoue , et sur les femmes illustres de Padone.

Un autre de François- Augustin délia Chiesa , evéque de Saluées, sur les femmes célèbres dans la litte'rature.

Un autre de Louis-Jacob de S.-Charles, religieni. Carme, sur les femmes illustres par des ouvrage^.

Un autre dans les Pays-Bas , d'un Alexandre Van-Denbusche , sur les femmes savantes.

Un antre de Simon-Martin, Minime en France, sur les femmes illustres de Pancien Testament.

Un autre du fameux père Le Moine , sous le titre de Galerie des Femmes fortes.

Je £iis grâce de beauconp d'antres que je poorrais nommer.

58a ESSAI

tifie ces deux rem€S. H nous apprend que la seconde fot san^ faiblesses , et la première sans crimes. Il absout Tune de ses amar^ et du meurtre de son époux ; il absout l'autre des guerres civilt^ et de la Saint-Barthélemi.

Après Brantôme , un Hilarion de Coste , Minime ^ pablia deci volumes iii-4**- de huit cents pages chacun , contenant les élo^ei de toutes les femmes du quinsiëme au seisiëme siècle, disUnguèc par la valeur , les talens ou les vertus. Mais en bon religieux il se s'est permis de louer que des femmes catholiques. Ainsi , pr exemple , il s'est bien donné de garde de dire un mot de la reio« Elisabeth ; mais aussi il fait un long et magnifique ëloge de It reine Marie d'Angleterre , qui commença par faire assassiner !^iir Féchafaud Jeanne Gray , âgée de dix-sept ans , appelée à la couronne par le testament du dernier roi ; et qui ensuite , dans Te^ pace de cinq années qu'elle régna , fit expirer dans les fl^mm^^, pour cause de religion., six à sept cents personnes de tout rançet de tout âge. Les éloges de ce moine panégyriste montent à pli:< de cent soixante-dix ; mais tout cède à l'Italien Pierre-Paul «le Ribéra, qui publia dans sa langue, un ouvrage intitulé, le$ Triomphes immortels et Entreprises héroïques de huit ceni quarantC'-cinq femmes . Il serait difficile sans, doute d'avoir une collection plus complète.

Outre ces gros recueils d'éloges en l'honneur des {emnies célèbres , il y eut un grand nombre d'écrivains , surtout en Italie . qui adressèrent des^ panégyriques particuliers à des femmes.Jamais peut-être on ne vit à la fois tant de princesses éclairées que dans cette partie de l'Europe. Les cours de Naples , de Milan, c!f Mantoue , de Parme , de Florence , e^, , formaient autant d'écoles de goût , entre lesquelles régnait une émulation de talens et i^e gloire. Les hommes s'y distinguaient par les armes , ou par l'intrigue ; les femmes par les connaissances et par les grâces. 11 > avait peu de ces petites cours , oii il n'y eût quelque homme (K lettres de la plus grande réputation. Dans un pays qui ne fonne qu'un grand Etat , il y a peu de talens , parce qu'il n*y a qu'une capitale , qu'une cour et qu'un centre de lumières. Les proviDa-> éloignées n'ont ni la même activité , ni le même goût. Dans ua pays comme l'Italie , partagé en une foule d'Etats , et oii presque chaque ville formait une capitale , l'esprit naissait et se développait partout. C'est sûrement une des causes de la grande supéric^ rite des Italiens. Ce qui faisait leur malheur en politique , fai^it leur gloire pour les talens. Tous ces hommes ou de génie ou d'esprit s'attachaient aux fenunes célèbres , l'ornement de ces coan. Il y en eut parmi eux qui estimant la condition par les âmes , et

croyant que le génie égale tout , osèrent avoir de trës-vives passions pour de grandes princesses (i) ; mais d'autres qui avaient de rimagination au lieu d'amour, substituaient aux passions la galanterie de l'esprit; et y mêlant les idées platoniciennes qui régnaient alors, composaient pour ces princesses, en style métaphysique, des hymnes respectueux sous le nom d'éloges (2).

Le même esprit qui dans cette époque créa tant de panégyriques de femmes , fit naître une foule de livres sur le mérite des femmes en général. On éleva l'importante question de l'égalité ou de prééminence des sdes. Et pendant cent cinquante ans on vit une espèce de conspiration d'écrivains pour assurer la supériorité aux femmes. Le chef et un des premiers auteurs de cette conjuration fut un homme célèbre ; c'est ce Corneille Agrippa , qui , né à. Cologne en i486, étudia toutes les sciences, embrassa tons les états , parcourut tous les pays , porta les armes avec distiaction , se fit ensuite théologien , docteur en droit , docteur en médecine, commenta les épîtres de S. Paul en Angleterre , donna des leçons sur la pierre philosophais à Turin, sur la théologie à Pavie, pratiqua la médecine en Suisse , fut attaché successivement à trois ou quatre prince^ et princesses , et n'en fut que plus malheureux; essuya des injustices, s'en plaignit avec courage, fut mis deux fois dans les fers , et toujours errant parce qu'il se laissa toujours entraîner à une imagination ardente et faible; parce

(x) Boccace h la cour de Naples , et le Tasse à la cour de Ferrarc.

(3) De tant dV'loges ou recueils de panégyriques pour les femmes, en Ters, en prose, en discours , en sonnets , le plus singniier, sans contredit, est celui qui fut publie' à Venise tn i555 , sous le titre de Temple a la dwine s'ignora Jeanne d'^rragon, construit en son honneur par tous les plus beaux esprits et dans toutes les langues principales du ntonde.Celte femme, une des plus ce'- Icbres du seizième siècle , mariée k un prince de la maison Colonne , fut la uiére de Marc- Antoine Colonne , qui se signala à la bataille de Lépaote contre les Tuf es. L'hommage dont nous venons déparier, ou la construction poétique de ce temple, lui fut décernée par un décret passé Pan i55i, à Venise , dans l'Académie de Dubbiosi. Quelques uns d'entre eux avaient déjà eu l'idée de ce' culte ; mais on trouva l'idée trop heureuse pour n'être point adoptée par le corps; il y eut seulement une dispute. Il s'agissait de savoir si Jeanne d'i\rragon aurait seule les honneurs -du temple , ou si on associerait à sa divinité la marquise de Guast sa sœur , et qui n'était pas moins célèbre. Mais on jugea apparemment que deux divinités , deux souveraines , n'aimaient guère à se trouver ensemble. Ainsi , après de graves délibérations , l'Académie décida que la marquise de Gnast aurait ses autels à part , et Jeanne d'Arragon sa sœur resta unique et exclusive propriétaire des siens. On procéda ensuite à bAtir le temple ; et les langues latine, grecque, italienne, française, espagnole, sdavonne, polonaise, hongroise , hébraïque , chaldaïqne , etc. , furent employées à la cons-« iroction de ce monumeut, un des plus singuliers sans doute, que la galanterie ait jamais élevés en l'honneur de la beauté.

qu'incapable d'être libre et d'être esclave , il ne sut avoir , ni -^ courage de la |ftuvreté, ni celui de la dépendance; après atoir excité tour à tour ou à la fois la pitié, l'admiration et la haioe. il mourut en France à quarante-neuf ans , avec une grande réputation et de grands malheurs.

Ce fut en -iSoq qu'il publia son traité de V Excellence de; femmes au-dessus des hommes. Malheureusement il avait alon intérêt de plaire à la fameuse Marguerite d'Autriche, qui gc»vernait les Pays-Bas. On est fâché que cette circonstance se ycc mêlée à une si belle cause. Son liyre est divisé en trente cliapitre>: et dans chaque chapitre , il démontre la supérioritë des femiDf« par des preuves théologiques , physiques , historiques , cabalistiques et morales. Il met à contribution l'écriture et la fable, If$ historiens , les poètes, les lois civiles , les lois canoniques; cite db peu plus qu'il ne raisonne , et finit par protester que ce n'e»t p^r aucun intérêt humain qu'il a écrit , mais par devoir , parce qoe tout homme qui connaît la vérité en doit compte , et qu'a)or> le silence serait un crime.

Les Italiens , en lisant cet ouvrage , durent le regarder commf un vol que leur avait fait un Allemand. Mais s'ils n'eurent pAf* le mérite de l'invention , on peut dire qu'ils s'en dédomma^renf. Le cardinal Pompée Colonne , le Portio , le Lando , le Domenicbî^ leMaggio, le Bemardo Spina et beaucoup d'autres, écmîrent tous sur la perfection des femmes. Mais l'ouvrage le plus singulier dans ce genre est celui du Kuscelli ; il parut à Venise , en 1 55i. Ruscelli vint après ton» les autres ; et mécontent de la manière dont on avait, dit-il , soutenu avant lui une cause, si évidente, il imagina de nouvelles preuves , bien sûr qu'après lui il ne serait plus possible de douter. Après avoir copié Agrippa en le critiquant , il se jette dans des spéculations sublimes , et s'attache à prouver que la contemplation de la beauté peut seule reodrt* l'homme heure u:^ sur la terre , et l'élever à la contemplation de Dieu même.

Tel est le résultat de son ouvrage ; mais ce qu'on ne peut rendre, c'est l'impression que fait dans la lecture un mélange continuel de théologie et de platonisme, le nom de Dieu mêlé partout î celui des femmes, Moïse à côté de Plutarque et du Dante; et dans la même page , et presque dans les mêmes lignes , de» dtations de Boccace et de S. Augustin , d'Homère et de S. Jeao. Rien à mon gré ne peint mieux l'esprit du seizième siècle , en Italie surtout, et avec quelle bonne foi on était, ou on voulait être tout ensemble amant , dévot , chrétien , païen , théologien el philosophe. Peut-«tre ce mélange bizarre devait-il se trouver dans

un pays où l'on rencontre souvent les ruines d'un «nncien temple de Jupiter à côté d*une église, une statue de S'f Pierre sur une colonne de Trajan , et des Madones près d'un Apollon.

Il paraît que métne après le Ruscelli , il y eut encore des incrédules à persuader, et que toutes les conversions n'étaient pa^ faites ; car on trouve encore plusieurs ouvrages italiens, espagnols et français sur le même sujet (i). ^

(i) En iSqI, il en parul nn d'un« c^èbrc vénitienne que j*ai âé'h citée (Modei»u di Pozzo di Zorzi). Elle y soutenait la supérioriié de son sexe sur le nAtre.*Son ouvrage eut le plus grand succès; et malbeurensemcnt pour elle , 'ce qui y ajouta peut-être, cVit qu^on pouvait la louer sans crainte. Klle ▼enaic de mourir quand Pourrage parut. Le^homraes d'*ailleurs voient toujours arec plaisir ces sortes d^ouvfages des femmes. LVrgueil qui calcule tout , regarde comme ane preuve même de ses avantages , l^flbrt qu'on fait poùt les combattre.

Au dix-septiéme siècle , une autre femme et nne autre vénitienne ( Lucrèce Marinclla), soutint la même cause. Son ouvrage est intitulé : La noblesse et t excellence des femmes , ai^ec les défauts et les imperfertiotts des hommes. Les hcNnmes du moins nVnrent point avec elle le défaut d*etre injustes, et elle eut tout le succès que \\ beauté donne à Pesprit.

En i6a8 , autre ouvrage itâJien encore stsr la dignité des femmes. Pour cette fois Tauteur était un borome \ cVtait Christophe Bronzini. Son ouyrage est ea dialogues et divisé par jours. On petit concevoir par Télendiie de son plan combien la matière lui parut riche : sa division est de vingt-quatre journées. La huitième, qui roule sur le mariage, a seule plus de deux cents pages. Bronxini , en louant les femme» , ne leur assigne point de rang , et laisse indécis lu procès des deux sexes.

Mais en i65o , parut un livre oii le procès était jugé très-oettempnt; le litr» de Touvrage était : La femme meilleure que thùmmCf paradoxe, par Jacques del Pozzo, On ne sait pourtant si les femmes durenc*étre beaucoup flattées de ce moi paradoxe.

En Espagne, un nommé Jean de Spinosa fit dans le seizième siècle nn dialogue à réloge des femmes. On peut croire qu^il lés loua avec toute Pimagination de son p^ys , et toute la majesté de sa langue.

Kn France nous avons un très-ancien ouvrage sur le mérite des femmes , qu'on tradubit en latin pour lui donner plus de cours. Les Italiens eux-mèhies l'adoptèrent , et il fut traduit en leur langue par Vincent Calméta.

Les Françaises ne furent guère moihs zélées que les Italiennes à soutenir rhonneur de leur sexe.

Marguerite, reine de Navarre et première femme de Henri IV, tour h tonr dévote et galante , et plus célèbre , comme on sait, par son esprit et 'par ses mœurs , dans un ouvrage en forme àe lettres , entreprit de prouver que la femme est fort supérieure à Chomme.

Mademoiselle de Gournay, qui mérita d'être adoptée par Montaigne, écrivit aussi pour son sexe ; mais plus modeste ou moins hardie, elle botna ses prétentions , et se contenta de Tégafité.

Otte modestie n'empêcha point qu'une demoiseUc de îkhnrman , née il Cologne, et qui de son temps eut une prodigieuse réputation, parce qu'elle rëuftsissait dans tons les arts , qu'elle était peintre , musicienne , graveur , ' •culptcur, philosophe, géomètre, ibéologienne même, et qu'elle avait encore

Il faut avouer de bonne foi que de tant d'ouvrages^ il y en a bien peu qui méritent d'être lus , et qu'il n'y en a pas un oii ta question soit traitée ; on a mis partout l'autorité à U place do raisonnement , même quand on a parlé des femmes ; ^lais eo pareille matière , comme en beaucoup d'autres , vingt câUttioDS De valent pas une raison.

Il semble que , pour terminer cette grande question d'amooi' prof)re et de rivalité entre les sexes , il faudrait examiner la foice ou la faiblesse des organes ; le genre d'éducation dont les dein sexes sont susceptibles ; le but de la nature en les formant ; jusqu i quel point il serait possible de la corriger ou de la changer ; ce qu'on gagnerait et ce qu'on^perdrait en s'éloignant d'elle ; enfin . l'efTet inévitable et forcé que la différence des devoirs, des occopations et^ des mœurs, doit produire sur l'esprit , Tâme , et fe caractère des deux sexes.

ipnt gouverne.

Il faudrait voir ensuite jusqu'à quel degré ces quatre genres d'esprit peuvent convenir aux femmes ; si la faiblesse aature//e de leurs organes , d'oii résulte leur /beauté ; si Tinquietude de leur caractère , qui tient à leur imagination; si la multitude el\a variété des sensations , qui fait une partie de leurs grâces , leur permettent cette attention forte et soutenue qui peut combiner de suite une longue chaîne d'idées ; attention qui anéantit tous le>

1« méiile d^entendre et dc.parlcr neuf langues différentes, ne dSt, afkrès avu» lu ce livre en Tbonueur de son sexe : Dans cet ombrage , je ne voudrais a n'oserais tout approuver.

Ha 1643, n se publia h Paris un autre ouTrage sous ce titre : Lafimastgtnéreuse qui montre que son sexe est plus noble , meilleur politique , pbu vaillant , plus sapant , plus vertueux et plus économe que eeisù «lies Aosboms

En i665, une demoiselle publia encore à Paris un livre inticalc : illustres, ou par bonnes et fortes raisons il se prouve que tes Je passent les hommes,

En 167.3 , un autre ouvrage intitule : De V égalité des deux sexes , discomn philosophique et morai , où Von voit ^importance de se défaire des préjmgts.

En 1^5) Tauteur se réfuta sous un autre nom, en publiant an. tnitr ds Texcellence des hommes contre Hégalité des sexes ; mais on Toit qjai*iA. se refute doucement et qu^il craint d^avoir raison contre loi-m^e.

En i6gi , on vit paraître une troiaième éd^^on de cet onrsMge, q«t eut wst sorte de célébrité'.

Dans le mdme siècle , une demoiselle Romien , d'une famille de Laogncdoc . voulut se ressaisir de la supériorité, et tAcha de rétablir par de boojMa preuve

Enfin celte opinion ou ce procès produisit un espèce de gmenre cn^e do écrivains , d^ailleurs assez obscurs, et fit nattre des onrragea, des répoosc» et des répliques, aujourd'hui également inconnus.

objets pour n*en voir qu'un et le voir tout entier , qui d'une seule idée en fait sortir une foule , toutes enchaînées à la première , ou d*un grand nombre d'idées éparses , extrait une idée primitive et vaste qui les rassemble toutes.

Ce genre d'esprit est rare même parmi les hommes , je le sais ; mais enfin il y a plusieurs grands hommes qui l'ont eu. Ce sont eux qui se sont élevés à la hauteur de la nature pour la connaître. Ils ont montré à l'âme la source de ses idées , assigné à la raison ses bornes , au mouvement ses lois , à l'univen sa marche. Ils ont créé des sciences en créant des principes , et agrandi l'esprit hu*^ main en cultivant le leur. Si aucune femme ne s'est mise à cèné de ces hommes célèbres , est-ce la faute ou de l'éducation , on de la nature ?

Descartes , outragé par l'envie , mais admiré par deux princesses y vantait l'esprit philosophique des femmes. Je n'ose croire que sa reconnaissance voulût , par une erreur de plus , s'acquitter envers la beauté. Sans doute il trouvait dans Elisabeth et dans Christine cette docilité ifai s'honore d'écouter un grand homme , et parait s'associer à son génie en suivant la marche de ses idées. Peut-être même trouvait-il dans les femmes la clarté , l'ordre et la méthode ; mais trouvait-il de même la base de l'esprit philoso» phiqne , le doute ? trouvait-il cette raison froide qui marche sans se précipiter jamais , et mesure tous ses pas ? Leur esprit pénétrant et rapide s'élance et se repose. Il a plus de saillies que d'effolrts. Ce qu'il n'a point vu en un instant, ou il ne le voit pas , ou il le dédaigne , ou il désespère de le voir. Il serait donc moins i^Lonnant qu'elles n'eussent point cette opiniâtre lenteur , qui seule recherche et découvre les grandes vérités.

L'imagination semblerait bien plus devoir être leur partage* On a observé ([i\è celle des femmes a je ne sais quoi de singulier et d'extraordinaire ; tout les frappe , tout se peint en elles avec vivacité ; leurs sens mobiles parcourent tous les objets , et en emportent l'image ; des forces inconnues , des liens secrets , ti*ansmettettt rapidement à elles toutes lés impressions ; le monde réel ne leur suffit pas ; elles aiment à se ctéer un mtode imaginaire ; elles rhabitetit et Fembellissent : \ei sp^tres , les enchanteraens , les prodiges , tout ce qui sort dès lois ordinaires de la nature sont Ifur ouvrage et îeurs délices ; elles jouissent de leurs terreur» même ; leur âme s'exalte , et leur esprit est toujours plus près de l'enthôtirsiasme. Mais il faudrait voir jusqu'oi»cette iïnagination ^ âf^liquée aux sKts, peut développer eh elles le taleût de créer et de peindre ; si elles peuvent avoir l'imagination forte , coMmo elles fottt vive et légère ; si le geriré de la Feni* ne tient pas néces^ sairement à leurs ocevifttliûns , à leurs goût9 , à leuf s plaisirs y Ù

leur faiblesse même. Je demanderai si leurs fibres, plus délicat», ne doivent pas craindre des sensations fortes qui les fatiguent , et en chercher de douces qui les reposent. L'homme toujours actif est exposé aux 'orages : Timagination du poëte se nourrît sur la cime des montagnes , aux bords des volcan» , sur les mers ^ sur les champs de bataille , ou au milieu des ruines ; et jamais il ne sent mieux les idées voluptueuses et tendres qu'après avoir éprous^ de grandes secousses qui Tagitent; mais les femmes , par leur vie sédentaire et molle , éprouvant moins le contraste du doux et du terrible, peuvent-elles sentir et peindre , même ce qui est agréaUe, comme ceux qui , jetés dans des situations contraires, passent rapidement d'un sentiment à l'autre ? Peut-être même par Thabitude de se livrer à l'impression du moment , qui ches elle est très*forte , doivent-elles avoir dans l'esprit plus d'images que de tableaux ! Peut-être leur imagination , quoique vive , ressemblet-elle au miroir qui réfléchit tout, mais ne crée rien.

De toutes les passions , l'amour , sans contredit , est celle que les femmes sentent et qu'elles expriment l« mieux ; elles n'csprouveni les autres que faiblement .et par contre-coup : celle-là leur appartient , elle* est le charme et l'intérêt de leur vie, elle est leur Âme ; elles doivent donc mieux réussir à la peindre. Mais saurontelles comme l'auteur d'Andromaque et de Phèdre , oa celui de Zaïre , exprimer les transports d'une âme troublée qm puit les fureurs à l'amour , qui est tantôt impétueuse et tantôt tendre , qui s'adoucit et qui s'irrite, qui verse le sang, et qui se sacrifie ensuite elle-même? Peindront-elles ses retours , ses fureurs, ses orages? jion ; et c'est la nature elle-même qui le leur défend ; car la n^ ture a donné à l'un des deux sexes l'audace des désirs et le droit d'attaquer , à l'autre la défense et ces désirs timides qui attirent es résistant : l'amour dans l'un est une conquête , et dans l'autre un sacrifice: Il faut donc en général que- les femmes de tous les pay> et de tous les siècles sachent mieux peindre un sentiment délicat et tendre , qu'une passion violente et terrible. Enfin , obligée» pr leur devoir » p^^r 1^ réserve de leur s^xe , par le désir d'une certaine grâce qui adoudt tout , à cacher toujours une partie de leurs* s'entimens , ces sentimens toujours contraints ne doivent-ils pas s'affaiblir chez elles^ .peu à peu , et avoir moins d'énergie une ceux des hommes , qui , .^pujours audacieux et extrêmes avec impunité , donnent k leurs passions le degré d'accent qu'ils veulent, et ^es fortifient encore en les développant? Une contrainte passagère allume les passions^ une contrainte durable les amortit ou les éteint.

Pour l'esprit d'ordre et de mémoire qui classe des faits et des idées afin de les retrouyer au besoin , ço/mne il Xient beaucoup k

l'habitude et à des méthodes , on ne voit pas pourquoi les deux sexes n'y réussiraient point également. Cependant, pour la quantité même des matériaux d'où résulte l'érudition , il faudrait encore examiner si d»ns les femmes l'excès du travail ne produirait pas plus aisément le dégoût. Serait-il vrai que leur impatience et ce désir naturel de changer , qui tient à des impressions fugitives et rapides, ne leur permît pas de suivre, pendant des années, le même genre d'étude , et d'acquérir ainsi des connaissances profondes et vastes ? On sait qu'il y a des qualités d'esprit qui s'excluent. Ce ne peut'étrç la même main qui taille le diamant et qui creuse la mine.

Je viens à un objet plus important , l'esprit politique ou moral qui consiste dans la conduite de soi-même et des autres. Pour balaxicer , sur cet objet , les avantages ou les désavantages des deux sexes , il faudrait distinguer l'usage de cet esprit dans la société , son usage dans le gouvernement.

Dans la société , les femmes occupées sans cesse à observer , par le double intérêt d'étendre- et de conserver leur empire , doivent parfaitement connaître les hommes. Elles doivent démê^ler tous les plis de l'amour-prc^re , les faiblesses secrètes , les fausses modesties et les fausses grandeurs , ce qu'un homme est et ce qu'il voudrait être , les qualités qu'il montre par TefTort même de les cacher , son estime marquée jusque dans ses satires , et par ses satires même. Elles doivent connaître et distinguer les caractères, l'orgueil calme et qui jouit naïvement de lui-même , f orgueil impétueux et ardent qui s'irrite , la sensibilité vaine , la sensibilité tendre , la sensibilité brûlante seus des dehors froids , la légèreté de prétention , et celle qui est dans l'âme , la défiance qui naît du caractère , celle de la méchanceté , celle du malheur , celle de] l'esprit enfin , tous les sentimens et toutes leurs nuances. Comme elles mettent un très-grand prix à l'opinion, elles doivent beaucoup réfléchir sur ce qui la fait naître , la détruit ou la confirme. Elles doivent savoir comment on la dirige sans paraître s'en occuper ;• comment on peut faire illusion sur cet art même , quand une fois il est connu ; quel est le prix qu'y mettent tous ceux avec qui elles vivent, et jusqu'à quel point on peut s'en servir pour les gouverner. Dans les affaires , elles connaissent les grands effets que produisent de petites passions ; elles ont l'avt d'imposer aux unes , en faisant voir qu'on les connaît, d'éloigner les autres en se montrant très4oin même de les soupçonner ; elles savent enchaîner par des éloges qu'on mérite; elles savent faire rougir en donnant des éloges qu'on ne, mérite pas. Ce sont toutes ces connaissances si fines qui servent aux femmes de lisières pour conduire les hommes : la société est pour elles comme un clavecin dontr

5qo essai

elles connaissékit les toucbeB; elles ont deviné d'avance le son que cliacune doit rendre. Mais le* homme» , impétueux et libres, suppléant à l'adresse p?jr la force \ et pajr conséquent ayant moios d'intérêt d'observer , entraînés d'ailleurs par le besoin qonûnuel d'agir , ont difficilement cette foule de petites connaissances morales, dont l'application est de tous les. instans; leurs calculs pour la société , doivent donc être à la fois moins rapides et moins sân.

Il faudrait ensuite comparer le genre d'e^HÎt dea deux s«ms appliqué au gouvernement. Dans la société , on gouverne 1<8 hommes par leurs passions , et les plus» petits ressorts sottt quelquefois les grands moyens ; mais, dans le gouvernement des Etats, c'est par de grandes vues, p^r le choix des principes , surtout par la distinction et l'emploi des talens , que Ton peut obUmr ^ succès. C'est là que , loin de se servir des faiblesses , il fimi !« craindre , et qu'il faut élever les hommes au-dessUs d'eux , au lieu de les y ramener sans cesse. Ainsi , dans la société , l'art de gouverixer est celui de flatter les caractères , au lieu que l'trt de l'administration, est presque toujours celui de4es combattre. La connaissance mén^ des hommes qu'il faut dans tons les deux, n'est pas la même ; dans l'un il faut connaître les hommes pv leur faiblesse, et dans l'autre par leur force; l'un tîre parti des défauts pour de petites fins , l'autre découvre les grandes qoa/iVés qui tiennent à ces défauts, même. 'Enfin , l'un cherche les pt^ts coins dans le, grand homme > et l'antre doit démêler un grand homcme souvent dans celui qui n'est rien encore , car il y a de» âmes qui n'existent point pour tout ce qui est médiocre.

Voyons maintenant si ce genre aesprit et d'obserTation convieot également aux, deux sexes : je sais qu'il y a des femmes quioot régné 9 et qui régnent encore avec éclat. Christine en Suède , IsabeUe de Castille en Espagne , Elisabeth eu Angleterre , oot mérité l'estime de leur siècle et de la postérité. Nous axroos tv dans la guerre de 1741 ? une. princesse que nous admirions en la combattant , défendre l'eiÀpire avec autant de génie que de courage ; et npus voyoos encore aujourd'hui l'empire Ottoman ébrank par une. femme. Mais^ dans. les questions générales^ il fant craindre de prendre les exiceptions pour des règles., et chercher ce quint dans le cours ordinaire de la nature. H faudrait donc.Toir si dam la société, les fenunes n'étant et ne pouvant presque jamais être en action , peuvent aussi bien connaître les talens , leur emploi t et^Ie.ur usage, ou leurs bornes; si les grandes vues et i'applîcstiM des. grands pi:inçipea, supposant l'habitade de saisir, des rpsaUat^ d'un coup d'œil , conviennent à leur imagination de. détail , et au p^u. d'habitude qu'elles ont de généraliser leurs idées. Cest le car/dctère surtout qui gouverne , c'est la vigueur de l'âme cp^

SUR LES FEMMES. Sqî

ctotine Au ressott à l'esprit , qui affermit et qui étend les idées politiques ; mais lé caractère tie peut presque jamais être formé que par de grands mouvemens', de grandes espérances ou de grandes craintes, et le besoin de se déployer sans cesse en agissant : celui des femmes n'est-ii donc pas destiné en général à avoir pluà d'agrément que de force? Leur imagination rapide,. et qui fait quelquefois marcher le sentiment au-devant de la pensée , ne les rend-elle pas , dans le choix des hommes , plus susceptibles ou de prévention ou d'erreur ? Enfin les calomnierait-on beaucoup , risqnerait-on même de leur déplaire , si on osait leur dire qu'elles ^ doivent , dans la distribution de leur estime , mettre un peu trop de prix aux agrémens, et être portées à croire qu'un homme aimable peut être plus facilement un graûd homme ?

C'est peut-être là le défaut qu'on put reprocher à Elizabetb ; les goûts de son sexe perçaient à travers les soins du trône et la grandeur de son caractère. On est fâché , dans certains iiiomens , de la voir mêler aux vues des grandes âmes les faiblesses des plu$ petites. Peut-être si Marie Stuart eût été moins belle , sa rivale eût été moins barbare. Ce goût de coquetterie , comme on sait , donna à Elizabeth des favoris qu'elle jugea bien plus en femme qu'en souveraine ; elle crut trop aisément que l'art de lui plaire supposait du génie.

Cette même reine , si fameuse à tant de titres , exerça sur le^ Anglais un pouvoir presque arbitraire , et dont , peut-être , on n'est pas assez surpris. En général , les femmes , sur le trône , sont plus portées au despotisme , et s'indignent plus des barrières. Le sexe , à qui la nature assigna la puissance , en lui donnant Kï force, a une certaine <:onfîAnce qui l'élève i* ses propres yeux , et n'a pas besoin de s'attester à lui-même des forces dont il est sûr; mais la foiblesse s'étonne du pouvoir qu'elle a, et précipite ce pouvoir de tous les côtés pour s'en assurer elle-même. Les grands honunes ont peut-être plus le genre de despotisme qui tient à la hauteur des idées ; et les femmes hors de la classe ordinaire , le despotisme qui tient aux passions ; le leur est une saillie de leur âme , bien plus que le fruit d'un système.

Une chose favorise le despotisme des femmes qui gouvernent ; c'est que les "hommes confondent en elles l'empire de leur sexe avec celui de leur rang ; ce qu'on eût refusé à la grandeur , on l'accorde à la beauté. D'ailleurs le pouvoir des femmes , même arbitraire , n'est presque jamais cruel ; elles ont plutôt un despotisme de fantaisie que d'oppression ; le trône même ne peut les guérir de leur sensibilité ; elles portent dans leur àme le contrepoids de letLT puissance (i).-

(i) Il suit de \k qnc, dans une monarchie limitée, les femmes sur le trône

Si, après avoir comparé les deux sexes par les talens , nous )ef coiii parons par les vertus , nous trouverons d'autres rapports. IViibord l'expérience et l'histoire nous apprennent que, dans tontes les sectes , tous les pays, tous les rangs , les femmes ont plus que les hommes les vertus religieuses. Naturellement plus sensibles, elles ont plus besoin d'un objet qui sans cesse occupe leur âme; elles portent à Dieu un sentiment qui a besoin de se répandre « et qui ailleurs serait un crime. Avides du bonheur , et le troa- Tant moins autour d'elles, elles s'élancent dans une vie et xers no monde différent : extrêmes dans leurs désirs , rien de borné ne les satisfait. Plus dociles sur les devoirs , elles les raisonnent moins et les sentent mieux ; plus asservies aux bienséances, elles c4bîent encore plus à ce qu'elles respectent ; moins occupées et moins actives , elles ont plus le temps de contempler ; moins distraites au dehors, elles s'affectent fortement de la même idée, parce qu'elles la voient sans cesse ; plus frappées par les yeux, elles goûtent plus l'appareil des cérémonies et des temples ; et la religion des. sens influe encore sur celle de l'âme. Eufîn eénée» partout, privées d'épanchement avec les hommes par la contrainte de leur sexe , avec les femmes par une étemelle rivalité, elles parlent du moins de leurs plaisirs et de leurs peines à FÈtre suprême qui les voit , et souvent déposent dans son sein des faiblesses qui leur sont chères et que le monde entier ignore. Wor» se rappelant leurs douces erreurs , elles jouissent de leur attendrissement , même sans se le reprocher ; et sensibles sans rc* mords , parce qu'elles le sont sous les regards de Dieu , elles trouvent des délices secrètes jusque dans le repentir et les combats. Il semblerait donc, par une suite même du caractère des femmes , que leur religion devrait être plus tendre et celle de» hommes plus forte ; l'une tenant, plus à des pratiques et Fautre à des principes ; et qu'en exaltant les idées religieuses , la femme serait plus proche de la superstition , et l'homme du fanatisme. Mais si une fois le fanatisme s'empare d'eHe , son imagination plus vive l'emportera plus loin , et plus féroce par la crainte même d'être sensible , ce qui faisait une partie de ses charmes , ne contribuera plus qu'à ses fureurs.

Aux vertus religieuses tiennent de trcs^près les vertus domestiques ; et sans doute elles devraient être communes aux deux sexes : mais ici l'avantage se trouve encore du côté des femmes : du moins elles doivent plus avoir des vertus qui leur sont pla& nécessaires. Dans le premier âge , timide et sans appui , la fille

tendraient pins au despotisme, et que, dans nn paji despotique , elles ae n»proclieraieni de la monarchie par la douceur. Et c'^t ce ijui est msea, pctNiv* par l'exp<^rience. ,p»vw

SUR LES FEMMES. Sq3

est plus attachée à sa mère ; ne la quittant jamais , elle apprend plus à l'aimer. Tremblante , elle se rassure auprès de celle qui la protège ; et sa faiblesse qui fait sa grâce ^ augmente encore sa sensibilité. Devenue mère , elle a d'autres devoirs , et tout Tin*vite à les remplir ; alors l'état des deux 'sexes est bien différent. - Au milieu des travaux et parmi tous les arts, l'homme déployant sa force , et commandant à la nature , trouve des plaisirs dans son industrie , dans ses succès , dans ses efforts même. La femme plus solitaire a bien moins de ressources. Ses plaisirs doivent naître de ses vertus ; ses spectacles sont sa famille. Cest auprès du berceau de son enfant , c'est en voyant le sourire de sa fille et les jeux de son fils , qu'une mère est heureuse. Et oii sont les en* trailles , les cris , les émotions puissantes de la nature ? Oii est ce caractère tout à la fois touchant et sublime qui ne. sent rien qu'avec excès? Est-ce dans la froide indifférence et la triste sévérité de tant de pères ? non : c'est dans l'âme brûlante et passionnée des mères. Ce sont elles qui, par un mouvement aussi prompt qu'involontaire , s'^ancent dans les Ilots pour en arracher leur enfant qui vient d'y tomber par imprudence. Ce sont elles qui se jettent à travers les flammes , pour enlever du milieu d'un incendie leur enfant qui dort dans son berceau. Ce sont elles qui , pâles , échevelées , embrassent avec transport le cadavre de leur fils mort dans leurs bras, collent leurs lèvres sur ses lèvres glacées, tâchent de réchauffer par leurs larmes ses cendres insensibles. Ces grandes expressions , ces traits déchirans qui nous font palpiter à la fois d'admiration , de terreur et de tendres.se , n'ont jamais appartenu , et n'appartiendront jamais qu'aux femmes. Elles ont dans ces momens )e ne sais quoi qui les élève au-dessus de tout , qui semble nous découvrir de nouvelles âmes et reculer les bornes connues de la nature.

Considérez les devoirs même d'où naît la fidélité des époux ; lequel des deux sexes y doit être plus attaché ? lequel pour les violer a plus d'obstacles à vaincre ? est mieux défendu par son éducation , par sa réserve , par cette pudeur qui repousse même ce qu'elle désire , et quelquefois' dispute à l'amour ses droits les plus tendres ? Calculez le pouvoir que la nature donne au premier penchant et aux premiers nœuds, dans un cœur né sensible^ et à quj , jusqu'à présent , il a été défendu d'aimer. Calculez la force de l'opinion même qui règne avec tant d'empire sur l'un des deux sexes, et qui, tyran bizarre , pour les mêmes faiblesses , applaudit souvent l'un , tandis qu'il flétrit l'autre. La nature attentive , pour conserver les mœurs des femmes , a pris soin ellemême de les environner des barrières les plus douces. Elle a rendu pour «elles le vice plus pénible, et la fidélité plus too-

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chante. Non, et il faut Fayouer, ce n'est presque jamaîs par elln que commence le désordre des familles ; et dans les siècles même oii elles corrompent , elles ont été auparavant corrompaes par leur aiëcle.

Après les vBrfns relîgienses et domestiques, viennent les verti^ sociales ; et d'abord les vertus de sensibilité : ce sont toutes le:. passions affectueuses et douces. On sait qu'au premier r^n^ scat l'amitié et l'amour.

C'est une grande question de savoir lequel des deux sexes e$t le plus propre à l'amitié. Montaigne , qui a si bien connu ou devinée la nature , et qui nous a volé , il y a deux cents ans , aii« partie de la philosophie de notre siècle , décide nettement h question contre les femmes ; mais sur cet objet il prononce plutôt qu'il n'examine. On remarque même dans tout son livre . qu'en général il rend peu de justice aux femmes; peut-^tre étaîtil comme ce juge qui craignait tant d'être partial , qu'il arait pour principe de faire toujours perdre le procès à ses amis. Sur cette question , si je conversais avec Montaigne, j'oserais lui dire: « Vous conveneie sans doute que l'amitié est le sentiment de deux âmes qui se cfaercbent , et qui ont besoin de s'appujer l'une sur l'autre. » Or il semblerait qu'entre les deux sexes, celai dont la tête et les bras sont le plus occupés , qui est le phis distnit, qui est le plus libre , qui peut plus hautement répandre ses îAêes el déployer tous ses sentimens ; qui dans la prospérité jouit plus par l'orgueil ; qui dans le malheur est' plbs humilié qn'attendrt ; qui dans tous les états a la conscience de ses forces et se les exagère, peut se passer bien plus aisément du commerce et des donx épanchemens de l'amitié : mais les femmes , tendres et faibles , et par là même ayant plus besoin d'appui ; dans l'intérieur plus exposées aux chagrins et aux peines secrètes , ayant plus de ces douleurs de l'âme , qui affectent plutôt la sensibilité que l'orgueil ; dans le monde , forcées presque toujours de jouer un rôle , et remportant avec elles une foule de sentimens et d'idées qu'elles cachent ei qui leur pèsent ; les femmes enfin pour qui les choses ne soi:t rien , et les personnes presque tout , les femmes en qui tout réveille un sentiment , pour qui Findifférence est un état forcé , et qui ne savent presque qu'aimer ou haïr , semblent devoir sentir plus vivement la liberté et le plaisir d'un commerce secret, et le< douces confidences que l'amitié fait et reçoit.

Montaigne ne manquerait pas de me répliquer : «c Vous juges les femmes d'après la nature ; jugez-les d'après la société , et surtout la société des grandes villes. Voyez si le désir général de plaire , sentiment plus frivole que profond , et bien plus vais qu'il n'est tendre ^ ne doit pas dessécher lenr âme , «t étoofièr eu

SUR LES FEMMES. SgS

partie leur sensibilité même. Voyez si / flattées par des éloges étemels , et accoutumées ai> plus doux des empires, elies peuvent se plier à ees sacrifices de tous les jours , et à celte heureuse égarlité qu^ Tamitié impose. Voyez enfin si avec nous leur amitié plus timide ne doit point avoir plus de réserve; et qu'esA-ce qu'une amitié qui est sur ses gardes , oii tous les sentimens'sont couverts d'un demi-voile , et ou il y a presque toujours une barrière entre les âmes ? Je ne vous parle point de leur amitié entre elles. On n'y croyait point trop dans mon siècle ; c'est apparemment de même dans le v6tre ; mais je vous demanderai jusqu'à quel point elles peuvent s'aimer ; dans le monde surtout , où sans cesse elles se comparent et sont comparées, oii un- regard les divise , oii leurs prétentions se multiplient , oii elles ont des rivalités de rang , de beauté , de fortune , d'esprit, de société même': car l'amour-propre toujours calculant , toujours mesurant , vit de tout , s'irrite de tout, et se nourrit même de ce qui l'irrite. »

•( Non , pourrait ajouter Montaigne , l'amitié n'est point en superficie', en jargon , en vaines phrases plus ridicules encore pour celui qui les croit , que pour celui qui les dit^ c'est un sentiment qui demande de l'énergie dans l'àme , et une profondeur d'esprit couiune de caractère>i C'est une union sainte et presque religieuse, qui par une espèce de culte consacra tout entier l'anû à son amû C'est une passion qui transforme deux volontés en une, et fait vivre deux êtres de la même vie et de la même âme. L'amitié est imposante et sévère ; pour en bien remplir les devoirs , il faut être capable de parler et d'entendre le langage mAIe et austère de la vérité. Il faut avoir un courage qui ne s'étonne , ni des sacrifices , ni des dangers ; il faut surtoui cette unité de caractère , que les. femmes par la variété et la mobilité étemelle de leurs passions ont rarement, et qui fait qu'on est sûr de sentir, de penser , et d'agir comme son ami , dans toutes les occasions et tous les instans. Que dis-je? on ne s'associe pas- fortement sans, de grands intérêts ; et les femmes par leur état même sont, vouées an repos. La nature les fit comme les fleurs pour briller doucement sur le parterre qui les vit naitre : mais les arbres nés et élevés au milieu des oragf^s , et par leur vigueur même plus menacés d'être brisés par les^ vents , ont bien plus besoin de s'ap*> puyer les uns les autres , et de* se soutenîj^ en^ s'-unissant. »

De toutes ces objections , il s'enaniyrait pfsut-^tre que l'amitié dans les femmes dok être plus- rave : mai^ il fiiut convenir que lorsqu'elle s'y trouve , elle doit être aussi plus, délicate et pins tendre. Les hommes en général ont plus les procédés que les grâces de l'amitié. Quelquefi^s en soulageant ils blessent; et leurs sentimens les plus tendres ne sont pas fort éclairés sur les

5y6 ESSAI

petites choses qui ont une sensibilité de détail qni leur reo'^ compte de tout. Rien ne leur échappe : elles devinent ramitié qu; se tait ; elles encouragent l'amitié timide ; elles consolent doucement Tamitié qui souffre. Arec des instrumens plus fins , elle^ manient pins aisément un cœur malade ; elles le reposent , Vempèchent de sentir des agitations. Elles savent surtout donner da prix à mille choses qui n'en auraient pas ; il faudrait donc peutêtre désirer un homme pour ami dans les grandes occasi(ni<. mais pour le bonheur de tous les jours , il faut désirer Tamit:? d'une femme.

Les femmes en amonr ont les mêmes délicatesses et les nkêmfs nuances. Mais rhoipme peut-être s'enflamme plus lentement rt par degrés : les passions des femmes sont plus rapides ; ou elJf* naissent tout à coup, ou elles ne naîtront point : plus genéf^^ leurs passions doivent être plus ardentes. Elles se nourrissent dans le silence , et s'irritent par le combat. La crainte et les alarmes mêlent chez les femmes l'inquiétude à Tamour , et en les occupant le redoublent encore. Quand l'homme est sûr de sa conquête , il peut avoir plus d'orgueil ; mais la femme n'en a que plus de tendresse : plus son aveu lui a coûté , plus ce queik aime lui devient cher ; elle s'attache par ses sacrifices. Vertueuse^ elle jouit de ses refus; coupable , elle jouit de ses remords même (i). Ainsi les femmes , quand l'amour est passion , sont les plus constantes : mais aussi quand l'amour n'est qu'un go4t , , elles sont les plus légères ; car alors elles n'ont plus ce tronble et ces combats, et cette douce honte qui grave si bien le sentiment dans leur âme. Il ne leur reste que des sens et de l'imagination : des sens gouvernés par des caprices , une imagination qui «'use par son ardeur même , et qui en un instant s'enflamme et s'éteint.

Après l'amitié et l'amour , vient la bienfaisance , et cette compassion qui unit l'âme aux malheureux. On n'ignore point que c'est là surtout le partage des femmes ; tout les dispose à l'attendrissement de la pitié. Les blessures et les maux révoltent leurN sens plus délicats. L'image de la misère et du dégoût offense leur douce mollesse. L'image des douleurs et des chagrins affecte plus profondément leur âme", que leur propre sensibilité tour^ mente. Elles doivent donc être plus empressées à secourir : elle« ont surtout cette sensibilité d'instinct qui agit avant de raisonner, et a déjà secouru quand l'homme délibère. Leur bienfaisance en est moins éclairée peut-être, mais plus active; elle est aussi p]u>

(t) On peut ici faire mille objcctionf j mais je n« parlo qae dn fr maies qui sont de leur leze.

circonspecte et plus tendre. Quelle &mme a jamais manqué de respect au malheur ?

Mais il faudrait examiner si les femmes , si .sensibles en amitié , en amour, envers les malheureux, peuvent s'élever jusqu'à l'amour de la ^trie , qui embrasse tous les citoyens , et à l'amour général de l'humanité qui embrasie toutes les nations.

Je ne prétends point rabaisser l'amour de la patrie ; c'est le plus généreux des sentimens ; c'est du moins celui qui a produit le plus de grands hommes , et qui a fait naître ces héros antiques dent l'histoire étonne tous les jburs notre imagination et accuse notre faiblesse ; mais si nous voulons décomposer ce ressort , examiner de près en quoi il consiste , nous trouverons que l'amour de la patrie chez les hommes est presque toujours un i^élange d'orgueil , d'intérêt, de propriété , d'espérance , de souvenir de leurs actions ou des sacrifices qu'ils ont faits pour leurs concitoyens , et d'un certain enthousiasme factice qui les dépouille d'eux-mêmes , pour transporter leur existence toute entière dans le corps' de l'État. Or , il est aisé de voir que presque aucun de ces sentimens ne convient aux femmes. Dans presque tous les gouvememens du monde, exclues des honneurs et des charges , elles 9e peuvent ni obtenir, ni espérer , ni s'attacher à l'État par l'orgueil d'avoir joui des places. Ayant peu de part dans la prospérité , et gênées par les lois dans celle même qu'elles ont , la forme de législation dans tout pays doit leur être assez indifférente. N'agissant , ne combattant jamais pour la patrie , elles n'ont aucun souvenir flatteur qui les y enchaîne par la vanité 01 des travaut , ou des vertus. Enfin , existant plus dans ellesmêmes et dans les objets qui les attachent , et peut-être moins dénaturées que nous par les institutions sociales auxquelles elles ont moins de part , elles doivent être moins susceptibles de l'enthousiasme qui fait préférer l'Etat à sa famille, et ses concitoyens h soi. On ne' manquera point de m'objecter les fameuses citoyeniles de Rome et de Sparte. Je répondrai qu'il ne faut pas comparer les républiques anciennes à nos constitutions modernes. On m'objectera encore les prodiges des femmes hollandaises , dans la révolution des sept provinces ; je répondrai que l'enthousiasme de la liberté peut tout ; qu'il y a des temps oii la nature s'étonne de n'être plus elle-niême, et que les grandes vertus naissent des grands malheurs.

Mais si F amour de la patrie est peu fait pour les femmes , l'amour général de l'humanité qui s'étend sur les nations et sur les siècles, et qui est une espèce de sentiment abstrait , semble convenir encore moins à leur nature : il faut pouvoir se peindre ce qu'on aime. Ce n'est qu'4 force de généraliser ses idées que le philo-

5g8 ESSAI

sophe pftrvieat à frandiir U&t^ l>arrièref, qu'il pawe â*nAliiniiiD« à un peuple , d'un peuple au genre hunlain , du temps oii 3 TÎt aux siècles qui naîtront un jour , et de ce qu'il roit à ce qu'il ne Toit pas. Les femmes n'égarent pas ainsi leur âme au loin ; elle» rassemblent autour d'elles leurs seotimens et leurs idées, et veulent tenir à ce qui les intmsse. Ces wesnres si vastes sont poir elles hors de nature. Un homme est plus pour elles qu'une nation , et le jour oii elles .vivent , plus q«e vingt siëdes oii elles ae

seront pas.

Parmi les vertus sociales , il y en a d'autres qu'on peut appeler plus proprement vertus de société , parce qu'elles en sont l'agrément et le lien : leur usage est de tous les iustans. EJles sontdaas la vie ordinaire ce qu'est la monnaie courante en fait de commerce. Telle est cette douceur qui rend le caractèrëjplus sooji!e et donne eu« manières un charme qui attire ; rinrntlgence qai pardonne les défauts , lors même qu'on n'a pas besoin de pardca pour soi ; l'art de ne point voir les faiblesses qui se mooirait , et de garder le secret à celles qui se cachent ; l'art de déguiser Bes propres avantages , quand ils humilient ceux qui ne les ont pas ; l'art de ne tyranniser ni les volontés , ni les désirs , et de ne point abuser de la faiblesse même , qui en obéîâsmnt s'in^ digne; et la complaisance' qui adopte les idées qu'dh n'a poiat eues ; et la prévenance qui devine les craintes et encourage \es pensées ; et la franchise qui inspire une si douce confiance ; et toute cette politesse enfin , qui peut-^tre n'est pas la vertu , et qui en est quelquefois l'heureux mensonge , qui donne des règles à l'amour-propre ; et fait que l'orgueil à chaque instant passe à cête de l'orgueil sans le heurter.

Nous ne suivrons pas le parallèle des seices dans tous ses senli* mens ; mais on remarque , en général , que les femmes corrigeai ce que l'excès des passions mettrait d'un peu dur dans le commerce des hommes. Leur main délicate adoucit , pour ainsi dixe , et polit le ressort de la société. On voit que leur politesse est une suite de leur caractère ; elle tient k leur esprit, k leur finesse, à leur intérêt même. Pour les plus vertueuses,* la société est oa lieu de conquêtes. Peu d'hommes ont fait le système de renrorer tout le monde content , et tant pis pour ceux qui l'auraient ; mais beaucoup de femmes ont en ce projet , et quelques unes y réussissent. Plus leur société s'étend , plus ce genre de méhts se perfectionne , parce qu'alors il y a plus de petits intérêts k concilier et de caractères à réunir. C'est une machine qui se complique , et deitiande plus de supériorité pour assortir le» montemens (i).

X\) En général on est crattUiDt j^his ftiB , qa'ai^' est iaom & soi et flmr m

Mais auflfti cette polîtesse si fine .doit quelquefois xoener 4 la fau$8eté : oa met reiipresaioa du sentiment à la place du sentiment même ; de là le reproche si répété contre les femmes, il faut convenir que par leur nature elles sont plus portées à tous les genres de dissimulation. C'est la force qui déploie tons ses mou** vemens en lilwrté ; mais la faiblesse et l'art de plaire doivent obâerver et mesurer les. leurs. Ainsi les femmes , plus timides , apprennent à cacber les aentimens qu'elles ont , et finissent par montrer ceux qu'elles n'ont pas. L'homme peut avoir de La franchise sans vertu., parce que souvent elle est sans effort , et qu'elle peat être en lui le besoin d'une âme impétueuse et libre ; mais la sincérité chei les femmes , quand elle est réelle , ne peut être qu'un mérite. Quelquefois l'homme faux joue la franchise par système : les femmes se piquent rarement de ce genre d'hypocrisie ; et quand par hasard elles l'ont , elles donnent leur franchise comme une marque de confiance pour plaire davantage : c'est un sacrifice qu'elles font à l'amitié. Ainsi l'homme a de la franchise par orgueil , et la femme par adresse ; l'un peut dire une vérité sans autre €h\ûi qu^ la vérité ; dans la bouche de l'autre , la vérité même a toujours un but. La fausseté de l'homme va presque toujours à ses intérêts ; elle n'est que pour lui ; celle de la femme va presque toujours à plaire : elle se rapporte toute aux autres. De ces deux faussetés , l'une vous trompe et l'autre vous séduit. Enfin la flatterie se trouve également dans les deux sexes ; mais celle de l'homme est souvent dégoûtante à force d'être basse ; celle do la femme est plus légère et parait de sentiment : même quand elle est outrée , elle est amusante , et n'est jamais vile ; le motif et la grâce la sauvent du mépris.

Pour ajchever ce parallèle , qui n'est déjà que trop long, il fan*» drait examiner encore dans les deux sexes , les vertus rigides qui tiennent à l'équité , et ces qualités vigoureuses et fortes qui tiennent au courage ; mais toutes les distinctions qu'on pourrait, faire sur ces objets , partiraient toujours des mêmes principes. Ainsi, k l'égard de l'équité d'où naissent les devoirs d'pne justice

antres , qu^on tient plos à l^opinion , qu'on est plus jaloux d'être distingue , qu'on a peut-être moins de ressource et de grands moyens pour Pélre. Enfin , ches les particuliers comme chei les peuples , et dans les sexes comme dans les rangs, la politesse inppose encore roisÎTCtc, parce qnVUe si^pose Tbabitade eik besoin de tittc ensfcmUe. Et c>st de là que naît IVt des mcnagemens, i^ hcsojns des égards , et toutes les petites jouissances de la vanité'. On s^accouUin^e à donner ce qu^on reçoit, et à exiger ce qu*on donne. Ainsi la délicatesse des sens prodoit la recherche des plaisirs ; et la délicatesse de Pesprit ( qui peut-être n'est que le résultat des deux autres) produit la finesse du goût. On voit comme tous cet objets tiennent ensemble^ et comme ils tiennent «ax femmes.

6oo ESSÀt

austère et impartiale , si , entre les deux sexes, il j en a an qoi sente presque toujours avant que de juger ; si son imagination qui l'entraîne, lui donne des aversions ou des penchans dont iloe se rend pas compte ; si une règle uniforme et inflexible doit fatiguer ses caprices ; si enfin dans. tous les temps il se décide bifo plus par des idées particulières, que par des vues générales, il faut avouer alors que cette équité rigide f qui voit moins les circonstances que la règle , et les personnes que les choses , serait moins faite pour lui. Aussi rarement les femmes sont-elles cromme la loi qui prononce sans aimer ni haïr ; leur justice soulève toujours un coin du bandeau , pour voir ceux qu'elles ont â condamner ou à absoudre. Ouvrez lliiitoire, vous les verres toujours voî>iDf$, ou de l'excès de la pitié , ou de l'excès de la vengeance ; il leor manque cette force calme qui sait s'arrêter; tout ce qui est modère les tourmente.

Une femme de beaucoup d'esprit (i) a dit que les Français semblaient s'être échappés des mains de la nature , lorsqu'il nVuit encore entré dans leur composition que l'air et le fen. Elle en aurait pu dire autant de son sexe ; mais sans doute elle n'a pas voulu trahir son secret.

Il serait bien hardi de vouloir décider jusqu'où h nature des deux sexes parait susceptible de courage ; mais ce mot de courage est vague : et pour en fixer l'idée , il en faudrait distinguer dç AiÇférentes espèces. On connaît la distinction du courage d'esprit et du courage physique ; mais ces deux genres se subdivi^ient encore. Ainsi , dans le courage d'esprit on trouve un courage de principes , qui fait braver l'opinion ; un courage de volonté /qui donne de l'énergie k l'âme , et l'empêche d'être gouvernée ; un courage de constance, qui supporte l'idée des longs travaux et !« travaux même ; un courage de sang--froid qui , 'dans les circonstances délicates, voit tout et voit bien ; et dans le courage physique un courage contre la douleur , qui sait souffrir ; un courage contre les périls , soit celui d'audace qui affronte, soit celui d'intrépidité qui attend; un courage d'habitude, qui est de tous les jouis, et s'applique à tous les objets ; et ce courage d'enthousiasme , qui est comme la fièvre d'une âme ardetite, qui naît et s'éteint , et fait braver dans un temps ce qu'on eut redouté dans un autre. ^ Je laisse à mes lecteurs à faire l'application de ces détails ; mais ce qu'on doit remarquer , c'est que de tous les genres de courage , celui que les femmes ont le plus , est celui de la donleur ; ce qui vient sans doute de la foule des maux auxquels les a soumises la nature. Quoi qu'il en soit , elles aimeraient cent fois mieux souffrir que déplaire , et braveraient bien plutôt la (i) Madame de Graffigni, Lettres Péruyiermes,

SUR LES FEMMES. Goi

douleur que ropinîoR; on a vu aussi dans les dangers des exemples d'un courage extraordinaire chez les femmes- : mais c'est toutes les fois qu'une grande passion y ou une idée qui les remue vive-» ment , les enlève à elles-mêmes ; alors leur imagination qui s^en^ flamme , leur fait vaincre leur imagination même ; et leur sensibilité ardente , portée toute vers un objet, étouH'e les petites sensibilités d'habitude , d'oii nait la crainte , et qui produisent la faiblesse ; elles ont dans ces secousses une force qui brave tout , et va plus loiu qu'une force habituelle, qui par sa continuité méo^e a moins de ressort , et doit être moins voisiue de .l'excès.

Telle est , dans la question de l'égalité ou de la supériorité des sexes , une partie des objets qu'il eût fallu discuter et mettre dans la balance. Pour la bien traiter , il faudrait tout à'ia fois être médecin , anatomiste ^ philosophe , raisonnable et sensible , et surtout avoir le malheur d'être parfaitement désintéressé.

Le seizième siècle , qui avait vu naitre et s'agiter cette question , fut peut-être l'époque la plus brillante pour les femmes. Après ce temps on trouve beaucoup moins d'ouvrages ezi leur honneur. Cette espèce d'enthousiasme général d'une galanterie sérieuse était un peu tombée. L'extinction entière de la chevalerie en Europe , l'abolition des tournois , les guerres de religion en Allemagne , en Angleterre et en France, les femmes appelées dans les cours , et les mœurs qui doivent naître de l'oisiveté , de l'intrigue , et de la beauté regardée comme un instrument de fortune ; enfin ^ le goût de société qui commença partout à se répandre , goût qui polit les mœurs en les corrompant , et qui , en mêlant davantage les deux sexes , leur apprend à se chercher plus et à s'estimer moins ; tout contribua à diminuer un sentiment qui , pour être profond , a besoin d'obst)icles , et d'un certain état de l'âme oii elle puisse s'honorer par ses désirs, et s'estimer par sa faiblesse même.

Cependant cette révolution ne se fit que lentement parmi nous. Sous François I". , qui donna le signal de la corruption en^France, on trouve encore en amour des jalousies , des vengeances , des haines et des crimes qui prouvent des mœurs. Sous Catherine de Médicis, ce fut un mélange de galanterie et de fureurs. L'ardeur italienne vint se mêler à la vohipté française ? tout fut intrigue. On parlait de carnage dans des rendez-vous d'amour | et l'oii méditait , en dansant , la ruine des peuples. Cependant les soms même ^e la politique et de la guerre , les factions , les partis , et je ne sais quoi de romanesque qui restait encore , donnaient aux âmes une certaine vigueur qui se portait jusque dans les sentimens que les femmes' inspiraient. Sous Henri lY , on vit une galanterie plus dbuce ; il eut les mœurs

6o2 ESSAI

d'un chevalier et les faiblesses d'un roi sensible. On se fit honneur de rimiter , et les courtisans , accoutumés aux actions d*ëcUt eC aux conquêtes y audacieux et brillans , portèrent dans ramoar cette espèce de courage noble qu'ils avaient montré dans les combats. On se corrompait partout , mais on ne s'avilissait point encore.

Sous Louis XIII , l'esprit qui commença à se développer , & melon la métaphysique à la galanterie. On connaît les fameuse; tlîèses que le cardinal de Richelieu fit soutenir sur l'amoar. Ce qu'on serait tenté de prendre 'pour une espèce de parodie et une charge comique , n'était que l'expression sérieuse des mœurs de ce temps-là. Les guerres de religion avaient mis la controyerse à la mode ; le nouveau goût des lettres faisait prendre les formes schol astiques pour la science. Le faux bel esprit naissait du désir de l'esprit y et de l'impuissance d'en avoir. La galanterie qui ne détruit rien et se mêle à tout , parce, qu'elle n'a rien de profond^ et qu'elle est plutôt une tournure de l'esprit qu'un sentiment, U galanterie adoptait tous ces mélanges , et s'était formé un nouveau jargon , tout à la fois mystique , métaphysique et romanesque. Ce n'était que dissertations sur les délicatesses et les sstcrifîces de Tan^our. Quoiqu'on disserte peu sur ce qu'on sent hemucoup , cependant ces conversations même et ces maximes annonçaient un tour d'imagination, qui, en permettant la galanterie, y )oîgn^l la tendresse, et liait toujours à l'idée des femmes une idée de sensibilité et de respect.

La régence d'Anne d'Autriche et la guerre de la minorité furent une époque singulière. La France était dans l'anarchie , mais on inélait les. plaisanteries aux batailles et les vaudevilles aux factions. Alors tout se menait par des femmes ; elles eurent tputes dans cette époque cette espèce d'agitation inquiète que donne l'esprit de parti , esprit moins éloigné de leur caractère qu'on ne pen>e : les unes imprimaient le mouvement ; les autres le recevaient. Chacune, selon son intérêt et ses vues, cabalait , écrivait, con^ pirait : le temps des assemblées était la nuit. Une femme au lit « ou sur sa chaise longue , était l'âme du conseil ; là , on se décidait pour négocier, pour combattre , pour se brouiller, pour se raccommoder avec la cour. Les faiblesses secrètes préparaient les plus grands événemens ; l'amour présidait k toutes les intrigues : on conspirait pour ôter un amant à sa* maîtresse , ou une maîtresse à son amant. Une révolution dans le cceur d'une femme annonçait presque toujours une révolution dans le^ aâihires (i).

(i) Chaque femme avait son département et son empire. Madame de Moud»son , belle et brillante , gouvernait le duc de Beaufort ; madame de

SUR LES FEMMES. 6o3

Les femmes dans le même temps paraissaient souvent en public et à la tête des factions. Alors elles joignaient à leur parure les écharpes qni distinguaient leur parti. On se serait cru transporté dans les pays des romans, ou au temps de Tancienne chevalerie. On voyait dans des salles ou sur des places , des instrumens de musique , mêlés avec des instrumens de guerre , des cuirasses et des violons , et des beautés parmi des guerriers. Souvent elles visitaient les troupes et présidaient à des conseils de guerre (i). La dévotion chez les femmes se mêlait à l'esprit de faction , comme Tesprit de faction à la galanterie. Lisez les mémoires du temps y vous verrez Mademoiselle remplir les devoirs les plus sacrés de la religion, avant de partir pour un voyage oii elle allait cabaler contre le roi. A Orléans elle fait la guerre civile , et va à compHes. Elle donne des audiences réglées aux rebelles , au retour de la messe. On cabalait le matin , et on visitait les couvens le soir ; jamais on ne vit plus de femmes de la cour se faire car^ mélites. Il semble qu'au milieu des troubles les âmes se portaient à tout avec plus d'impétuosité ; et les imaginations échauffées par tant de mouvemens « se précipitaient également vers la guerre , vers l'amour , vers la religion et vers les cabales.

A l'égard de l'esprit de galanterie , il eut k peu près le même caractère , ou les mêmes symptàmes que sous Louis XIII ; excepté que la guerre civile , et cette espëce d'exagération que les mouvemens extraordinaires donnent à l'âme , fortifia la petite teinte de chevalerie qui restait encore dans l'amour. Anne d'Autriche

TÎlle , le duc de La KochefoacauU ; madame de ChâtiUon, Nemours et Conde ; mademoiielle de Chevreuse, le coad)uteur ; mademoiselle de Saujoa^ dévote et tendre , le duc d^Orléans*; et la duchesse de Bouillon , son mari. Cependant madame de Chevreuse , rive et ardente, se livrait à ses amans par goût , et aux afiaires par occasion ; et la princesse Palatine , tour h tour amie et ennemie du grand Condé, par Tascendant de son esprit bien plus que de ses charmes , subjuguait tous ceux h qui elle voulait plaire , et qnVlIe avait , ou la fantaisie ou Fintérét de persuader. On sait qu'elle eut tout h la fois une Ame passionnée et un esprit ferme, et qu'elle parut aussi romanesque en amour , qne politique dans les intérêts d'État.

(i) Il y eut un régiment créé sous le nom de Mademoiselle : et Monsieur écrivait à des femmes qui avaient suivi sa fille à Orléans , à mesdames les comtesses , maréchales de camp dans V armée de ma fille contre le Mazarin, Personne n'ignore ce que fit cette princesse , qui avait tout le courage dY'sprit qui manquait à son père. On sait qu'à Orléans , elle escalada presque les murs , tandis qu'on délibérait si on devait la recevoir. Et 11 la porte St.-Antoine , pendant que le grand G>ndé se couvrait de gloire contre Turenno, qui n'était plus grand que parce qu'il combattait pour son prince , elle était an milieu des morts et des blessés , donnant dans Paris tous les ordres que personne , pu ne pouvait, ou ne voulait donner, et ae faisant obéir' par respect de cenx qui pouvaient lui désobéir par devoir.

6o4 ESSAI

avait porté à là cour de France une partie des mœurs cie sonpajs C'était un mélange de coquetterie et de fierté , de sensibilité et « réserve , c'est-à-dire , un reste de Tanciene et brillante galaoUw des Maures , jointe à la pompe et à la fierté des Castilians. Alor danses , romans , comédies , intrigues , tout fut espagnol. l6 déguisemens , les scènes de nuit , les aventures devinreot à li mode ; seulement la vivacité française substitua les tIoIods u son languissant des^itares. On jouait de grandes passions quoi n'avait pas ; on se faisait honneur d'afficher publiqueffleat k> passions qu'on avait. Un hommage rendu à la beauté, était ^^ gardé de la part des hommes comme un devoir. Alors les plo) petites choses avaient une valeur ; et le don d'un bracelet ou m lettre faisaient un événement dans la vie. On parlait aussi sene»sèment de galanterie ou d'amour , que du gain d'une bataille ^i,-

C'est ce caractère qui forma l'esprit des premiers romans du siècle de Louis XIV ; romans étemels, parce qu'on croyait l»^ toute passion doit être longue; sérieux, parce qu'on regaw^i une passion comme une chose importante dans la vie; p"' d'aventures , parce qu'on s'imaginait que l'amour devait tourner ]es têtes; pleins de conversations , parce qu'on faisait <iei amour une science qui avait ses principes et une méthode; beroigu » surtout , parce qu'il fallait mettre les plus grands bon«n«^ *"* pieds des femmes, et que le préjugé était alors qne ^ i'»^^' devait consulter l'honneur , et s'élever par son objet, au "^"^ * chercher à l'avilir.

C'est ce caractère qui forma notre théâtre ; et *"}^i"^p" jusqu'à Corneille , lui fit placer l'amour entre les intérêts d et les vengeances , entre les conspirations et les pa^f"*^' . * .v

C'est cet esprit général régnant dans l'enfance de Louis . • qui lui donna , peut-être avec les femmes , ce caractère tou fois grand et sensible par lequel , jeune encore, et dans unep' ^ ardente , il voulut placer une de ses sujettes sur le trône t f ensuite capable de se vaincre ; par lequel il conçut unepa^' non moins vive pour Henriette d'Angleterre , et sut j ^ne ^ frein ; par lequel , toujours roi , quoique amant, il sut,

(i) On connaît ces vers du dac de La Rochefoncault h madame de Looc ^

pour mériter §on cœur, ponr plaire k ses beaux jeux t J^ai fait la guerre aux rois , je raiirais faite aux dieux.

On vit le duc de Bellegarde , qui s'était déclaré hautement ^"^^^^J^y leine, en prenant congé d'cJle pour aller commander une arrotc , m' ^^j^^, pour faveur qu'elle voulût bien loucber la garde de son t'peé. ^n " 'g^^^-ii la guerre civile, M. deCfaàiillon, amoureux de mademoiselle oe porter dans un« bataille une d« ses jarreûérec nouée à son bras*

SUR LES FEMMES. 6o5

jeunesse, mettre de la dignité dans ses plaisirs. Mais quoiqu'il couvrît toujours la volupté de la décence , cependant les mœurs des femmes , par une révolution nécessaire , durent s'altérer sous son règne.

Jusqu'alors les vices de la cour n'avaient guère été ceux de la nation. Les di£^rens ordres de l'Etat étaient plus séparés. On^ touchait encore au temps oii les grands seigneurs avaient une grandeur personnelle , qui les avait rendus tout à la fois redoutables pour la cour , et tyrans pour le peuple. Plus ils étaient puissans , plus les rangs étaient marqués. L'orgueil ne se mêle pas y et fait signe que Ton recule. Le despotime suprême abat toutes les barrières ; mais le despotisme subalterne les mullipUe pour se séparer davantage de ceux qui oseraient prétendre à l'égalité. Dans cet état y la corruption et l'audace des mœurs sont presque regardées 'comme un privilège du rang. Les vices même de ceux qui oppriment , sont pour les autres une partie de leur oppression ; et l'on est moins porté à imiter ceux que l'on hait. D'ailleurs, la communication des mœurs de la cour ne pouvait se faire que par la haute magistrature et les gens riches; mais les magistrats, plus austères, étaient plus renfermés. Vivant entre l'étude et les lois , ils étonnaient la cour , et ne l'imitaient pas. A l'égard des gens riches , la plupart n'étaient que riches. La honte de certaines fortunes n'admettait point la familiarité de l'orgueil. Le luxe qui seul rapproche la grandeur de la richesse , vice de quelques particuliers , n'était pas la maladie générale. Les uns n'avaient pas encore besoin dé trafiquer de leurs noms ; les autres ne pensaient point encore à en acheter un. Comme on s^occupait plus de ses devoirs , il y avait moins de temps à perdre : ainsi , moins de société. Les mœurs de tout ce qui n'était pas la cour , étaient donc plus sauvages ; et cette espèce de grossièreté antique était une barrière de plus , parce qu'elle était un ridicule. Le contraste des manières marquait oit l'orgueil devait s'arreLer pour ne pas se confondre. Entre la capitale et les provinces il n'y avait guère moins de barrières qu<entre les Etats. Moins de grands chemins , de sâreté , de voitures , surtout moins de luxe et de besoins , et par conséquent beaucoup moins de cette activité inquiète qui fait qu'on se déplace , et qu'on va chercher dans la capitale de l'or , de la servitude et des vices , retenant chacun sous le toit de ses pères , contribuait à prolonger les mœurs de la nation.

Mais sous Louis XIY tout changea. Les gens de la cour n'ayant plus que des titres sans pouvoir , et réduits à une grandeur de représentation au lieu d'une grandeur réelle j refluèrent davantage

Co6 ESSAI

vers la société et vers la ville. L'inégalité des fortunes s^augmenta par rinégalité des impôts. On mit plus de prix aux richesses. Le» grands eurent plus de besoins, les riches plus de faste, les pauvre^ corrompus par leurs désirs , moins de mœurs ; tout se rapprocha. La magnificence et le luxe du prince fortifièrent encore ces idées. On s'endetta par devoir , et l'on se ruina pai^ orgueil. On ménagea bientôt ceux qu'on méprisait. Poifr conserver ses titre», il fallut les partager. L'or enlevé aux pauvres devint le médiateur entre les riches et les grands. La magistrature même changea. Tout ce qui allait à Versailles , en prit les mœurs. La société plus polie fit disparaître la différence des tons. La rouille des vieux usages s'effaça. Tous les ordres se mêlèrent. On accoarut de> provinces; la misère des campagnes , le luxe des villes , Tambitton. le commerce , la réputation du prince et ses conquêtes , les fétti romanesques de sa cour , les plaisirs même de l'esprit , tout attira dans la capitale ; on y vint en foule quitter ses préjugés , roogir de ses mœurs, et tout à la fois se polir , s'enrichir et se corrompre.

11 est trop aisé de voir l'influence que tous ces changemens et Ce mélange universel durent avoir sur les femmes. La galanterie devint une mode , et l'aisance des mœurs une grice. Tout imiu la cour ; et d'un bout du royaume à l'autre , les \ices circulèrent avec les agrémens.

Une autre révolution accompagna celle des mœurs. Dans un pays ou naissait le goût de la société et des lettres, le goût de Tesprit dut gagner les femmes. Mais comme le goût ne se forme que lentement , que le naturel et la grâce tiennent à un instinct délicat qui sent quelquefois le vrai , sans pouvoir le définir; comme on est porté à croire que ce qui coûte doit être admiré ; et que , pour être mieux , il ne faut ressembler à personne ; comme ce qui est faux parait quelquefois brillant , parce qu'il présente une face nouvelle , et cache une partie de l'objet pour faire sortir le reste ; comme enfin tout ce qui est de mode , s'exagère , on dut prendre d'abord le bel esprit pour l'esprit. Les femmes qui aspirèrent à se distinguer , créèrent des expressions qu'on admirait beaucoup , parce qu'on les entendait peu. On mit des mots singuliers à la place des idées qu'on n'avait pas ; et pour n'être pas commun , on devint ridicule. Tout contribua à ce délire ; les livres italiens et espagnols, qui étaient alors très à la mode, les lettres de Voiture, les romans de mademoiselle Scndérr. l'admiration très-réelle pour ce qu'on appelait \e$ précieuses , les conversations de l'hôtel de Rambouillet , enfin la société et le nom imposant de madame de Longueville, qui^ après avoir été dans la Fronde à la tête des factions, vieille et sans amans

sans cabale , se désennuyait à faire de la métaphysique sur l'amour , et des dissertations sur l'esprit , et à préférer naïvement Voiture à Corneille.

On sait que Molière, en chargeant ce ridicule, le fît disparaître. Quelques femmes ensuite se livrèrent aux lettres , et quelques unes cultivèrent les sciences ; mais ce fut bien loin d'être l'esprit général. Dans le siècle le plus éclairé , on ne pardonna point aux femmes de s'instruire. Il semble que la nation distinguée par sa valeur et par ses grâces , ait toujours ^craint d'avoir une autre espèce de mérite. Le goût des lettres a été regardé comme une sorte de mésalliance pour les grands , et un pédantisme pour les femmes. Ce mépris secret, digne des Francs nos a'ieux , dut retenir surtout le sexe que l'opinion gouverne le plus. Quelques femmes bravèrent ce préjugé , mais on leur en fit un crime. Comme tout ce qui est bien a son excès , et qu'un bon mot ne peut manquer d'être une raison , en associant ce qui est ridicule à ce qui est utile , on vint aisément à bout de décrier les connaissances dans les femmes* Despréaux et Molière joignirent au préjugé l'autorité de leur génie. Mais trop habiles pour y manquer , tous deux chargèrent le tableau pour faire rire. Molière surtout mit la folie à la place de la raison ; et l'on peut dire qu'il trouva l'effet théâtral plus que la vérité.

En effet , à examiner la question , il semble que , dans un pays «t dans un siècle oii l'on est prodigieusement loin de cette première innocence qui attache des plaisirs purs à la retraite et à l'heureuse ignorance de tout, hors de ces devoirs; dans un siècle oii les mœurs générales sont corrompues par l'oisiveté , oii tous les vices se mêlent par le mouvement , et oii on ne peut plus remplacer ou suppléer les vertus que par les lumières , au lien de détourner les femmes d'acquérir des connaissances et de s'instruire , il fallait les y encourager. Armande et Philaminte sont des êtres très-ridicules , j'en conviens , et qui méritent qu'on en fasse justice; mais le bonhomme Chrysale, qui, dans sa grossièreté franche et bourgeoise , renvoie sans oesse les femmes à leur dé , leur fil et leurs aiguilles , et ne veut pas qu'une femme lise et sache rien, hors veiller sur son pût, n'est plus du siècle de Louis XIV (1). C'était remonter à deux cents ans ; c'était oublier que les mceurs d'un siècle sont incompatibles avec 'celles d'un autre; et que, par un certain enchaînement de vertus et de vices,

(1) Vojes dans les Femmes tavanles rexcellente scène septième , du sccood «Ole. Onaentbien que }e ne prétends point blâmer ici ce rôle de Chrysale comme ■rôle comique : il est du plus grand effet ; et dans ce genre , Chrysale et Martine sont Teritablement les deux rôles de gcnie de la pièce. Je Texaminc seulement •da côte moral , et indépendamment de toat efièt de thcÂtre.

''o* ESSAI

il y a un progrès nécessaire de lumières comme de moeurs, aoqn^ il est impossible de résister. On peut dire que c'est surtout Lr la législation du théâtre qu'est fait le principe de Solon , de dc»ner , non les meilleures lois possibles, mais les meilleures relôhvement au peuple et au temps. Ainsi , au lieu de faire conlra^tft avec les deux folles que Molière a peintes , Ce Chrvsale qui « donne pour l'homme raisonnable de la pièce» et qui nVst q« l'homme raisonnable d'un autre siècle, si on avait peint L femme jeune et aimable , qui eût reçu du côté des conn*is«ncft et de l'esprit la meilleure éducation , et qui eût conserTe toute* le^ grâces de son sexe ; qui sût penser profondément, et qui n'aflecliî nen ; qui couvrît d'un voile doux ses lumières , et eût toujours us esprit facile , de manière que ses connaissances acquises parusses: ressembler à la nature; qui pût apprécier et sentir les^grandt. choses, et ne dédaignât jamais les petites ; qui ne Ht usage de Ter prit que pour rendre plus touchant le commerce de Faniitie- qui en étudiant et connaissant le cœur de l'homme, n'eût appris au à avoir plus d'indulgence pour les faiblesses , et de respect >our le. vertus ; qui enfin mît les devoirs avant tout, mais les connaissances après les devoirs, et n'employât la lecture qu'à remplir les inslans que laisse dans le monde le vide des sociétés et de soi^éme et à

PO ni ? II'Vh V r'' ' ' "^'^ '''^^'•'^^ ^* excellente eu ions sente pour le siede poli et corrompu de Louis XIV, k côté du ri-

lT"i'^""^/r?,^'* dans les femmes l'usage heureux des lu- Wieres a cote de 1 abus (i). ^» •«•-

Quoi qu'il en soit, les femmes sous Louis XIV furent presque reduues a se cacher pour s'instruire , et à rougir de leurs ^Z sances comme dans les siècles grossiers elles eussent rou^d"^" inlngtie. Quelques unes cependant osèrent se dérober îviZrance dont on leur faisait un devoir; mais U plupart cachS cette hardiesse sous le secret ; ou si on le, soupçoLa^e l^p.^ « bien leurs mesures , ^ju'on ne put les convaincre ; ;»e o'a^^ que 1 am.t.e pour confidente ou pour complice. On voi.^rlà même que ce genre de mérite ou de défaut ne dut pas être fo« commun sous Louis XIV; mais, par la politesse générlVT^ «ec e, ,1 y eut chez les femmes un autre g^re d'esprit trè Vh mode alors , et surtout à la cour : c'est cet esprit aimable et Vui «•a que des grâces légères, qui n'est point Jâté par !« ^nlT sances ou y tient si peu qVon lui ^ardoLe ;'^ J^^c^X agréablement des bagatelles , et peut se compromettre \^, (.) Je ne sai. pa,« M<^iére eôl irouy<i un pareil modèle dan. fe «Zî * Loms Xl\ j ma.» ,c sa« bica gu'il l'eu, irouré dan. le nôtre.

écrire quelquefois de jolis vers ; qui dans la conTersation charme toujours sans paraître y prétendre, plait à tout le monde, n'hu* xnilie personne ; et lors même qu'il est le plus brillant , Test de manière qu*on l'excuse , et qu'on voit bien qu'il n'y a pas de sa faute. Tel fut, comme on sait, l'esprit des La Fayette , dei Ninon , des La Suze , des La Sablière et des Sévigné , des Tliianges el des Montespan, de la duchesse de Bouillon et de la belle Hortense IVfancini sa sœur , enfin de madame de Maintenon, lorsque jeune encore elle faisait le charme de Paris , avant qu'elle habitât la cour, et fût condamnée à la fortune et à l'ennui (i). -

La plupart de ces femmes furent célébrées par des poètes qui , pour leur plaire, savaient prendre leur ton. On remarque que dans tous les vers de Boileau il ne se trouve pas le nom d'une seule femme de son temps. Pour mériter ses éloges, il fallait être roi , ministre , ou docteur de Sorbonne. Mais La Fontaine , plus sensible et plus doux, a loué presque toutes les femmes de la cour, célèbres par leurs agrémens ou leur esprit. Il avait une âme faite pour les sentir, et le ton qu'il fallait pour les chanter. Dans son abandon et sa paresse , il semblait errer sur tout avec indifférence ; mais il sentait par instinct les grâces dans les femmes, comme il les rencontrait par instinct dans ses vers. Racine , très-dédaigneux quoique très-courtisan , et plus porté en général à la satire qu'à l'éloge, n'en a loué que deux, madame de Maintenon dans Esther, et Henriette d'Angleterre dans une dédicace ; mais Racine n'en est pas moins le plus éloquent panégyriste des femmes qu'il y ait eu. Quinault,sans en avoir peut-être chanté aucune, lès a de même

(i) Dans le nombre des femmes qne je viens de citer , on distinguera toujours madame de La Fayette et madame de SeVignc. Madame de La Fayette, si connue par des romans ingénieux et pleins d'une sensibilité douce , joignait une raison solide à tous les agre'mens du caractère et de Tesprit. C^cst elle qui, la première, a mis dans les romans , les sentimens à Ja place des aventures, et des hommes aimables au lieu des hérosi Elle fit dans son genre ce que Racine fit dans le sien. En substituant Tinterét au prodige , elle prouva qu'il valait mieux attendrir qu'étonner.

Madame de Sévigné,. avec Ae% lettres écrites au hasard , a fait sans y penser un ouvrage enchanteur. Dans son style plein d'imagination , elle crée presque une langue nouvelle. Elle jette à tout moment de ces expressions que Pcsprit ne fait pas, et qu'une âme sensible i»eulc peut trouver. Elle donne aux mou les plus communs une physionomie et une Ame. Tons ses tours de phrase sont des moovemons, mais des niouvemens abandonnes, et qui n'en ont que plus de grâce. Les momens quelle peint se fixent »oui> son pinceau, et on ^ les voit encore. Comme elle s'accuse , se loue, se plaint! Comme sa joie est douce , et sa tristesse a de charmes ! Comme elle intéresse toute la nature à sa tendresse ! S'il y avait un étie qui ignorât ce que c'est que sensibilité (à peu près comme il y a des aveugles et des sourds de naissance) et qu'on voulàt loi donner une idée de cette espèce de sens qu'il n'a pas, il fandrait lui fairt lire Im lettres de madame de Sévigné.

6io ESSAI

célébrées tontes. Il a fait pour elles un monde exprès el ffai soLsiste encore , où il n'y a d'autres mœurs que celles de rancieiuie chevalerie ) oii les dieux, les héros et les hommes sont tous amifii par devoir, et oii , sous peine de ridicule , il est défendu de penser, de chanter, de combattre, de vivre, de mourir, et de monter au cieuz , ou de descendre aux enfers, que pour une femme.

Fléchier et Bossuet en ont immortalisé quelques unes. Us œt célébré des vertus , conune les autres out célébré des agrémeo*. Mais si l'oraison funèbre est de tous les ouvrages celui peut-êtrf qui est le moins propre à peindre un caractère , même dans iia homme , parce qu'il faut presque toujours exagérer les proportions ; qu'on a un cadre immense , et qu'on veut le remplir ; quû y a des qualités qu'il faut taire ; qu'il faut quelquefois sappostr des motifs oii il n'y en a point ; qu'il faut supprimer les déuiis, qui cependant peignent mieux que les masses ; qu'il fant dooser à celui qu'on loue en pompe , un caractère général et une pfajsk^ nomie qui soit une , et que souvent il n'en a point en ; eafin parce qu'il faut faire une figure de représentation , et qo'iiBP figure de représentation n'est presque jamais une figure vraie : à plus forte raison ce genre est-il moins propre à bien rendre l'espèce de mérite d'une femme. Leurs traits sont trop délicats et trop fins; ils échappent à ce pinceau. Aussi presque toutes les oraisons funèbres des femmes ne peignent rien , et ce sont -plutôt des sermons que des portraits. Bossuet ea, a deux célèbres ; mais la beauté de l'une tient à de grands événemens et à un trône renversé ; celle de l'autre , à une mort tragique et terrible. De quatre que Fléchier a faites, la meilleure, sans contredît, est celle de madame de Montausier ; mais a-t-il pu la peindre (i)? Apprend-

(i) IVIadame de MonUasier, coonoe avant son maria^ sons le whb de Julie ^Angennes , était fille de la célèbre marquise de Rambouillet ç dk fut dans son enfance prodigieasement looe'e par tons les beaux es|irîts <b temps. On connaît lliistoire de la guirlande de Julie. Celaient les pins befle» fleurs peintes sur vélin , et an bas de chacune nn madrigal , compose pv le» hommes les plus célèbres du siècle. Le grand Corneille en fit trois pour sa part, et Tauteur du Cid^ de Rodogune , et de Ginua , composa la tulipe, lajie& é^ orange et F immortelle blanche. Flécliier, dans son oraison fonèbre, k peut , ni ne doit peindre cette espèce de galanterie dVsprit qui faisait le rsraclère de ces teraps-U. Il ose parler de Thôtel de Rambouillet { mais comment ? il nous parle de cabinets oii i esprit se purifiait f de la vertu qutm y révérait sous le nom de V incomparable uirtémice; enfin d^une cemr n&v hreuse sans confusion , modeste sans contrainte , sa%*ante sans orgueil , p«if* tans affectation. Ces antithèses sont tçès-belles sans doote , mais font-clk» bien connaître ce dont il s^agit ? Peignent-elles le genre d'édocatioa h&u » mauvais qu'une jeune personne devait recevoir , parmi tant de disscitMaoB r. de vers, de méupbysique et d^esprit, entre mademoiselle de Soidéfj et s»dame de Louguerille , entre Sarrazin et Voiture?

SUR LES FEMMES. 6it

on là ce qu'on sait par les anecdotes da temps , . que la grande réputation d'esprit qu'eut madame de Montausier dans sa jeunesse vint de ce que Voiture chez sa mëre composait ses lettres ? Apprend-on là enfin que des qu'elle fut à la cour elle oublia tous ses amis , et que ce fut pour elle que le duc de La Rochefoucault fil cette maxime , « qu'il y a des gens qui paraissent mériter de M certaines places , dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont in- M dignes dès qu'ils y sont parvenus, m Au lieu de tout cela , Fléchier 9 fidèle à sa division et à la chaire , est obligé de mettre des antithèses y des phrases et des vertus.

Après toutes ces femmes louées avec légèreté par des poètes i ou gravement et avec pompe par des orateurs, il y en eut encore deux qui, dans un rang et un ordre diflférent, parvinrent néanmoins à la plus grande célébrité ; l'une e^t mademoiselle de Scudéry , si fameuse alors , et qui vécut quatre-vingt-quinse ans , dont elle passa plus de soixante à écrire avec grâce quelques jolis vers dont on se souvient , et avec une efirayante facilité , de gnxs volumes qu'on ne lit plus. On sait que pendant un ten^ps elle tourna les têtes , et qu'elle eut autant d'influence par ses romans, que Boileau en eut depuis par ses satires et par son goût. L'autre est la savante mademoiselle Le Febvre , si connue sous le nom de madame Dacier. Son mérite , il est vrai , n'était point un mérite de femme , mais elle avait de bonne heure pris son parti de n'être qu'un homme ; et quoique ce ne fût point à la manière de Ninon, elle ne laissa pas que de faire des enthousiastes. Ses deux langues naturelles étaient celles de Térence et d'Homère ; aussi recevaitelle souvent des madrigaux grecs et latins. Les personnes les plus savantes de l'Europe conspirèrent à la louer. Enfin La Mothe la chanta , La Mothe si connu par ses démêlés littéraires avec elle , oii tous deux avaient changé de rôle (i)^ Il prononça en son honneur, dans l'Académie Française , nne de ces odes raisonnables et sensées qu'il savait si bien faire. Cet hommage public honorait à la fois La Mothe , les femmes et les lettres.

Je ne dirai rien des autres femmes qui écrivirent à peii près dans le même temps. Ce catalogue se trouve partout ; d'ailleurs je ne parle ici que des femmes dont l'âme et l'esprit ont eu un caractère , et qui peuvent servir à faire connaître les idées ou les mœurs de leur siècle^ C'est ici un tableau et non pas une histoire.

Le résultat des mœurs et du caractère général des femmes sous Louis XIV , fut donc la volupté^ unie à la décence , de l'activité

(i) On «ait que dans sa dispute sur Homère, il mit toot Tesprit et tootes les grâces d^tioe femme, tandis quMIê y mettait toate rérudition y et quelquefoif un peo de rczcès de force d'ira faommo.

6i2 ESSAI

toampe vers les intrigues , peu de connaissances , beauocp d'agrémens , une politesse fine j un reste d'empire sur les hommes le respect pour toutes les idées religieuses qui se mêlait à ce^t coquetterie de mœurs , et toujours le remords à cote oa k la suùe de Tamoar.

Sous la régence il se fît une révolution. Les dernières années i^ Louis XIV avaient répandu* à la cour et sur une parité de 'i nation , je ne sais quoi de plus sérieux et de plus triste. Dam [' fond , le^ penchans étaient les mêmes ; mais ils étaient plii> rtprinié.<«. Une nouvelle cour et de nouvelles idées changèrent tosL Une volupté plus hardie devint à la mode'. On niit de l'audace et de l'impétuosité dans ses désirs , et Ton déchira une partie du roile qui couvrait la galanterie. La décence qui avait été respectée comme un devoir , ne' fut pas même gardée comme un pLi^ir. On se dispensa réciproquement de la honte. La légèreté se joi^iiit à l'excès ; et il se forma une corruption tout à la fois profc»de et frivole , qui , pour ne rougir de rien y prit le parti de rire de tout.

Les boulevefsemens des fortunes précipitèrent ce changement. L'extrême misère et l'extrême luxe en furent les suites; et on «ait leur influence. Rarement chez un peuple , est-U arrivé une •ecousse rapide dans les propriétés , sans une prompte a/Céra(ïoa dans les mœurs.

Depuis plus de six siècles, la galanterie faisait le caractère de la nation ; mais l'esprit de chevalerie toujours mêlé à ce sentîmeot, cet esprit inséparable de l'honneur , faisait du moins que la galanterie ressemblait à l'amour , et que le vice avait toute la verto dont le vice est susceptible. Mais quand il resta peu de traces de cet honneur antique , la galanterie même y perdit ; elle deviat un sentiment vil qui supposa toutes les faiblesses , ou les fit naître (i).

Dans le même temps , et par cette pente générale qui entraîne tout y le goût de la société des femmes augmenta. La sédoctioa plus aisée offrit partout plus d'espérances. Les hommes vécurent moins ensemble ; les femmes moins timides s'accoutumèrent à secouer une contrainte qui les honore. Les deux sexes se dénaturèrent ; l'un mit trop de prix aux agrémens , l'autre à Tiadcpendance.

Comme on s'attachait plus à devenir homme de société q^^e

(i) L'esprit de chevalerie avait long-temps snnréca aux U8a}«es , aux lot^ aux institutions y aa genre de goiiTcrnem^nt même qui |*aTait fait nalir«. O en voit encore une emprciote marqu<fe, dans les premiers onrrages do nic> de Louis XIV , et dans les premières fête* qu'il donna k m cour. On ne pctn douter que cet esprit n'ait prolonge les mosors.

SUR LES FEMMES. 6i3

4:itoy en , on entra beaucoup plus tôt dans le monde . Les jeunes ^ens , gâtés par les femmes , joignirent ensemble les défauts de leur âge et ceux de leurs succès. Ayant en général plus de passions que d'idées , la tête vide et l'âme ardente, inconstans par vanité, ou multipliant leurs goûts par ennui , mettant peu de prix à l'opinion , qui pour eux n'existe pas encore , ils donnèrent à un grand nombre de femmes leurs vices et leurs travers.

Alors le poids du temp&, le désir de plaire , dut répandre de plus en plus l'esprit de société ; et l'on dut venir au point où cette . sociabilité poussée a l'excès, en mêlant tout, acheva de tout gâter; çt telle est peut-être l'époque oii nous sommes.

Chez un peuple oii l'esprit de société est porté aussi loin , on ne doit plus connaître la vie domestique. Ainsi tous les sentimens «le la nature qui naissent dans la retraite , et qui croissent dans le silence , y doivent être affaiblis. Les femmes y doivent donc être moins épouses et mères.

Les mœurs dirigent plus les préjugés , que les préjugés encore ne dirigent les mœurs. On doit donc renvoyer la fidélité des mariages au peuple , le sacrifice de l'amitié aux bonnes gens , l'enthousiasme de l'amour aux paladins. Ces sentimens sont trop exclusifs ; qu'en ferait-on ? Ils donnent à un seul ce qui doit être k tous.

Plus le lien général s'étend , plus tous les liens particuliers se relâchent. On paraît tenir à tout le monde , et l'on ne tient à personne. Ainsi la fausseté s'augmente : moins on sent, plus il faut paraître sentir.

Par un contraste bizarre , on s'extasie au mot de sentiment ; et tout sentiment vrai et profond est un ridicule. Peut-être croiton que ce qu'on ne sent pas , n'existe point. Peut-être se rend-on assez de justice pour voir qu'on n'a point droit à un sentiment plus réel ; celui qui le donne , au lieu de paraître sensible , ne paraît plus qu'une dupe.

Jamais le mot de romanesque ne dut être si à la mode : ce mot satisfait doublement la vanité ; il dispense de l'estime pour des vertus qu'on n'a point ; il dispense de rougir pour des vices ou des faiblesses qu'on a : il nous rend encore très-contens de nos lumières. Nous croyons avoir tout apprécié, et voir supérieurement ce qu'est l'homme et ce qu'il peut être.

On doit parler beaucoup de plaisir, et il ne doit être nulle part. L'Ame se précipite sur les objets , quand il faudrait s'en tenir à une certaine distance. L'imagination nous laisse froids, parce qu'elle n'a plus rien à créer; on a perdu les illusions.

Ce vide qu'on éprouve , et le défaut d'énergie dans l'âme , ont

6i4 ESSAI

dû créer V amusement ; mot des esprits froids et des ime$1éf|èrë mot devenu important , et qui devrait être ridicule par le séries qu'on y met ; mot qui suppose qu'on n'est plus rien parlesvert^ et peut-être par les sens.

Cet amusement , ce je ne sais quoi qui ne tient ni à IW nation, ni à l'esprit, ni à l'âme, et ne consiste peut-être f dans des formes , étant le seul but , tout doit s y rapporter. I; agrémens font supposer les vertus, font pardonneriez vices. PI^ que personne n'a plus la hardiesse de mépriser ce qui est v; quand ce qui est vil en impose par les grâces. L'esprit ne^à^^de petits côtés ; l'âme se resserre et se replie autour de peti^fr choses : plaire ou déplaire deviennent les grands mots et la langue.

Comme on est sans cesse en spectacle, ramour-proprepluiin*''« doit être plus vif; mais ce même goût de société qui l'irnle,»^' l'arrêter. Il s'étou£fe , il renaît ; il laisse échapper son secret j demi, et le retient. C'est une lutte oii il tâche sans cesse de Tainae sans avoir l'air de combattre , et oii il déguise ses efforts, pon"»^ pas faire soupçonner ses droits.

De tout cela ensemble doit naître chez les deui seies une fn* volité inquiète , et une vanité sérieuse et occupée. Maisceço^"^* surtout caractériser les mœurs, c'est la fureur de p»«^^^''* de tout mettre en surface, la grande importance mise » de çe^ » devoirs , et le grand prix à de petits succès. On doit parler pav^ ment des bagatelles de la veille et de celles du lendemain *^" l'âme et l'esprit doivent avoir une activité froide', qni lesrepw sur mille objets sans les intéresser à aucun , et donne du mon ment sans donner de ressort. « i .1

Mais si le goût des lettres et la manie de l'esprit se mêle datts | même siècle à ce goût actif de société ; de ce mélange do' résulter d'autres effets : alors doit régner un désir gène paraître instruit, sans qu'en ait le temps de l'être ; alors |^f ' voir des foules de demi-connaissances , des idées philosop y • que de leur retraite jettent quelques hommes de génie, e q multitude va s'arrachant , se disputant, répétant et eparp dans des cercles ; des conversations légères sur des objets pr|> des formules d'esprit toutes faites, et de l'esprit de ^^ i quand on n'en peut avoir à soi ; des établissemens et des ^ sociétés; des prétentions de toute espèce et de toutcarace » prétentions hardies, des prétentions froides et ha«l^*î . ^ tentions circonspectes et qui se tiennent sur la reserve •* ^^^ des réputations , quelques unes de réelles , beaucoup p*" ^ pées] l'intrigue , les ménagemens , les petits soios; en û

SUR LES FEMMES. 6ij

louer pour se faire louer ; Tart de joindre un mérite étranger au sien , et d'intéresser la renommée , ou par soi-même ou par les autres.

Comme la masse générale des lumières est plus grande , et que par le mouvement elles se communiquent , les femmes y sans se donner même aucune peine , doivent être phis instruites ; mais fidèles à leur plan , elles ne cherchent les lumières que comme une parure de Tesprit : en apprenant , elles veulent plaire plutôt que savoir , et amuser plutôt que s'instruire.

D'ailleurs , dans un état de société oii il y a un mouvement rapide et une succession étemeUe d'ouvrages et d'idées , les femmes, occupées à suivre ce tahleau qui change et fuit sans cesse autour d'elles , doivent plus connaître en chaque genre l'idée du moment , que celle de tous les temps ; et celle qui domine , que celle qu'on doit se former. Elles doivent donc savoir plus la langue àe§ arts que leurs principes , et avoir plus d'idées de détails , que de systèmes de connaissances.

Il me semble que dans le seizième siècle , les femmes s'instruisaient par enthousiasme pour les connaissances même. Cétait en elles un goût profond qui tenait à l'esprit du temps , et se nourrissait jusque dans la solitude. Dans celui-ci , c'est moins un goût réel qu'une coquetterie d'esprit , et , comme sur tous les objets , un luxe, plus de représentation que de richesse.

Par la même raison , plus de femmes autrefois durent avoir le courage d'écrire. Qu'ont-elles besoin de ce mérite? Les hommages viennent les chercher sans peine. La jouissance de tous les instans les dédommage de cette gloire qui les ferait vivre oii elles ne sont pas. Chaque jour finit pour elles les prétentions de chaque jour. Mille intérêts se mêlent à celui de leur esprit. Leurs idées volent sur un objet, et passent rapidement à un autre. Le mouvement général les entraine. D'ailleurs , un esprit qui a des grâces naturelles , n'est dans sa force que lorsqu'il est libre. Avec le don de plaire , il embeUittout; mais content de ses succès, et timide par ces succès même , il préfère une existence d'opinion à une existence réelle , et craint de donner sa miesure à l'envie (i). Il serait peut-^tre curieux d'examiner maintenant ce qui doit résulter parmi nous dç tout ce mélange de mouvement et d'idées, de frivolité et d'esprii, de philosophie dans la tête et de liberté dans les mœurs. Il serait curieux de comparer le caractère actuel des femmes avec celui qu'elles ont eu dans toutes les époques ;

(i) Ce n'est pas que dans ce siècle, il n'y ait des femmes qui aient «fcrit, et qui ecrÎTent encore avec distinction j elles sont connues ; mais lear nombre d»minae tons les jours : et il y en a infiniment moins qu'il n*j en eut k la renaiir sance des lettres , et sous Louis XIV m^me.

6i6 ESSAI

avec leur timide résenre cl leur douce modestie en An^ia leur mélange de dévotion et de volupté en Italie; leurej nation ardente et leur sensibilité jalouse en Espgne; leurpr. i retraite à la Chine, el les barrières qui , depuis qaalretti'J dans cet empire , les séparent des regards des homme; ^i avec le caractère et les mœurs qui doivent résulter pocr de leur clôture dans presque toute l'Asie, oii, n'existant qu^ un seul, ne pouvaut cultiver ni leur caractère, nilenrri et destinées à n'avoir que des sens, elles sont foicéc5,pi bizarrerie de leur état, à joindre la pudeur àlavolnple. coqiietterie à la retraite ; mais , pour faire ce parallèle, ^J de rindiquer.

J'observerai seulement que dans ce siècle , il y a moJD* de femmes que jamais. La triste dignité despanégyri^^t: n'es^presque plus réservée que pour les femmes qui ont "^' ou étaient destinées à occuper des trônes. Les oraleoft p^ ' sopbes ne célèbrent que ce qui a été utile à rhumanii' tière, ou à des nations. Les poètes semblent avoir pf"^"^ -'^ galanterie délicate qui fit long-teuips leur caractère, iîài^^'^ plus les plaisirs que Tamour , et sont plus voluptueux f^'^ sibles. Ce goût général pour les femmes, qui dVj/i"*"|-^^ ni passion, ni galanterie même, mais relTe/ Z*?*^ ^'^'^^ froide et factice , ne réveille plus nulle part , ni ïm^^'^''"^ l'esprit. Dans les sociétés , dans ce mélange des sexes, oa^Pf^' à louer moins, parce qu'on apprend à être plus sévère. L^"^' propre , juge et rival , quelquefois indulgent par^^^''^ J^ presque toujours cruel par jalousie , n'a jamais été p'a^^'à épier des défauts et à semer des ridicules. LVlogef'lf par l'enthousiasme; et jamais dans aucun siècle on u^^' moins , quoique peut-être on en affecte plus. Veti^^' naît d'une âme ardente , qui crée les objets au Heu flf 'f' aujourd'hui on voit trop; et, à force de lumières, onvi| froidement ; le vice même est au rang des prétentions. 3»'^ 'estime les femmes , plus on paraît les connaître. ( ka^""!* ^^ gueil de ne pas croire & leurs vertus ; et tel qui voudrait^ , et qui ne peut y réussir, en disant du mal d'elles, s'eDor., souvent d'une satire que, pour comble de ridicule ,>' 1"' droit de faire. Tel est , à l'égard des femmes même , l'«f^ de cet esprit général de société qui est leur ouvrage, et q"''^' cessent de vanter; elles sont comme ces souverains de 1^^'" l'on n'honore jamais plus que lorsqu'on les voit moins : eo>^| muniquant trop à leurs sujets, elles les ont encourage ^^^^^

Cependant , malgré nos mœurs et nos éternelles satires ^ , notre fureur d'être estimé sans mérite, et notre furearplo^

JIW-

encore Ae ne trouver rieo d'estimable , il y a dans ce siècle et dans cette capitale même des femmes qui honoreraient un autre siècle que le nôtre. Plusieurs joignent à une raison vraiment cultivée une âme forte , et relèvent y par des vertus , leurs sentimens de courage et d'honneur. Il y en a qui' pourraient penser avec Montesquieu , et avec qui Fénélon aimerait à s'attendrir. On en voit qui , dans l'opulence , et environnées de ce luxe qui force presque aujourd'hui de joindre l'avarice au faste, et rend Kes âmes à la fois petites , vaines et cruelles >, séparent tous les ans de leurs biens une portion pour les malheureux ^ connaissent les asiles de la misère ^ et vont rapprendre à être sensibles en y versant des larmes. Il y a des épouses tendres qui y jeunes et belles y s'honorent de leurs devoirs, et dans le plus doux des liens'offrent le spectacle ravissant de l'innocence et de l'amour. Enfin , il y a des mères qui osent être mères. On voit dans plusieurs maisons la beauté s'occupant des plus tendres soins de la nature , et tour à tour pressant dans ses bras ou sur son sein le fils qu'elle nourrit de son lait , tandis que l'époux en silence partage ses regards attendris entre le fils et la mère.

Oh ! si ces exemples pouvaient ramener parmi nous la nature et les mœurs ! Si nous pouvions apprendre combien les vertus , pour le bonheur même , sont supérieures aux plaisirs ; combien une vie simple et douce oii l'on n'affecte rien , oii Ton n'existe que pour soi , et non pour les regards des autres , oIl l'on jouit tour à tour de l'amitié , de la nature et de soi-même , est préférable à cette vie inquiète et turbulente où l'on court sans cesse aprc^s un sentiment qu'on ne trouve point ! Ah ! c'est alors que les fc^mmes recouvreraient leur empire ; c'est alors que la beauté , embellie par les mœurs , commanderait aux hommes , heureux d'être asservis , et grands dans leur faiblesse. Alors une volupté honnête et pure, assaisonnant tous les instans , ferait un songe enchanteur de la vie. Alors les peines n'étant pas empoisonnées par le remiords, les peines adoucies par l'amour et pavlagées par l'amitié, seraient plutôt une tristesse attendrissante, qu'un tourment. Dans cet état , la société serait moius active , sans doute , mais l'intérieur des familles serait plus doux. Il y aurait moins, d'ostentation et plus de plaisir, moins de mouvement et plus de, bonheur. On parlerait moins de plaire , et l'on se plairait davantage ; les jours s'écouleraient purs et tranquilles ; et si le soir on n'avait pas la triste satifactîon d'avoir , pendant le cours d'une journée , joué le plus tendre intérêt avec trente personnes indifférentes , on aurait dû nioins vécu avec celles que l'on aime; on aurait ajouté 2)our le lendemain , un nouveau charme au sentiment de la veille. Faut-il qu'une si douce image ne soit peut-être qu'une illusion ! et I. ^o

6i8 ESSAI SUR LES FEMMES.

dans cette société bruyante et vaine , n'y a-t-il plus Wep la simplicité et le bonheur?

Il doit y avoir dans chaque siècle un eafractëre le mérite des femmes; il consiste k tirer le pldsgniKlpirti^ qualités dominantes dans chaque époque, et k ett éviter Ihà* finuts. D*aprës cela , ne pourrait-on ytM dire qoe la fhnineKmable du siècle , serait celle qui , en prenant ànos le sms tous les charmes de la société , c'est-à-dire , le goât, li ^ l'esprit , aurait su en même temps sauver sa raison etsonorcr: celte vanité froide , de cette fausse sensibiîilé, decesforKr d'amour-propre , et de tant d'affectations qui Baissent de Fef de société poussé trop loin ; celle qui , asservie malgré efleïCî* ventions et aux usages ( puisqu'ils font partie de ntArt^ç^ ' ne perdrait point de vue la nature , et se retonmerart *^ quelquefois vers elle, pour l'honorer, du moins ptr se'^'P' celle qui, entraînée par le mouvement général, lentffrfw^ le besoin de se reposer de temps en temps auprb de la» ■ celle qui , par son éut , forcée k la dépense et au l""» T^^ du moins les dépenses utiles, et associerait l'indipnof '■"'' trieuse et honnête à sa richesse ; celle qui , en cnîtiT»»^ »P Sophie une ré|

chercherait ^.__ ^. ,

par des principes , et laisserait là le jai^n, Fétflige^^^^ celle enfin qui , parmi tant dé légèreté , aurait un ^^ qui , dans la foule , aurait conservé une âme ; V*^ « ^ monde , oserait avouer son ami , aforès l'avoir entenoo c> qui oserait le défendre , quand il devrait jamais ^ ^ . j qui ne ménagerait point un homme vil,* qua«^ P*^ .,j^^ aurait du crédit et une voix , mais qui , en ri«q«« °* ^^j, saurait , dans sa maison et hors de ches elle , garoer ^

epns au vice , sa s

e société étendue

courage de poblu.

Iraordioaire , et le courage le plus grand de la sooteiuf'

vJn oublie trop aisément le mérite qui n'est plus. Le monde entraîné par ces vaines distractions qu'il nomme amusemens , se rappelle avec une froide indifférence la mémoire de ceux qui l'ont le plus intéressé. Bientôt ce faible souvenir échappe et reste effacé pour jamais. Les larmes de la nature et de l'amitié coulent en silence , et leurs regrets ne sont pas entendus. Heureux qui pourrait leur servir d'interprète, qui saurait peindre la bonté, l'a vertu , et des qualités aimables qui ont fait long-temps le bonheur et le charme d'une société nombreuse! Il est si doux de s'arrêter sur le souvenir des personnes qui nous ont été chères! il est même consolant de retracer leur image : c'est une manière de vivre encore avec elles et de prolonger, du moins par uno illusion , cette durée si courte de la vie humaine , si courte aux yeux surtout de l'amitié et de la reconnaissance. * ••

La femme respectable que nous regrettons fut digne dHnsptrer ces sentimens. Ses qualités personnelles lui donnèrent un grand ^ nombre d'amis ; son nom fut connu chez les étrangers ; et par des circonstances singulières , elle fut accueillie et honorée de plusieurs souverains. Une des choses qui la distingua le plus , fut le mérite d'avoir un caractère à elle , mérite si rare dans le monde. Les femmes surtout , plus esclaves de l'opinion , semblent condamnées à ne jamais sortir du cercle étroit '3es conventions et de l'usage. A moins qu'elles n'aient une raisdn supéi^eure", trop souvent il en est de leur âme comme du son de leurs voix, qui se ressemblent presque toutes, parce qu'il leur est défendu d'y mettre de l'accent. Madame Geoffrin eut ce courage d'esprit qui suit ses propres idées. Elle osa être heureuse à sa manière.

Son premier but fut le bonheur ; mais elle ne voulut point , comme tant d'autres , abandonner le sien au hasard ; elle en fît rétu4e et l'occupation de sa vie. Dans l'âge 'oii l'on jouit de tout sans calculer rien , elle s'occupait déjà de l'avenir. La plupart des femmes cherchent à étendre et à prolonger lelir jeunesse ; madame Geoffrin voulut , par sa raison , aller au-devant d'un âge plus avancé. Elle effaça, pour ainsi dire , par d^s nuances insensibles , ce passage de la jeunesse à l'âge mûr , et se résolut U être de bonne heure ce qu'elle devait être lé reste de sa vie.

Son goût naturel la portait à la simplicité. Eloignée de cette espèce d'ostentation en tout genre qui cherche à frapper les yeus.

elle voulait seuiement que rien ne leur déplût, et qa*on ne fu( averti que par réflexion qu*autour d'elle tout était bien. £lif avait fait passer le rabot sur les sculptures de son appartement; image de sa conduite pour elle-même , et de ce qu'elle exigeait dans les autres. Rien en relief, semblait sa devise. Toute exagération dans les modes , dans les parures , dans le discours mêtBej la blessait , comme un son faux blesse une oreille juste.

On peut dire qu'elle était simple dans sa singularité mèiat C'est que sa singularité était , pour ainsi dire , fondue dans sd caractère. Elle n'annonçait ni travail , ni effort.

Elle parut mettre un grand prix a toutes les choses extérieures : elle savait que le monde est pressé de juger , et qu'il juge presque toujours sur ces premiers objets qui sont les plus e^xKsés à ses regards. Aussi, disait -elle, j'ai toujours tâché de me distinguer le moins qu'il était possible dans les petites choses , afin que l'on me pardonnât plus aisément la singularité dans les grandes. Il y a une philosophie réelle à se rapprocher ainsi de la foule sur certains objets , pour avoir la liberté de sa raison sur le reste: c'est comme ces impôts que paie avec joie un riche propriétaire , pour jouir en paix du reste de son bien.

Elle eut des momens dans sa vie oii elle attira nécessairement les regards ; mais alors même elle conserva ioajpurs son caratc-* tëre. Tel fut son voyage de Pologne. Elle 6ta , pour ainn dire ^ k une démarche si extraordinaire tout ce qu'elle put lui oter pour la faire paraître presque une chose commune. Elle n'annonça point ce projet avant de l'exécuter ; elle n'en parla jamais après son retour , et ne mit pas mén^e d'affectation dans son silence. A la cour d'un roi , elle fut ce "qu'elle était à Paris et dans sa maison. Un caractère factice et qui a l'ambition de paraître , est toujours inquiet et quelquefois embarrassé ; les circonstances nouvelles l'agitent ; un caractère Vrai et naturel , dans toutes les situations, n'a besoin que de rester ce qu'il est. Madame Geoffhn suivit alors cette règle , moins par système que par ce fonds de raison qui ne l'abandonna jamais. Elle refusa toutes les marques de considération , excepté celle de l'amitié ; et chacun rendît a sa simplicité modeste les égards que la vanité partout dispute à la vanité.

Cette raison constante, qui fut la règle générale de sa conduite, elle cherchait encore à l'inspirer à ses amis. Tout ce qui était ardent autour d'elle l'inquiétait : elle craignait l'impétuosité des idées , comme celle des sentimens , et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée. Son premier mouTemeni fut toujours d'arrêter tout ce qui tendait à l'excès. Elle était dans le moral comme celte divinité des anciens , qui maintenait

ou rétablissait les limites. Aussi mode'ra-t-elle souvent ses amis dans des occasions importantes. Elle tempérait les opinions comme les caraclëres. Souvent , dans la chaleur des discussions, elle empêchait que la voix s'élevât , parce que les mouvemens de l'âme suivent presque toujours ceux de la voix, et montent, pour ainsi dire , avec elle. Elle voulait que l'expression du caractère dans la société fût comme les muscles dans les belles figures des statuaires et des peintres , oii ils doivent être plus sentis que prononcés.

Avec de tels principes , et pour ainsi dire cette tempérance de raison , madame Geoffrin ne devait pas connaître l'enthousiasme qui se jette tout entier d'un côté , pour ne rien voir de l'autre ; aussi personne ne fut jamais plus éloigné de l'esprit de parti. Elle avait vu naître et s'étendre parmi nous cette épidémie , ^flfet du mouvement rapide des sociétés , de la foule des prétentions j d'une oisiveté inquiète qui s'exerce et se tourmente sur les objets de ses goûts , sorte de délire qui a produit des guerres civiles d'opinions, et donne à la société des tyrans. L'esprit général n'avait pu la gagner. Elle n'avait pas même le besoin et le mérite ^c s'en défendre; mais elle le combattait dans les autres. Elle ne persuadait pas toujours , parce que rien ne fatigue tant 1 esprit •de parti que la modération. ïl lui serait quelquefois plus facile de se jeter avec violence dans le parti opposé , que d'être modéré dans le sien. Elle ne l'ignorait pas : aussi , souvent ne se donnaitelle point la peine de combattre. Elle usait, de sa raison comme de sa fortune : elle en était économe dès qu'elle ne pouvait être utile aux autres. Une de ses maximes était de ne jamais heurter de front les passions violentes , mais de les laisser éteindre , en leur otant ce degré de force que leur donne toujours la résistance.

Cependant cette raison si sage n'était jamais froide. Par un contraste singulier , la sagesse de l'esprit se trouvait unie en elle avec la vivacité du caractère. Ce mélange donnait à sa raison je rxe sais quoi de piquant , et quelquefois une sorte d'impatience de se montrer qui était involontaire , et dont elle ne s'apercevait pas elle-même. On sait qu'elle fut très-liée avec Fontenelle. Ce philosophe , qui calculait tout avec la double précision d'un esprit juste et d'une âme tranquille^ s'entretenait un jour avec elle: m N'ést^il pas vrai , lui dit-elle, que j'ai souvent raison ? — Oui , lui dit Fontenelle , mais vous l'avez trop tôt. » Un moment après il tira sa montre et la regarda : « Votre raison , ajouta-t-il, est comme ma montre , elle avance. »

Cette espèce de raison un peu impatiente , quand elle est jointe h Vesprit , n'est pas sans intérêt , surtout dans les grandes sociétés, 4)tt elle semble mettre plus de mouvement. Elle disait elle-iiaôme

en riant qu'elle s'était fait dans le monde un état de grondeuse. Son autorité , son âge , son esprit , cette considération générale qui est le premier des droits y lui permettait d'exercer ce miimtère dangereux avec les personnes de tous les rangs ; mais elle r mettait plus d'art , à mesure que les convenances Texigeai^fit. Elle faisait alors comme ces législateurs sages , qui plient un pn les lois aux mœurs. Il y a des préjugés et des ridicules même qai ont besoin d'être traités avec circonspection. Madame Geo&3 connaissait toutes ces nuances , et avait pour ainsi dire le Uri de raison des différens états , comme des différens caractères. £ > proportionnait le régime de chacun à sa force ; et ceux sur qui elle exerçait le moins cette espèce d'empire n'étaient pas toujours ceux qu'elle estimait le plus.

On voit par là quel était son g^nre d'esprit et sur quels objets surtout il s'était porté. Quoiqu'elle eût passé une grande partie ce sa vie avec les hommes de son siècle les plus distingués par leuis connaissances et leurs talens , cependant elle ne s'était jamais appliquée à ces sortes d'études que les préjugés ou rédncation ont rendu'es comme* étrangères à son sexe , et dont il lui est presque défendu de faire usage. Elle n'estimait en tout genre que le luxe d'utilité , et n'ambitionnait point des connaissances àoni les femm^es ne peuvent guère jouir, que comme Tavaic de ses trésors. Le nom de S<ivante , ^i^e des étrangers quelquefois \uî donnaient , d'après sa célébrité et ses liaisons , semblait Teffrayer. Elle rejetait ce grand nom avec respect, et avouait ingt'nuèment qu'cllç n'en était pas digne. Dans ces occasions, il n'aurait tenu qu'à elle , avec un peu d'art , de laisser soupçonner qu'elle voulait dissimuler des avantages réels ; cet art n'est pa? inconnu même à des hgmmes ; mais elle était trop loin de vouloir usurper un mérite qu'elle n'avait pas : elle ne permit jamais qu'on prît sa franchise pour de la modestie.

Elle avait donc cultivé son esprit par la réflexion bien plus que par l'étude. L'éducation que donnent les sciences et les livre? n'est pas toujours bien assortie au caractère , aux besoins , à l'esprit même de la personne qui la reçoit ; et quand ces convenances ne se trouvent point , elle est alors comme ces parures étrangères qui ne vont point à la figure , et qui empêchent quelquefois la liberté et la grâce des mouvemens. Mais i'édocalicis qu'on se donne par ses propres idées , a le mérite de convenir parfaitement à la personne même : elle prend tous les plis ds caractère , et embellit l'esprit qu'on a , sans le changer; car oc ne change jamais son genre d'esprit , sans y perdre. Telle î^^ la culture que madame GeoflFrin se donna à elle-même.

Toutes ses observations se portèrent sur la connaissance de U

DE MADAME GEOFFRIN. ÔaS

société des hommes. Cétait sa philosophie de tous les jours , et peut-être rorigine de sa célébrité.

Personne peut-être n'a mieux réussi dans Tart singulier de surprendre et de démêler les caractères » même par les petites choses. Cet art est nécessaire à qui veut connaître les hommes , dans le monde surtout , oii la politesse et la crainte du ridicule ont effacé tous les grands traits. Mais il suppose une vue très-fine ^ le talent de saisir les rapports délicats qui sont entre les manières et les mœurs , entre Taccent de la voix et le caractère , entre le maintien et les passions même qui se cachent. Tout mouvement a une expression pour qui sait la connaître. Madame GeofFrin trouvait une physionomie aux formes extérieures même qui semblent en avoir le moins. Aussi savait-elle peindre les carac-^ tères et les hommes , d'une manière originale et frappahte. Elle avait de ces mots heureux qui échappent à une imagin^^tion vive » et qui voit tout ce qu'elle peint. Mais elle rendait toujours des idées fines par des images familières. On peut dire que ^s portraits avaient l'expression du genre flamand , mais avec'une familiarité plus noble dans les figures.

Cet art de connaître les hommes était joint à une connaissance très-juste de la société en général , et de ce qu'on appelle pué/r'c y connaissance qui me parait tenir à la première , mais qui eu est cependant trës-différente. £IU savait tou,t ce qui meut et dirige l'opinion.

C'est avec tous ces moyens réunis , qu'jelle était parveiiue k se former et à maintenir une société qui a élé long-temps célèbre : tous les arts comme tous les talens y étaient admis ; et chacun était sûr d'y retrouver la considération qui lui était assignée par l'estime publique. Ces sortes de sociétés qui, jpour subsister^ veulent n'être pas contraintes , mais qui , avec la liberté des dé*mocraties , en ont quelquefois les agita'^ons et le mouvement, ont besoin d'un certain pouvoir qui les tempère. Il semble que ce pouvoir ne peut être mieux qu'entre les mains d'une femme. Elle a un droit naturel que personne ne lui dispute , et qui , pour se faire sentir , n'a pas besoin de se montrer. Madame GeoiFrin usait de cet avantage. Chez elle la réunion de tous les rangs comme de tous les genres d'esprit empêchait qu'il n'y eût aucun ton qui dominât. Elle ne cherchait point à y occuper trop de place. Elle paraissait le plus détachée de tout amour-propre, et savait le mieux intéresser celui des autres. On sait qu'elle avait l'art de faire valoir l'esprit de ceux qui lui parlaient , et de renvoyer chacun content de lui-même. C'est à elle que fut dit ce mot si connu de l'abbé de Saint-Pierre. Ils avaient long-temps conversé ensemble. Vous aves été charmant aujourd'hui , lui dit-elle. « Je ne suis qu'un

» instrument , répondit-il , et vous en avez bien joné. » Mais cet art , elle l'avait sans affectation : car l'envie de plaire doit se ca^ cher un peu pour réussir.

• Il y a des genres d'esprit qui ont leurs bornes naturelles dans les choses même dont ils s'occupent. L'esprit de société a cette sorte de mérite, qu'il peut croître sans cesse par de* nouvelles observations , et par l'usage habituel que l'on en fait. Madame Geoffrin croyait avoir remarqué en elle cette espèce de progrès. Elle comparait un jour son esprit à un rouleau plié qui se développe et se déroule par degrés. Peut-être à ma mort , disait-eile , le rouleau ne sera-t-il pas déployé tout entier.

La nature lui avait donné de la sensibilité : mais elle ne crovâiC pas que ce TAt un moyen de bonheur aussi sûr que la raison. Elle se livrait toute entière à l'une, au lieu qu'elle se défia toajoiin de l'autre , et parut la craindre. Elle voulait que sa raison la guidit ; elle ne se laissait qu'entraîner par -sa sensibilité : encore Tobservah-elle tpujours de près , de peur qu'elle ne vînt à troubler ce système raisonnable de bonheur qui , pour elle , avait tant de prix. En général , elle redoutait toutes les émotions vives , et tâchait de s'y dérober. On l'a vue , dans la crainte d'être trop émue , affecter quelquefois de se fâcher , pour échapper à J'attendrissement.

Ce combat contre elli^-méme donnait à sa sensibilité une sorte de brusquerie aimable , sous laquelle elle paraissait il demi-voilée. ISlskis déguisée ainsi , cette sensibilité n'en était que plus piquante, soit parce qu'on l'attendait moins et qu'elle étonnait davantage , soit parée qu'elle semblait involontaire et presque forcée ; et par là elle flattait plus ceux qui pouvaient en être Tobjet. La sensibilité brusque est souvent une. grâce' , dans une femme smrtout, dont le sexe adoucit toujours ce qu'il y a de tranchant , et amène des retours aimables. Elle plaît et surprend encore dans la vieillesse , parce qu'elle contraste avec cet âge , oii le caractère , comme le mouvement, s'éteint. On aime à lui retrouver encore la chaleur et la vie du sentiment.

Madame Geo£Drin avait sur l'amitié , des idées que l'esprit seul ne donne pas , et qu'on ne peut trouver qu'au fond d'un cœor sensible. « Parler de ceux qu'on aime, disait-elle , fait k Pamitié » ce que la culture fait aux plantes : ce parler redouble et nourrk « le sentiment que l'on a. Il y a une partie de notre âme , disait- » elle encore , qui n'appartient pas au public. Dire à chaque » instant dans la société tout ce que l'on pense , c'est priver Pami- » tié de son droit le plus doux. »

On sait combien elle jouissait du bonheur de ses amis : mais on sait en même temps combien elle était affectée quand ils ce»-

DE MADAME GEOPPRIN. 625

saient d'être heureux. On remarquait en elle cet abattement qui décèle le tourment de l'âme. C'était trop d'avoir à supporter à la fois et les maux de ses amis et les siens.

Maïs si la sensibilité de son coeur lui était quelquefois pénible, elle s'en consolait par la bonté. Ce dernier sentiment lui était cher , parce qu'il est plus calme et ne fatigue point : il donne des plaisirs sans agitation. Aussi aimait-elle à s'y abandonner; et il était devenu le sentiment .habituel de sa vie. Sa bonté se répandait , comme une lumière douce , sur tout ce qui était autour d'elle , sur ses amis , sur aes domestiques même ; çspèce de société intérieure et secrète, dont ceux qui n'ont que des vertus d'éclat s^occupent si rarement. Elle veillait à leur bonheur , comme à une partie du sien. Les fautes involontaires qu'ils auraient pu commettre , c'était elle qui tâchait de les leur faire oublier , en les rassurant dans leur frayeur , en soulageant leur embarras timide : le remords de ces âmes craintives et honnéteâ semblait un poids pour elle-^néme ; elle s'empressait de les en délivrer.

Il y a une bonté froide et paresseuse qui ne se refuse à rien, mais qui ne va au-devant de rien. Celle de madame Geoffrin avait pris la teinte de son caractère : elle était vive et agissante comme elle. Cette activité sans objet, vice de la société actuelle , était en elle une activité de bienfaisance. Chercher le besoin , connaître et voir par elle-même les détails de l'infortune ^ soulager des familles, «ncourager des talens , Recommander le mérite obscur , procurer des travaux à des hommes habiles et ignorés, solliciter quelquefois des hommes puissans pour réparer ou des injustices ou des malheurs; telle était l'occupation et la douce habitude àe sa vieillesse. Quand elle avait fait quelque bien , elle n'avait plus 4e regret à la journée qui s'écoulait : en voilà encore tme d'employée , disaitpelle ; et dans la même espérance , elle attendait le lendemain , dont elle faisait encore le même usage. Ainsi elle consacrait ses heures; ainsi elle attachait à chacun de ses jours un souvenir intéressant. A mesure que ses années s'accumulaient , et semblaient user en elle les ressorts de la vie , elle réchauffait son cœur par cette passion si douce. Cest d'elle qu'on put dire véritablement :

Elle a ponr ^upté Ce charme qne le ciel attache à la bont^.

Sa vie était donc une suite continuelle de bienfaits. Mais comme elle savait leur âter cet appareil imposant dont l'orgueil se plaît quelquefois à les entourer ! Comme elle paraissait ellemême y faire peu d'attention ! Comme elle semblait les avoir oublies! Dans sa manière de donner, elle s'effa^it , pour ainsi

dire , elle-même , ahtant qu'il était poisible. Les remerCimen^ lui causaient une colère aimable et presque seneose : on eût dit qu'elle les trouvait non -seulement importuns, mais ridicules. Tous ceux qui ont vécu avec elle , savent qu'elle ne craignait rioi tant que le bruit de la reconnaissance. Cet éclat semblait corrompre k ses yeux la pureté du bienfait. Sa bienfaisance avait ose sorte de pudeur délicate conune l'amour, qui est plus heureux par le mystère , se plaît k cacher son bonheur, et s'emUIlii encore du voile qui le couvre. On l'a entendue souvent faire ose apologie plaisante et presque un éloge des ingrats*, qui n'importunent jamais ; qui , par des indiscrétions maladroites , n'eidtent jamais de tracasseries ; qui ne donnent point dans le public im air de vanité à ce qu'on a fait tout bonnement |K>ur être utile ; qui sont avec le bienfaiteur , d'une merveilleuse intelligence pour dérober aux regards ce qu'il veut tenir caché ; enfin sur le secret desquels on peut compter comme sur le sien même. On ne leur rend point assez de justice , disait-elle en riant , et ils ne sont point du tout estimés ce qu'ils valent.

Ce n'est pas que son cœur ne fût sensible à cet hommage si doux de la reconnaissance. Celui qui ne sentirait pas ce plaisir , pourrait-il être digne du nom sacré de bien&itear? et quelle âme noble pourrait jamais accepter des bienfaits à un pr» aussi humiliant ? La reconnaissance seule peut consoler la juste fierté de celui qui reçoit, et rétablir une sorte d'égalité entre le bienfai* teur et lui ! Oui , le commerce des bienfiKts est une religion qui veut un culte. Madame Geoffrin était bien loin de cet orgueil iosult^int qui le repousse ; mais elle voulait que ce culte fût secret. Elle croyait à la reconnaissance qui s'acquitte , non point en discours , mais en sentimens. Enfin , pour prix de ses bien&its . elle voulait être aimée. Son cœur ne s'y méprenait pas-: elle savait distinguer , et lisait avec plaisir dans les regavds de ses amis, ces sentimens si purs , cette correspondance secrète qu'établissent des souvenirs toujours présens , quoiqu'on n'en parle jansiais. Acjourd'hui qu'on ne doit plus k sa mémoire que la tendresse et W respect , il est permis de s'affi-anchir de cette contrainte qu'arak imposée sa délicatesse. Ses amis ont acquis le triste dmt dt parler ; et leur voix reconnaissante s'est élevée de concert autour de son tombeau.

Cet usage si noble qu'elle faisait de sa fortune , tenait chex elW à un esprit d'ordre , qui devenait un des principaux instrum^s? de ses vertus. L'usage du monde lui avait appris que le faste e^ presque toujours avare : il flétrît les vertus , en épuisant les trèsors. Elle avait donc cultivé en elle cette économie qui modère l'usage des richesses pour les rendre utiles , et sait jouir ]^

noblement de ce qu'elle épargne. Elle employait au luxe des bienfaits tout ce qu'elle retranchait au luxe de vanité. Par un sacrifice plus rare, souvent elle prit sur ses fantaisies , ses goûts même, ce qu'elle accordait à sa bienfaisance. Enfin, pour nepas lui nuire , elle savait la régler ; et de tous les genres de mérite qu'elle eut , c'est peut-être celui qui coûta le plus à sa raison ; car il est quelquefois plus difficile de régler ses vertus, que ses passions.

On voit que madame Geoffrin avait tout arrangé pour être heureuse , et ses sentimens , et ses idées , et le plan de sa vie entière. Mais par la vivacité de son imagination , et cette sensibilité qui est pour l'àme ce qu'une complexion délicate est pour le corps , elle devait redouter plus qu'une autre la douleur et les peines. Aussi n'avait-elle point cette philosophie hardie et fière qui ose envisager les maux , et se plait à les braver. La sienne plus douce et plus timide , et par là peut-être plus vraie , détournait tes regards des peines de la vie. Elle les évitait plutôt qu'elle ne songeait à les vaincre. Elle tâchait d'oublier tout ce qui pouvait importuner son bonheur ; et tirant parti du présent , retranchait , pour ainsi dire , à l'infortune tout ce que la mémoire et la prévoyance peuvent y ajouter. Pour laisser dans son âme moins d'entrée à la douleur, elle s'entourait, autant qu'il était possible, d'idées et d'împrossîonfi Agréables. Cependant , pour ses maux personnels , elle avait plus de force qu'elle ne croyait en avoir ; et quand il en était besoin , elle retrouvait ce courage qui sait résister et souffrir.

Jamais personne n'eut au même degré peut-être l'esprit convenable à chaque situation. Elle en a donné une bien triste preuve dans la maladie qui l'a enlevée à ses amis , et dans cette mort prolongée , qui , pendant plus d'un an , l'a fait survivre à elle-même. Frappée de paralysie , attachée à un lit de douleur , elle, avait perdu l'exercice de son caractère ; mais celui de sa raison lui restait. Dans une situation si cruelle ^ elle a paru aussi calme que si elle n'eût jamais connu d'autre genre de vie que celui auquel elle était condamnée par la nature. Tendre et touchant ressouvenir ! Dans cet état même , ell6 s'occupait encore d'actions de bienfaisance ; et c'est la seule habitude de sa vie , à laquelle il lui a été impossible de renoncer.

Telle a été cette femme respectable et chère , qui a si longtemps fixé les yeux de la société ; qui , avec des liaisons trèsétendues , sut encore avoir des amis ; qui sut mériter la considération , sentiment d'autant plus flatteur, que dans tous les rangs il ne s'accorde jamais qu'à la personne qui fit honorer la fortune, et fit aimer la vieillesse ; dont l'esprit toujours animé fut toujours sage , et dont le caractère , même en sachant se plier à propos ,

ne perdit jamais de son ressort ; enfin qui , dans tout le cours de sa vie , fonda son bonheur sur sa raison , et ses plaisirs sur sa bonté. Sa mémoire sera intéressante pour tous ceux qui Tont connue , restera chère à tous ceux qui l'ont aimée. En trançant ce portrait, qui n'est point un éloge , je n'ai cherché qu'à satisfaire le sentiment de mon cœur. Si quelqu'un de ceux que tonte louange importune , et qui ont le triste et malheureux talent d'exercer une censure froide et cruelle , voulait blâmer ce juste hommage , ah ! que du moins il pardonne à l'amitié , qu'il pardonne à la reconnaissance , et qu'il soit encore permis de verser une larme sur la tombe de ceux dont on a respecté et chéri les vertus !

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