DU LANGAGE
Rien n'induit plus à faire des cercles vicieux que l'habitude des abstractions logiques qui vous ramènent d'ordinaire au point d'où vous êtes parti. M. de Tracy, analyste logicien , cherche pourquoi l'animal n'a pas de signes. C'est , dit-il , qu'il n'est pas capable de distinguer les sensations particulières renfermées sous une sensation complexe; mais comme Fanimal ne pourrait faire cette opération sans signes , il s'ensuit que l'animal n'a pas de signes parce qu'il n'a pas de signes. Toute institution suppose une puissance d'institution ; or, l'institution , réagissant sur la puissance qui l'institue, la développe, l'étend, de sorte que celle-ci lui doit ses progrès et parait en dépendre. Mais comme la puissance d'institution a créé Finstitution qui la fortifie , il est vrai de dire que c'est à elle-même réellement qu'elle doit tous ses progrès ultérieurs. Ainsi le génie moral dicte les lois qui règlent la moralité et paraissent la faire , quand jamais ces lois n'eussent existé sans lui. Si l'on examinait ainsi les effets des grandes institutions naturelles , on verrait qu'iU ne sont point arbitraires, parce que leurs causes ne le sont pas ; et l'on ne confondrait plus les causes prochaines et immédiates avec les vraies causes plus éloignées.
11 est absurde de dire que l'homme ne pense qu'au moyen de signes , si l'on ajoute qu'il n'a des signes que parce qu'il pense. liCs signes ne créent p(»int de facultés ; ils supposent une activité intentionnelle
antérieure , qui a pu les créer parce qu'elle Ta voulu ; et c'est de cette volonté productrice qu'il faut nous relever, non des signes qui n'en sont que les produits.
Pourquoi l'animal ne pense4-il pas? Parce qu'il n'a pas de signes , dit-on ; mais pourquoi n'a-t-il pas de signes? Parce qu'il ne pense pas ; et il ne pense pas , parce qu'il ne veut pas, c'est-à-dire qu*il ne produit pas volontairement , et que , par conséquent , ce qu'il fait n'étant pas un effet qu'il puisse distinguer de sa cause , il est toujours sous la loi de l'affection passive, il n'a pas, et par conséquent il ne conçoit pas Tintention , et ne peut attacher une intention métaphysique à un son matériel.
L'homme est essentiellement une force libre : là est le titre de sa dignité, l'origine ou du moins la condition de toutes ses connaissances. Il y a de l'action dans toute connaissance, et toute action est essentiellement libre ; le reste n'est point de l'action , mais du mouvement ; notre vraie puissance est notre volonté. Si l'homme ne voulait pas, il ne pourrait rien , il ne pourrait que ce que peut l'animal , c'estrà-dire que la force universelle de la nature, à l'aide de circonstances extérieures et de ressorts internes , déterminerait en lui des impressions et des mouvements purement organiques. Parmi ces mouvements , il faut compter le langage primitif, tout signe involontaire et irréfléchi. Quand ces signes irréfléchis et involontaires seraient aussi riches qu'ils le sont peu ; quand l'imagination systématique leur prêterait les caractères dont ils sont absolument dépourvus , si parfaits qu'on les suppose, considérés isolément en eux-mêmes,