DE LA LOI MORALE ET DE LA LIBERTÉ
ib ne pourraient jamais servir de moyen de rappel ou de communication à la pensée; ils ne seraient même jamais des signes ; ils seraient exactement comme s'ils n'étaient pas , si , comme on le dit ordinairement avec assez de justesse, Thomme n'avait quelque pensée à leur donner à signifier, ou plutôt , sll n'avait le pouvoir de se les approprier et de les apercevoir ; car tout ce qui est inaperçu est insignifiant et nul. Or la condition essentielle de toute aperceptaon est l'action intérieure , cette action personnelle et fondamentale que les scolastiques appelaient la forme substantielle de l'existence. Ce n^est pas Taperception qui nous constitue; c'est bien plutôt nous qui constituons laperception. Où manquerait l'action intérieure , défaillerait l'aperception , et il n'y aurait rien pour nous. En vain l'animal en nous pousserait des cris , exécuterait mille mouvements ; ne sachant rien , parce qu'il ne se saurait pas ; ne se sachant pas , parce qu'il n'aurait jamais ni agi ni voulu , il ne saurait jamais ni que lui , ni , à plus forte raison , qu'un autre que lui , eût exécuté un mouvement extérieur, encore moins qu'il eût voulu l'exécuter, et que ce mouvement réfléchit un sentiment , une idée. Ce n'est donc pas la puissance de la parole et du signe , considérés en eox-mèmes , qui produit les miracles qui nous accablent aujourd'hui, et dans l'éclat desquels le signe et la parole cachent leur origine. Car, ôtez l'activité boHiaine , et cette puissance mystérieuse se réduit à rien.^ Laissez l'activité , au contraire ; laissez-lui apercevotr ces cris, ces gestes, qui, tant qu'ils lui sont étrangers, sont insignifiants en eux'^émes. Elle les aperçoit; bientôt elle 7a les répéter librement, et par là se les approprier, les rendre significatifs pour die , qui les comprend parce qu'elle les produit , qui les produit puisqu'elle les répète librement ; car toute répétition volontaire est une véritable production. Voilà les signes inventés ; l'activité n'a plus qu'à les perfectienner, à les modifier, à les varier, à les unir, à en faire à la longue, pour la pensée , ces moyens de rappel , de communication , ou même de production ultérieure , si actifs et si puissants , puisqu'ils sont dépositaires de toute l'activité et de toute la puissance de l'intelligence volontaire et libre, dont ils sont à la UÀB les effets et les instruments. Les signes, la parole, ne sont donc rien en eux-mêmes ; ils ne sont que ce que la volonté les fait être; et en ceci, comme en beaucoup d^autres choses , il est dur d'entendre partout célébrer les effets, quand la cause est ou négligée, Ofu méconnue, ou repoussée. Que l'on y songe; la tbéorie que nous combattons ne va pas à moins qu'à faire produire l'homme par la parole ; mais l'homme de cette théorie n'est qu'une machine dont se sert plus eu moins heureusement le langage, qui vient alors on ne sait d'où : n'est-ce pas là un véritable suicide?