DISCOURS PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES DE M. LAROMIGUIÈRE
lien. Ils 86 ressemblent beaucoup, et ils diffèrent plos encore : Tan emporte avec lui la pbilosopbie d'un grand siècle; Fautre commence celle de notre temps. Le xvni* siècle avait établi et comme consacré la célèbre maxime : Il n'y a rien dans Venlendemenl qui n'y soit entré par les sens. Ne pouvant donc inventer celte maxime après Condillac, il ne restait à M. de Tracy que d'en tirer le système le plus régulier et le plus complet qu'elle eût encore produit entre les mains d'aucun philosophe; et c'est aussi ce qu'il a fait, messieurs, avec une sévérité de méthode qui n'a été ni surpassée ni égalée. De là ce corps de doctrine où la netteté et la précision des détails le d ispu tent à l'étroit enchatnement des parties, et doutTunilé fait la grandeur. Mais quand un esprit de cette trempe s'applique à une doctrine, il l'épuisé, et ne laisse guère à ceux qui viennent après lui que l'alternative de le répéter ou de s'en séparer.
M. Laromiguière sut trouver le secret d'être original sans abandonner la philosophie de son illustre devancier. Comme M. de Tracy, il reconnaît , il proclame que les matériaux primitifs de toutes nos idées sont en effet dans les impressions sensibles. Ce principe est le lien fidèle qui rattache M. Laromiguière à M. de Tracy et k toute la philosophie du xvni* siècle. Mais si les sensations sont les indispensables matériaux de nos connaissances, pour les mettre en œuvre, pour convertir les sensations en idées, il faut un instrument différent des matériaux auxquels il s'applique, il faut une puissance indépendante des sensations sur lesquelles elle travaille , il faut une intelligence , il faut une âme. Oui, c'est l'âme, messieurs , c'est l'activité, c'est l'énergie dont elle est douée, qui tire des sensations , en y ajoutant une empreinte particulière, toutes les notions primitives dont les développements et les combinaisons composeront toute la science humaine.
La réhabilitation de l'intelligence dans l'activité, dans l'indépendance, dans la dignité qui lui appartiennent , telle est l'œuvre k laquelle est attaché le nom de M. Laromiguière.
D'autres , peut-être après lui , ont marché d'un pas plus hardi ou plus téméraire dans cette route une fois ouverte ; mais on ne peut lui contester l'honneur d'y être entré le premier, d'avoir été le premier et le plus brillant interprète de la philosophie nouvelle, au moins dans l'enseignement public.
L'enseignement ! ce mot , messieurs , ne vous rappelle-t-il pas la partie la plus populaire de la gloire de M. Laromiguière ? 0 beaux jours de la philosophie à rÉcole normale et à la Faculté des lettres de l'Académie de Paris , quand M. Laromiguière enseignait
avec tant d'éclat et de charme dans cette même chaire où bientêt après M. Royer-Collard devait enseigner, à son tour, avec tant d'autorité et d'élévation ! C'est là , messieurs, c'est à l'École normale et à la Faculté des lettres , dans les premières années du xix* siècle , entre 1810 et 1815, qu'a été fondée la philosophie nouvelle. Depuis , à une autre tribune , la France a souvent entendu et elle entendra longtemps encore , je l'espère , la forte parole , la dialectique austère et pourtant si vive de M. Royer-Collard. Mais qui nous rendra désormais l'éloquence de celui que va recouvrir cette tombe? Qui nous rendra ces improvisations dont le style le plus heureux n'offre encore qu'une image affaiblie, ces incomparables leçons où dans une clarté suprême s'unissaient, sans effort, les grâces de Montaigne , la sagesse de Locke , et quelquefois aussi la suavité de Fénélon? M. Laromiguière éclairait, charmait , entraînait. Sa parole exerçait une fascination véritable. J'ai vu des hommes vieillis dans ces méditations s'imaginer, en entendant M. Laromiguière, que leur esprit s'ouvrait pour la première fois à la lumière, tandis qu'à côté d'eux les plus simples, trompés par cette lucidité merveilleuse, croyaient comprendre parfaitement les plus profonds mystères de la métaphysique.
Si un petit nombre d'entre vous, messieurs, ont assisté aux triomphes du professeur, du moins vous avez tous connu l'homme , et l'aménité de son commerce a pu vous donner quelque idée du charme de sa parole. La bonté de M. Laromiguière était proverbiale. Il aimait tendrement les hommes, et surtout la jeunesse; mais il n'aimait pas moins l'étude et la retraite, et il s'y complaisait. Sa vie a traversé, innocente et paisible , les orageuses vicissitudes de notre époque , et il s'est éteint plein de jours , au sein de la vénération publique, en possession d'une belle et pure renommée.
Adieu ! ô le plus indulgent des hommes ! 6 le plus aimable des philosophes! Tant que le goût de la saine philosophie et de la vraie sagesse dureront parmi nous , à l'Académie , à la Faculté des lettres, à l'École normale, ton nom ne sera jamais prononcé qu'avec respect et avec amour ; et , s'il est permis à celui qui porte ici la parole , de laisser paraître un moment son émotion personnelle dans l'expression de la douleur des autres , 6 toi que , depuis vingt-cinq années , je suis accoutumé à nommer mon maître , ô mon bon , mon vénéré maître, mon vieil ami, cher Laromiguière, tes leçons, ta douce sagesse, ton amitié me seront toujours présentes, et ton souvenir fera toujours battre mon cœur, comme au premier jour où je t'entendis , et comme à cette heure fatale où ta main mourante serra la mienne une dernière fois !... Adieu !... adieu !...
FIN DES FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES