SOI
plutieiiirs autres vUlts de b gmuAe Grèce. Si le fait rapporté par Plutarqoe est certain , U supposerait k Élée y conune à Rbégtom , comme à Thurii et ailievrs, des troubles antérieurs , probablement causés par la hHte de Taristocratie et de la démocratie , lutte qu*on aurait essayé de terminer par l'adoption d'une légiskition tempérée. Quoi qu'il en soit ^ Zenon , content d'avoir contribué à donner à sa patrie des institutîoiis sages , ne cbercba pas à s'y faire une grande place ^ et ne voulut d'autre pouvoir que celui de ses vertus et de ses talents. Diogéne atteste qu'il méprisait les grandeurs (i) à l'égal d'Heraclite, et l'on sait que l'Ionien Heraclite méprisa si fort les grandeurs , qu'il renonça volontairement au pouvoir suprême. Mais les deux pbilosopbes étaient animés en cela de sentiments bien différents. Heraclite quitta en même temps le pouvoir et la société des bommes pour se livrer tout entier à l'étude de la nature. Zenon , en se maintenant pur de toute ambition , conserva son activité politique. Il était même très-sensible à l'opinion , et Diogène nous en a conservé un mot qui prouve qu'il y avait en lui un cœur d'homme et une honorable sympathie. Quelqu'un (s) lui d^Doandant pourquoi il était si sensible au mal qu'on disait de lui : c Sile blàmedemes concitoyens, réponditr c il , ne me faisait pas de la peine , leur approbation 4 ne me ferait pas de plaisir. » Il aimait trop ses concitoyens pour n'avoir pas besoin d'en être aimé. Élée n'était , il est vrai, qu'une petite ville ; mais ses citoyens étaient honnêtes, et Zenon préféra constamment ce séjour modeste aux magnificences d'Athènes (s) , qu'il ne fit que visiter de temps en temps , et qui ne purent le séduire ni l'arrêter.
Ce fut dans un de ces rares (4) voyages qu'il accompagna Parménide , et que se place l'épisode de sa vie qui fait le sujet du Parménide de Platon. Ce voyage eut l'important résultat de faire entrer la philosophie éléatique dans le mouvement général de la*philosophie grecque. Zenon enseigna la nouvelle philosophie à Périclès (s), et donna à Pythodore et à Callias (s) des leçons qu'ils lui payèrent cent mines ; et, quoique la coutume de faire payer ses leçons lui ait été commune avec les sophistes , il n'y faut rien voir de contraire aux habitudes modestes de sa vie et à son désintéressement. Platon est le premier qui donna des leçons gratuites , d'abord parce qu'il répugnait à faire dégénérer l'enseignement de la sagesse en une sorte de profession
(1) Dîog. , IX, 28, vicipoitrtxhçr&if /ucÇ^vwy. — (f) Diog., IX, 29. — (S) Diog., IX, 28, UéXiv cùrcl^ ^yâinjM /xâlAoy Tf,i ^AduvxCoiv /ttyaXayjxleti, Suidas, "EXia, — (4) Diog., ibid,, OOx iniivifiiiauçrà, icoXXà npbç avroùç. — (s) Plutarq., FU.PeticL
— (6) Plat., Alcib. Voyez ma traducUon , t. v, p. 72. — (7) Joannes Malela, Hisl, ehran., 11, p. 187, éd. Oxon. — (s) Olymp., in Plat. Alcib.y éd. Creuzer, p. i40 et Ul.
— (9) Platon, Phed. (voyez ma traducUon, t. vi, p. 85),
mercantile; ensuite pour distinguer par là pins fortement l'enseignement de Soerat^et le sien de celm des sophistes; enfin par la raison qu'il était fort riche, et pouvait se passer de tout salaire. Faute de cette dernière raison , les philosophes platoniciens eussent été obligés d'abandonner têt ou tard l'exemple de leur maître, si les Ântonins n'eussent pas créé à Athènes' des chaires publiques de platonisme avec un traitement donné par l'État ou avec des dotations affectées à la chaire qui permettaient aux professeurs (0/ ùidJtociu) d'enseigner gratuitemem ; et ces dotations subsistèrent jusqu'au décret célèbre de Justinien , sous le consulat de Décius , au vi^ siècle (7). CHympiodore , dans son Commentaire sur le premier  kibiade, en commentant le passage sur les cent mines que Zenon fit payer pour ses leçons à Callias et à Pythodore , tout platonicien qu'il est , a le bon sens de ne point accuser Zenon , et même de le défendre , par cette raison très-simple qu'on ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de la philosophie comme de la médecine et des autres arts , et pourquoi le philosophe instruirait les hommes sans obtenir une récompense de ses soins (s). D'ailleurs la vie entière de Zenon est là pour le défendre du reproche de cupidité. On peut voir dans le Parménide l'effet que produisirent à Athènes les étrangers d'Élée, et la doctrine de l'unité absolue. On conçoit que les objections et les plaisanteries ne manquèrent pas de la part de l'empirisme ionien , la seule doctrine philosophique jusqu'alors connue et accréditée à Athènes. Zenon , chargé pai Parménide de soutenir la discussion au lieu de rester sur les hauteurs de l'idéalisme , descendit sur le terrain même de l'empirisme, et tournant contre ses adversaires leurs propres objections et leurs plaisanteries, les força de reconnaître qu'il n'est pas plus aisé d'expliquer tout par la pluralité seule que par la seule unité. Cette polémique d'un genre tout nouveau déconcerta entièrement les partisans de la philosophie ionienne , excita une vive curiosité^et un haut intérêt pour les doctrines italiques ; et ainsi fut déposé dans la capitale de la civilisation grecque , avec un élément nouveau et une nouvelle donnée philosophique , le germe fécond d'un développement supérieur. Zenon, avec sa dialectique subtile et audacieuse, apparut aux Athéniens comme une sorte de Palâmède en fait de discussion philosophique (s). De retour à Ëlée, et ici toute date précise nous
et Diog., IX, 25, d'après Platon. C'est en effet Zenon que Platon désigne sous le nom de Palamède dÉlée. Hermias (éd. Ast., p. 184) et le Scoliaste l'entendent ainsi : 5ri ik vavtntoTfifiMv ox^^ov r^vo àvvjp^ oàç xai UaXaji'/iiïiç, Quintilien, Iml, Or* , m, 1 , voit un rhéteur dans le Palamède de Platon , le rhéteur Alcidamas. Il n'est pas besoin , avec Spalding, de rejeter la phrase de Quintilien comme TaddUion d'un glossateur ; il suffit de l'expliquer par les babi-
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
abandoDM , ton p«triothme trouTa Toccaaion de se déployer sur un plus grand théâtre. Tons les historiens attestent qu'Élée étant tombée , il est impossible de sairoir comment , sous le joug d'un tyran appelé Néarque, ou Diomédon, ou Démylos, Zenon entreprit de la délivrer ^ qu'il succomba , et périt dans un horrible supplice où il montra un caractère héroïque. Voilà le fond du récit des historiens ; mais les tariantes sont innombrables. Le fait est trop intéressant en luimême et trop honorable à la philosophie éléatique , pour qu'il nous soit permis de ne pat l'examiner en détail.
Gicéron (i) le rapporte d'une manière très-générale. Plutarque le développe davantage (t ) : c Zenon , Tamî
< de Parménide, ayant conspiré contre Démylos, et € ayant échoué dans son projet, rendit témoignage c par ses actions de l'excellence de la doctrine de € son maître , et prouva qu'une àme forte ne craint « que ce qui est déshonnête , et que la douleur ne * fait peur qu'à des enfants et à des femmes , ou à des c hommes qui ont un cœur de femme. En effet, il se « coupa la langue avec des dents et la cracha à la
< 6gure du tyran, i II rapporte la même chose ailleurs (5) ; et dalM les Conlradietions des sloîcient (4) , en faisant allusion au malheur de Zéoon , il rappelle le nom du tyran Démylos. Le récit de Diogène est encore plus détaillé que celui de Plutarque , et repose
ur diverses autorités graves (a) : c Zenon ayant entrepris de renverser le tyran Néarque , d'autres disent Diomédon , fut pris , comme le dit Héraclide dans l'abrégé de Satyrus. Interrogé sur ses complices , et sur les armes qu'il avait transportées à Lipara , il nomma tous les partisans du tyran , afin de le priver de ses appuis. Ensuite , feignant d'avoir quelque secret à lui dire, il lui mordit l'oreille et ne lâcha prise qu'après avoir été percé de traits , suivant l'exemple d'Aristogiton le tyrannicide. Démétrius, dans les Homonymes, dit qu'il lui mordit le nez. Antisthène , dans ses Successions de philosophes , ùuaJifxMfl raconte qu'après avoir dénoncé les partisans du tyran , comme celui-ci lui demandait s'il ne lui restait plus personne à dénoncer , il répondit: c Toi, fléau de ma patrie! 1 et que, s'adressant aux assistants : t J'admire , leur dit-il , votre lâcheté, si, par crainte de ce que je souffre , vous consentez à être esclaves. Enfin il se coupa la langue avec les dents , et la cracha à la face du
iides d'esprit de Quintilien. Il est étrange que Tiedemaon, Argum, in PlaL, p. 378, rapporte celle expression à Pamiénide, fondant celle conjecture sur une autre, véritablement au-dessous de la critique, savoir, que Platon aura ainsi parlé d'après un livre conlrouvé de Parménide qu'il aura pris pour authentique. Mais lui-même a plus lard abandonné cette opinion, et il est revenu à celle que nous avons adoptée. Geist der spéculai. Philos., 1. 1, p. 298.
€ tyran. Alors les citoyens se jetèrent sur le tyran ei € le tuèrent. Voilà ce que disent à peu près la plnpaK c des auteurs ; mais Hermippus prétend que Zenon € fut jeté dans un mortier et pilé. 1 Diodore de Sicile (e) dit positivement que le tyran dont il est id question était un tyran d'Élée,ceque dit ausri Suidas (7), et ce qui va très-bien avec le récit de Diogène; car, pour délivrer Élée qui est sur la cête , il était nattirel de s'assurer de Lipara qui est presque en face, et d'où l'on peut rapidement débarquer à Élée. Il n'est donc pas du tout nécessaire de supposer avec quelques critiques , qu'il s^agit d'un tyran de Lipara que Zenon avait voulu attaquer (s) , encore moins, avec Valère Maxime , du tyran d'Agrigente, Phalaris (9), et encore moina^avec Pbilostrate (10), d'un tyran deMysie. Une faut pas représenter Zenon comme un aventurier politique, mais comnM on patriote dévoué. Diodore appelle le tyran d'Élée Néarque» ainsi que Philostrate ; Clément d'Alexandrie l'appelle Néarque ouDémylos (1 1) ; Suidas (11), qui a copié Diogène, Néarque ou Diomédon. Diodore , dans son rédt, ajoute quelques particidarités qu'il est impossible de passer sous silence. Néarque demandant à Zenon quels étaient ses complices : € Plût à Dieu, répondit Zenon , que j'eusse le corps € aussi libre que la langue ! > {Mogène dît que Zenon ne lâcha l'oreille du tyran qu'à force de coups ; Diodore va jusqu'à prétendre qu'on fut obligé de l'en prier. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le récit de Diodore , c'est que les dernières lignes semblent faire entendre que Zenon fut délivré et qu'il se tira d'affaire, ce que les dernières lignes du récit de Diogène admettraient aussi , sans toutefois l'indiquer. Ménage , sur Diogène , et Bayle ont relevé et expliqué les erreurs des écrivains inférieurs qui, en racontant cette histoire , en ont confondu les héros , le temps et la scène. Par exemple, Tertullien, dans VApologéli'que, fait demander par Denys à Zenon d'Élée ce qu'enseigne la philosophie. Celui-ci lui répond : c Le mépris de la c mort. » Sur quoi il est livré à d'affreux supplices et scelle sa pensée de son sang. C'est un pur roman , et Dionysio est là évidemment pour Demylo ou Nearcho. Ammien Marcellin (13) prête cette aventure à Zenon le stoïcien , et fait du tyran d'Élée un roi de Cypre , évidemment encore d'après une mauvaise interprétation de la phrase deCicéron, qui, à côté de la mort de Zenon d'Élée, cite celle d'Anaxarque, qui eut lieu par l'ordre d'un roi de Cypre. En général d'histoire d'Anaxarque
(1) Tusc, II. — De nal. deor., i. — (a) Contr, ColoL » éd. Reiske, t. x, p. 630.— (5) De GarruUlale, t. viu , p. 13.
— (4) T. X, p. 345.— (6)ix, 26-28.— (c) Fragm., éd. Bip., t. IV, p. 63-64. — (7) *EXia, — (s) Vorstius, dans Bayle.
— (a) lu, 3. Voyez Bayle. — (lo) Fil. ÀpoUon., vu, 2, éd. 01ear.,p.279. *E><wdep« ràMwa»» {îyayc— (il)S(roill., IV. — (ii) Ibid. — (15) XIV, 9.
ZENON D^ÉLÉE
et celle de Zenon ont été confondaet, et , pour ache-l ver la confusion, Sénèque (t) attribiie à un des con-' spirateun athéniens contre Hippias, probablement Aristogiton, une partie des choses que Ton a coutume d*attribuer à Zenon d'Éiée.
De Tensemble de ces fails réduits par la critique et appréciés à leur juste valeur , mais rapprocha et combinés dans ce qu'ils ont de certain, ressort le caractère que nous avons signalé dans Zenon comme homme et comme citoyen , et que nous allons retrouver et suivre dans le philosophe. En effet, quel est le trait le plus frappant et le plus original de Zenon comme philosophe? Quel estle litre incontesté auquel est attaché son nom ? Cest évidemment Tinvention de la dialectique. Et je ne parle pas ici de la dialectique qu'on trouvait déjà dans les essais de Xénophane , et qui n'a pas manqué non plus à Parménide ; je veux parler de la dialectique considérée comme un système et comme un art , avec ses règles et ses formes , avec l'appareil et l'autorité d'une méthode positive. C'est un point sur lequel tous les auteurs sept d'accord. Diogène rapporte (i) , sur la foi d'Aristote , que Zenon est l'inventeur de la dialectique, comme Empédocle de la rhétorique. Sextus (s) répète la même chose sur l'autorité du même Aristote , et il parait que c'était là un fait constant dans l'antiquité, puisque Diogène, dans son introduction (4), en traitant des trois grandes parties de la philosophie , la physique, la morale et k dialectique, attribue l'invention de cette dernière à Zenon. Maintenant quelle était la dialectique de Zenon? La réfutation de l'erreur comme moyen indirect de ramener à la vérité. Or la vérité pour Zenon c'était le système éléatique. Ce système une fois découvert par Xénophane , développé et achevé par Parménide, il ne s'agissait plus que de le défendre contre les attaques de ses adversaires. De là le rèle polémique de Zenon , et l'invention nécessaire de la dialectique. De là encore l'emploi nécessaire de la prose ; car si l'intuition spontanée de la vérité , l'inspiration , et toute conviction primitive
(0 De Ird, II, 23.— (s) Diog., ix, 23.— (s) Sextus, vu, 7.
(4) Diog. Inlrod., 18. Philoslr., Fit, ÀpolL, vn, 2. Suidas, Zi6y<uy. Apulée, j4poL
(5) Plat., Parmen., tncb vtov 5vto$ i/<o5 lypifii,,,
(0) Diog., Inlrod., i6.
(1) Diog., IX, 26, Bi€Xix noXXSiç 9\iAat»ç yifion»,,»
(8) To& Kuster, râv Ménage sur Diogène.
(9) Ou bien encore, selon Tinterprétatlon de Tennemann , deux ouvrages différenu , l'un contre les philosophes, Pautre «tir la nature. Suidas ne trahit d'aucune manière les sources auxquelles il a puisé ces renseignements; les autres parties de l'article fort court qu'il a consacré à Zenon sont un extrait de Diogène.
(10) Diog., PlaL, m, 47 et 48.
(il) ÀrgumenU sophistiques, i , 9. Suudlin (Geschichle und Geist der Sceptieismus , t. 1 , p. 211 ) , a entendu ce passage comme s'il s'agissait de dialogues où Zenon eût
ont h poésie pour langse naturelle , la prose est Tinstmment de la réflexion et de la dialectique. Aussi Zenon est-il le premier philosophe éléatique qui ait écrit en prose. L'antiquité atteste qu'il écrivit, non des poèmes , comme Xénophane et Parménide , mais des traités , et des traités d'un caractère éminemment prosaïque , c'est-à-dire , des réfutations. Il écrivit de bonne heure (s), et il écrivit beaucoup (0). Diogène qui loue ses écrits (1) ne les nomme pas. Mais Suidas , à l'article Zenon, assure qu'il écrivit i^'Epu^beç, des Débats, c'esirànlire quelque ouvrage de pure controverse; 2<» E^ijyiftnu Tou EfirstkKXéouç ^ un exawien d Empédocle, de ses opinions ou de ses ouvrages (s) ; 5^ ÏIpQ^ roui ftXoaêfotM; xepî fÙ9sa^ , sur la natur$ contre les philosophes (9). D'ailleurs Suidas ne dit rien sur la forme de ces difiérents ouvrages. Il serait assex naturel que l'inventeur de la dialectique eût inventé ou du moins employé la forme du dialogue , qui est la forme même de la réfutation. Et , en effet , si l'on en croit Diogène (10), Zenon passait pour le premier qui eût écrit des dialogues, et l'on pourrait induire aussi qu'il a employé cette forme de composition , d'une phrase d'Aristote , où il est question de Zenon comme interrogeant et comme répondant (11).
Quoi qu'il en soit, si nous ne connaissons pas cer^ tainement la forme de ses écrits , nous pouvons nous faire une idée très-claire de leur but et de leur caractère général, d'après l'introduction du Parménide, où Platon nous donne un exposé substantiel , mais précis , d'un livre de Zenon , destiné à défendre la philosophie de son maître. Ce livre était une composition en prose (is), divisée en plusieurs chapitres , subdivisés eux-mêmes en plusieurs points; car Socrate prie Zénonde relire le premier point, la première hypolbèse du premier chapitre, ryy TptSfnjp vTÔÔeatv rov xpùrou XSyov, Le mot ôréêeai^ révèle la nature de la composition, et Proclus, dans la Théologie de Platon, et surtout dans le Commentaire sur le Parménide (is), nelaisseaucun doute à cet égard. C'était une revue critique d'un certain nombre d'hy-
Joué le même rêle que Socrate dans jcenx de Platon ; mais Tennemann (Geschichle der Philosophie, t. i, p. 193) conclut seulement de la phrase d'Aristote que Zenon présentait sa pensée sous la forme de demandes et de réponses. Quant à l'invention du dialogue, Aristote, dans le liv. 1*' de son onvrage perdu sur les pointes, l'attribuait à Alexamène de Téos, et Phavorinus était de la même opinion, au rapport de Diogène, 111, 47 et 48. Athénée, qoi cite la phrase même d'Aristote, ajoute (xi, 15), à cette autorité celle de Nicias de Nicée et de Sotion (le texte ordinaire donnait So(mon; Schweighaeuser a corrigé : Sotion).
(is) Platon , Parmenid. , (rvyypxfi/ioirt opposé à T0T5 iroii6/*«ffcv. Simplic, tn Phys. Arist., p. 30. 'E» /*iv -nS
9uyypâfiliari «OtoO.
(is) Voyez le l*Mivre de ce commentaire, tom. iv de ma collection des ouvrages inédits de Proclus. Paris, 1821.
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
potfièMt qui toàtet éodent successiveDient poii8iéet à Tabsord^. Peatrèirè même était-ce rouvrage intitulé l^ptJeç dont parle Suidas. Pour en bien saisir Tesprit , il faut se rappeler l'état de la querelle dans laquelle intervenait Zenon. Parménide , continuant et développant Xénophane, avait dit que tout est un, et que Tunité seule existe. Un cri s'était élevé contre une pareille pro position. Si tout est un , disaient les Ioniens , il n'y a plus de différence : le semblable est le dissemblable , et le dissemblable est le semblable; le grand est le petit f le petit est le grand ; le mouvement est le repos et le Fcpos le mouvement , etc. Il n'était pas très^facile de répondre à cette objection. Que fit Zenon ? Au lieu de défendre son maître, il attaqua ses adversaires, leur renvoya leurs propres arguments et le ridicule de leurs conséquences. Il s'appliqua à démontrer que toutes les difficultés que les partisans de la pluralité élevaient contre l'unité retombaient sur eux-mêmes , et que dans leur bypotbèse aussi le dissemblable est le semblable, etc. Écoutons Platon : i Les écrits de c Zenon , dit-il , étaient une défense de la doctrine c de Parménide contre ceux qui l'attaquaient par le € ridicule des conséquences, comme, par exemple, c que si tout est un , il en résulte une foule d'ab- € surdités et de contradictions. L'écrit de Zenon c répondait aux partisans de la pluralité , leur faisait c précisément les mêmes objections et en plus grand € nombre encore, de manière à montrer que l'bypo-
< tbèse de la pluralité prête encore plus au ridicule
< que celle de l'unité , si quelqu'un l'examine comme
< il faut. . . Ainsi le maître dans ses poèmes établissait
< l'unité , et le disciple , dans ses traités en prose , I s*efl<M^t de prouver que la pluralité n'existe 4 pas (i). > Simplicius lui attribue précisément le même point de vue. c Zenon démontre successivement que si la pluralité existe , elle est à la fois grande et petite... finie et infinie... étant et n'étant pas (s)... i des passages contiennent tout le secret de la dialectique de Zenon ; ils font voir que Zenon s'était placé tout exprès dans l'bypothèse de la pluralité pour la mieux combattre , en la poussant à ses conséquences nécessaires. Faute de bien comprendre le but qu'il se proposait et la situation où il s'était mis, on lui a prêté une foule d'opinions ridicules qui , loin de lui appartenir, sont des conséquences qu'il tire de la doctrine de la pluralité pour la convaincre de contradiction et d'absurdité. On a attribué à Zenon précisément les extravagances qu'il imputait à ses adversaires et sous lesquelles il les accablait. On s'est imaginé, par exemple , que Zenon soutenait pour son propre compte que le semblable et le dissemblable sont la même chose, que le mouvement est la même chose que le repos, etc. ,
(i) Platon, Parmtmd., Bekk., p. 7. — (i) Ibid.
tandis qu'il soutenait que ces conséquences dériveni rigoureusement de la doctrine de la fduralité, et que paur là même cette doctrine est inadmittible. Vous prétendez , disait-il aux empiristes ioniens , qu'il n'existe que ce que les sens vous attestent; qu'ainsi la phiralité seule existe ; et vous triomphes dans l'énumération des différences que vous opposez à la doctrine de l'unité absolue , vous triomphez surtout du mouvement universel que vous opposez à l'immobilité absolue , qui résulte de l'unité absolue de Parménide. Eh bien ! je vous prends par vos propres arguments , el je vous démontre que si tout diffère , par cela même tout se ressemble, que si tout se meut, tout est en repos; qu'ainsi votre système même vous pousse à des conséquences opposées à votre propre système. L'empirisme est donc condamné à la contradiction , et à une contradiction perpétuelle. Cette contradiction est votre monde , le monde de la pluralité et de l'apparence que les sens vous attestent, et que l'opinion vulgahre admet. Il ne faut croire qu'à la raison , non aux sens et à l'opinion. Or la raison condamne la pluralité à l'extravagance; donc la pluralité n'existe pas. N'objectez pas que dans le système de l'unité absolue, le dimemblable aussi devient le semblable, le mouvement le repos, etc. ; car notre système ne tombe pas sous de pareilles objections , puisque ces objections ne viennent que de votre hypothèse de la différence , du mouvement, de la pluralité et do monde visible , et que cette hypothèse a été convaincue d'absurdité et de contradiction. Les objections que vous élevez contre notre théorie, du sein d'une théorie détruite , ne portent donc pas. La raison n'admet d'autre autorité que la sienne , et la raison n'existe pour elle-même, ne s'exerce et ne se développe, ne comprend et ne conçoit que sous la condition de l'unité ; rien de ce que conçoit la raison n'est dépourvu d'unité. La raison n'a en dernière analyse que l'unité pour forme et pour objet ; Funité est la région , le monde de la raison, le seul monde que des penseurs et des philosophes puissent admettre. Donc , la doctrine de l'unité absolue de Parménide est la seule vraie philosophie. » C'est du haut de ce point de vue qu'il faut envisager et apprécier la dialectique de Zenon , son prétendu scepticisme , son prétendu nihilisme , et en particulier sa polémique contre le mouvement qui a été si peu comprise. Considérée ahisi, cette polémique prend un caractère rimple et grand qui a échappé à tous les critiques.
Otez l'unité , ne h supposez jamais, rien n'est uni, rien ne peutl'être, tout est isolé et nécessairement isolé dans le temps comme dans l'espace ; le temps et Fes^ pace se réduisent à des points et à des moments qui tendent eux-mêmes à se diviser et à se subdiviser sans cesse. La seule loi qui subsiste est celle de la divisibilité à llnfini , qui détruit tout continu et par fonsé-
ZENON D*£LÉE
qoenl Umt monvemeDl. CeM dam ce sens qn'il faut eetendre les ai^meots avec lesquels Zenon éiablissait rUnpossibilité du mouvement. Jusqu'ici on les a fort bien exposés et déreloppés en eux-mêmes ; on n'a oublié que le cadre qui les met dans leur vrai point de vue, savoir, Thypolbèse exclusive de la pluralité, c'est-à-dire la négation absolue de Tunité , laquelle emporte la divisibilité à Finfini, laquelle emporte la destruction de tout continu.
Voici ces argumenU tels qu'Aristote nous les a conservés dans sa Phyiique, liv. vi , cb. 9.
1«^ Argument. — c I^e moiyrement est impossible , car ce qui est en mouvement doit traverser le milieu, avant d'arriver au but (ce qui est impossible , là où il n'y a plus de continu , et où chaque point se divise et se subdivise à l'infini (i). i
11« Argument. — t Le mouvement n'existe pas ; car
(i) Nous avons cité textuellement Aristote avecles seules additions nécessaires pour le faire comprendre, mais il ne sera pas inutile de donner ici le développement de Bayle: • S*ii y avait du mouvement, il faudrait que le mobile pût passer d'un lieu à un autre ; car tout mouvement renrerme deux extrémités, terminum à quo, terminum ad quem, le lieu d'où Ton part et le lieu où Ton arrive. Or ces deux extrémités sont séparées par des espaces qui contiennent une infinité de parties , vu que la matière est divisible à rinfini; il est donc impossible que le mobile parvienne d'une extrémité à Taulre. Le milieu est composé d'une inOnité de parties qu'il faut parcourir successivement les unes après les autres, sans que Jamais vous puissiez toucher celle de devant, en même temps que vous touchez celle qui est en deçà, de sorte que, pour parcourir un pied de matière, je veux dire pour arriver du commencement du premier pouce à la fin du douzième pouce, il faudrait un temps infini , car les espaces qu'il faut parcourir suc cessivement entre ces deux termes, étant inOnis en nombre, il est clair qu'on ne peut les parcourir que dans une inflnité de moments... La réponse d'Âristote est pitoyable ; il dit qu'un pied de matière, n'étant infini qu'eu puissance , peut fort bien être parcouru dans un temps fini... C'est se moquer du monde que de se servir de cette doctrine, car si la matière est divisible à l'infini, elle contient actuellement un nombre infini de parties ; ce n'est donc point un infini en puissance; c'est un infini qui existe réellement, actuellement... >
(f) Cest l'argument célèbre, appelé rAcbille. Diogène, (ix, 29) dit que Zenon en est l'inventeur, mais il convient que Phavorinus l'aUribue à Parménide et à beaucoup d*autres. Bayle : < Supposons une tortue à vingt pas en avant d'Achille; limitons la vitesse de la tortue et celle de ce héros à la proportion d'un à vingt. Pendant qu'Achille fera vingt pas, la tortue en fera un ; elle sera donc encore plus avancée que lui. Pendant qu'il fers le vingt et unième pas, elle gagnera la vingtième partie du vingt-deuxième; et pendant qu'il gagnera cette vingtième partie, elle parcourra la vingtième partie de la partie vingt jct unième, et ainsi de suite. Aristote nous renvoie à ce qu'il a répondu à la précédente objection ; nous pouvons le renvoyer à notre réplique. •
(3) Bayle : « SI une flècbe qui tend vers un certain lieu
ce qui court le plus vite ne peut jamais atteindre ce qui va le plus lentement. En effet, il faudrait que celui qui poursuit fût arrivé déjà au point d'où l'antre part (ce qui est impossible avec la divisibilité à l'infini qui, subdivisant infiniment l'espace , met toujours un infiniment petit quelconque entre les deux coureurs (s), i
III* Argtiment. — c Le mouvement est identique au non-mouvement* En efiet , tout mouvement a lieu dans un espace qui lui est-^l, c'est-à-dire où il a lieu au moment où il a lieu ; donc (comme on est toujours là où l'on est) la flèche est toujours en repos quand elle est en mouvement (car elle n'est jamais où elle n'est point (5).) >
IV* Argument. — c Le mouvement conduit à l'absurdité. Supposez deux corps (4) égaux entre eux , mus dans un espace donné et dans une direction opposée et avec Ui même vitesse ; supposez que l'un parte de l'ex-
se mouvait, elle serait tout ensemble en repos et en mouvement. Or cela est contradictoire , donc elle ne se meut pas. La conséquence de la majeure se prouve de cette façon. La flèche à chaque moment est dans un espace qui lui est égal ; elle y est en repos, car on n'est point dans un espace d'où l'on sort ; il n'y a donc point de moment où elle se meuve; et si elle se mouvait dans quelques moments, elle serait tout ensemble en repos et en mouvement >
(4) Bayle : 1 Ayez une table de quatre aunes , prenez deux corps qui aient aussi quatre aunes, l'un de bois, l'autre de pierre; que la table soit immobile, et qu'elle soutienne la pièce de bois, selon la longueur de deux aunes à l'occident; que le morceau de pierre soit à l'orient, et qu'il ne fasse que toucher le bord de la table. Qu'il xe meuve sur cette table vers l'occident, et qu'en demi-beurc il fasse deux aunes , il deviendra contigu au morceau de bois. Supposons qu'ils ne se rencontrent que par leurs bords, et de telle sorte que le mouvement de l'un vers l'occident n'empédie point l'autre de se mouvoir vers l'orient; qu'au moment de leur contiguïté, le morceau de bois commence à tendre vers l'orient, pendant que l'autre continue à tendre vers l'occident; qu'ils se meuvent d'égale vitesse; dans demi-beure, le morceau de pierre achèvera de parcourir toute la table; il aura donc parcouru un espace de quatre aunes dans une beiire, savoir toute la superficie de la table. Ôr le morceau de bois dans demi-heure a fait un semblable espace de quatre aunes puisqu'il a toucbé toute l'étendue du morceau de pierre par les bords; il est donc vrai que deux mobiles d'égale vitesse font le même espace, Pun dans demi-heure, l'autre dans une heure, donc une heure et une demi-beure font des temps égaux , ce qui est contradictoire. Aristote dit que c'est un sophisme, puisque l'un de ces mobiles est considéré par rapport à un espace qui est en repos, savoir la table, et que l'autre est considéré par rapport à un espace qui se ment, savoir le morceau de pierre. J'avoue qu'il a raison d'observer cette difiérence , mais il n'ôte pas la difficulté; car il reste toujours à expliquer une chose qui parait incompréhensible, c'est qu'en même temps un morceau de bois parcoure quatre aunes par son côté méridional , et qu'il n'en parcoure que deux par sa surface inférieure... »
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irémilé de Fespace donné, Tautre du milieu (comme Fun n'aura parcouru que la moitié de Fetpace donné , quand l'autre Taura entièrement parcouru , le même egpace sera parcouru par deux corps égaux et d'égale vitesse dans un temps inégal), il en résulte qu'une moitié de temps parait égale au double, i
Aristote et Simplicius, dans son Commentaire, attribuent positivement ces arguments à Zenon , et les donnent sous le nom d'à«v/9/Ai, doutes, arguments négatifs de Zenon contre le mouvement , soit , comme le dit Simplicius, que tous les arguments de Zenon contre le mouvement se réduisissent réellement à quatre , soit qu'il y en eiU davantage , mais quatre surtout plus décisifs que les autres. Mais ces ai^ments n'étaient pas les seuls dont se servissent les adversaires du mouvement. Aristote au même endroit en cite plusieurs autres , par exemple , celui-ci : Tout mouvement est changement; or, changer c'est n'être ni ce qu'on était, ni ce qu*on sera ; on n'est plus où l'on était ; autrement , il n'y aurait pas eu de mouvement ; on n'est pas où l'on tend, car il n'y aurait pas besoin de mouvement. Le changement et le mouvement ne peuvent donc avoir lieu ni dans ce qu'on était ni dans ce qu'on sera , ni dans l'un ni dans l'autre , mais dans ce qui n'est ni l'un ni l'autre , c'est-à-dire dans rien , ce qui est impossible ; par conséquent le changement et le mouvement sont impossibles. Un argument curieux est aussi celui par lequel on essayait de démontrer que le mouvement circulaire et sphérique et le mouvement sur soi-même impliquent à la fois le mouvement et le repos. A qui appartenaient ces derniers ai^uments? Aristote , et après lui Simplicius , les rapportent en général aux sophistes On n'a aucune raison de les attribuer à Zenon ; ils appartiennent très-probablement à l'éristique mégarienne encore si peu connue , et qui a fini par représenter et continuer seule en Grèce la dialectique de l'école d'Élée. 11 faut bien se garder de les confondre avec les quatre arguments que nous avons exposés , et qui sont les seuls que la critique soit fondée à attribuer à Zenon. Bayle triomphe de ces quatre arguments , et les maintient absolument ; tandis que , pris absolument , ils ne renfermeraient que des subtilités vaines ; le quatrième même a bien l'air de n'être , dans toute hypothèse, qu'un pur sophisme, et Eudème, au rapport de Simplicius , l'avait déjà bien séparé des trois autres. Parmi ceux-ci le troisième revient au premier, comme l'a remarqué Aristote , ce qui réduit les quatre arguments à deux , le premier et le second , lesquels sont bons relativement , relativement à l'hypothèse exclusive de la pluralité , contre laquelle ils étaient faits. Pour les reprendre en sous-œuvre, il n'est pas besoin d'être sceptique ; au contraire , on peut les
ralité toute seule est incapable d'expliquer les choses , de rendre compte de la continuité de l'espace et do temps, et de la possibilité du mouvement. C'est, ditron, en entendant répéter ces argumrats de Zenon , que Diogène le Cynique , pour toute réponse , se leva ei marcha. Mais Zenon aurait très-bien pu répondre à Diogène : Soit : car vous n'avez pas de système , et vous ne niez pas l'unité. Mais quand on est assez sceptique pour nier l'unité , c'est-à-dire , la condition absolue de tout continu , de l'espace et du temps , avouez que c'est une faiblesse ridicule que de n'aller pas jusqu'au bout de son opinjon , et de croire , contre tout bon sens , au mouvement sans continu , sans temps et sans espace et dans la dissolution de toutes choses à l'infini. Nous ne connaissons qu'un seul moyen de répondre à Zenon, c'est de rétablir la continuité du temps et de l'espace dans l'unité , et d'admettre , pour la formation du monde , l'intervention de l'unité aussi bien que celle de la pluralité. Biais l'habile éléatique , aussitôt que pour échapper à ses arguments on aurait admis l'unité, partant de là , n'eût pas tardé à réublir le dogme fondamental de son maître, savoir, que l'unité est indivisible , par conséquent qu'elle exclut la pluralité , et par conséquent encore le mouvement. En effet, le mouvement périt à la fois dans l'une et l'autre hypothèse d'une pluralité sans unité , ou d'une unité sans pluralité. La pluralité toute seule , sévèrement interrogée, ne donne que la dirisibilité à l'infini, sans aucune collection , sans aucune totalité possible ; car toute collection , toute totalité renferme de l'unité ; il en est de même de la plus simple succession ; toute succession est plus ou moins un ensemble , une totalité , c'est-à-dire tient à l'unité. Par conséquent , dans l'hypothèse de la pluralité , ni continu , ni contigu , pas de temps , pas d'espace , nulle succession , nulle toulité , nulle coexistence , nul rapport de points ou de moments. Chaque point devient un infini de points qui se dissolvent et qui se dissolvent infiniment, chaque moment un infini de moments qui se divisent et se subdivisent à l'infini ; de là le vide absolu , et dans ce vide absolu , l'absolue dissolution de tout élément composant, si petit fût-il, soit de temps, soit d'espace ; par conséquent pas de mesure possible du temps là où il n'y a plus de temps, et aucun passage d'un lieu à l'autre là où il n'y a plus d'espace ; par conséquent pas de mouvement. D'un autre côté , supposons que l'unité ne sorte pas d'elle-même , et qu'elle demeure indivisible , vous rétablissez la possibilité du temps et de l'espace, et par conséquent du mouvement; la possibilité , dis-je , mais non pas la réalité ; vous rétablissez l'espace et le temps absolu sans temps et sans espace relatif et visible : par conséquent sans mesure.
employer à réfuter le scepticisme , qui résulte néces- sans mouvement. Le temps et l'espace (inpolerUià,non sairemenl de l'empirisme , et à démontrer que la plu- | in aelu) restent alors dans l'éternité et l'immensité ,
ZENON D'ÉLÉE
dans one éteraîlé tans sncceasion, dans une humeaêllé «ans forme , dans une exîslence abeolue , nde de toute existence posUîire , dans une immobilité complète. Voilà où conduit Tidée exclusive de Tunité , ou ridée exclasiTC de la pluralité. Il faut les unir, et fondre ensemUe la pluralité et Funité pour obtenir la réalité ;
Aristote, Phys,, iv, 3, nous a aussi conservé une objection de Zenon contre Fespace , qui montre parfaitement Tesprit général de sa dialectique , laquelle consistait à pousser ses adversaires dans Fablme de la divisibilité à Tintini , et dans.une multiplicité qui se détruirait elle-même par le défaut de toute unité. Il disait : c L'espace est le lieu des corps , mais dans quel espace est Fespace lui-même? » Dans un autre espace ; et celui-ci dans un autre encore , et toujours ainsi jusqu'à Finfint , sans qu'on puisse s'arrêter logiquement, à moins qu'on ne veuille sortir de la pluralité pour admettre Funité, c'est-à^re ici Funité absolue de l'espace. Dans ce sens, l'argument deZénonnous parait excellent, et loin d'aller contre l'espace en soi, il tend à Fétablir en établissant sa condition , savoir, Funité.
On cite, d'après Âristote, une phrase entière de Zenon, qui semble lui faire nier précisément ce qu'il avait pris tant de peine à établir et même à établir exclusivement, c'est-à-dire Funité. Mais il faut entendre bien autrement cette phrase importante. Encore une fois, avec la seule catégorie de la pluralité, on ne peut obtenir que des quantités indéfinies, sans addition possible, sans totalité ; car hi totalité, qu'il faut encore bien distinguer de Funité en elle-même, est l'application de Funité à des quantités qu'elle assemble et réunit en un tout quelconque. Supposez l'esprit humain vide de toute idée d'unité, et, ce qui est la même chose conçue extérieurement , supposez la nature dépourvue de toute force assimilatrice , attractive et composante, il n'y a de possible ni une seule proposition , ni une seule chose déterminée et finie. Voilà l'existence telle qu'Aie résulte rigoureusement du système qui exclut toute idée d'unité. Zenon démontre aisément qu'une pareille existence , rd cv, n'ayant rien de fixe et d absolu, ressemble à une non-existence , rd /to^ cv , puisque par la divisibilité à Finfini , son attribut essentiel , elle y tend sans cesse. La vertu de Funité est de ne point tomber dans une pareille existence. De là la proposition célèbre : i Si l'unité est indivisible, elle n'est pas, i c'est-à-dire , elle n'est pas dans le sens empirique du mot. En effet, être , pour l'empirisme, les sens et le vulgaire , € c'est être une quantité , qui , ajoutée ou t retranchée, augmente ou diminue ce de quoi on la f retranche ou ce à quoi on l'ajoute , c'est-à-dire une 4 quantité matérielle ; c'est là l'existence réelle. La c monade ou Funité , ne remplissant pas cette condi-
€ tîon, n'est pas (t). i Tel est le sens véritable de la phrase de Zenon conservée par Aristote, phrase si souvent citée et si peu comprise. Il est évident qu'une fois l'existence réduite à l'existence matérielle et empirique des Ioniens , dont l'attribut fondamental est la divisibilité à Finfini , c'est-à-dire la tendance au néant, l'unité , dont l'attribut fondamental est l'indivisibilité, ne peut exister de cette manière, afin d'exister de la vraie existence , de cette existence qui ne tend pas au néant, mais repose immobile , sans commencement comme sans fin, àrféw^Tw icas cu<ftoy. La proposition de Zenon contre la réalité empirique et matérielle de Funité ne tient donc pas à un système de nihilisme, comme on l'a tant répété , mais tout au contraire au réalisme transcendental de Fidéalisme dorien. Rien n'est moins nihiliste que Fécole d'Élée , car elle tend à Fexistenœ ubsolue; mais à ses yeux l'existence absolue exclut toute existence relative ; de là Fexistence relative et phénoménale assimilée à la non -existence , rdcu^ Su ; ou bien , l'existence phénoménale est-elle prise pour type de l'existence , voilà Funité indivisible , laquelle n'existe que de Fexistence absolue , assimilée à la nonexistaice , rà ei^ ètdixtperàu fjuf cv.
Ce que nous avons dit du nihilisme de Zenon , il faut le dire de son prétendu scepticisme et de l'habileté qu'on lui attribue à soutenir le pour et le contre. Sans doute il soutenait le pour et le contre ; mais dans quelle sphère? Dans celle de ses adversaires, dans celle de l'empirisme. Or l'empirisme ou la négation de tonte réalité transcendentale , et par conséquent de Funité absolue qui ne se trouve pas dans la scène visible de ce monde , l'empirisme ne peut admettre , au lieu de Funité , qu'une simple totalité , et encore par inconséquence ; car Fidée de la totalité tient à celle de Funité ; et à la rigueur Fempirisme ne peut admettre que la pluralité sans totalité , c'est^-dire la pluralité non ramenée à Funité , la pluralité en soi , avec la divisibilité à Finfini pour caractère unique ; Fempirisme implique donc la destruction de tout autre rapport q,ue celui de la diflërence. Et ce n'est pas là seulement une conséquence forcée de Fempirisme ionien ; c'en était une conséquence avouée et consentie : c'était le système même d'Heraclite. En etfet de même que Funité indivisible de l'école éléatique est le dernier et nécessaire résultat de l'idéalisme dorienet pythagoricien,, de même la différence, l'opposition absolued'Héraclite {èvxynértii) est le dernier terme de Fempirisme ionien. Voilà les deux grands systèmes exclusifs de la philosophie dans leur idéal le plus rigoureux : il appartenait au génie grec de les produire presque à son berceau. Heraclite et Parménide les représentent dans toute leur grandeur et dans toute leur misère. Admirables l'un contre
(I) Aristote, Mélaph., ii» édit. Brandis, p. 50 et 57.
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rtatre , ils se détniisent d'eax4ûêmes; et Zenon raigonnait à meryeille lorsque , ponr attaquer le système de la pluralité , il se plaçait dans le cœur même de ce système, dans le système d'Heraclite. Là , en effet, par une manœuvre habile , il lui était aisé de tourner ce système contre lui-même , et de démontrer qu'une absolue différence est une absolue ressemblance , et que Tabsolue opposition est Fabsolue confusion. Si tout est essentiellement différent , tout a quelque chose d'essentiellement commun , savoir , d'être différent ; l'identité est donc encore sous cette apparente discordance ; l'opposition est à la surface sur la scène de ce monde , et l'identité est au fond dans le principe invisible des choses. Zenon ramenait ainsi l'opposition à l'identité, et détruisait de fond en comble le système d'Heraclite , en le forçant de rentrer dans celui de Parménide , du haut duquel ensuite il foudroyait de nouveau celui d'Heraclite, prouvant de reste que l'unité, si elle est rigoureusement acceptée, ne conduit qu'à elle-même, ne sort pas d'elle-même, et exclut toute pluralité , toute différence , c'est-à-dire tout phénomène et tout empirisme. Le scepticisme n'était donc pas dans la pensée de Zenon ; au contraire, il y avait un dogmatisme excessif; mais le chemin de ce dogmatisme était un scepticisme apparent, une dialectique qui a l'air de se jouer de toute vérité en soutenant alternativement le pour et le contre. Car il fallait bien que Zenon admit un moment , avec Heraclite , que tout se meut et que tout diffère , pour soutenir ensuite que si tout est mû , tout est repos, que si tout diffère, tout se ressemble , et que si tout est pluralité, par cela même tout est unité. Contre Heraclite, contre tout système exclusif qui se réfute par ses conséquences , ce genre d'arguments était excellent ; c'était là le vrai terrain où il fallait se mettre , et Zenon s'y est mis. H était en effet curieux de faire voir que cet empirisme , si fier de son bon sens apparent et du sentiment de la réalité vis-à-vis l'idéalisme pythagoricien , n'était lui-même qu'une confusion déplorable qui dans le détail renfermait les conséquences les plus contradictoires et les plus ridicules. Cette confusion, ces contradictions, ces extravagances, ce oui et non perpétuel, ce scepticisme universel était la conséquence nécessaire de l'empirisme dont Zenon voulait l'accabler , pour ramener à l'unité absolue dans laquelle il n'y a plus de contradiction , à un dogmatisme ferme et solide ; et, chose admirable, on lui a prêté précisément le scepticisme, la confusion^ les folies qu'il imputait à ses adversaires ! Reste à examiner un point très-obscur que personne n'a remarqué ni éclairci, et qui mérite bien de l'être. Cet adversaire du mouvement , du temps , de l'espace, de l'existence visible et sensible est tout à coup trans-
(0 Wog., IX, 30.
formé par Diogène en un pIrjrsieieB et un natoraliste. Après avoir rappelé les arguments de Zenon contre le mouvement, et en général tout un ordre d'opinions qui détruit l'existence du monde , Diogène , avec le plus grand calme , passe à l'exposition du système physique de Zenon. 11 nous apprend (i) que Zàion c admettait
< plusieurs mondes, maisavec la réservequ'il n'y a point
< de vide , que tout est composé de froid et de chaud,
< de sec et d'humide, confondus entre eux, que
< l'homme vient de ki terre, que l'àme (t//t;%i| ; il s'agit
< ici du principe vital et non de l'àme des modernes ) c est un mélange des éléments précédents dans une c telle harmonie qu'aucun d'eux ne prédomine. > On se demande ce que ceci veut dire , et quel est le mot de cette nouvelle énigme. Le voici, selon nous. Nous avons fait voir ailleurs que la réputation de sceptique qu'on avait faite mal à propos à Xénophane, vient très-probablement de ce qu'on aura pris pour sa philosophie tout entière un des côtés de cette philosopliie, et de ce qu'en effet Xénophane si dogmatique en métaphysique , dans kl région de l'entendement , était sceptique en mythologie et dans la sphère de l'opinion. Parménide ajouta à la fois au dogmatisme et au scepticisme de son maître, et les augmenta en raison directe l'im de l'autre. Son poème sur la Nature avait , dit-on, deux parties , la première toute métaphysique et idéaliste , où il n'admettait d'autre monde que cdni de la raison , savoir , l'unité et ses attributs essentiels , la seconde où il traitaif du monde du vulgaire , de l'opinion et des sens, ri ^aarév^ où même il empruntait le langage de la mythologie de son temps. C'était dans cette seconde partie que se trouvaient vraisemblablement, avec les fables mythologiques, acceptées comme des fables et des illusions de l'imagination , les débris de la physique ionienne de Xénophane, conser?és, mais relégués parmi les fables et les préjugés , dans le domaine de la simple opinion. Parménide ne consentait à traiter du monde que dans la seconde partie de son ouvrage , comme d'une simple opinion et d'un phénomène sans réalité ; mais enfin il en traitait , et il rendait compte, à sa manière, des apparences sensibles. C'est sans doute par une pareille condescendance que Zenon s'occupait aussi de physique. C'est ainsi du moins qjne nous interprétons le passage de Diogène sur b physique de Zenon. Mais ce hors-d'œuvre de physique, qui dans Xénophane attestait l'influence des opinions ioniennes et de l'écrit de sa première patrie , retranché par Parménide de la vraie philosophie et rejeté parmi les préjugés populaires, occupe à peine unepbce dans Zenon ; et nul autre auteur n'en dit un mot après Diogène , excepté Hésychius qui le copie.
Ce n'est pas là que l'histoire doit diercher et apercevoir Zenon d'Élée : il est tout entier comme philosophe dans la polémique qu'il a instituée contre la
ZÉMON I>*ÉLÉE.
pluralité et Fempirisme. Il n*y a même que cela qui repose sur des preuves bien certaines. Zenon , dans sa carri^ philosophique « est , comme dans sa yie , Vàvi^p rpoMToâ^ de Técole d'Élée. Là il se mêle aux événements politiques de son temps , entreprend la défense des lois de sa patrie , et succombe dans cette entreprise; ici il descend des hauteurs de Tunité absolue dans les contradictions de la pluralité , du rdatif et du phénomène, et épuise dans cette lutte toutes les forces de son génie. Ce génie est purement dialectique : c'est là qu*est Toriginalité du rôle de Zenon et son caractère historique : c'est par là qu'il a sa place dans l'école d'Élée, dans la philosophie grecque et dans l'histoire de l'esprit humain. Faible encore et indécis dans Xénophane , l'idéalisme éléatique s'affermit, acquiert^de l'unité et de la rigueur entre les mains de Parménide, qui l'expose et le développe systématiquement, tandis que dans Xénophane, comme l'a très-bien remarqué Âristote, c'est moins un système qu'un pressentiment fécond et une intuition sublime. L'unité de Xénophane renfermait encore , jusqu'à un certain point , dans une harmonie incertaine , l'unité et la pluralité , l'esprit et la nature , Dieu et le monde, le théisme et le panthéisme, quelque chose de l'esprit dorien et quelque chose de l'esprit de l'ionie. Mais Parménide est exclusivement dorien , théiste, idéaliste, unitaire. Tout dualisme a disparu dans l'abime de Tunité absolue. L'unité absolue a perdu tout rapport avec autre chose qu'ellemême; car en tant qu'unité absolue , elle exclut tout ce qui n'est pas elle : par conséquent même en elle , elle exclut toute différence , toute distinction , par conséquent encore tout rapport d'elle-même à ellemême , identité et indivisibilité sans puissance différentielle , unité sans nombre , éternité sans temps , immensité sans forme , intelligence sans pensée , pure essence sans qualité et sans contenu. Cétait là la perfection systématique de l'école d'Élée ; car c'était là sa dernière conséquence ; en effet il n'y a rien par delà rÊtre en soi, et la borne infranchissable de toute abstraction est atteinte. Mais l'entier développement d'un système exclusif, en trahissant son vice fondamental , entraine sa iliine. Parvenu au sommet, et pour ainsi dire sur le trône de l'abstraction , sans autres sujets que des ombres , ou plutôt sans ombres mêmes , car l'indivisible unité ne doit pas même projeter une ombre, Tidéalisme éléatique trouvait sa perte inévitable dans sa rigueur systématique. Les conséquences accusaient trop et renversaient irrésistiblement leur principe. Mais en même temps il était réservé à l'école d'Élée d'accabler, en tombant , l'eitipirisme ionien ; et sans pouvoir sauver le système de Parménide, la mission de ZéHon était de détruire celui d'Heraclite. En effet, si Tunité de Parménide est une
unité impuissante , et pour parler le langage de la science moderne, une substance sans cause, c'est-àdire une substance vaine , puisqu'elle est dépourvue de l'attribut essentiel qui constitue la substance , de même la pluralité d'Heraclite, son mouvement universel et la différence absolue n'est pas autre chose que la cause séparée de la substance , l'attribut sans sujet , la force sans base , la manifestation sans principe qu'elle manifeste , et l'apparence sans rien à faire paraître. Or, la cause sans substance, comme la substance sans cause, le mouvement sans un moteur immobile, comme un centre immobile sans force motrice , l'identité absolue sans différence, comme la différence sans identité, l'unité sans pluralité , comme la pluralité sans unité, l'absolu sans relatif et sans contingent , comme le relatif et le contingent sans quelque chose d'absolu, c'étaient là deux erreurs contradictoires , deux systèmes exclusifs qui devaient , en se rencontrant sur le théâtre de Thistoire , se briser l'un contre l'autre, et se détruire l'un par l'autre. Mais non ; rien ne se détruit , rien ne péril ; tout se modifie et se transforme dans Thistoire comme dans la nature. En effet , que suit- il de la polémique de l'empirisme ionien et de l'idéalisme éléatique ? 11 ne suit point que l'unité et la différence soient des chimères ; mais tout au contraire que la différence et Tunité sont toutes deux réelles, et si réelles » qu'elles sont inséparables, que l'unité est nécessaire à la différence, et la différence à l'unité, et par conséquent qu'après s'être combattus, pour s'éprouver, les deux systèmes opposés n'ont qu'à retrancher les erreurs, c'est-à-dire les côtés exclusifs par lesquels ils s'entre-choquaient ; pour se réconcilier et s'unir, comme les deux parties d'un même tout , les deux éléments intégrants de la pensée et des choses , distincts sans s'exclure , intimement liés sans se confondre. Td devait être le résultat de la lutte de Tempirisme ionien et de l'idéalisme éléatique. Ce résultat était dans la destinée de la philosophie grecque ; mais il ne parut qu'en son temps. L'effet immédiat et apparent fut la double ruine du système d'Heraclite et du système de Parménide, l'un par l'autre. Zenon , avec sa dialectique , opéra cette lutte mémorable et s'y épuisa ; encore une fois , c'était là sa destinée dans la philosophie comme dans la vie. Nous avons essayé d'envisager et de présenter sous son véritable jour la ^i^^^que de Zenon ; mais si elle a été peu comprise généralement, il ne faut peut-être pas s'en beaucoup étonner. 11 )t naturel qu'un homme qui voile son but et ce qu'il y a de positif et de grand dans ses desseins pour n'en laisser paraître que le côté négatif, qui a l'air d'accepter les opinions de ses adversaires afin de les mieux réfuter par les conséquences auxquelles il les pousse, en supposant , ce qui est inéritable , qu'il soit lui-mÔBie
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descendu à quelques tobiilités; il est, dis-je> trèsnaturel qu'un tel homme ait été mal compris , et qu'il ait passé auprès du grand nombre pour un simple disputeur qui soutient tour à tour le pour et le contre. C'était là en effet la réputation que lui avait faite Timon le Sillographe , qui pourtant rend justice à sa loyauté (i). Isocrate (s) , Plutarque (5) , Sénèque (4) le représentent comme un sophiste, dont Tunique but est de trouver des objections contre toute doctrine sans en établir aucune , ne faisant pas réflexion que si Zenon n'établit aucune doctrine, c'est qu'il n'en avait pas besoin , celle de Parménide son maître , étant là , et qu'ainsi tout son effort devait être de réfuter les adversaires de Parménide , et de les pousser à la contradiction et à l'absurde. On comprend fort bien ces malentendus de la part de simples amateurs de philosophie, mais il est plus remarquable que Platon lui-même ait paru s'y tromper dans le Phèdre, où il a l'air de confondre Zenon avec les autres sophistes (5). Mais contre Platon , nous avons Platon lui-même , et au jeune ami de Socrate , qui n'était pas encore sorti de sa ville natale , et ne connaissait la doctrine éléatique et la dialectique de Zenon que par ouï-dire , d'après l'impression qu'elle avait faite à Athènes, et à travers les préjugés du bon sens socratique, nous pouvons opposer le philosophe mûri par l'âge, l'étude et les voyages, qui dans un ouvrage spécial, dont le but avoué est l'examen de la philosophie éléatique , et dont les personnages sont précisément Parménide et Zenon, nous montre le disciple imbu de k même doctrine que le maître , partageant le même dogmatisme , et le dogmatisme le plus absolu qui fût jamais , avec cette seule différence que l'un , déjà affaibli par les années , se contente d'exposer sa doctrine, et que l'autre, jeune encore, plein de force et d'audace, attaque ceux qui attaquent Parménide , et les combat avec leurs propres armes , le ridicule et l'absurdité des conséquences. Rien de plus clair et de plus positif que cette déclaration de Platon , dans l'introduction du Parménide ; et toutes les autorités doivent fléchir devant celle-là. Sans doute on peut supposer avec Simplicius, sur la Physique dAristole, et avec Tennemann , que dans le cours de la discussion , Platon , voulant faire connaître l'école éléatique tout entière , et épuiser la question de l'unité et de la pluralité , a
TrâvTw» iitiHi^ropoç Plutarq., Fil. PericL
(s) Eneom. Helen*, 9. S^y»*» r^ rocvrà Swarà nal niXit it^ûvarei Ktipùfitvov ànofalvtiif, (5) Plutarq., FU. PericL, <A«yzTtx4v T«ya x«i J«* «wv-
xtoXoyiai ci( unoplecv xaraxXtiotJvav |^<y. Dans un écril
perdu dont Eusèbe nous a conservé des extraits [Prœpar, Evangel, i, 8), Plutarque dit de Zenon : // n*a rien établi sur ce panU (rorigine du monde), mais U a failune foule
l'assemblé et concentré dans Parménide et dans ZéBon tous les autres personnages de l'école d'Élée, et prêté à ces deux philosophes beaucoup d'arguments qui appartenaient réellement à plusieurs autres. Cette supposition est plus que vraisemblable : mais il n'en faut pas conclure le moins du monde que dans l'avantscène, et lorsqu'il s'iigit seulement de décrire -et de faire connaître les différents personnages de son drame , Platon se soit amusé à leur attribuer , sans aucune nécessité , des caractères et des desseins imaginaires , à établir entre le maître et le disciple une identité de doctrine qui n'eût pas existé, et une différence de méthode qui n'eût pas existé davantage , à feindre , par exemple , que Zenon avait embrassé de bonne heure un rôle qui n'eût pas été le sien , quand tout le monde à Athènes, et surtout à Mégare , eût pu se moquer de Platon. 11 est absurde de supposer qu'il eût prêté à Zenon tel ouvrage entrepris dans tel but, écrit avec telle méthode, divisé de telle ma-* nière, contenant telle polémique, réfutant telles hypothèses, si rien de tout cela n'eût été vrai, et n'eût été généralement connu et admis. Ce témoignage de Platon, si clair, si précis, si étendu, dans un de ses meilleurs et de ses plus authentiques ouvrages, nous paraîtrait décisif, fûtril seul. De plus, Proclus, dans son Commentaire sur le Parménide, emploie tout le premier livre à développer l'introduction du dialogue de Platon ; et partout il confirme ce qu'avait avancé Platon. On ne saurait trq» se pénétrer du poids que doivent avoir, contre des assertions courtes et obscures, de longs morceaux , comme l'introduction entière du Parménide, et le premier livre du commentaire de Proclus , où rien n'est laissé à une interprétation arbitraire , et où tout est présenté avec une étendue , une clarté et une abondance de d^ails et de renseignements qui ne laissent rien à désirer ni à contester. C'est sur cette base que nous nous sommes appuyé avec confiance; c'est avec cette autorité que nous avons éprouvé toutes les autres. A la lumière que Platon nous offre , on se reconnaît et on s'oriente dans les détours de l'école d'Élée ; on aperçoit la place de Zenon dans cette école , ses rapports avec ses devanciers, et en même temps la différence qui l'en sépare et lui donne un caractère propre et original ; on conçoit sa mission ; et sa dialectique cesse alors d'être
d'objections. En effet , Parménide , et même avant Parménide, Xénophane, ayant établi la vérité, savoir, que rêtre véritable, Funité n'a pas de naissance et de commencement, il ne restait plus à Zéoon qu*à attaquer Thypotbèse de la naissance des choses et du monde.
{*) Episl,, 88. Zeno Eleates omnia negotia de negolio dejiciens, ait nihil esse. Si Parmcnidi credo, nihil est praeter nnum; si Zenoni, ne unum quidem.
(5) Tom. VI de roa traduction, p. 85. .
ZENON D'ÉLÉE
une logomâckie inintelligible. Or, il nous piratt que c'est une méthode fort commode , mais très- peu critique et philotophiqae « au lieu d'approfondir une doctrine jusqu'à ce qu'on la comprenne et qu'on y trouve un sens , de se tirer d'affaire et de trancher toute difficulté en y supposant une extravagance qui nous absout de n'y rien comprendre et nous dispense de l'étudier. Une faut pas être si prompt à trouver des extravagances. L'histoire en général, et en particulier l'histoire de la philosophie , a son plan , ses lois , et une marche régulière ; les grands systèmes que produit l'esprit humain ont un sens raisonnable qu'il faut pénétrer : un homme ne devient pas célèbre parmi ses semblables par de pures folies , et le dernier et illustre représentant de la grande école d'Élée mérite bien de n'être pas tout d'abord traité d'absurde sans examen. En somme, notre manière de concevoir Zenon , sa vie et ses ouvrages, repose sur l'introduction du Parménide de Platon , commentée et con6rmée par Produs. Nous regardons les différents arguments contre le mouvement, qu'Aristote nous a conservés et qu'il attribue à Zenon , comme une partie des détails cachés sous les généralités indiquées dans l'introduction du Parméfdde, Quand d'un côté Platon déclare que Zenon , dans un de ses ouvrages, examinait successivement diverses hypothèses empruntées à l'empirisme et au système de la pluralité, et dont il tirait des conséquences à la fois rigoureuses et en contradiction avec les hypothèses données ; quand lui et son commentateur Proclus , sans énumérer ces hypothèses , expriment nettement les résultats de l'argumentation dont elles étaient le sujet , savoir, que sans unité k pluralité est inadmissible , que la pluralité bien examinée renferme l'unité, la différence la ressemblance, le mouvement le repos , et que le mouvement sans unité est impossible ; et quand d'un autre côté nous trouvons dans Âristote l'énumération précise de divers arguments contre le mouvement et contre l'espace ; quand enfin, en mettant ces détails dans le cadre général que Platon nous fournit, on leur donne un sens raisonnable et un but intelligible , et que par là on explique toutes choses , n'est-on pas fondé à admettre une supposition si naturelle et si plausible , à considérer les arguments que nous a conservés Aristote comme quelques-uns de ceux que devaient renfermer les hypothèses indiquées par Platon , à les y rapporter comme les détails aux généralités , et à interpréter les détails dont le caractère est obscur et douteux par le caractère non équivoque et non contesté des généralités ? H est vrai qu'Aristote , dans les endroits où il cite les quatre arguments contre le mouvement , ne les ramène pas au point de vue sous lequel Platon nous présente la polémique de Zenon dans le Parménide; mais d'abord il ne dit pas non plus que Zenon prit ces arguments
d'une manière absolue ; ensuite, comme plus tard ces arguments furent employés absolument par les sophistes, et qu'Aristote considérait plutôt l'abus qu'on en avait fait que le sens qu'ils pouvaient avoir dans l'esprit de leur inventeur, il n'est pas étonnant qu'il les ait pris lui-même absolument , et qu'il ait dierché à y répondre aussi d'une manière absolue. Enfin, nous avouerons que les réponses d'Aristote , commentées et développées par Simplicius, nous paraissent, ainsi qu'elles ont déjà paru à Bayle, assez peu satisfaisantes* Aristote accuse Zenon de mal raisonner, et lui-même ne raisonne guère mieux et n'est pas exempt de paralogisme ; car ses réponses impliquent toujours l'idée de l'unité , quand Targumentation de Zenon repose sur l'hypothèse exclusive de la pluralité. Au reste nous convenons qu'en effet Aristote n'est pas favorable an point de vue que nous avons adopté , mais nous avons pour nous l'autorité de Platon , que nous devions préférer ; car la critique peut-elle hésiter entre quelques lignes jetées sans développement et en passant , de sorte que ce qui appartient précisément à Zenon n'est pas très-facile à reconnaître , et un long passage d'un ouvrage composé eœ profeao , non pas seulement sur les matières traitées par Zenon , mais sur l'école à laquelle il appartient, sur son maître et sur lui-même, sur ses opinions et sa méthode? La question critique est de savoir si on donnera à quelques lignes d'Aristote une certaine interprétation , ou si l'on rejettera absolument l'autorité du Parménide de Platon.
Les deux autres passages de Zenon , contre l'espace et l'existence empirique de l'unité , se trouvent dans Aristote, Physique, iv, 3, et dans la Métaphysique, n , éd. Brandis, p. 56 , 57. Il est fait aussi allusion à la prétention de Zenon , que le mouvement est impossible, dans les Première$ Analytiquee, édit. Sylb. , tome I, p. 184 ; dans les Topique9,éâ, Sylb., tomei, p. 411 et 457. Le livre des Lignes insécables ^ éd. Sylb. , tome vi , contient plusieurs phrases d'Aristote. plus ou moins défigurées par George Pachymère, mais où l'on reconnaît pourtant , à travers les réfutations d'Aristote et les raisonnements tronqués de Zenon, le but que celui-ci avait toujours devant les yeux, savoir, de ramener à un prindpe indivisible , en montrant toutes les extravagances de la divisibilité à l'infini. Tous les passages du traité de G. Pachymère qui se rapportent à Zenon regardent quelqu'un des quatre arguments contre le mouvement.
Peut-être semblera-t-il étrange que nous n'ayoïfs fait aucun usage du livre d'Aristote sur Xénophane , Zenon el Gorgias,\\VTe sur lequd nous nous sommes souvent appuyé ailleurs pour é4ablir plusieurs opinions de Xénophane. Notre réponse est que la partie de ce petit traité qui concerne Xénophane , quoique visiblement corrompue et d'une interprétation très-