‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 111 sur 141 · D'UN PASSAGE DU MÉNON · texte numérisé non relu

D'UN PASSAGE DU MÉNON

4... Ce toni des prêtres et des prêtresses qui se sont appliqués à pouvoir rendre raison des choses qui concernent leur ministère ; c'est Pindare , et beaucoup d'autres poètes , j'entends ceux qui sont divins. Pour ce qu'ils disent , ie voici : examine si leurs discours te paraissent vrais. Ils disent que i'àme est immortelle , que tantôt elle s'éclipse , ce qu'ils appellent mourir , tantôt elle reparait , mais qu'elle ne périt jamais ; que pour celte raison il faut mener la vie la plus sainte possible ; car les âmes qui ont payé à Proserpine la dette de leurs anciennes fautes , elle les rend au bout de neuf ans à la lumière du soleil ; de ces âmes sortent les grands rois , célèbres par leur puissance et par leur sagesse : dans V avenir les mortels les appellent de saints héros. Ainsi l'âme étant immortelle , étant d'ailleurs née plusieurs fois et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans l'autre et toutes choses , il n'est rien qu'elle n'ait appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à l'égard de la vertu et des autres choses , elle soit en état de se ressouvenir de ce qu'elle a su antérieurement ; car, comme tout se tient , et que l'âme a tout appris, rien n'empêche qu'en se rappelant une seule chose , ce que les hommes appellent apprendre , on ne trouve de soi-même tout le reste , pourvu qu'on ait du courage et qu'on ne se lasse point de chercher. En effet , ce qu'on nomme chercher et apprendre n'est absolument que se ressouvenir (i). i

Schneider (2) et Heyne (3) n'ont pas hésité à rapporter à Pindare le fragment poétique renfermé dans ce passage. UUrich est aussi de cet avis, i Indépendamment (4) du rhythme et du style , qui sont pindariques , ou qui appartiennent du moins à un poète du temps et de h manière de Pindare , il serait étrange que Platon eût nommé un poète , et immédiatement après cité un fragment qui n'appartiendrait pas à ce poète , sans nommer l'auteur de ce fragment. On peut

(0 Plat., Ménon, t. vi de ma traduct., p. ni-172. — (i) Fragm. Pind. , p. i4. Versuch iiber Pindar's Leben und Schriften, p. 33. — (s) Pindar., u ui, 30-37. — (4) Ànmerkungen zu den platonischen Gespraeche, Me-

très-bien laisser à Pindare l'expression de doctrines pythagoriciennes , parce qu'il est probable que Thèbes avait reçu de bonne heure des pythagoriciens fugitifs. Voyez Boèckh, Philolaûs, p. 10. 1

Nous adoptons entièrement l'opinion d'UUrich. Mais Schleiermacher (5) refuse , non-seulement d'attribuer à Pindare ce fragment poétique , mais de reconnaître dans cet endroit du Ménon des idées qui appartiennent aux pythagoriciens. L'hésitation de Schleiermacher i^ voir ici, et dans le mythe du Phèdre, une doctrine pythagoricienne, vient de sa prétention, d'ailleurs très-fondée, que le Phèdre et le Ménon ont été écrits avant que Platon connût les livres des pythagoriciens. Tout s'arrange, si l'on admet qu'en effet Platon ne connut les livres mêmes des pythagoriciens et ne domina parfaitement leur doctrine qu'à la suite de ses voyages et sur la fin de sa vie, mais que de bonne heure le bruit de cette doctrine était parvenu à Athènes, et avait frappé Platon avant quil eût étudié les livres des pythagoriciens, tout comme ses premiers ouvrages réfléchissent déjà l'esprit des mystères, avant que peutrêtre il eût été réellement initié , s'il le fut jamais. Il nous parait évident que le passage du Ménon dont il s'agit est tout à fait pythagoricien. On y trouve la doctrine de l'immortalité de l'âme, avec celle de la métempsycose , à laquelle est rattachée celle de la réminiscence. C'est Un résumé du mythe du Phèdre (e), et une préparation à celui du Gorgias (?) et du Phédon (s). Dans un passage analogue du Gorgias, Platon dit : Un homme habile dans Vart des fables^ Sicilien peut-être ou Italien . . . (9) Sicilien indique Empédocle, comme le veut le Scoliaste; mais Italien, comme le remarque Boèckh (10), peut très-bien s'appliquer à Philolaûs, qui était de Crotone selon les uns, de Tarente selon les autres, de sorte que l'expression d'Italien lui convient parfaitement. Du reste, qu'il soit

non , Criton und dem xweiten ^Ikibiades , Berlin , i82i. —(5) Platon' s H^erke, n— part., 1. 1", p. 5i6.— (b) Voyez ma traducu,t.vi.— (7)/6td.,iii.— (s) Ibid., 1.— (0) Ibid,, III, p. 317. — (10; Philoly p. 483.

NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

mention d'Empédocie ou de Philolaûs , il est ceruin qu'il s'agit ici d'un pythagoricien, soit Empédocle, soit PkilolaQs, car tous les deux sont de Técole pythagoricienne. L'endroit du Phédon (i) contre le suicide appartient, de Taveu de Platon, à Philolaûs. Or c'est exactement le même esprit que dans le passage controversé du Ménon, Clément («) et Théodoret (5) rapportent un fragment de Philolaûs que Meiners et Heindorf (4) rejettent, et que Boëckh (s) admet, fragment qui se combine parfaitement bien avec une maxime d'Eurythéos le pythagoricien, citée par le péripatéticien Cléarque, relativement à l'incarcération de l'âme dans le corps (e). Il est curieux de joindre a tous ces passages celui du Cralyle, où Platon attribue la même doctrine à Orphée. Voilà donc une même doctrine, qui du temps de Platon était rapportée également aux pythagoriciens et aux anciens théologiens, dont le représentant était Orphée , 6 ôeoU'yoi;, Il y a plus : avant Platon , Hérodote (1) rapproche les rites orphiques et bacchiques des rites égyptiens et pythagoriciens. EU, en effet, on ne sera pas tenté de nier les rapports du pythagorisme et des mystères orphiques, si on prend en considération les raisons suivantes : i^ l'identité de race des populations de la Thrace et de la Thessalie, où l'on place le berceau des mystères orphiques, et de celles des colonies de la grande Grèce, où se répandit la philosophie de Pythagore , populations également doriennes. i<» L'identité du langage. Orphée parlait le dialecte dorien, qui était celui de Pythagore, et que Pythagore regardait comme supérieur à tous les autres (s) ; dialecte obscur (0) , et merveilleusement propre aux mystères et au symbolisme. 3* La tradition généralement adoptée que Pythagore avait été initié aux mystères orphiques par Aglaophamos à Libéthra, ville de Thrace, où il puisa sa théologie (to) ; 4° celle que Pythagore imitait Orphée pour le fond des choses et pour l'expression (ii), et qu'il emprunta aux rites orphiques leurs formes : de sorte que ce qui était mystère , purification et initiation dans l'orphisme, prit, sous le même nom de xadap/xà^ et de reXerai^ entre les mains de Pythagore, an aspect un peu moins sacerdotal et plus scientifique. Il est donc certain que ce morceau du Ménon est totalement pythagoricien, et un peu orphique, comme le passage correspondant du mythe du Phèdre, Mais la différence de manière et le progrès de l'esprit de Platon sont sensibles de l'un à l'autre. D'abord, dans le Phèdre, l'immortalité de l'àme , la métempsycose et la réminiscence sont mêlées ensemble, sans que les rapports précis qui les unissent, soient indi-

(f) PhUoL, p. 195. — (*)S(rom.,liv.m.— (5) J/f. cur., V. — (4) Gorg,, 493. — (5) Ibid. — (e) Mhén,, iv. — (7) II, 8!.— (s) Jamblique, ViUPxlhagor, p. 475-479, éd. KieiwIiDg. — (9) Porphyre, VU. Pythagor. , p. 87, ibid. —

qués. Ici ces trois points sont liés et déduits l'un de l'autre. La réminiscence résulte de l'état antérieur de l'àme, et des connaissances acquises par elle dans ses vies précédentes; ces vies précédentes, c'est-à-dire la métempsycose résulte de l'immortalité de l'àme, l'àme ne cessant pas d'être parce que ses formes disparaissent. Ensuite, dans le Phèdre, la métempsycose tient la place la plus considérable , tandis que la réminiscence, qui est le point important, est confusément et rapidement exposée. Ici , au contraire , c'est la métempsycose qui est brièvement signalée comme conséquence de l'immortalité de l'àme , et comme principe de la réminiscence, laquelle fait le fond de toute cette partie du Ménon, et y est développée avec étendue. Enfin ce qui dans le Phèdre était encore caché sous les voiles mythologiques, est ici présenté à la lumière naissante de la dialectique. C'est là , par parenthèse, une démonstration que le Ménon est postérieur au Phèdre, L'esprit humain va nécessairement du mythe à la dialectique, non de la dialectique au mythe , car il implique que ce qu'on a une fois éclairci par la dialectique, on se plaise à l'obscurcir mythologiquement.

Nous voyons aussi dans ce passage le dogme de la réminiscence déduit du dogme de la métempsycose, qui lui-même est une déduction du dogme de l'immortalité de l'àme. Mais comme la connaissance d'un principe ne suppose pas toujours celle de la consé^ quence , de ce que l'immortalité de l'àme et la métempsycose sont des dogmes pythagoriciens , il ne serait pas sage de conclure sans des témoignages positifs que la réminiscence soit pythagoricienne. Or , autant les preuves abondent pour la métempsycose et Timmortalité de l'àme, autant, pour la réminiscence, les témoignages précis manquent. Je n'ai pu trouver un seul passage pythagoricien authentique où Viyifjonimq se trouvât positivement énoncée. On est réduit à la tirer indirectement de passages équivoques de Diogène de Laèrte, de Porphyre et de Jamblique, qui sérieusement examinés donnent la métempsycose et non pas la réminiscence. Reste pour unique base la tradition rapportée par Diogène, Jamblique et Porphyre, et par d'autres auteurs, savoir, que Pythagore disait qu^il se souvenait d'avoir été Euphorbe, puis tel autre, puis enfin Pythagore. Diogène (it) s'appuie sur l'autorité d'Uéraclide de Pont, Aulugelle (15) sur celle de Dicéarque et de Cléarque. Porphyre (i*) , en rapportant la tradition que Pythagore disait avoir été Euphorbe, Euthalide , Hermotime, Pyrrhus, et enfin Pythagore, déclare que par là Pythagore ne voulait pas dire autre chose sinon que l'àme est immortelle , et que quand

(10) Jamblique, ibid., p. 308:Proclus, inTim, Plat,, p.294.- (il) Jambl., ibid., p. 37!.— (i«) vni, 4,5, 6. — (15) Noci. AU., IV, 2.— (14) VU. Pylhag., éd. Kiesçllng, p. 79.

EUNAPE.

elle a été purifiée , elle peut remonter à la mémoire de la vie antérieure. Jamblique (i) dit que Pylhagore récitait souvent les vers d'Homère sur la mort d'Euphorbe et se disait cet Euphorbe ; mais il ajoute que par là Py thagore n'a pas voulu dire autre chose sinon qu'il connaissait les modes antérieurs de son existence actuelle, et que le principe detoute régénération morale lui paraissait être de se rappeler la vie antérieure. Jamblique dit encore {*) : c Pythagore connaissait son àme et ses formes antérieures, et d'où elle était venue dans ce corps, i Dans tout cela nous ne voyons que l'immortalité de l'âme et la métempsycose. Il y avait encore loin de ces deux points à cette conclusion, que, l'âme étant immortelle par sa nature, et de métamorphoses en métamorphoses venant de Dieu, c'estrà-dire du principe de toute vérité , apprendre en ce monde la vérité n'est pas autre chose pour elle que se rappeler ce qu'elle avait dû savoir précédemment. Un antécédent de la réminiscence platonicienne tout autrement important et direct était la prétention de Socrate d'accoucher les esprits comme sa mère accouchait les femmes, de les accoucher par l'habileté de la conversation et en les conduisant doucement du connu à l'inconnu. L'antécédent orphique et pythagoricien était théologique et même un peu mythologique ; l'antécédent socratique était psychologique et logique. C'est sur ces deux antécédents que Platon éleva la théorie de la réminiscence qui lui est propre, et qui participe du double caractère mythologique et logique. Le côté mythologique de la théorie de la réminiscence consiste è supposer que l'on a su autrefois la vérité dans un monde autre que celui-ci , et qu'apprendre est simplement se rappeler aujourd'hui ce qu'on a su primi-

(0 Fil. Pylhag., édit Kiessling, p.

($) Ibid., p. 285.

tivement ; ce qui présente une apparence de drame et d'histoire avant toute histoire , apparence que Platon admet encore, mais ironiquement, et dont il n'était pas et ne voulait pas qu'on fût dupe, lorsqu'il dit plus loin dans le Ménon (s) : A la vérité je ne voudrais pas affirmer bien posilivemerU que tout le reste de ce que je dis soit vrai, précaution qui en rappelle une autre toute semblable employée par Platon à la fin du Phédon , dans le mythe par lequel il termine la démonstration de l'immortalité de l'âme, et où se trouvent des détails presque historiques sur la vie future : Soutenir que toutes ces choses sont précisément comme je les ai décrites, ne convient pas à un homme de sens (i). Le côté logique ou socratique est dans le mouvement perpétuel du connu à l'inconnu, c'est-à-dire du particulier au général, jusqu'aux principes qui dominent toute discussion , principes à l'aide desquels on démontre , mais qui eux-mêmes ne tombent point sous la démonstration, et qu'il suffit de dégager et de présenter à l'esprit, pour que l'esprit les conçoive et les admette immédiatement sans aucun raisonnement , par la vertu qui est en lui et qui est en eux , principes primitifs , simples et indécomposables qui senties idées de Platon. La conclusion de cette discussion est que ce passage du Ménon renferme incontestablement des éléments orphiques et pythagoriciens, mêlés avec un élément socratique, et élevés par Platon à la hauteur d'une véritable théorie philosophique. Suidas nous apprend que Proclus avait fait un livre , aujourd'hui perdu, sous ce titre : Accord d^ Orphée, de Pythagore et de Platon. Je souscrirais volontiers à tout ce qu'un pareil titre annonce, pourvu qu'après l'accord on signalât les différences.

(s) Voyez ma traduction, t. vi, p. 189. (4)T. !•', p.314.

EUNAPE,

Page 1