COMMENTAIRE SUR LE PREMIER ALCIBIADE
ÎKiTiA Philosophiae ac Tbeologiae ex plaloniciê fonlibuê ducla, siveProcUel Olympiodori in Plalonis Àlcibiadem eommenlarii; ex codd, manmcr, nune primwn edidU Fried. Greuzer. Francofurti ad Mœnum. Pars prima, i820, pan seciinda , 18âl.
Le8 ouvrages qui nous restent d'Olympiodore sont :
1*» Un commentaire sur le Phédon, dont Forster, Fischer et Wyltenbach ont inséré quelques extraits dans les notes de Tédition que chacun d'eux a donnée de ce dialogue. Sainte-Croix a essayé de le faire connaître dans le Magasin Encyclopédique de Millin, tome P', 5^ année. MM. Mustoxidi et Schinas en ont publié de nouveaux fragments dans leur avXXoyj ârocTitafiariav ày€K<fÔTov y Venise, 1817.
â"* Un commentaire sur le Gorgias, encore inédit, à Fexception de Flntroduction d'environ une douzaine de pages , que Routh a publiée à la suite de son édition du Gorgias , d'après Texcellent manuscrit de la bibliothèque royale de Pétris, n*^ 1822, collationné avec celui de la bibliothèque de Saint-Germain , n^ 156.
3^ Un écrit contre Straton le Péripatéticien , qui se trouverait à la bibliothèque royale de Munich. Calahg. eodd. Bibibliolh. reg. Bavar.,i. P% p. 528.
4^ Lé catalogue de la bibliothèque de Leyde fait mention d'un écrit d'Olympiodore sur l'élat de l'âme , séparée du corps , p. 135 , n® 36 , et p. 396, n" 15 , air.si que d'un autre , intitulé rpoO^fiara, eiç rdv fwùov,
5'* Lambéciua dit qu'il y a à la bibliothèque de Vienne des Prolégomènes d'Olympiodore sur toute la Philosophie de Platon. Codd. 77, n^ 3.
Q^ Un commentaire sur le Philèbe, qui se trouve dans presque toutes les bibliothèques de l'Europe , et que M. Stalbaum a publié à la suite de son édition du Philèbe, d'après le manuscrit de Seilz , Leipzig, 182i .
70 Le catalogue des manuscrits grecs de la bibliothèque de Paris fait mention, sous le n"» 2016, d'un commentaire d'Olympiodore sur le second Alcibiade,
S^ Enfin, le commentaire sur le premier Alcibiade, dont M. Creuzer a donné l'édition que nous annonçons, et qui sert de base à cette dissertation.
(1) Par exemple, p. 140, i H^uv^ et dans la note scrib. Zi^vMv, et encore même page, 6 l^ywv dans le texte, et dans la note scrib. è Z^mv,
L'abondance de manuscrits et de se^tours de tout genre que M. Creuzer a eus à sa disposition pour l'édition du commentaire de Proclus sur ï Alcibiade, contraste avec rextrôme disette de matériaux dont il a pu faire usage pour celle du commentaire d'Olympiodore sur le même dialogue. En effet, le seul manuscrit qu'il ait eu cette fois est celui de Hamboui^, donné à la bibliothèque de cette ville par Lucas Hol* slenius , et copié sur le manuscrit 1106 du Vatican ; encore cet unique manuscrit est-il rempli de lacunes et très-défectueux. Cependant , n'en ayant aucun autre avec lequel il pût le collationner, M. Creuzer a dû le donner tel qu'il était , sauf à mettre en note ses corrections et ses conjectures. Cette réserve ne peut qu'être approuvée ; mais il y a aussi une excessive circonspection à laisser dans le texte les moindres fautes de copiste, comme le fait quelquefois M. Creuzer (1); car alors il n'y aurait pas de raison pour ne pas réduire une édition à un fac-similé. Nous avouons que de pareils scrupules nous semblent un peu superstitieux, surtout avec un écrivain tel qu'Olympiodore , et nous ne voulons pas d'autre autorité contre M. Creuzer que M. Creuzer lui-même, qui, dans d'autres endroits, n'hésite pas à introduire ses corrections dans le texte lorsqu'elles sont parfaitement évidentes (i). Mais nous nous hâtons d'abandonner de pareilles remarques, pour avoir le plaisir de louer sans restriction les notes savantes qui éclaircissent ou rectifient les endroits obscurs ou corrompus du texte, et dont la sobriété et la concision nous paraissent un mérile de plus. Nous regrettons de ne pouvoir offrir ici à M. Creuzer le tribut des variantes du manuscrit de Paris , qui lui eût fourni plus d'une rectification utile ; mais nous sommes pressé d'arriver à l'examen de ce qu'il peut y avoir d'important pour l'histoire de la philosophie, dans cet ouvrage d'Olympiodore.
(s) Comme page 87, *AXxi€tiSvi pour *AAx(sÉ^i].En vérité, si l'éditeur ne laisse point ^Axca^)?, pourquoi laisser i Ç^vw, et si à C^vwv, pourquoi pas àXxtiin'f
OLTMPIODORE*
(Mysipiodore esl 8Î peu oonna , que la plupart des hialoriens de la philosophie , même les plus esUmés pour retendue et Texactitude de leurs recherches, comme Tiedemann , Tennemann et Rixner , font à peine mention de son nom , et que des sayants comme Fabricius et Lambecius disputent sur Tépoque où il a vécu ; et il nVn pouvait guère être autrement, puisqu'il y a quelques années aucun de ses ouvrages n'avait vu le jour. C'est seulement depuis la publication récente de quelques-uns d'entre eux , qn'Olympiodore nous a fourni et sur lui-même et sur l'époque où il a paru des données précises et certaines. On est sûr aujourd'hui qu'Olympiodore appartient au vi* siècle. Fabricius (i) l'avait déjà démontré contre Lambecius («) par cette raison décisive que , dans ce commentaire, Olyropiodore cite Proclus et même Damascius, qui est incontestablement (s) du temps de Justinien. Fabricius parlait ainsi sur une première étude du manuscrit de Hambourg. Un examen approfondi de ce même manuscrit a fourni à M. Creuzer le moyen de fixer avec plus de précision Tàge de ce commentaire d'Olympiodore. En effet, on y lit que Platon n'ayant voulu aucun salaire pour ses leçons, c sessuc- < cesseurs ont conservé cet usage, même jusqu'à cette c époque, quoiqu'il y ait déjà eu beaucoup de con6sc cations des biens dont les écoles étaient dotées (4). > Ceci suppose deux choses, d'abord que cette phrase a été écrite au temps où Justinien dépouillait les écoles, ensuite qu'elle a été écrite avant le temps où ce même Justinien, sous le consulat de Décius, fit fermer toutes les écoles et même l'école d'Athènes, ce qui fut le dernier coup porté à la philosophie et à la civilisation ancienne. Or, on sait positivement que le consulat de Décius est de l'année 529. On peut donc conclure avec certitude que ce commentaire sur VAlcibiade a été écrit un peu avant cette époque, c'est-à-dire dans les premières années du vi® siècle. M. Creuzer prouve encore (5) surabondamment ce qu'avait déjà avancé Fabricius , savoir , que l'auteur du commentaire sur VAlcibiade n'est point Olympiodore le péripatéticien, un des maîtres de Proclus, dont le commentaire aurait été interpolé postérieurement , comme le voukit Lambecius , par un autre Olympiodore , dans les endroits qui portent un caractère de platonisme. Fabricius avait déjà remarqué qu'à ce compte presque tout ce commentaire serait interpolé , et M. Creuzer fait voir qu'en voulant détacher du tissu total les fils qui paraissent empreinte d'une couleur platonicienne , on déchirerait et détruirait toute la composition. De plus, ce commentaire à la main, M. Creuzer démontre (e)
(1) BibL gr., ix, p. 421 , éd. Harl. — («) L. vu, p. 51 sqq. ; p. 415, éé. Koll. ~ <9) Suidas, àufi&miioç, (4) Crenz., édit., p. 141. Zonanis» ÀnnaL, xiv, 0, p. 63,
COUSIN. — TOUR II
que, loin d'être favorable à l'école péripatéticienne, Olympiodore est au contraire plus que sévère envers elle.
Après avoir fixé le siècle d'Olympiodore , il eût été à désirer que M. Creuzer essayât de déterminer sa patrie. C'est ce qu'il eût pu faire aisément avec une phrase de ce même commentaire de laquelle il résulte qu'Olympiodore était d'Alexandrie , ou du moins qu'il babiuit cette ville et probablement y professait , lorsqu'il écrivait ce commentaire sur l'it/ci^îoc^e. En efiet, dans la vie de Platon , qui fait partie de ce commentaire, on lit qu' ( un nommé Ânalolius, récitant ici à € Vulcain , gouverneur de la ville, ce vers de Platon : c Viens, 6 Yukain ! Platon t'appelle , parodia ainsi ce € vers : Viens, ô Vulcain ! le phare t'appelle. 1 Ici, la ville, le phare indiquent très-évidemment Alexandrie. Alexandrie était donc ou la patrie ou du moins le séjour d'Olympiodore.
M. Creuzer aurait pu tirer encore de ce commentaire la preuve que l'Olympiodore qui Ta composé est le même qui a composé le commentaire sur le Gorgias, mais qui le composa plus tard , après le commentaire sur VAlcibiade. Car on lit ici (1) : c Nous faisons lo
< mal , non pas parce que nous voulons le mal en soi, mais parce que le mal nous paraît le bien , comme Platon le dit dans le Gorgias; c'est là qu'avec l'aide de Dieu nous comprendrons la différence de ce qu'on veut réellement d'avec ce que l'on semble vouloir. • Tv^a 'yvooabfieùa ffùv ôetp trahit un professeur qui se propose d'expliquer le Gorgias à ses élèves. La phrase suivante est encore plus positive : € Nous avons dit que ce qu'on veut et ce qu'on
< semble vouloir n'est pas la même chose , comme il € sera dit dans le Gorgias. » Le futur comme il sera dit ne peut convenir à un dialogue de Platon et suppose un commentaire à faire. Et en effet , dans le commentaire inédit du Gor^tW.que possède la bibliothèque royale de Paris, et que l'auteur de cet article a sous les yeux, on trouve dans plusieurs leçons, et particulièrement dans la leçon 16 (s) , d'assez longs développements sur la différence de ce que l'homme veut et de ce qu'il semble vouloir.
L'âge d'Olympiodore, sa patrie, ou du moins le lieu où il enseignait, et le rapport certain de ce commentaire sur VAlcibiade au commeniaire sur le Gorgias , déterminés et fixés par le moyen de l'ouvrage que nous annonçons , il faut maintenant faire conuaitre la forme de cet ouvrage, avant d'en exposer le contenu. Le commentaire d'Olympiodore a exactement la même forme que celui de Proclus ; il se compose d'une iutro-
éd. Paris, Suidas, UptfjîtXç. — (5) Proœm,, p. 15. (6) Ibid. — (7) P. 39.
(8) Mss. 1822, fol. 280, à verso.
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
dnclion sur Pbton, sar sa vie , 8or Tordre et le but de ses dialogues , sur le but de VAlcibiade et ses divisions , selon les devanciers d'Olympiodore , et selon Olympiodore lui*inéroe. Vient ensuite un commentaire spécial et détaillé sur lous les passages de VÀleibwde, depuis le commencement du dialogue jusqu'à la fin; car rouvraged'Olympiodore est complet et embrasse tout le dialogue de Platon , tandis que celui de Proclus s'arrête à peu près à la moitié de VAlcibiade, Comme Proclus, Olympiodore cite textuellement les morceaux qu'il se propose de commenter ; et dans son commentaire il commence par les remarques les plus générales et finit par des explications verbales. La difiérence qui sépare ces deux commenl aires est d'abord que celui d'Olympiodore est divisé en rpd^eti, ou leçons « tandis que le commentaire de Proclus est continu ; cette division reproduit pour nous la forme même de renseignement d'Olympiodore , qui devait avoir consacré vingt-huit leçons à l'explication de VAlcibiade, puisqu'il y a ici vingt-huit Tpâ^eiç , en y comprenant les deux dont se compose l'introduction ; et il est très-probable que nous avons les leçons mêmes d'Olympiodore, rédigées par lui ou par un de ses élèves , comme l'indique le titre : £%oXi4f/v... àirbfGùy^^'OXvfirto^dipou tov fisyxXcu fiXcxTÔfcu, Nous pensons même que nous avons la rédaction d'Olympiodore lui-même ; car jamais le nom d'Olympiodore n'y est cité, tandis que, dans le commentaire sur le Philèbe, comme nous le verrons pkis tard , la désignation du nom d'Olympiodore , et la forme du commencement de chaque paragraphe , ^u, etc. , etc., indique un simple résumé fait par un écolier. Le commentaire inédit sur le Gorgias a la tnéme forme que celui dont nous rendons compte : il est divisé en leçons , et , dans l'un comme dans l'auire , le ton général est celui d'un «laltre , et même , dans l'ouvrage qui nous occupe , l'auteur parle une fois à la première personne , forme de style qu'une rédaction d'élève n'eût probablement pas conservée. Une autre différence qui est encore entre le commentaire de Proclus et celui d'Olympiodore, c'est que , dans ce dernier , chaque leçon se divise plus explicitement en deux parties, l'une générale, l'autre particulière, avec cette formule de division : ravra iX^i i Bmpla ; ce qui donne à ce commentaire la forme même d'un cahier de professeur telle qu'on ne la retrouve dans aucun autre ouvrage de la même école, de la même époque et du même auteur. Quant au style d'Olympiodore , il ne peut entrer d'aucune manière en comparaison avec celui de Proclus. L'un est constamment sain , correct , élégant même , et tout pénétré de l'imilaiion des auteurs attiques ; il a même encore quelque chose de l'aisance de l'ancienne langue , sans parler du caractère m&le et élevé que lui communique souvent le génie de Proclus , tandis que
le style d'Olympiodore , ne recevant aacmie empreinte particulière de l'esprit de ce philosophe , est tel que le temps devait l'avoir fait , incorrect dans les constructions , déjà barbaredans les expressions, ei dans l'ensemble presque sans aucune trace de mouvement et de vie. Il est vrai qu'il ne faut pas juger les cahiers d'un professeur comme un livre destiné au public et que l'on soigne davantage ; cependant il est impossible de ne pas reconnaître, dans cette manière lâche et décolorée , le signe de la décrépitude générale de la langue grecque au vi* siècle ; on sent que le moment n'est pas loin où la langue , ainsi que la civilisation de la Grèce, vont périr à la fois et faire place à un monde nouveau qui aura son nouveau langage comme ses destinées nouvelles. Mais en général l'époque où une littérature succombe a cela de bon encore , que l'érudition qui commente , remplaçant alors en tout genre Toriginalité qui produit , rassemble , à défaut de richesses qui lui soient propres , celles des âges écoulés , et conserve ainsi une foule de choses qui, plus tard, donnent un prix singulier aux monuments de ces siècles de décadence. C'est sous ce point de vue qu'il faut envisager celui que M. Creuzer vient de tirer de la poussière des bibliothèques. Assez peu intéressant comme composition originale, il a la plus grande importance comme compilation : l'histoire de la philosophie y trouvera des documents précieux sur les différents âges et les difiérenu systèmes de la philosophie ancienne. Nous l'étudierons donc par ce côté, et nous interrogerons successivement, sur les trois époques dans lesquelles se divise toute la philosophie ancienne, ce commentaire d'Olympiodore comme nous avons fait précédemment celui de Proclus.
Première époque. — Quoiqu'une des idées systématiques des Alexandrins ait été de rapprocher la civilisation grecque de celle de l'Orient et particulièrement de rÉgypie, on ne peut pourtant pas les accuser d'avoir entièrement méconnu les différences qui séparent ces deux civilisations, et le caractère original que le génie grec imprima de bonne heure à tout ce qu'il emprunta de l'Orient. Sans doute il en reçut tout ; mais il modifia puissamment tout ce qu'il en reçut , le décomposa et le relit, et du même fond tira , à l'aide de formes nouvelles, un monde complètement nouveau , une société nouvelle, une religion nouvelle, des arts nouveaux, une philosophie nouvelle. Le caractère de cette grande révolution est en général d'avoir fait passer l'humanité du Tègne des sens à celui de l'esprit, de symboles clairs pour les yeux , obscurs pour la pensée , à des explications plus ou moins vraies , mais qui du moins s'adressaient à rintelligence. Il y a dans ce commentaire d'Olympiodore plusieurs endroits qui prouvent que cette difiérence ne lui avait pas échappé. Dans un passage d'autant plus intéressant, qu'à la bonté du style
OLYMPIODORE.
on ponrrait soupçonner quHI ne lai appartient pas en propre , Olympiodore y après avoir établi à la manière des Alexandrins le principe fécond de la connaissance de soi-même , et fait remonter jusqu'à Platon les idées qull développe , rapproche la philosophie de Platon de la sagesse religieuse et politique de la Grèce , manifestée , au cns dont il s'agit, dans Tinscription du temple de Delphes , Cormais-loi loi-même. Il ne s'arrête pas là ; les idées alexandrines identifiées avec celles de Platon et les idées philosophiques de Platon identifiées avec les croyances religieuses de la Grèce , il restait à identifier encore celles-ci avec les croyances étrangères, et particulièrement avec celles de TÉgypte. Olympiodore prétend donc que les Égyptiens plaçaient des miroirs dans les temples en face des prêtres, pour qn*ils pussent s'y voir , c'est-à-dire se connaître euxmêmes : il prétend que les miroirs hiératiques des Égyptiens ont le même sens au fond que Tinscription du temple d'Apollon ; et l'extrême différence , quant à la forme, de cecommun enseignement, la différence du miroir symbolique placé dans un obscur sanctuaire , à l'inscription en caractères populaires exposée aux regards et à l'intelligence de tous sur la façade extérieure du temple du dieu de la lumière, est pour Olympiodore une image de la profonde différence de l'esprit grec et de l'esprit égyptien . L'Egypte propose des énigmes dont le secret est réservé à quelques hommes ; la Grèce s'explique clairement, elle veut et comprendre et se faire comprendre, c L'une, ditposilivementOlympioc dore (i) , montre toujours les choses à travers Ténigme € du symbole, l'autre à la lumière de la parole écrite, i 11 y a encore un autre passage où se décèle un sentiment vrai de l'esprit de la philosophie grecque. On sait que, dans VAUtbiade, lorsque Alcibiade a l'air de s'enorgueillir de ses aïeux , Socrate , en pbisautant , répond que lui aussi il a d'illustres aieux et descend de Dédale. Les critiques modernes ont vu là une allusion au métier de sculpteur, par lequel Socrate se disait de la famille de Dédale ; mais les Alexandrins n'étaient pas gens à se contenter d'une raison aussi simple. Olympiodore en donne donc une plus subtile, tout à fait arbitraire pour l'intention qu'il prête à Socrate , mais ingénieuse et très-vraie dans ses développements. Avant Dédale , les statues im'tées de l'étranger étaient roides et massives , et avaient les pieds joints ensemble; Dédale le premier sépara les pieds
(«) P. 9.— (s) P. 151-152. V. aussi le morceau, p. 66-67, sur la flûte et la lyre, c La flûte appartient à l'Asie, à la Pbrygie où elle a été inveuléc pour les mystères (probablement de Bacchus) ; mais la lyre est grecque de Sa nature, noble et généreuse. Marsyas, Phrygien, fut vaincu avec la flûte par Apollon, ayant une lyre et représentant la Grèce. » Voyez Hyginus, FabuL i65; Boeltiger, JUUch. Mus,, 1.
(s) P. 154. -*- (4) P. 44. U manuscrit de Hambourg
des statues , voulant montrer parla , dit Olympiodore, que l'être représenté par ces statues n'était pas immobile , mais avait en lui la faculté de se mouvoir librement. De même Socrate apprit à la pensée de l'homme qu'elle n'était pas faite pour rester immobile , et qu'au lieu de se laisser imposer passivement une doctrine , c'était à elle à chercher librement la vérité. Socrate est l'auteur de cette méthode , qui, au lieu d'étouffer l'esprit sous le joug d'une doctrine vraie ou fausse , mais reçue sans examen, l'accouche peu à peu et lui apprend à produire lui-même toutes les vérités. Socrate a affranchi la philosophie comme Dédale avait affranchi l'art : c'est par là , selon Olympiodore , qu'ils sont de la même famille (s).
Malheureusement ce commentaire est très-peu riclie en fragments chaldalques et orphiques. Les Chaldéens ne sont cités qu'une seule fois (5) , comme ayant , dès la plus haute antiquité , divisé le monde en trois règnes, les anges, les démons et les héros. Les anges se rapportent aux dieux , les héros à l'homme , les démons sont des puissances intermédiaires. C'est ainsi que l'amour est un démon , en tant que puissance intermédiaire qui unit toutes les natures. Voici pourtant un passage qui ressemble fort à des vers chaldàîques. < Soyez persuadés qu'il est une puissance supérieure qui connaît nos moindres démarches, car il est dit avec raison :
Tont est plein de Dieo ; Dieu entend tout,
A travers les rochers, sur b terre et dans rhomroe ,
Quelque pensée que Tbomme cadie dans son ime,.
navra dfov nHpri, nàmri ik ol tloiv ixovcU K.a2 iik nrrpxAtv xal àvse xOJyoe xai t< ^c' «vt^v *kitipoiy 5, TTC xixcvOcv ht vO-hxtvvt v6th/jm (4).
Quant à Orphée, Olympiodore l'invoque à l'appui de Zoroastre , pour montrer leur identité , et en général l'identité de toute la sagesse antique. Mais le vers d'Orphée qu'il cite (5) est un de ceux que nous a déjà donnés le commentaire de Proclus. Olympiodore cite encore le vers célèbre de Jupiter à Saturne (0) , qui se trouve aussi dans les commentaires de Proclus sur V Alcibiade, le CrcUyle et le Timée, Voici la dernière citation d'Orphée (7) que donne Olympiodore :
La matière da ciel, des astres, de la mer. *TXyh ou f avilis kkI àcreplns xai àSûv^oUy
vers qui ne parait se trouver que dans ce commen-
donne iravra âk vo^am», qni n'a pas de sens. Moser, dans rédiUon de Francfort, propose de lire icdéyd' ottav^ que Je n'entends guère : le manuscrit de Paris porte irâvra ik ol, M. Creuzer sonpçonne que ce fragment se rapporte aux oracles sibyllins, lib. vu, p. 737, éd. Gai., et il y voit aussi quelque analogie avec un fragment orphique, p. 457, V. 20-26, éd. Hcrmann.— (s) >P. 22. Uotfioilwv, etc. — (6) P. 15. "OpOQu i\ etc; — (7) P. 19.
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taire, d*o(l Gessner Ta transporté dana set flragments orphiques. Mais Lydus (i) le donne aussi y et avec d'autres vers importants qu'Hermann n'a pas connus ou a négligés, peut-être parce que Lydus les rapporte comme chaldaïques et non comme orphiques.
Nous sommes plus heureux en sentences pythagoriciennes. Le commentaire de Proclus nous en avait déjà donné de très-helks ; celles que nous oiTre ici Olympiodore se distinguent des autres en ce qu'elles sont plus particulièrement du genre moral. Nous les parcourrons rapidement.
L'amitié («) est égalité ; maxime qui rappelle cette - autre , xotvà rà rtSv fîXav , et qui a inspiré ce nohle mot d'Aristole , flXo^; aXXoç èyà , un ami est un auire mùi^méme (3).
Les pythagoriciens admiraient ceux qui avaient les premiers trouvé les nombres ; car, comme ils appelaient nombres les idées , et que les idées sont dans l'intelligence, ceux qui trouvèrent les premiers le secret des nombres, leur paraissaient avoir découvert celui de l'intelligence. Ils admiraient aussi ceux qui les premiers avaient tronvé les noms , mais beaucoup moins ; car, selon eux , les vérités des nombres sont absolues, tandis que celles des noms sont purement relatives. Les nombres sont du domaine de l'intelligence, qui est en rapport avec l'essence des choses ; les noms sont seulement du domaine de l'àme , c'està-dire de rintelligence tombée dans la matière, servie , mais limitée par des organes , laquelle alors n'est plus en rapport qu'avec ce qui est variable; et les noms le sont. C'est ainsi du moins que nous entendons la théorie indiquée dans la phrase d'Olympiodore (4).
Les pythagoriciens renvoyaient de leur institut celui qu'ils jugeaieot indigne de leur société, avec tout ce qu'il possédait : ils lui élevaient un cénotaphe , le pleuraient et en parlaient comme d'un mort. Ce passage nous aide à comprendre ce qu'ajoute Olympiodore (a) , qu'une telle émulation de vertu et une telle crainte d'être jugé indigne s'étaient établies dans l'association pythagoricienne , qu'un pythagoricien ayant été réprimandé par son maître se donna la mort. Cependant il ne semble pas que le fondateur du pythagorisme ait été préoccupé d'aucun fanatisme moral , et qu'il ait manqué de sagesse et d'indulgence pour la faiblesse humaine ; car c'est une maxime dé l'école de Pythagore , qu'il est impossible de guérir la passion dans le moment de ki crise, et qu'alors il faut lui accorder quelque chose (s). Olympiodore admet trois
(I) L. Lydus, deifenj.— (t)P.5.— (3)P.95.— (*)P.132.
e)P. 133.— (s) P.6.— (7)P.54el53.— (s) P. 145.— (9) P.i8.
(10) P. 164, 3ux«i /SiSAoç Btoliyoi fipnat. Diog. xi, 17.
Suidas, ^tptxùirii, Plolin, Ennead, 1, 0. Slurz, Phere-
cydes, p. 19 sqq. Le titre de Touvrage de Phérécyde était
manières de se délivrer des passions (7) : celle des socratiques, celle des pythagoriciens, celle despértpatétidens ou stoïciens qui sont ici confondus ensemble ; ensuite (s), se développant davantage, il admet cinq modes de purification. Le premier consiste à chercher du secours dans les temples auprès des prêtres , ou dans les écoles sous la discipline d'un maitre ; le second à s'exhorter soi-même , à s'éclairer, etc. ; le troisième , celui des pythagoriciens, à céder jusqnà un certain point, à goûter un peu de la passion , à y toucher du bout du doigt, âxfxp dàxrùXtp , comme font les sages médecins qui attendent que la maladie soit mûre pour l'attaquer. Le quatrième est le mode aristotélique ou stoique , savoir , le combat , comme en médecine te système qui agit par les' contraires. Le cinquième et le plus utile est celui de l'école de Socrate , qui agit par les semblables : il n'oppose pas le contraire au contraire; il ne dit point à l'homme qui veut du bonheur : Souffre ; mais il lui enseigne quel est le vrai bonheur : ni à l'ambitieux : Obéis ; mais il lui enseigne en quoi consiste le vrai pouvoir : ni à celui qui aime le repos : Travaille ; mais quel est le repos des dieux.
Le dernier passage pythagoricien que renferme ce commentaire te rapporte à un point que touchait déjà le commentaire de Proclus. Olympiodore dit aussi (9) que les pythagoriciens appelaient réXfia la dualité, comme osant la première te séparer de Vumié; et, en effet , aussitôt que la puissance étemelle et absolue se manifeste et sort d'elle-même ( et c'est là le sens que Proclus donneà rcA/tfjt), il y a nécessairement dualité : mais Olympiodore, au lieu de chercher k raison de la signification de dualité attribuée à ro'Xfia dans le sens primitif de ce mot , emprunte à son sens ultérieur et vulgaire une interprétation tirée des passions de rhomme, c'est-à-dire incompatible avec la divinité.
Nous ne quitterons pas la première époque de la philosophie grecque, sans constater qu'il est aussi question dans ce commentaire de Phérécyde, comme maître de Pythagore, et comme auteur d'un livre célèbre de théologie (to). Anaxagore y est mentionné deux fois (11). Parménide y est appelé le maître de Platon , et il ne faut pas entendre par là que Platon ait reçu des leçons de Parménide, ce qui est impossible , mais qu'il a beaucoup emprunté à l'école d'Élée, et à Parménide ; ou peut-être est-ce une allusion à l'enseignement que Platon reçut d'Hermogène, disciple de Parménide (la). Zenon aussi est cité par Olympiodore, et le passage qui le regarde n'est pas sans intérêt.
BtoXoyla OQ Btoyo)fia on 9t9xparla, — (11) T. I, p. 107-638. — Il , p. îi4. navra h irôa».— (i«) C*fest encore ainsi qu'il faut entendre la phrase de Pbotius, ExcerpL vil, Pyîha gor, éd. Bekk. p. 439 : tiic ik Ar/(x^« cxipfuiixa *ara€aXtt» àvT^ Zi^vMva X0et Uap/unviiTuv tov< *£A<ârccf.
OLYMPIODORE.
OiymiModore y déclare que Zeson ne se eonfredisait pa8, comme on le croit , mais Cfu'il eu avait Tair : l'apparence était toujours contre lui. Olympîodore se perd ici en explications plus suiitiles les unes que les autres, pour proufer que ce n'était pas par cupidké que Zenon faisait payer ses leçons ; il (init pourtant par cette raison toute simple qu'après tout il n'y a pas de mal qu'un philosophe tire un salaire honnête des soins qu'il prend pour instruire les autres, comme le médecin et les autres artistes. C'est là qu'est le passage sur le principe platonicien d'enseigner gratuitement, principe qui s'était conservé jusqu'au temps d'Olympiodore, fjtixpi toD xxçôvro^y malgré les confiscations qui dépouillaient les professeurs (i).
Seconde époque. — C'est sur la seconde époque , et particulièrement sur Platon , que ce commentaire nous fournit les documents les plus nonveaui. Nous avions deux biographies de Platon , l'une de Diogène deLaêrte, l'autre d'Apulée, visiblement faite d'après celle de Diogène de Laêrte. En voici une nouvelle qui renferme plusieurs détails qui ne sont pas dans Diogène, et qui souvent présente les mêmes choses sous un autre aspect ; il importe de signaler ici ces différences.
Diogène deLaêrte fait remonter Platon jusqu'à Selon par sa mère, jusqu'à Codrus par son père. Au contraire , Olyîhpiodore le fait venir de Selon par son p^ Ariston , fils d'Aristoclès , et de Codrus par sa mère Périxionée, qui descendait de Nélée, fils de Codms. Mais les deux historiens s'accordent pour donner un caractère merveilleux à sa naissance et à son éducation. Ni l'un ni l'autre ne veulent que le mari de Périxionée soit le véritable père de' Platon ; il faut absolument que le fantôme d'Apollon prenne la place d'Ariston ; et quand l'enfant divin est né , ses parents le portent sur le mont Hymète , le consacrent aux divinités du lieu , et les abeilles du mont Hymète entourent son berceau et le nourrissent de leur miel. Socrate, au moment de faire la connaissance de Platon, voit en songe, assis sur son sein , un jeune cygne sans plumes qui bientôt grandit , prend des ailes , s'envole v^rs le ciel , et de là fait entendre une voix qui charme les dieux et les hommes. Partout des prodiges et des fables ; c'était l'esprit du temps ; cet esprit fit d'abord la tradition , et la tradition fit ensuite Thistoire. Les Alexandrins avaient d'ailleurs un but qui n'a point échappé aux critiques , et ce but ils ne l'eurent pas seulement pour Apollonius de Tyane, mais pour Platon. Les deux historiens s'accordent aussi sur son éducation, sa jeunesse et la première partie de sa vie jusqu'à la mort de Socrate. Le premier maître de
(i) P. 140. — (s) Il est à remarquer qa'Olympiodore, qui ailleurs fait de Parménide le maître de Platon , ne dit pas
Platon fut Denys le grammatiste, sekmOiydipiodore, et non pas le grammairien, comme écrit Diogène. Ariston d^Argos fut son maître de palestre. Ce fnt celui-ci qui lui donna le nom de Platon , à cause de la laideur de sa poitrine et de son front, comme on le voit par ses nombreuses statues , où il est représenté avec un front et une poitrine très-forte. D'autres vouaient , ajoute Olympiodore, qu'on lui ait donné ce nom à cause du caractère large et abondant de son style , comme Théophraste, qui d'abord s'appelait Tyrtamos, fut appelé Théophraste, à cause du charme céleste de sa diction. Son maître de musique futDracon, disciple de Damon , dont il fait mention dans la République , comme de Doiys dans les Amanie, Il s'occupa aussi de peinture , et apprit l'art de nuancer les couleurs sur lequel il dit quelque chose dans le Timée, Il ne né^igea pas non plus de s'instruire auprès des poètes tragiques , qu'alors on appelait les préoepteurs de la Grèce ; il les rechercha pour le caractère moral de leur pensée, la majesté de leur style et les sujets héroïques de leurs pièces. 11 fréquenta aussi les poètes dithyrambiques, et il y parait par le Phèdre, où respire un esprit dithyrambique , et qui passe pour le premier dialogue qu'ait fait Platon. Il fut lié avec les deux grands poètes comiques , Aristophane et Sophron , et apprit d'eux l'art de représenter chaque personnage avec le caractère qui lui est propre. Il aimait tellement ces deux auteurs, qu^ sa mort on trouva leure ouvrages dans son lit. Il avait composé des poésies tragiques, lyriques et d'autres, qu'il brûla lorsqu'il eut fait la connaissance de Socrate.
Jusqu'ici on Toit que le récit d'Olympiodore s'accorde avec celui de Diogène ; mais quand viennent les voyages de Platon , les deux historiens se divisent. Selon Olympiodore , Platon n'alla d'abord en Sicile que par occasion. Socrate mort , après avoir pris quelque temps des leçons de Craiyle , disciple d'Heraclite (s) , Platon alla en Italie , où il trouva Archyus à la tète des pythagoriciens , et de là il passa en Sicile pour y étudier le phénomène de l'Etna. Ce fut pendant son séjour à Syracuse que , présenté à Denys , il eut avec lui cette conversation célèbre qu'Olympiodore et Diogène nous rapportent avec assez peu de différence. Ils s'accordent à dire qu'à la vue de la tyrannie qui opprimait la Sicile , Pkton conçut des projets de réforme politique , et se permit de donner au roi des conseils et de lui tenir un langage qui le firent diasser du pays. Quant au second voyage , son motif fut tout poliUque. A la mort de Denys, Dion, avec lequel Platon s'était lié intimement , conçut des espérances qui lui firent réclamer l'assistance de son ami d'Athènes.
même ici que Platon prit des leçons d'Hermogène, disciple de Parménide, comme le veut Diogène.
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
Dion ayant échoué , Platon fut accoté de hante trahison y livré à Pollys d'iEgine ^ qui faisait alors le commerce en Sicile , vendu par lui « conduit à iEgine , et là délivré par Anniceris deCyrène. On voit que ce récit diffère entièrement de celui de Diogène de Laërte , qui place la vente et la captivité de Platon à son premier voyage « et fait de Pollys , non pas un marchand d*iEgine y mais un général lacédémonien , chef du parti opposé à Dion. Le motif du premier voyage de Platon en Sicile avait été la science , celui du second Tespoir d'être utile aux hommes ; celui du troisième ne fut pas moins noble , selon Olympiodore : ce fut Tamitié. Platon retourna en Sicile pour délivrer Dion , que Denys avait dépouillé de ses biens et mis en prison, et qu'il ne voulait délivrer qu'à condition que Platon reviendrait en Sicile. Pour sauver son ami, Platon n'hésita pas à entreprendre ce troisième voyage. Olympiodore fait aussi mention , comme Diogène de Laërte, d'un voyage de Platon en Egypte, où il s'instruisit auprès des prêtres, et apprit la science hiératique de l'Egypte. Il voulait aller jusqu'en Perse pour visiter les mages ; mais la guerre des Grecs et des Perses ne lui ayant pas permis d'accomplir son dessein , il alla en Phénicie , où il rencontra des mages qui lui enseignèrent tout ce qu'ils savaient; et voilà pourquoi, dans le Timée , il parait si fort au fait de toot ce qui concerne l'art de faire des sacrifices , d'adorer et de confier les dieux. Olympiodore ajoute que ces excursions de Platon en Egypte et en Phénicie eurent lieu avant ses voyages en Sicile , et il avoue avec candeur que , dans sa relation , il aurait dû les placer auparavant. C'est à une saine critique à apprécier et à r^nire ce récit.
Au retour de toutes ces courses aventureuses , Platon se fixa à Athènes et y fonda une école. Ses succès furent immenses. Il attiraità ses leçons , non-seulement les hommes , mais les femmes , desquelles il exigeait, dit Olympiodore , qu'elles prissent des habits d'homme pour entrerdans son auditoire. Son commerce était si aimable , qu'il séduisit jusqu'à Timon le Misanthrope ; et il ne faut pas croire que, dans la conviction profonde qu'il avait de la vérité de sa philosophie , il ait négligé ce qui pouvait la faire mieux accueillir : il connut parfaitement l'esprit de son temps et s'y conforma. Quoique pythagoricien pour le fond des idées, il se garda bien de convertir l'académie en une société secrète; il rejeta, dit Olympiodore, le serment solennel , les portes fermées, Veu/Tàç i^a^ en un mot le principe de l'autorité sur lequel reposait l'institut de Pythagore. Il avait voué un culte à la mémoire de Socrate ; mais il n'imita pas sa conduite , et s'abstint d'irriter comme lui la vanité athénienne par ses railleries, et de passer sa vie sur la place publique et dans les boutiques à attirer les jeunes gens. Ajoutez à ceci
ce qu'Olympiodore rapporte ailleurs , que Platon le premier enseigna gratuitement.
On suppose bien qu'un Alexandrin ne laissera pas Platon mourir sans quelque miracle : aussi Olympiodore lui donne , à son lit de mort , un songe prophétique , où il se croit changé en cygne , volant d'arbre en arbre d'un vol si rapide , que les oiseleurs qui voulaient l'attraper ne pouvaient le faire. Il parait pourtant que l'invention du songe n'est pas alexandrioe, et qu'elle remonte jusqu'au temps de Platon , puisque , au rapport d'Olympiodore , Simmias le Socratique, dans un ouvrage qui n'est pas venu jusqu'à nous , en donnait cette explication : les oiseleurs sont ici les interprèles, qui tâchent de saisir la pensée des anciens, et qui , malgré tous leurs ^orts, ne peuvent atteindre celle de Platon.
Olympiodore termine par un jugement général sur les dialogues de Platon , bien supérieur à tous les jugements de Diogène de Laêrte. Selon lui , nul point de vue exclusif ne donne le secret de la philosophie de Platon. Platon , comme Homère , a envisagé le monde sous toutes ses faces; c'est donc aussi sous toutes les faces qu'il faut envisager ces deux âmes, qu'Olympiodore appelle \f/u%âc? ira;^a^fjchvm ^ des âmes en harmonie avec tout , afin de les embrasser tout entières. Il veut donc qu'on n'étudie exclusivement Platon, ni comme physicien, ni comme moraliste, ni comme théologien , mais comme tout cela à la fois. A la mort de Platon les Athéniens lui firent de magnifiques funérailles, et écrivirent sur son tombeau ces deux vers :
Apollon a donné «o monde Etcolape et Platon; L^an poor rime, raotre pour le corps.
Nous ne croyons pas que ces vers existent ailleurs dans l'antiquité.
Quant à la philosophie de Platon , Olympiodore la croit renfermée dans quatre dialogues, savoir, le Timée, la République, le Phèdre et le Théétèle, qui peuvent être considérés comme les types de tous les autres (i). Nous avons vu qu'Olympiodore cite souvent le Gorgias en faisant quelquefois allusion à son propre commentaire. Il est à remarquer qu'il ne cite pas même une seule fois le PhiUbe, qu'il avait pourtant commenté , et qu'à l'occasion du Phédon il ne fasse aucune mention du long et savant commentaire qu'il en a laissé. Ni les Lais, ni le Loches, ni le Menon, ni le Polilique, ni le Prolagoras, ni les LeUres, ni le Théagès, ne sont mentionnés. Les dialogues cités le plus souvent sont le Timée, \t ThééUUf le SophisU, la République avec l'inscription, y mpl J^ouuou; le Charmide avec l'inscription, f rept (Ttùfpoaùni^y VÀpo^ logie, le Banquet, le Phèdre. Nous avons vu que Produs ne cite jamais l'inscription de VAlcibiade , wept
OLYMPIODORE.
àafQpùxQv tpôcrfuç ; on lâ trouve ici , et c'est de lii qu'elle sera passée dans les mannscrits de Platon , comme le conjecturent les éditeurs de Deux-Ponts et avec eux Buttmann. On trouve encore ici la distinction d'un grand et d'un petit Alcibiade, ainsi que d'un grand et d'un petit Hippias (i) ; mais il ne faut pas oublier que nous sommes déjà au vi* siècle.
Ce commentaire nous apprend que , bien qu'appartenant à une école éclectique, Olyropiodore a beaucoup plus étudié Platon qu'Âristote , et qu'il n'est pas même toujours juste envers ce dernier ; car il le cite assez rarement, ne Tentend pas très-profondément, et le critique avec sévérité. Après l'avoir appelé êoufdviùi; (i) avec toute Técole d'Alexandrie , il donne (3) à cette expression une interprétation mystique qui ne lui laisse plus que le sens de pénétrant et rabaisse un peu le mérite supérieur d'Àristote. Ailleurs (4) il dit : c Si Âristote ou un autre philosophe purement dialecticien, èpiaTixoi..f » Ailleurs encore il l'accuse (s) de faire de l'individu une collection, et une collection d'accidents; il lui fait une seconde fois le môme reproche (e) ; il oppose (7) le principe de Platon qui met le bitn à la tète de toutes choses , même au-dessus de l'intelligence , au principe d'Aristote , qui met l'intelligence avant tout et au-dessus de tout : différence en laquelle se manifestent le caractère éminemment scientifique de la philosophie d'Aristote et le caractère éminemment moral de celle de Platon. Mais c'est plutôt une différence qu'une opposition , comme nous le verrions sans doute, si nous avions le livre perdu d'Aristote (s) où l'illustre élève avait consigné l'opinion de son maître sur le bien comme principe de toutes choses , opinion dont PUiton ne faisait pas un mystère, mais qu'il n'avait pu développer sufiisamment dans ses dialogues, à cause de leur forme négative, peu favorable à une exposition régulière, et qu'il expliquait oralement, d'une manière plus positive et plus dogmatique, k ses disciples les plus distingués , Speusippe , Héraclide , Hesiiée et Aristote. A propos des livres perdus d'Aris^ tote, Olympiodore en cite un dont Diogène de Laêrte (9) et Télés dans Stobée (10) nous avaient conservé le titre, savoir , rà Uporpfimxcv. Ici , avec le titre de l'ouvrage , Olympiodore nous en rapporte une phrase entière d'un sens profond et bien digne de son auteur. De quelque manière qu'on s'y prenne, dit Aristote , on n'échappe point à un système et à la philosophie ; car, ou l'on croit qu'il faut rejeter tout système , ou on ne le croit pas. Croit-on qu'il faut adopter un système, nous voilà nécessairement philosophes : croit-on qu'il ne faut adopter aucun système , cela même est encore un
(1) V. 22, etranooyme dans Ménage, v. 35. — (s) FloriL Serm,, 96 , éd. Gaisf., t. ni, p. 220. — (s) P. iU. — <4) P. 101. —(6) P. 136 et 140. — (6) P. 191.— (7) P. 28.— (g) p. 5. — (9) p. 122. — (10) P. 218. — (11) P. 62. —
système, une philosophie qu'il faut adopter; on a donc toujours une philosophie et un système. Etre fiXocofif réoVf y/AaTo^i/Ttcv, efvefc^ftXoaofiiTéou^ ^iXûcoftfréoy^ ircuf raç «^ fiXoaofifTéov (li).
L'étendue des détails que nous avons tirés d'Olympiodore sur Platon et sur Aristote, nous force de nous contenter d'indiquer seulement les autres philosophesde la seconde époque citésdans ce commentaire : ce sont les Stoïciens etÉpictète (li), Aristippe (13), Archimède (u), Antisthène (ts). D'ailleurs ces citations ont peu d'intérêt , et ne nous apprennent rien de nouveau , pas plus que les citations des autres écrivains non philosophiques , tels que Xénophon , Thucydide, Démosthène, Eschine, Eschyle , Euripide , Hérodote, Hippocrate , Isocrate , Pindare, etc. , qui sont mentionnés fréquemment , et nous nous hâtons de passer aux documents que fournit Olympiodore sur la troisième et dernière époque de la philosophie ancienne.
Troisième époque. — On pourrait s'étonner qu'Olympiodore , dans ses différents ouvrages , n'invoque pas plus souvent l'autorité du fondateur de l'école d'Alexandrie. Plotin n'est ici cité qu'une seule fout , comme dans le commentaire du Philèbe; dans celui du Gorgias , que nous avons sous les yeux , il ne l'est guère plus de trois ou quatre fois, et encore d'une manière insignifiante. Pour Porphyre , il n'est pas même mentionné ici une seule fois ; mais en revanche , ce commentaire nous révèle l'existence de plusieurs commentaires perdus sur le premier Aleibitide. Olympiodore confirme ce que nous savions déjà par Proclus , qu'il y avait eu un grand nombre de commentateurs de ce dialogue. Proclus ne nomme qu'Iamblique ; mais Olympiodore nous fournit des lumières plus précises. Il cite en effet ( is), sur un point assez délicat , l'opinion de Démocrite, probablement de ce Démocrite dont Porphyre fait mention dans la Vie de Plotin , ainsi que Ruhnken , dans sa dissertation sur Longin , cap. iv. Démocrite voulait que cette expression si souvent répétée dans le dialogue de Platon, eu }Jyeiç^ fût, dans un endroit, rapportée à Socrate, tandis qu'un autre interprète auquel Olympiodore donne la préférence , Damascius, la met dans la bouche d' Alcibiade. On trouve aussi (17) une citation d'Harpocration qui semble indiquer un commentaire régulier et complet, c Harpoc cration , dit Olympiodore , arrivé en cet endroit , c entre profondément dans le sens de Platon, et c prouve , par des arguments irrésistibles , que l'a- • € mour de Socrate pour Alcibiade est un amour suc blime et non un amour vulgaire. » Proclus nous avait démontré incontestablement l'existence d'un corn-
(ta) P. 204.— (13) P. 210.— (i*) P. 43.— (i6)Voyezrexcellent écrit de M. Brandis, De perditis Aristot. libris. Bonn. 1822.
(if>) P. 105 et 106.
(17) P. 48 et 49.
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
notaire perdu d*Ia«Miqiewr le prmûr AleMade; Olympîodore cite plosieaes fois ce commenlaire , quelquefois même en apposition avec celui de Prochis ; les citations d'Oljmpiodore sont assez étendues et j^outent dei fragments précieux d'Iamblique à ceux que Proclus nous avait déjà conservés ( i). Olympiodore nous apprend encore Texistence d*un commentaire dUambliquesur le Timée, qui a péri avec tant d'autres ouvrages de ce philosophe. lamblique , dit-il dans son commentaire sur le Timée, lui donne pour inscription : le gouvernement de Jupiter : M kaI b 'ldftSXco>i Crofo^ fjuxxlKcsv xlv dïdXoyov ifrèypccfcu si*; t^ Jtffiufyop/'au voù ùktô^.
Tels sont les commentaires alexandrins du ni" et du iv« siècle sur le premier Aleihiade qu'Olympiodore nous fait connaître. Il fait plus , et rétablit presque un à un les anneaux rompus de la chaîne des eommeittaleurs qui , depuis Démocrite , contanporain de Plotin et de Porphyre , jusqu*au commencement du vi* siècle, s^étaient occupés de X Aleihiade, Un des anneaux les plus précieux, mais aussi les plus endommagés, de cette chaîne , est le commentaire de Proclus au v* siècle ; ce qui nous en reste ne va guère au delà de la première moitié du dialogue, et Ton ne savait si Proclus s'était arrêté là , ou s'il fallait mettre sur le compte du temps la perte de la dernière moitié de son commentaire. Nous sommes certains aujourdliui que le commentaire de Proclus embrassait tout le dialogue de Platon. Olympiodore l'atteste ; il l'avait sous les yeux tout entier, et il cite de la moitié perdue de nombreux et importants fragments , que M. Creuzer et moi eussions bien fait de tirer d'Olympiodore pour les ajouter à notre édition , en essayant de rétablir, ce qui n'eût pas été très-difficile , l'ordre véritable qu'occupaient ces différents morceaux dans l'ouvrage original. Du moins nous indiquerons ici tous les passages d'Olympiodore où ces fragments se rencontrent. Indépendamment des pages 5 et 9, où il est question de l'opinion de Proclus sur le but de YAkibiade, les pages 75, 91, 95, 109, 440, 426, 427, 455, 205, 204, 209, 240, 247, 222, se rapportent à la partie perdue du commentaire de Proclus.
Nous ne quitterons pas Proclus sans en citer encore un fragment poétique que nous devons à cet ouvrage d'Olympiodore ; c'est le vers suivant :
Les pères oot transmis au enfants ce qa''ils ont to.
Or , ce vers n'est ni dans les quatre hymnes depuis longtemps connus et publiés, ni dans les deux hymnes postérieurement découverts ; il nous prouve donc
(1) Voyez la p. 1 10 et surtout les p. 59 et 60. (s) Procl. Opéra incdila, t. vi : eonik^em settum et êcpUmum Ubrum commcnlarii in Parmenidein, cum
que Proclus avaitfoit d'aatnt hynMes, cb perdus, on encore cachés dans quelque bibUoihèque» au aylien des hymnes d'Orphée ou de CaUimaque. Puisque ce vers démontre l'existesce de poésies inconnues de ProdiM , on est moins embarrassé pour savoir à qui rapporter cet a«tre vers d'un hymne à la lune* cité par Olympiodore sans désignation d'auteur: ^
En augmentant, tu augmentes tout; en diminuanl, tu diminues tout. A^tiç flcO^o/iinj, fiivù$0V9X ^i navra, xo(^7rTS($.
Ce vers ne se trouve pas dans l'hymne d'Orphée à la lune que nous possédons ; et M. Grenzer ne craint pas de le rapporter à quelque hymne perdu ou inédit de Proclus ou de Denys. Mais Denys n'est jamais cité par Olympiodore, tandis que celui-ci a déjà cité, comme nous venons de le voir « un vers de Proclus jusqu'ici inconnu , et qui semble lyrique ; il serait donc mieux peut-être de suivre cette indication et de rapporter aussi à Proclus ce nouveau vers d'un hymne à la lune.
Entre Proclus et Olympiodore, l'antiquité ne nous indiquait jnsqu'ici aucun commentateur ûeVAleibiade et tant de commentaires de différents siècles semblaient avoir épuisé les explications. Cependant Olympiodore nous apprend qu'un des élèves les plus illustres de l'école d'Athènes, Damascius , avait aussi composé un long et savant commentaire sur ce dialogue de Platon. Rien ne pouvait mettre les critiques sur la trace de cet ouvrage avant la publication de celui d'Olympiodore. Les extraits que nous a conservés Photins de la Vie d'Isidore par Damascius , ne contiennent aucune allusion à un commentaire de ce dernier sur VAleibiade. Les fragments ou plutôt les suppléments sur le Parménide, que nous venons de publier («), s'ils sont de Damascius , ce qui est fort douteux , ne fournissent aucune lumière sur ce point; et le grand ouvrage Tspî Â^fiTv, récemment publié (:i) , ne nous a paru , à une lecture, il est vrai , assez rapide , rien offrir qui pût donner quek|ue soupçon à cet égard. Le commentaire d'Olympiodore est donc le seul ouvrage de l'antiquité qui nous fasse cette révélation importante ; et non-seulement il nous apprend qu'OIympiodore avait sous les yeux un commentaire perdu de Damascius sur VAlcibiade, mais il cite perpétuellement ce commentaire , et avec tant d'étendue qull serait encore plus facile de reconstruire sur ces indications l'ouvrage de Damascius que celui d'Iamblique d'après les indications de Proclus et d'Olympiodore. VAlcibiade ne soulève aucune question philosophique ou mythologique sur laquelle Olympiodore ne rapporte l'opinion de Damaschis , souvent différente de celte de
euppUmento Damascie.no, Paris, 1897.— (9) àxftKmiiw Kopp, Rranef. ail Hccn. IB30.
OLYMPIODORE.
Proch», et il conclut pretqne toujours en faveur du premier. Et y en effet, on conçoit que Damascius, riche de loutes les lumières des commentaires de Démocrite, d'Harpocration , d'Iamblique et de Proclus, avait pu éclairer jusqu'aux dernières profondeurs du dialogue de Platon , et surpasser chacun de ses devanciers en les mettant fous à contribution. C'est à regret que nous nous abstenons de citer ici les fragments de Damascius conservés par Olympiodore , et de donner par là quelque idée d'un écrivain célèbre sur lequel il n'y a pas encore une seule ligne écrite en français. Du moins nous signalons les pages 4, 5, 9, 94, 95, 408, 406, 426, 436, 203, 204, â09,222.
On conçoit que ce commentaire d'Olympiodore , venu après tant d'autres, ne peut guère être qu'une eompibtion bien faite; et cela même, tout en retranchant du mérite personnel d'Olympiodore, ajoute infi-
niment pour nous à l'importance et à l'utilité de son ouvrage : car on peut le regarder comme le dernier mot de toute la philosophie d'Alexandrie sur un dialogue que la critique moderne a voulu enlever à Platon , par de bonnes raisons peut-être , mais qui cependant a été l'objet constant des méditations et des commentaires de tous les philosophes alexandrins de siècle en siècle sans interruption , depuis le ii* jusqu'au vi* , depuis Thrasile , que cite Diogène de Laêrte, jusqu'à Olympiodore.
En finissant cet article, nous ne récapitulerons point les faits intéressants, les fragments précieux, les données nouvelles de tout genre que ce commentaire d'Olympiodore ajoute à tous ceux que nous avons déjà recueillis dans le commentaire de Proclus. Nous nous contenterons de rappeler que , tfous ce rapport , l'un n'est assurément pas moins riche et moins important que l'autre.
OLYMPIODORE,