‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 17 sur 141 · DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

phie. Peal-on faire un plus grand éloge de deux hommes que de pouvoir dire avec yérité que, pendant deux mille ans, Teaprit de leurs semblables a marché sur leurs traces , et n'a guère eu d'autre honneur que celui d'entrer plus ou moins ^profondément dans leur pensée? L'éloge est immense , mais il est incontestable pour qui s'est un peu engagé dans le labyrinthe de la philosophie du moyen âge. Platon est un Père de l'Église ; il règne longtemps à Alexandrie et â Constaniinople. Aristote reparaît et refleurit sous les Arabes , et donne naissance à la scolastique. Il est certain qu'avant l'apparition des Mores , Platon était à peu près le philosophe de l'Europe chrétienne ; tous ceux qui n'étaient point sceptiques, ceux qui avaient cherché à résoudre le problème fondamental, l'avaient résolu comme lui. Aristote l'emporte ensuite; mais, mal étudié et mal compris, il n'engendre que la scolastique. On n'étudiait alors que la logique , et la logique du temps n'était guère que l'art de disputer sans s'entendre. Les grandes discussions avaient cessé , et, dans ce silence du génie sur les hauts intérêts de la science , on n'entendait que le bruit sourd et confus de la dialectique péripatéticienne , dégradée par toutes les petites inventions du bel esprit arabesque et de la subtilité monastique. Cependant la question fondamentale reparaît, avec les deux doctrines rivales, dans la célèbre querelle des réaU$U$ et des nominaux. Au renouvellement des sciences, quand l'antiquité fut mieux étudiée, Platon et Aristote partagèrent encore les esprits. Aristote est expliqué par George de Trapezonte ; Platon a pour lui Be^sarion , et d'autres noms célèbres. Tel était l'état de la philosophie quand Bacon parut. Enfin voici un homme de génie depuis Platon et Aristote ; l'espace intermédiaire est rempli par des beaux esprits ou des moines. Bacon mérite le nom de père de la philosophie moderne, en ce cas qu'il lui a donné les n^éthodes qui ont produit les plus belles découvertes des derniers temps. Si on me demandait quelle est la philosophie de Bacon , je me tairais par respect pour ce grand homme , ou je dirais qu'il n'en a point eu ; son but n'était pas de faire adopter tel ou tel système , mais la méthode générale qui peut conduire à la vérité. Un orateur philosophe a comparé Bacon à une de ces statues qui , pbcées sur les grandes routes, enseignent par où il faut marcher, mais qui restent immobiles : et Bacon dit lui-même : < Je ne me propose pas d'éclairer tel ou tel endroit du temple; je yeux allumer un grand flambeau qui illumine tout l'édifice. > On ne peut donc pas dire l'école de Bacon comme on dit l'école de Platon; parce que Bacon n'a point eu de doctrine positive qui ait trouvé des disciples et des propagateurs; mais c'est son esprit qui anime toute la philosophie moderne, et qui lui a donné ce caractère de sévérité et d'exactitude qui b distingue

de l'antiquité. Toutefois on peut dire que Bacon , sans enseigner une philosophie spéciale, recommandant sans cesse l'expérience , engage à expliquer tout par elle, et sous ce rapport il est le chef d'une école particulière, et lui-même appartient à celle d'Aristote. Mais j'aime mieux considérer Bacon hors de toute école, au-dessus des disciples et des maîtres, dominant toutes les philosophies , sans pencher vers aucune. Cependant l'ardeur philosophique s'accroit, et la science fait de nouveaux pas. Le fatal problème se représente, et les anciennes solutions se reproduisent avec des combinaisons nouvelles. On a vu qu' Aristote était enfin resté vainqueur; Descartes arrive, qui lui arrache la victoire. Mais qu'a fait Descartes ? Je parle ici de ses découvertes positives, et non de son esprit métaphysique, dont l'originalité est au-dessus de tout éloge : qu'a fait Descartes? Un commentaire de Platon. Les types primitifs sont remplacés par les idées innées. L'Académie se relève , et compte d'illustres et nombreux disciples, Maldbranche«.Arnault, Bossuet , Fénélon , et presque tout le siècle de Louis XIV. D'un autre côté, Locke combat Descartes, et fonde une école péripatéticienne, quoiqu'il se défende de suivre Aristote. Le génie vaste et conciliateur de Leibnitz essaye de réunir Ix>cke et Descartes, Aristote et Platon ; mais, malgré son impartialité, il penebe pour ce dernier. Le combat s'échauffe, la querelle se complique et s'étend. Toutes les philosophies qui s'élèvent aboutissent, en dernière analyse , à Locke ou ^ Descartes, ou à Leibnitz, qui forme une école séparée, laquelle hérite à peu près du cartésianisme , qui n'a plus de disciples en France après Fontenelle. Toute la philosophie française ou anglaise est fille de Locke, et toute la philosophie allemande est fille de Leibnitz. Or Leibnitz et Locke relèvent eux-mêmes indirectement des deux philosophes grecs. C'est donc par ces deux grands hommes que doit commencer toute étude sérieuse de l'histoire de la philosophie.

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