‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 18 sur 141 · DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE

La vie de l'humanité se compose d'un cevtain nombre d'événements qui se suivent , mais dont chacun , considéré en luinnême, forme un tout distinct qui a ses parties; un drame plus ou moins long, qui a ses commencements, son progrès et sa fin. Ces différents drames sont les différentes époques de l'humanité. Retracer chacune de ces époques , c'est la fonction de l'histoire. Les idées de l'historien sont donc nécessai-

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

rement particulières , puisqu'elles sont relatives aux événements particuliers qu'elles embrassent et dont il s'agit de déterminer les causes. C'est surtout à la recliercbe et à l'examen de ces causes que l'historien doit s'attacher, s'il veut traiter son sujet et seulement son sujet. Dépasse-t-il ce cefcîe , il tombe dans des généralités vagues ; ses réflexions , pour s'appliquer à tout , ne s'appliquent à rien , et son ouvrage manque de caractère. D'un autre côté, les couleurs de l'historien , c'est-à-dire la manière dont il décrit les événements, doivent être, comme ses idées, c'est-à-dire la manière dont il les explique , particulières et locales, puisqu'elles s'appliquent à quelque chose de particulier : chaînées de rendre la vie au passé et de reproduire la réalité, elles doivent s'empreindre fortement de ce qui constitue la réalité et la vie ; elles doivent être individuelles et déterminées. C'est à ce prix-là seul qu'elles seront brillantes et fortes , et en même temps naturelles , et que l'historien pourra être peintre et poète sans sortir de son sujet , sans manquer à la gravité de ses fonctions , ou plutôt précisément parce qu'il ne perdra de vue ni ses fonctions ni son sujet. Telle est, selon moi, la théorie de Thistoire ordinaire.

Ainsi la muse de l'histoire parcourt les temps, et va de générations en générations , d'époques en époques, les reproduisant successivement avec fidélité, et révélant les véritables causes qui, dans telle époque, préparèrent tels événements et leur imprimèrent tels caractères. L'hisioire explique et elle peint. Mais quand elle aura expliqué et quand elle aura peint toutes les époques de l'humanité les unes aprè» les autres , ces tableaux et ces leçons n'auront reproduit et éclairé qu'une succession de choses particulières : cette succession forme un ensemble qu'on appelle ordinairement l'histoire universelle. Mais est-ce bien là une vraie histoire universelle? Où est l'idée d'universalité dans une simple collection plus ou moins considérable? Où est l'unité dans une multiplicité plus ou moins étendue? J'ai lu toutes les histoires ; je sais tout ce qui s'est passé parmi les hommes ; je sais ce qu'ont été Rome, la Grèce, la Judée, l'Egypte, l'Inde ; je connais le moyen âge et les temps modernes; nul peuple ne m'est inconnu ; nul événement ne m'a échappé : mais enfin , que sais-je en dernière ana lyse ? Que l'humanité a maintenant tel âge , qu'elle a éprouvé divers accidents plus on moins remarquables, ici par telle cause , là par telle autre. L'histoire devait m'enseigner tout cela, et elle me l'a enseigné : là finit sa tâche. Mais mes besoins finissent-ils là , et n'ai-je plus rien à savoir et à chercher sur l'humanité et sur le monde ? Vous avez fait couler sous mes yeux le fleuve du passé ; vous m'avez fait connaître les pays qu'il a déjà traversés , les rivages qu'il a dévorés , les

tempêtes qui ont soulevé ses flots , enfin l'histoire de son cours, à moi qu'il doit engloutir comme il a fait de mes devanciers. Mais quelle est donc la nature du mouvement qui l'emporte et quel est le but où il tend? Pourquoi son cours est-il tantôt paisible, tantôt orageux ? Ces irrégularités ne peuvent-elles être ramenées à quelque règle? Ses mouvements n'ont-^ls pas des lois? Son existence même n'a-t-elle point sa raison? Voilà ce qne je veux savoir, ce qu'il m'importe de savoir ; car autrement je ne sais rien , je n'aperçois de tous côtés qne des événements insignifiants et les jeux accidentels d'une destinée capricieuse. Or qu'est-ce que la science de ce qui est accidentel ?

Mais cet accident, dira-t-on, c'est précisément le réel ? Assurément ; mais le réel ce n'est pas le vrai. Le réel ne tombe sous la connaissance que par son rapport à la vérité qu'il réfléchit , à laquelle il est conforme. C'est dans cette conformité que le réel a sa vérité ; c'est par le rapport étemel de la réalité à la vérité que la réalité est éternellement vraie ; c'est par le rapport éternel de l'accidentel au nécessaire que l'accidentel lui même est nécessaire ; c'est enfin par le rapport de ce qui arrive à ce qui doit arriver, que ce qui arrive , arrive parce qu'il doit arriver. Au-dessus du réel est sa raison d'être ; ce monde qui passe en contient un qui ne passe point , qui constitue l'essence , la vérité et la dignité de l'autre.

Connaître le vrai tout seul est impossible , puisqu'on ne peut arriver au vrai qu'en passant par le réel ; connaître le réel seul est insuffisant, le réel n'étant que la manifestation du vrai ; prendre la manifestation, l'image , le symbole , le signe, pour la chose signifiée « pour la vérité elle-même, c'est une erreur grave et trop commune , et dans laquelle on tombe lorsqu'on étudie ou que l'on décrit la partie visible et sensible des choses humaines , sans remonter à leur raison et à leur but véritable. Illustres historiens qui avez immortalisé par votre génie les aventures et les lois de quelques peuplades de la Grèce, vos peintures sont brillantes, vos idées souvent profondes; vous me transportez réellement sur la place publique d'Athènes ou de Corcyre , sur les champs de bataille de TAttique et de la Laconie ; vous me montrez fort bien ce qui a perdu Athènes , ce qui a fait triompher Lacédémone ; mais , après tout, qu'est-ce qu'une nation de plus ou de moins dans l'humanité? Qu'est-ce que cette Athènes, cette Lacédémone, dans le sein de la civilisation générale? Sont-ce des phénomènes fortuits et arbitrabres , produits par le hasard , détruits par le hasard ? ou bien avaient-elles leur rôle à jouer et représententelles quelque idée dans l'économie de la vie universelle? Ce serait cette idée qu'il s'agirait de déterminer ; ce seraient alors les idées diverses représentées par les divers peuples qu'il faudrait atteindre et

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