‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 20 sur 141 · HISTOIRE DE LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE CHEZ LES GRECS

La vérité, par elle-même, ne constitue pas la science; le hasard peut la révéler ^ Finattention ou à l'enthousiasme par une espèce de bonne fortune que n'a pas toujours la patience du génie. D'ailleurs , toutes les grandes vérités sont connues , isolément du moins ; et il y a en ce genre peu de découvertes à faire. Pour tout ce qui est grand et nécessaire , le genre humain a prévenu la philosophie ; il Ta prévenue , dis- je, mais il ne lui a pas dérobé le mérite qui la distingue , celui de s'approprier pour ainsi dire la vérité en s'en rendant compte. La science, en effet, est le compte sévère que l'esprit se rend à lui-même d'idées que primitivement il a rencontrées sans les chercher ; elle est le produit libre de la réflexion; et les divers degrés de la science sont les formes plus ou moins profondes, plus ou moins systématiques que la réflexion ou le génie de quelques hommes ajoute à l'intuition immédiate qui est le génie de la nature humaine.

L'instinct intellectuel révéla à l'Orient un certain nombre de vérités supérieures dont la forme primitive fut cette forme populaire qui parle aux sens plus qu'à Tesprit, et voile ce qu'elle ne peut encore démontrer , je veux dire cette vieille mythologie , que je ne crois point du tout l'œuvre calculée ou la ressource de quelques sages ou de quelques castes pour éclairer ou pour enchaîner les peuples (l'esprit humain est plus sincère ou moins profond ) , mais le fruit nécessaire du premier développement de la réflexion naissante excitée par l'instinct intellectuel qui lui révélait la vérité , et en même temps retenue encore par sa faiblesse dans le monde extérieur qui lui imposait ses images , et par conséquent le symbole. Objets d'un culte constant et d'une vénération immobile dans le symbolique Orient , les mythes ne me paraissent avoir été soumis à la réflexion que dans cette Grèce qui reçut tout de l'Orient , son alphabet , ses religions , ses arts, sa philosophie , et refit tout pour tout perfectionner. En effet, plus on y songe, plus on trouve que la différence qui sépare l'Orient de la Grèce est celle de

la réflexion à l'instinct. Cette différence se montre partout. L'Orient invente; mais son invention s'arrête à ses premiers produits ; la Grèce imite, mais son imitation , toujours dirigée par cette réflexion sûre et facile qu'on appelle le goût , oublie bientôt ses modèles qu'elle surpasse. Les idées orientales sont des intuitions spontanées et absolues qui se suflisent à elles-mêmes , et produisent sans effort une foi imperturbable. Elles dégénèrent en visions : elles vont jusqu'à l'extase , et plongent l'âme dans une contemplation inactive. Les idées grecques sont des conceptions ou des combinaisons de l'esprit qui, sans exclure la foi, n'excluent pas non plus le doute , et se développent par un mouvement continu qui souvent aboutit au sophisme et à la dispute.

Les trois époques dans lesquelles nous avons divisé l'histoire de la philosophie grecque (i), présentent encore plus le progrès de la méthode que celui de la doctrine; car cette doctrine est tout entière dans quelques idées fondamentales, toujours les mêmes dans Pythagore , dans Platon et les derniers alexandrins. Mais la méthode varie , parce qu'elle avance sans cesse avec l'esprit général de la civilisatioa grecque. Dans la première époque , la réflexion sommeille encore , et sort à peine ( l'école ionienne exceptée) des formes symboliques et des mythes orientaux. Fille de l'Orient , l'école pythagoricienne en retient les caractères ; elle enseigne par des symboles, elle parle par images , elle écrit en vers. La philosophie de cette époque est sur un trépied ; au lieu de raisonner , elle rend des oracles. La seconde époque est déjà plus réfléchie ; l'Orient anime encore la Grèce , mais sans l'enchaîner; on commence à étudier les idées en ellesmêmes. Cependant remarquez que si Platon n'écrit plus en vers, il n'écrit pas non plus d'une manière didactique , et que ses traités , pour n'être plus des

(i) Voyez la préface générale de rédition deProclut, tom. I".

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