DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
dégager. Ce serait là la véritable histoire de Fliumanilé, 8on histoire intérieure, qui serait à l'autre histoire ce que la minéralogie et la chimie sont aux simples perceptions des sens. Les historiens ont décrit la réalité, et ils ont bien fait; ils ont décrit Pextérieur de la vie, et il fallait que cet extérieur fût décrit : cette description est Thistoire proprement dite, qui a son génie et ses règles à part. Il faut que rhistoire ne soit que ce qu'elle doit être , et qu'elle s'arrête dans ses propres limites ; ces limites sont les limites mêmes qui séparent les événements et les faits du monde extérieur et réel , des événements et des faits du monde invisible des idées. Ce monde plane sur le premier, il s'y réfléchit et s'y réalise, il le suit dans tous ses développements et dans toutes ses révolutions; leur marche est relative et parallèle; ils se touchent et se pénètrent par tous les points. Or, si l'un a ses observateurs et ses historiens propres, pourquoi Tautre n'aurait-il pas les siens? Pourquoi , comme on raconte les événements sans liaison nécessaire qui composent la vie extérieure du genre humain , ne rétablirait-on pas, entre ces événements arbitraires, l'ordre véritable qui les rapproche et les explique, en les rapportant au monde supérieur, duquel ils participent? Ce serait là la science historique par excellence, qui aurait ses commencements et son perfeciioni^ment comme toutes les autres sciences rationnelles dont se compose la philosophie. Celle-là , sans doute , ne serait pas la plus facile , mais en estrcUe moins importante , moins nécessaire? et est-ce une raison suffisante pour l'interdire à l'intelligence humaine , et ne pas oser la commencer?
Cette science historique , cette philosophie de l'histoire fut ignorée des anciens , et devait l'être ; les anciens n'avaient point assez vu , pour être importunés de la fatigante mobilité du spectacle, et de la stérile variété de ces fréquentes catastrophes , qui ne paraissent avoir d'autre résultat qu'un changement inutile dans la face des choses humaines. Plus jeunes , plus actifs, plus occupés à lutter contre les choses, plus contents que les modernes de l'ordre social tel qu'ils
l'avaient fait, les anciens, en général plus calmes, se plaignaient peu de la destinée, parce que cette destinée ne les avait point frappés par des coups aussi terribles et aussi multipliés. Pour nous , qui avons vu passer cette noble antiquité, et que la tempête perpétuelle des révolutions a précipités tour à tour dans des situations si diverses ; qui avons vu tomber tant d'empires, tant de sectes, tant d'opinions; qui ne nous sommes traînés que de ruines en ruines vers celles que nous habitons aujourd'hui sans pouvoir nous y reposer ; nous sommes las , nous autres modernes, de cette face du monde qui change sans cesse ; et il était naturel que nous finissions par nous demander ce que signifient ces jeux qui nous font tant de mal ; si la destinée humaine reste la même , gagne ou perd , avance ou recule au milieu des révolutions qui la bouleversent; pourquoi il y a des révolutions, ce qu'elles enlèvent et ce qu'elles apportent ; si elles ont un but, s'il y a quelque chose de sérieux dans toutes ces agitations et dans le sort général de l'humanité. Toutes ces questions, à peu près inconnues à l'antiquité , commencent à troubler les âmes et à agiter sourdement toutes les têtes pensantes. Tout le monde ne se rend pas compte de celle agitation intérieure : mais il est peu d'hommes distingués qui ne l'éprouvent ; il en est peu qui ne roulent , souvent même sans le savoir, au fond de leurs cœurs , ces sombres problèmes , et qui même , jusqu'à un certain point , ne les résolvent d'une manière ou d'une autre. Une doctrine s'est élevée au milieu du dernier siècle , vaste comme la pensée de l'homme, brillante comme l'espérance , accueillie d'abord avec enthousiasme , aujourd'hui trop délaissée , et qui sera toujours l'asile de toutes les âmes d'élite. Turgot, qui apporta parmi nous la doctrine de la perfectibilité humaine, l'introduisit sans l'établir; et quant à l'homme célèbre qui , sous le glaive révolutionnaire, lui éleva un si noble monument , ses pensées consacrées , en quelque sorte, par la religion de la mort, toujours admirables de sérénité , de pureté et de grandeur, sont plus hautes qu'exactes...
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES