ONTOLOGIE
ou RAPPORT DE LA VÉRFrÉ A L^ÈTRE.
Les vérités absolues, obtenues par la, psychologie et légitimées par la logique , peuvent servir de fondement solide à l'ontologie.
Il est clair qu'il n'y a qu'une vérité absolue qui puisse rattacher d'une manière absolue les vérités absolues à l'être. En fait d'absolu , on ne peut employer que l'absolu, sans quoi tout retombe dans le relatif.
Or la vérité absolue qui nous élève immédiatement de l'idée à l'être , des vérités à leur substance , est cette vérité : que toute vérité suppose un être en qui elle réside ; proposition qui se rapporte à cette proposition plus générale : toute qualité suppose un être en qui elle réside , un sujet , une substance.
Cette proposition , supérieure à la précédente , est le vrai fondement de l'ontologie. La psychologie et la logique ont dû l'exposer de manière à ce qu'elle présente ici une entière évidence.
Résumé des recherches psychologiques et logiques relativement au principe de la substance.
OBJECTIOiNS.
1® Ce principe doit nous conduire à l'être que nous sommes supposés ne pas connaître : or ce principe contient la notion d'être; il suppose donc ce qui est en question. Cercle vicieux du principe des substances relativement à son résultat.
^ De plus ce principe présente en lui-même un cercle vicieux aussi évident que le premier; car, comme il n'y a qualité qu'autant qu'il y a sujet, et sujet qu'autant qu'il y a qualité , se fonder sur la qualité pour aller à l'être , c'est supposer implicitement l'être et conclure du même au même.
3® Enfin ce principe, à le considérer dans l'état actuel et à ses degrés subjeaifs sous un point de vue réfléchi , détruit ce qu'il prétend établir, en subjectivant l'être , la substance.
A quoi l'on peut répondre que :
i^ La raison pure apercevant spontanément cette vérité sans regard au moi, ne subjective ni cette vérité ni ses résultats ;
2<^ La raison pure n'allant ni de la qualité au sujet , ni du sujet à la qualité , n'est point condamnée à un cercle vicieux.
Exposition du fait de la raison pure.
En même temps que les sens perçoivent leur objet,
PROGRAMME SUR LES VÉRITÉS ABSOLUES
la raison aperçoit le sien , lequel alors n'est pas plus une substance que Tobjet des sens n*est une qualité ; seulement la raison les rapporte Tun à Tautre, avec cette différence que Tun lui parait supposer Tautre au delà de soi relativement à Texistence , tandis qu'elle se repose dans l'autre sans rien apercevoir au delù. Ce n'est pas parce que Fun est une qualité qu'elle conçoit que l'autre est une substance , parce que l'un est un phénomène qu'elle conçoit que l'autre est un être : elle ne connaît distinctement ni phénomène ni être , ni qualité ni sujet ; elle ne connaît rien distinctement ; mais ses aperceptions obscures embrassent déjà dans leur complexité primitive deux choses que la réflexion distinguera , éclaircira , et marquera plus tard de ce caractère d'harmonie à la fois et de discordance qui se réfléchit ultérieurement dans la logique et la grammaire sous les dénominations subjonctives et disjonctives à la fois de sujet et de qualité , de phénomène et d'être, d'accident et de substance, de fini et d'infini , etc.
5® La raison pure n'implique pas un cercle vicieux relativement à son résultat , elle ne suppose pointée qui est en question ; elle ne fait point l'être avec l'être : car la raison pure dans son aperception primitive aperçoit ce qu'un jour on appellera qualité et être , non pas en vertu du principe que toute qualité suppose un êlre, mais par sa propre vertu qui lui découvre d'abord ce qu'auparavant elle ignorait. Nous confondons toujours le point de départ de la science avec sa base. Le point de départ ontologique est ce fait : La raison pure aperçoit d'abord une qualité et la substance de cette qualité. Voilà le fait primitif, fait obscur, sur lequel par conséquent la science ne peut opérer immédiatement, mais qu'elle doit reconnaître.
Vient ensuite l'abstraction , qui sépare la forme de la connaissance de sa matière , négligeant le déterminé du phénomène et de l'être qu'elle élève à cette formule générale : tout phénomène suppose Vétre ; vérité qui , à parler rigoureusement , n'est autre chose que l'expression générale du fait primitif. Loin donc de nous donner l'être primitivement, le principe de la substance résulte de l'aperception primitive et pure de l'être , aperception primitive sans kquelle il n'eût jamais été conçu. Mais une fois cette formule générale, toute qualité suppose Vétre , obtenue , la science , qui ne procède pas comme la nature , s'en empare et s'en sert, non comme de point de départ primitif, mais comme de fondement pour ses développements ultérieurs. I^ science repose sur la nature : si elle ne confesse pas que l'existence dont elle s'occupe est connue antérieurement à elle , elle agit sans matière et se perd dans des formes vides. Si au contraire elle reconnaît aux connaissances humaines un point de départ qui la précède et la surpasse, et sur lequel elle
COUSI!(. — TOME n.
établit ses développements, elle leur donne une base légitime et la réalité de la nature.
Ainsi , si l'on prend le principe des substances pour autre chose que l'expression scientifique de l'aperception primitive, il est faux et vain. Frappé de subjectivité , enchaîné dans un cercle vicieux , il ne produira que des illusions ; s'il se soumet à l'aperception primitive, il la réfléchit légitimement et sert de fondement solide à l'ontologie.
Ce que j'ai dit du principe des substances, je le dis de cette proposition qui s'y rapporte , savoir : que toute vérité suppose un être en qui elle réside. Si nous croyons que ce soit à l'aide de ce principe que la raison conçoit d'abord l'être , nous condamnons la raison à un paralogisme ; nous lui faisons construire l'être avec une maxinie qui le contient déjà , et l'être obtenu par la science est un être à la fois illogique et vain. Si nous reconnaissons au contraire qu'antérieurement à cette proposition abstraite , toute vérité suppose l'être , la raison pure avait obtenu l'être avec la vérité , sans le secours de la science , la science en se subordonnant à la nature , en devient une répétition et une généralisation légitime.
Fait primitif de la raison pure relativement à la vérité et à l'être : La raison aperçoit spontanément et sans regard au moi une vérité absolue , plus quelque chose d'existant réellement en soi à quoi elle rapporte la vérité absolue.
Caractères de ce fait primitif : 4® pureté de l'aperception ; 2<^ fait concret dans ses deux termes.
La raison dans son développement aperçoit encore spontanément de nouvelles vérités qu'elle rapporte spontanément encore à une substance ; de telle sorte que, aussitôt qu'elle réfléchit et se replie sur ellemême , et contemple ce qu'elle a fait , non-seulement elle s'y repose naturellement , mais elle s'y sent enchaînée : le rapport de la vérité à l'être cesse d'être une aperception naturelle : il devient une conception nécessaire, qui bientôt fonde cette croyance, cette catégorie, ce principe : toute vérité suppose un être en qui elle réside.
Ce principe rattache absolument les vérités absolues à leur substance.
Ontologie,
La substance des vérités absolues est nécessairement absolue.
Or si cette substance est absolue , elle est unique : car si elle n'est pas la substance unique, on peut chercher encore quelque chose au delà relativement à l'existence ; et alors il s'ensuit qu'elle n'est plus qu'un phénomène relativement à ce nouvel être qui, s'il laissait encore soupçonner quelque chose au delà de soi relativement à l'existence , perdrait aussi par là sa
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
nature d^étre et ne sendt plot qu'an phénomène : le cercle est infini. Point de substance , ou une seule.
Définition de la substance : ce qui ne suppose rien au delà de soi relativement à Veœistence,
De plus cette vérité absolue , point de vérité sans être , serait fausse si , dans son application , elle ne nous eût donné d'abord qu'un phénomène au lieu d'un être , et dans ses autres applications elle ne pourrait jamais nous donner davantage. Donc point de substance, ou dès sa première application, cette vérité : Point de vérité sans être, donne un être véritable, une vraie substance, c'estrà-dire, la substance unique.
L'unité de la substance dérive donc de l'idée d'une substance absolue, laquelle est renfermée dans l'idée même de subsunce.
Or l'unité absolue , en tant qu'unité absolue , ne supposant en elle-même aucune succession , repousse les idées de premier et de dernier, lesquelles sont des idées de relation ; l'unité en soi n'est ni première ni dernière : elle est indivisible.
Mais quand on la tûre de son essence absolue, quand on la met en regard avec la succession des phénomènes , l'unité les précède évidemment et leur survit. L'idée d'unité comprend alors celle de premier et de dernier, c'est-à-dire , de premier absolu , laquelle comprend celle de dernier absolu, le dernier absolu n'étant que le premier absolu redoublé en luimême.
L'être est donc premier et dernier relativement aux phénomènes ; si l'être précède les phénomènes et leur survit, il embrasse leur durée et leur espace dans sa durée et dans son espace. De là l'idée de totalité.
La totalité est le développement de l'unité : l'unité «st le fondement de la totalité : l'une est la forme visible de l'autre. Confusion de l'unité et de la totalité, erreur fondamentale du panthéisme.
Unité, universalité , infinité, éternité , toutes expressions synonymes.
Mais quand la nature de l'être considéré dans son essence, c'est-à-dire dans son unité, ne prouverait point qu^il est infini , universel, étemel, la nature de ses qualités ou des vérités dont il est le sujet attesterait en lui ces caractères : l'universalité , l'éternité de la vérité absolue témoignerait de l'universalité et de l'éternité de la substance.
En efiet, en mettant à part l'unité de Tétre qui dérive nécessairement de l'idée même de l'être , l'être en lui-même est impénétrable et ne se manifeste que par ses qualités ; la raison même n'a d'autre pouvoir que celui de réunir la vérité à la substance ; elle ne sait autre chose de la substance que ce que ses qualités lui en apprennent.
Ainsi l'être ne se manifeste que par ses attributs ;
ses attributs sont les vérités absolues ; d'où il suit que la science de l'être n'est autre que celle de la vérité , et que l'ontologie n'est que la psychologie , plus la connaissance du rapport de la vérité à l'être.
L'être unique , c'est Dieu,
La première partie de la science de Dieu est comprise tout entière dans ce mot : Dieu est celui qui est.
La seconde partie de la science de Dieu traite des attributs divins , et se réduit à la psychologie rationnelle.
Comme la vérité se rapporte nécessairement et réellement à l'être , toute connaissance de Tune est une connaissance de Tautre; la seule différence qui les sépare est celle du direct à l'indirect, de l'immédiat au médiat , de l'explicite à l'implicite ; d'où il suit que toute connaissance de la vérité est une connaissance de Dieu, et que l'aperception directe de la vérité absolue enveloppe une aperception indirecte et obscure de Dieu même.
Théorie de la conception de Dieu comme inhérente à la conception de la vérité, et de l'intuition divine, obscure et indirecte , comme inhérente à l'intuition pure de la vérité, ou nouvelle théorie de la vision en Dieu.
Ainsi , à proprement parler, la science de la vérité est celle de Dieu ou de l'être ; la science comme science est divine de sa nature ; plus on sait , en général, plus on sait de Dieu ; la science et la religion sont identiques l'une à l'autre ; elles décroissent et s'élèvent dans le même rapport.
La religion dans son point de vue le plus élevé étant le rapport de la vérité à l'être , et ce rapport étant lui-même une vérité absolue, subjectivement nécessaire, il s'ensuit que la religion est essentielle à la raison ; comme il y a de l'être dans toute pensée, toute pensée est essentiellement religieuse , que l'être pensant le sache ou l'ignore ; l'irréligion , l'athéisme ^ impossibles pour le peuple qui ne se méfie point de sa raison , ne sont posidbles que pour le savant qui seul peut opposer sa liberté à son intelligence , mais qui , alors même qu'il renie l'être, ne peut pas ne pas y croire, y pense nécessairement toutes les fois qu'il pense , en parie toutes les fois qu'il parie et prodame Dieu perpétuellement.
Toute pensée, toute parole , est un acte de foi , un hymne , une religion tout entière.
Dieu est connu par tous les hommes, en tant qu'homme, depuis l'instant de leur naissance jusqu'à celui de leur mort : connu de tous également , mais avec plus ou moins de clarté : le plus ou le moins de clarté est la différence unique qui puisse être entre les conceptions des hommes.
Après avoir montré la différence de la vérité et de l'être, et en même temps leur rapport intime , il faut