‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 52 sur 141 · COGITO, ERGO SUM · texte numérisé non relu

COGITO, ERGO SUM

Après Faxiome péripatéticien : Nihtl est in inlelleclu quod non priùê fueril in sensu, je ne connais point de sentence philosophique qui ait fait autant de bruit dans le monde savant que le fameux cogilo, ergo sum, de

Descartes. 11 a régné sans contestation sur toutes les écoles pendant près d'un siècle, puis il a subi de fâcheux retours , et on a fini par lui prodiguer autant de mépris qu'on lui avait d'abord prodigué d'éloges.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

Après ravoir célébré comme une démonstration invincible de Fexistence personnelle , on Ta couvert de ridicule comme ne démontrant rien et renfermant une pétition de principe. Il serait curieux de prouver que cet argument, tour à tour si vanté et si décrié comme argument , n'en est pas un , et que Descartes n'a mis aucun lien logique entre la pensée et Texistence.

Je dois cette justice à M. Dugald-Stewart de déclarer qu'il est le seul philosophe, depuis Gassendi jusqu'à nos jours, qui ait osé élever quelque doute sur la nature de l'enthymème cartésien, c Le célèbre enthymème de Descartes, dit M. Stewart (i), ne mérite pas le mépris avec lequel l'ont traité plusieurs philosophes qui accusent Descartes d'avoir voulu prouver l'existence par le raisonnement ; il me semble plus probable qu'il a voulu seulement diriger l'attention de ses lecteurs sur un fait très-remarquable dans l'histoire de l'esprit humain, savoir : que nous ne connaissons notre propre existence qu'après avoir eu la conscience d'une pensée. » Et il ajoute dans une note : c Après avoir relu de nouveau les Méditaliom de Descartes, je ne sais si je ne porte pas trop loin l'apologie , et si les paroles de Descartes se prêtent assez au sens que je leur attribue. >

Et moi aussi j'ai relu souvent les Méditations^ mais sans y pouvoir trouver ni la justification de Descartes ni celle du soupçon de M. Stewart. D'abord ïergà sum n'indique-t-il pas par lui-même un lien logique ? Ensuite, comme Descartes emploie toujours ce mot quand il raisonne, n'est-il pas naturel de croire qu'il a ici le même sens que partout ailleurs, et ce rapport des termes ne marque-t-il pas le rapport des procédés intellectuels? Si Vergo n'a pas un sens logique, pourquoi Descartes ne l'a- 1- il pas dit ? De plus, si Descaries n'a pas voulu prouver l'existence par le raisonnement, quel procédé la lui révèle donc? Où Descartes parle-t-il de cet autre procédé? où le décrit-il? Qu'on cherche dans tout le livre des Méditations un seul passage qui s'y rapporte. Enfin , dans les Principes de philosophie, ouvrage parfaitement composé et qui se recommande par une clarté et une rigueur admirable d'expression , je lis ces lignes précieuses pour la question qui nous occupe : Facile substantiam agnoscimus ex ' quolibet ejus attribulo per communem illius notionem, quod nihili nulla sunl attributa, nullœve proprietates aut qualitates. Ex hoc enim quod aliquod attributum adesse percipimus , concludimus aliquam rem existen-

(i) Essays philosophie, ^dimbouru, 4810.

(«) Princip. philosophiœ, pars prima, cap. 52. — Édition française (Paris, 48ti), t. 3, p. 90.

(5) Voici le passage latin, qui est curieux sous plus d'un rapport :

« Ex eo quod dico : Cogito, ergè sum , auctor Instantia-^ mm colligit me hanc majorem supponere. Qui cogitât,

lem sive substanliam, cui illud Iribuipossit necessarià etiam adesse (s). Concludimus n'appartient41 pas à la langue du raisonnement ? Voilà , ce semble , plus de difiicultés qu'il n'en faut pour détruire l'autorité du simple doute de M. Stewart.

Cependant M. Stewart a raison ; Descartes ne raisonne point dans Vergé ^ et il sait qu'il ne raisonne point, et il le déclare hautement ; il connaît le procédé intellectuel qui nous découvre l'existence personnelle, et il le décrit avec autant et plus de précision qu'aucun de ses adversaires ne l'a fait. Ce procédé n'est pas, selon Descartes, le raisonnement, mais une de ces conceptions nécessaires qu'un siècle après Descartes , Reid et Kant ont rendues célèbres sous les titres de Principes constitutifs de l'esprit humain , et de CcUégories intellectuelles.

Où se trouve donc cette théorie qui a échappé à tous les regards ? Ni dans les Méditations où Dugald- Stewart l'a vainement cherchée , ni dans les Prtttcipes ; mais dans la Polémique sur les Méditations, où elle est comme ensevelie. C'est là qu'il faut aller la chercher. En relisant ce long recueil d'objections et de réponses, j'en ai extrait une foule de passages décisifs où Descartes se défend de raisonner pour arriver à l'idée de l'existence personnelle, et où il établit nettement le vrai procédé qui nous y conduit. Je ne citerai que les passages les plus impor- Unu.

Avant Spinosa et Reid, Gassendi avait attaqué l'enthymème de Descartes, c Cette proposition, je peiue, donc je suis, suppose, dit Gassendi, cette majeure : Ce qui pense existe , et , par conséquent , implique une pétition de principe. 1 A quoi Descartes répond : c Je ne fais point de pétition de principe, car je ne suppose point de majeure. Je soutiens que cette proposition , Je pense, donc j'existe, est une vérité particulière qui s'introduit dans l'esprit sans le secours d'une autre plus générale, et indépendanmient de toute déduction logique. Ce n'est pas un préjugé, mais une vérité naturelle qui frappe d'abord et irrésistiblement l'intelligence. Pour vous, ajoute Descartes , vous pensez que toute vérité particulière repose sur une vérité générale dont il faut la déduire par des syllogismes, selon les règles de la dialectique. Imbu de cette erreur, vous me l'attribuez gratuitement ; votre méthode constante est de supposer de fausses majeures , de faire des paralogismes et de me les imputer (3). •

est, atque ità me jam aliquod praejudiciam induisse. QuA in re praîjudicii voce iterum abulitur. Etsi eoim enuocialio illa ità nuncupari queat cùm sine alteutione pro- Tcrtur, aut ideô tantùm vera esse creditur quia talis anleà judicata luit; praejudicium tamen cùm expenditur appellari non débet, proplereà quôd animo tam cvidens appareat nt ah eâ credendâ sibi temperare neqaeat; cùm

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