‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 55 sur 141 · DU BEAU RÉEL ET DU BEAU IDÉAL · texte numérisé non relu

DU BEAU RÉEL ET DU BEAU IDÉAL

qaî les aperçoit, et qui peuvent être les idées , les sentimeuts les plus intimes à Tàme, pounru qu^ils soient beaux et deviennent par là des objets d'admiration. ,

Considérons successivement le beau réel sous ces deux points de vue ; considérons-le premièrement dans Tàme , dans les opérations qui nous le découvrent.

Ces opérations ne sont à mes yeux qu'une opération unique, mais complexe, composée d'un jugement et d'nn sentiment , enveloppés Tun dans l'autre.

En fait, il est indubitable qu'à l'aspect d'un certain objet, vous prononcez qu'il est beau; si quelqu'un prétend le contraire , vous prononcez qu'il se trompe , que l'objet que vous jugez beau l'est véritablement, et que tout le monde doit en juger ainsi que vous. Le jugement que vous portez est bien individuel par son rapport à vous qui le portez et qui êtes un individu ; mais quoique vous le portiez , vous savez que vous ne le ccmstituez pas , et la vérité qu'il exprime vous apparaît à vous-même universelle, invariable, absolue, infinie. Ce jugement est un acte de la raison , de cette faculté merveilleuse qui aperçoit l'infini du sein du fini , atteint l'absolu dans l'individuel , et participe de deux mondes dont elle forme la réunion.

Eji fait , il est encore indubitable qu'au jug^nent que vous portez sur la beauté de l'objet, se joint un sentiment exquis d'amour pur et désintéressé, égal et semblable à celui qu'excitent en nous le bien et le vrai. Ce sentiment se rencontre dans tous les hommes, mais dans tous les hommes il est différent en degré ; et loin 4e lui attribuer une autorité universelle , vous ne pouvez réclamer en sa faveur que la liberté et l'indulgence que vous accordez vdus-même à tous les sentiments individuels. Confondre le jugement jdans le sentiment , c'est réduire le beau à l'agréable , et lui êter toute vérité absolue, si on ne donne le sentiment que pour ce qu'il est, c'est-à-dire individuel, variable, relatif ; et si on lui suppose une force d'universalité qu'il n'a pas, qu'il ne peut avoir, et qu'un examen un peu sévère lui enlève facilement , c'est substituer au scepticisme une sorte de mysticisme intellectuel. Une analyse éclairée se préserve de ces deux inconvénients en reconnaissant et en distinguant le sentiment et le jugement , La raison et l'amour dont l'heureuse harmonie constitue ce qu'on appelle le goût , la faculté de discerner et de sentir le beau. L'admiration et l'enthousiasme qui composent le cortège du goût sont aussi deux phénomènes complexes mêlés d'amour et de raison , avec cette différence peut-être, que l'intelligence aitre plus dans l'admiration, et le sentiment dans l'enthousiasme.

Le jugement , absolu de sa nature , est un et exclut toute nuance. Le sentiment , relatif de sa nature, admet

lies et constatées dans la distinction célèbre du beau et du sublime. On peut encore disputer sur le mot, non sur le fait. Il est reconnu que le sentiment du beau , selon les objets qui l'excitent et les circonsUnces qui le développent, émeut l'àme très-diversement, la charme et l'épanouit, ou l'étonné et la resserre, la jette dans une gaieté légère, ou la plonge dans la mélancolie. Ici mille détails pleins d'intérêt se présentent en foule. Les limites de cet article me forçant de les rejeter, je renvoie le lecteur aux ouvrages de Burkç et de Kant qui , sur ce point , me paraissent laisser peu de chose à désirer, et je passe à l'examen des caractères externes de la beauté.

Selon moi, le caractère de la beauté extérieure est double, comme l'opération qui s'y rapporte. Ce caractère est composé de deux élénaents tonjoure mêlés ensemble, quoique entièrement distincts, l'élément individuel et l'élément général.

Toute figure humaine , en même temps qu'elle est composée d'un certain nombre de traits de détail qui constituent son individualité ou la physionomie , présente des traits généraux qui constituent sa nature , la figure en tant que figure. La figure d'un certain homme n'eat pas celle d'un autre homme ; elle a ses traits individuels qui la distinguent ; et en même temps cette figure est une figure humaine par sa constitution primordiale, par ses linéaments généraux. Cette distinction s'applique à tout objet, quel qu'il soit, quel qu'il puisse être; car s'il est, il faut bien qu'il possède quelque chose de constitutif qui le fasse être ; et quelque chose aussi qui le distingue , et par quoi il soit lui et non pas un autre.

Or la partie constitutive d'un objet est sa partie absolue ; sa partie individuelle est sa partie variable. En effet , l'individuel varie sans cesse ; il se détruit et se reproduit pour se détruire et se reproduire encore , sans que k nature de l'objet, sa partie absolue, les grands et invariables linéaments qui constituent son essence , en soient altérés. L'essence ne change pas ; changer, pour elle , ce serait périr. Retranchez d'une ligne droite naturelle le plus ou moins de longueur de la ligne , tout ce qu'il vous plaira , moins cette circonstance , visible ou intelligible , qu'elle est le plus court chemin d'un point à un autre, vous aurez détruit l'individuel , le variable de cette ligne ; la ligne droite absdne demeure tout entière dans le caractère essentiel que vous avez conservé ; mais touchez à ce caractère , vous ne modifiez plus une certaine ligne droite ; vous détruisez la ligne droite. La ligne droite est ou n'est pas ; elle est ligne droite, ou elle cesse d'être ; son existence est dans son essence. U en est de même du triangle et du cercle.

Général et particulier, variable et absolu , essentiel

et présente des variétés qu'une analyse savante a recueil- et non essentiel; toutes ces idées, se généralisant

lia

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

•uccestivement sans changer de natore, m'élèvent enfin à Tidée qui comprend et soutient toutes les autres , celle de substance et de phénomène.

Dans tout objet il y a du phénomène, si dans tout objet il y a de Tindividuel , du variable , du non-essentiel , car toutes ces idées équivalent à celle de phénomène ; et dans tout objet il y a de la substance, s'il y a de Tessentiel et de Tabsolu , Pabsolu étant ce qui se suffit à soi-même , c'est-à-dire équivalant à la substance. Je ne veux pas dire que tout objet ait sa substance propre, individuelle ; car je dirais une absurdité; substantialité. et individualité étant des notions contradictoires. L'idée d'attacher une substance à chaque objet, conduisante une multitude infinie de substances, détruit l'idée même de substance; car la substance étant ce au delà de quoi il est impossible de rien concevoir relativement à l'existence, doit être unique, pour être substance. H est trop clair que des milliers de substances qui se limitent nécessairement l'une l'autre , ne se suffisent point à elles-mêmes et n'ont rien d'absolu et de substantiel. Or, ce qui est vrai de mille, est vrai de deux. Je sais que l'on distingue les substances finies de la substance infinie; mais des substances finies me paraissent fort ressembler à des phénomènes , le phénomène étant ce qui suppose nécessairement quelque chose au delà de soi , relativement à l'existence. Chaque objet n'est donc pas une substance ;^mais il y a de la substance dans tout objet , car tout ce qui est ne peut être que par son rapport à celui qui est celui qui est , à celui qui est l'existence, la substance absolue. C'est là que chaque chose trouve sa substance ; c'est par là que chaque chose est substantiellement ; c'est ce rapport à la substance qui constitue l'essence de chaque chose. Voilà pourquoi l'essence de chaque chose ne peut être détniite par aucun efibrt humain , ni même supposée détruite par la pensée de l'homme ; car pour k détruire, ou la supposer détruite, il faudrait détruire ou supposer détruit l'indestructible , l'être absolu qui la constitue. Mais si chaque chose a de l'absolu et de l'étemel par son rapport à la substance éternelle et absolue , elle est périssable et changeante , elle change et périt à tout moment par son individualité , c'est^-dire par sa partie phénoménale , laquelle est dans un flux et un reflux perpétuel. D'où il suit que l'essence des choses ou leur partie générale est ce qu'il y a de plus réel et de plus caché, et que leur partie individuelle , où parait triompher leur réalité , est ce qu'il y a véritablement de plus apparent et de moins réel. C'est du haut de cette théorie qu'il faudrait juger Platon.

Appliquons tout ceci à la beauté , traduisons les expressions de général et de particulier, d'individuel et d'absolu, d'essentiel et de non-essentiel, de substance et de phénomène, dans celles d'unité et de variété; nous aurons les caractères externes de la

beauté , ses caractères avoués et reconnus. Ainsi , après bien des circuits, la philosophie aboutit au trivial ; et ce qu'on avait d'abord admiré ou rejeté avec dédain comme une spéculation extraordinaûre ou absurde , se réduit, avec quelques changements de mots, à ces idées communes où se repose le bon sens du vulgaire : Simpleœ veri index.

Le beau réel se compose donc de deux éléments, le général et l'individuel , réunis dans un objet réel , déterminé. Maintenant si l'on demande quel est l'élément qui parait d'abord, le général ou l'individuel, le variable ou l'absolu , je répondrai comme pour la substance et le phénomène , que le général et le particulier, l'absolu et le variable, nous sont donnés simultanément l'un dans l'autre, et l'un avec l'autre. U n'y a point de phénomène sans substance, ni de substance sans phénomène ; d'absolu sans relatif, ni de relatif sans absolu ; de général sans particulier, ni de particulier sans général ; nous ne commençons ni par celui-ci, ni par celui-là, mais par tous les deux à la fois. Voilà ce qu'il faut bien comprendre. La philosophie roule sur cette question fondamentale qui se reproduit partout sous des formes innombrables. Débutons-nous par l'individuel ou par le général , toutes les écoles répondent exclusivement. De là des idées générales dont on ne peut dire ni ce qu'elles sont , ni d'où elles viennent, et pour l'explication desquelles on est obligé de.recourir à des idées innées ; ou bien des idées particulières dont on ne sait trop comment tirer certaines idées générales qu'on est alors obligé d'exiler de Tentendement. On ne résout bien la question que par une solution complexe , en posant l'individuel et le général comme deux termes corrélatifs et simultanés. Ce n'est pas que nous distinguions d'abord nettement ces deux termes ; car la réflexion seule éclaire et distingue; et nous ne débutons pas par la réflexion, mais par la spontanéité, par une aperception complexe et obscure. Ceci résout encore la question célèbre : Commençons-nous et devonsHAOUs commencer par l'analyse ou par la synthèse? Sans doute la philosophie qui doit partir de la lumière , doit partir de la réflexion , et la réflexion décompose et doit nécessairement décomposer avant de composer. Mais antérieurement à la philosophie , est *a nature qui lui sert de base, et qui, ne commençant pas par se réfléchir elle-même, ne peut commencer ni par l'analyse , ni à plus forte raison par cette synthèse qui présuppose l'analyse ; mais par des intuitions complexes, irréfléchies, indistinctes, par une synthèse primitive spontanée , qui ne diffère pas moins de l'autre synthèse que de l'analyse.

Ainsi, dans l'objet comme dans l'esprit , les caractères extérieurs de la beauté et les actes intellectuels qui s'y rapportent sont primitivement composés. Les

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