DU BEAU RÉEL ET DU BEAU IDÉAL
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actes intellectuels sont la raison et Famour, actes d'abord irréfléchis et confus , parce qu'ils sont spontanés, et spontanés parce qu'ils sont primitifs. La raison et Famour n'offrent primitivement aux yeux de la conscience qu'une espèce d'unité confuse , où elle ne distingue rien , et dont elle exprime seulement un reflet vague et obscur. De même pour l'objet ; le général et le particulier se rencontrent primitivement, mais implicitement. Ils sont déjà dans l'esprit , que l'esprit n'en sait rien encore ; bien qu'il les aperçoive l'un et l'autre , il ne les distingue pas. Il n'y a pour lui ni général ni particulier distincts , mais une totalité confuse et qui ne manifeste encore ni la variété , ni l'unité , quoiqu'elle les contienne. Voilà le beau réel , le beau primitif dans la nature et dans l'esprit.
Maintenant qu'est-ce que l'idéal ? En quoi difilèret-il, en quoi se rapproche-t-il du beau réel? Comment saisissons-nous l'idéal; comment passons-nous du beau réel au beau idéal? Telle est la seconde partie de la question que nous nous sommes proposée.
L'idéal dans le beau , comme en tout , est la négation du réel, et la négation du réel n'est pas une chimère, mais une idée. Ici l'idée est le général pur, l'absolu dégagé de la partie individuelle. L'idéal, c'est le réel moins l'individuel; voilà la difi'érence qui les sépare; leur rapport consiste en ce que l'idéal , sans être tout le réel , est dans le réel , dans cette partie du réel qui , pour paraître dans sa généralité pure, n'a besoin que d'être abstraite de la partie qui l'accompagne. Comment donc se fait cette abstraction?
Je distingue deux sortes d'abstraction : l'une, que j'appelle abstraction comparative, procède, comme son nom le marque , par la comparaison de plusieurs individus , écarte leurs diff'érences pour saisir leurs ressemblances, et de ces ressemblances ainsi abstraites et comparées , elle forme une idée générale , que j'appelle idée générale , collective , médiate ; collective, parce que tous les individus comparés y entrent pour quelque chose ; médiate , parce que sa formation exige plusieurs opérations intermédiaires. L'autre abstraction a cela de particulier qu'elle s'exerce, non sur plusieurs individus, mais sur un objet unique , complexe, dont elle néglige la partie individuelle, dégage la partie générale , et l'élève de suite à sa forme pure. Ces deux abstractions aspirent toutes deux à l'idée générale. Mais l'une qui, dans un objet, considère seulement la partie individuelle , est nécessairement contrainte pour arrivera l'idée générale qu'elle cherche , d'examiner plusieurs autres objets dont elle abstrait encore les parties individuelles qu'elle com-
pare. Cependant si tout objet est essentiellement composé d'une partie générale et d'une partie individuelle , pour obtenir une idée générale il n'est pas besoin de recourir à l'examen et à la composition de plusieurs objets; il suffit, dans tout objet , de négliger la partie individuelle , et d'abstraire la partie générale , et on arrive ainsi immédiatement à cette idée que j'appelle idée générale , abstraite , immédiate ; générale , puisqu'elle n'est pas individuelle ; abstraite, puisque pour l'obtenir il faut abstraire dans un objet l'élément général de l'élément individuel , auquel il est mêlé actuellement; enfin immédiate, puisque nous l'obtenons, ou du moins nous pouvons l'obtenir sans avoir recours à la comparaison de plusieurs objets. Telle est la théorie de la génération et de l'origine de l'idée de cause , de l'idée de triangle et de cercle ; et il me semble que c'est dans le centre de cette théorie que les deux théories extrêmes des idées générales innées , et des idées générales comparatives , perdent ce qu'elles ont de faux, en conservant ce qu'elles ont de vrai. Les idées innées viennent de l'impossibilité d'expliquer certaines idées générales par la collection et la comparaison ; les idées générales comparatives viennent de l'impossibilité de concevoir les idées innées. On ne pouvait rendre compte du beau idéal par la combinaison des diverses beautés individuelles éparscs dans la nature ; on a donc eu recours à l'hypothèse désespérée du beau idéal inné ; et l'absurdité d'un idéal primitif sur lequel nous jugeons tous les objets individuels , a poussé et retient encore plusieurs bons esprits dans la théorie incomplète et fausse de l'idéal comparatif. L'idéal n'est ni antérieur à l'expérience , ni le fruit tardif d'une comparaison laborieuse. Dans le premier bel objet que nous offre la nature, nous découvrons les traits généraux et constitutifs de la beauté , ou physique ou intellectuelle ou morale , et c'est avec ce premier objet que nous construisons immédiatement le type général qui nous sert ensuite à apprécier tous les autres objets , comme c'est à l'aide du premier triangle imparfait que la nature lui fournit, que le géomètre construit le triangle idéal , règle et modèle de tous les triangles. Le beau idéal est aussi absolu que l'idéal géométrique ; mais il n'a pas été formé autrement. La nature nous le cache à la fois et nous le révèle ; elle ne réfléchit la beauté étemelle que sous des formes qui s'évanouissent sans cesse ; mais enfin elle la réfléchit , et pour la voir, il suffit d'ouvrir les yeux. Il y a de l'absolu dans la nature comme dans l'esprit de l'homme, au dehors comme au dedans ; et c'est dans le rapport , plus intime qu'on ne pense , de l'absolu qui contemple , et de l'absolu qui est contemplé , que glt l'aperception de la vérité.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES