‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 58 sur 141 · U PREMIER ET DU DERNIER FAIT DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

U PREMIER ET DU DERNIER FAIT DE CONSCIENCE

de la scîeDce humaine, nous ne dépassons pas les limites du fini et de Tintini, du phénomène et de Tètre, il s'ensuit que tous les développements ultérieurs de la science humaine sont déjà contenus dans le premier acte de réflexion ; mais le premier acte réfléchi n'est pas le fait primitif.

Que le point de vue réflexif présuppose un point de vue antérieur, c'est ce que la nature de la réflexion et la logique démontrent suffisamment ; la réflexion est une opération essentiellement rétrograde; nous ne débutons pas par la réflexion, car réfléchir c'est distinguer, et distinguer c'est nier; pour nier, il faut avoir affirmé ; donc tout jugement négatif, distinctif , réflexif, présuppose un jugement antérieur affirmatif , positif, complexe et indistinct.

La réflexion ou la liberté est sans doute le plus haut degré de la vie intellectuelle ; la libre réflexion constitue seule notre véritable existence personnelle; ce n'est que par la libre réflexion que nous nous appartenons à nous-mème, car c'est par elle seule que nous nous posons nous-mème; mais avant de nous poser, nous nous trouvons; avant de vouloir apercevoir nous apercevons; avant d'agir librement, nous agissons spontanément. L'action libre suppose la connaissance plus ou moins nette du résultat qu'on veut obtenir. Dans ce cas , la liberté ne peut être le fait primitif.

Le mot liberté peut se prendre dans deux sens différents. Un acte libre peut se dire de celui qu'un être prodoit parce qu'il a voulu le produire ; parce que, se le représentant d'abord , sachant par expérience qu'il peut le produire, il lui a plu vouloir exercer, relativement à cet acte conçu d'avance, la puissance productive dont il se sait doué. Telle est la liberté proprement dite ou la volonté.

Un être est encore appelé libre, lorsque le principe de ses actes est en lui-même et non dans un autre être, lorsque l'acte qu'il produit est le développement d'une force qui lui appartient et qui n'agit que par ses propres lois. Par exemple, lorsqu'une force extérieure pousse mon bras à mon insu ou malgré moi , ce mouvement de mon bras ne m'appartient pas , et si l'on veut appeler ce mouvement un acte, ce n'est point un acte libre dans aucun sens; le mouvement de mon bras tombe alors sous les lois de la mécanique extérieure : ce n'est point par mes propres lois individuelles que j'agis, ce n'est pas moi qui agis, c'est l'univers qui agit par moi. Mais lorsqu'à l'occasion d'une affection organique l'esprit entre d'abord en exercice par son énergie native, et produit un acte quelconque, je puis dire que l'esprit est libre en tant que l'affection organique est l'occasion extérieure et non le principe de sou action, dont la raison est la puissance naturelle de l'esprit. C'est dans ce sens et non dans l'autre que

toute action de l'esprit peut être appelée libre ; mais si , confondant les deux sens du mot liberté, confondant deux faits trèft-distincts, on soutient que l'esprit est toujours libre de la liberté réfléchie , la réflexion supposant nécessairement une opération antérieure, il faut accorder que cette opération est réfléchie ou qu'elle ne l'est pas ; si elle ne l'est pas , voilà l'acte non réfléchi que l'on veut éviter; et si elle est réfléchie, elle en présuppose une autre , laquelle , si on la suppose réfléchie, en suppose encore une autre toujours réfléchie ; et nous voilà dans un cercle insoluble , errant de réflexions en réflexions, appuyant la réflexion sur elle seule, c'est-à-dire la laissant flotter sans base.

La raison et la nature des choses démontrent donc la nécessité de présupposer à la réflexion une opération antérieure différente d'elle , et c'est cette opération que j'appelle spontanéité.

Une chose encore très-importante que démontre la raison, c'est que la réflexion, étant une opération rétrograde, éclaire ce qui est devant elle ; développe , mais ne crée pas ; et que, par conséquent, tout ce qui parait dans le point de vue réflexif préexiste enveloppé dans le point de vue spontané.

Mais ce ne sont là que des inductions logiques. Quel est-il ce point de vue spontané? Comment le saisir et comment le décrire ? Si nous cherchons à le saisir, il nous échappe , car alors nous réfléchissons ; c'est-à-dire nous le détruisons ; l'écueil est inévitable, toutes les précautions sont vaines , parce qu'elles s'adressent à la volonté et à la réflexion , qu'il s'agit d'écarter. Comment exprimer un point de vue spontané dans des langues dont tous les termes sont fortement déterminés, c'est-à-dire profondément réflexifs ?

Selon moi , on ne peut saisir le point de vue spontané qu'en le prenant pour ainsi dire sur le fait , sous le point de vue réflexif, à l'aurore de la réflexion , au moment presque indivisible où le primitif fait place à l'actuel , où la spontanéité expire dans la réflexion. Ne pouvant point le considérer à plein et tout à notre aise , il faut le saisir d'un coup d'oeil rapide , et pour ainsi dire , de profil dans des actes de la vie ordinaire qui se redoublent naturellement dans la conscience et se laissent apercevoir sans qu'on cherche à les apercevoir. C'est cette conscience naturelle qu'il faut surprendre en soi et décrire fidèlement. Or je pense que la conscience primitive présente les mêmes éléments, les mêmes faits que la réflexion , avec cette seule différence que dans la seconde ils sont précis et distincts, et que dans la première ils sont obscurs et indéterminés.

Ainsi la conscience primitive aperçoit le moi et le NON-MOI , sans pouvoir dire que ce sont deux phénomènes et deux phénomènes corrélatifs. Elle ne les saisit pas dans l'opposition qui les limite nécessairement ; mais elle les perçoit l'un avec l'autre et dans

une limitation naturelle : quant à FÊtre infini , la conscience primitive ne nous manifeste pas Faction de la raison réfléchie qui le pose comme infini , absolu , nécessaire ; mais elle nous manifeste Faction spontanée de la raison , qui Faperçoit d*abord d'une aperception pure et simple , sans y voir de limites , et s'y repose sans rien chercher ni concevoir au delà. Le fait primitif ne contient explicitement aucune idée de limité et d'illimité , de relatif et d'absolu , de fini et d'infini, mais il contient implicitement tout cela dans ses aperceptions confuses que la réflexion vient éclairer et convertir en vérités distinctes et nécessaires. Où la conscience naturelle avait aperçu vaguement des limites naturelles , la réflexion met des limites essentielles où la raison primitive s'était reposée sans apercevoir de limites, la raison développée affirme qu'il n'y a point de limites possibles , et c'est à l'aide de cette double lumière ultérieure répandue sur le phénomène et sur l'être, que se produisent successivement les idées distinctes de fini et d'infini, de relatif et d'absolu , lesquelles préexistent confusément dans le premier fait. Plus la réflexion s'applique à ce premier fait , plus les faits qu'il contient s'éclaircissent, plus l'intelligence s'agrandit , plus les limites du savoir humain reculent devant la liberté de l'homme. Le fait primitif qui n'ofirait que la complexité obscure du moi , du nonmoi et de l'être , se brise et s'éclaircit en se brisant dans la réflexion qui , distinguant alors nettement le MOI et le ifON-MOi , le multiple et Findividuel, les oppose nettement l'un à l'autre dans le sein de Fétre unique qui les explique et les contient tous les deux. C'est encore la réflexion qui, déterminant chaque jour avec plus de précision les qualités propres du moi et du NON-MOI , et leurs qualités relatives ou leurs rapports, détermine par là avec plus de précision les rapports du phénomène à l'être , c'est-à-dire les qualités de Fétre relativement au phénomène ; c'est elle qui , découvrant successivement les caractères du moi et du non-moi , de l'homme et de la nature , qu'elle résume tous dans le caractère général du fini et du contingent, nous révèle , par l'opposition nécessaire que l'être soutient avec le phénomène, les divers caractères de l'être qu'elle résume sous le caractère général de nécessaire et d'infini , distinction féconde et profonde qui partage nécessairement toutes les connaissances humaines en deux classes : les connaissances relatives au fini , les connaissances relatives à l'infini , principes contingents , principes absolus. Aristote et Kant , les deux esprits les plus méthodiques de l'antiquité et des temps modernes , épuisèrent leur génie dans l'inventaire et la classification des éléments de la pensée : Aristote eut beau les subdiviser, il n'atteignit jamais la vraie démarcation qui les sépare , et Kant , qui fut plus heureux , distingua toutes les idées en deux

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

grandes classes : les idées contingentes et les idées nécessaires; mais il plaça souvent dans le nécessaire ce qui appartient au contingent , et ne put ramener ni les principes contingents ni les principes nécessaires à leurs éléments primitifs. La théorie que j'expose achève celle de Kant en réduisant ses volumineuses catégories à leur nombre élémentaire , simplification non tentée jusqu'à présent, et qui laissait une grande lacune dans la science. Les principes contingents et nécessaires ne sont à mes yeux que des principes relatifs au phénomène , et relatifs à l'être. Or, le phénomène étant double et ne nous apparaissant dans sa dualité que par l'opposition du moi et du non-moi qui se manifestent, l'un par une action aveugle, l'autre par une action volontaire, mais toujours par Faction , il s'ensuit que le caractère du phénomène est l'activité, la causalité , et que tous les principes contingents se réduisent à celui de la causalité avec ses diverses nuances qui embrassent tout le monde fini. D'un autre côté , comme l'être nous est donné dans son opposition avec le phénomène dont il est la substance , et comme tous ses caractères ne sont que le développement de celui-là, et que tous les principes nécessaires ne sont que différents points de vue du nécessaire, de Finfini , qui luimême est l'être, il s'ensuit que tous les principes nécessaires se réduisent au principe de la substance ; le principe de la causalité et celui de la substance sont donc les deux principes qui sont à la tête , l'un des principes contingents, l'autre des principes nécessaires ; le principe de causalité règne sur les phénomènes , il gouverne toutes les natures contingentes et finies , mais il s'arrête devant Fétre nécessaire et infini, devant celui qui est par lui-même ; il ne peut atteindre la substance , c'est-à-dire ce au delà de quoi il est impossible de rien concevoir relativement à l'existence. Les idées de substance et de cause sont les deux idées fondamentales sur lesquelles roule toute la philosophie. La recherche de leur nature , de leur origine et de leur certitude, est la philosophie tout entière. La grande question philosophique est de savoir si l'esprit' humain commence par l'une ou par l'autre. Selon moi , l'esprit humain commence par toutes les deux. Dans le premier acte réfléchi sont déjà le phénomène et l'être , le fini et l'infini , le relatif et l'absolu. Poser Fune sans l'autre , c'est faire abstraction de l'une des deux parties intégrantes de sa pensée ; poser le phénomène sans la substance , ou la substance sans le phénomène , c'est se séparer ou de Fintuition immédiate ou de sa raison. L'intuition intérieure et extérieure aperçoivent le moi et le non-moi , le phénomène , le fini , la cause ; la raison révèle l'être , l'infini , la substance, et c'est leur action simultanée qui constitue l'intelligence. La réflexion distingue les diverses parties du simultané , et en les distinguant elle les met en

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