‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 69 sur 141 · LE SIC ET NON · texte numérisé non relu

LE SIC ET NON

(on ET non); ÉCRIT THEOLOGIQUE INÉDIT D'ABEILARD,

d'après les deux manuscrits de SAINT-mCHEL ET DE M ARM 0 UTIER S. Lu k rAcadcmie dt» sciences morales et politiques, dans la séaaee da 1« laars 18J5.

J'ai fixé ailleurs (i) le caractère géoéral , marqué les périodes , signalé les grands noms , esquisse les principaux systèmes de la philosophie scolastique. J'ajoute ici que la scolastique appartient à la France , qui produisit , forma ou attira les docteurs les plus illustres de cette époque. L'université de Paris est au moyen &ge la grande école de l'Europe. Or on ne peut nier que l'homme qui , par ses qualités et par ses défauts , par la hardiesse de ses opinions , l'éclat de sa rie , la passion innée de la polémique et le plus rare talent* d'enseignement, concourut le plus à accroître et à répandre le goût des études et ce mouvement intellectuel d'où est sortie au xni* siècle (s) runiversité de Paris, cet homme est Pierre Abeilard.

Ce nom est assurément un des noms les plus célèbres , et la gloire n'a jamais tort : il ne s'agit que d'en retrouver les titres.

(i) Cours de 18^, leçon 9*. On pent aussi consulter Tennemann , Manuel de V histoire de la philosophie, trad. frtDç., tome I, p. 551-392.

(s) Elle existait déjà en réalité dès le milieu du xn* siècle , comme le prouve le passage célèbre du Melalogicus de Jean de Salisbury ; mais le diplôme de Pbillppe-Augoste est de 1200, et le statut de Robert de Courçon de 1215.

(s) Abslard. opp. ed Amh., Hist, CalamiL, page 2. Les écoles les plus célèbres dans le voisinage on sur la route d' Abeilard, étaient celles de Poitiers, du Bec, de Tours, du Mans, d*ADgers et de Chartres.

(4) Ibid., page 19, HisL Calamil. : Ut nec locus hospitlis nec terra sufficeret alimenlis. Voyez aussi la lettre

COUSIÏf. — TOME II.

Abeilard , de Palais , près Nantes , après avoir fait ses premières études philosophiques en son pays , et parcouru les écoles de plusieurs prorinces pour y augmenter son instruction, rini se perfectionner à Paris (s), où d'élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de tout ce qu'il y avait de maîtres renommés : il régna en quelque sorte dans la dialectique. Plus tard , quand il mêla la théologie à la philosophie, il attira une si grande multitude d auditeurs de toutes les parties de la France et même de l'Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir, ni la terre à les nourrir (i). Partout où il allait, il semblait porter avec lui le bruit et la foule ; le désert où il se retirait devenait peu à peu un auditoire immense (s). En philosophie, il intervint dans la plus grande querelle du temps , celle du réalisme et du nominalisme, et il créa un système inter*

de Foulques à Abeilard. ed Amb., ffist. Calamil. Abaslard opp., page 218 : Roma suos tibi docendos transmiltebat alumnos... Nulla terrarum spatia, nulla montium cacuroina , nulla concava vallium , nulla via dilBcili licet obsita periculo et latrone, quominùs ad teproperarent, retinebat. Anglorum turbam juvenum mare interjacens et undarum terrlbilis procella non terrebat... Remota Britannia... Andegavenses,... Pictavi, Vascones, etHiberi; Normania, Flandria, Theulonicus et Suevus... Praetcreo cunctos Parisiorum civitatem habitantes...

(s) Abxlard. opp. ed Amb., Hist. CalamU., page 28 : Oratorium quoddam... ex calamis et culmo primum construxi... Scholares cœperunt undique concurrere, et relictis civitatibus et castellis solitudioem inhabltare.

SI

médialre. En théologie , il mit de côté la vieille école d'Anselme de Laon (i)^ qui exposait sans expliquer, et fonda ce qu'on appelle aujourd'hui le rationalisme. Et il ne hriUa pas seulement dans l'école; il émut l'Église et TÉut, il occupa deux grands conciles (t), il eut pour adversaire saint Bernard , et un de ses disciples et de ses amis fut Arnauld de Brescia (3). Enfin , pour que rien ne manquât à la singularité de sa vie et à la popularité de son nom , ce dialecticien qui avait éclipsé Guillaume de Ghampeaux , ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du xii* siècle , était beau, poète et musicien; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames (4) ; et , chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu'au plus absolu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse , écrivit quelquefois comme Sénèque , et dont la grâce devait être irrésistible puisqu'elle charma saint Bernard lui-même (s). Héros de roman dans rÉglise, bel esprit dans un temps barbare, chef d'école et presque martyr d'une opinion, tout concourut à faire d'Abeilard un personnage extraordinaire. Mais de tous ces titres, celui qui se rapporte à notre objet , et qui lui donne une place à part dans l'histoire de l'esprit humain comme inventeur et homme de génie, c'est l'application de hi dialectique à la théologie. Sans doute avant Abeilard on trouverait quelques rares exemples de cette application périlleuse, mais utile, dans ses écarts mêmes, au progrès de la raison; mais c'est Abeilard qui l'érigea en principe ; c'est lui donc qui contribua le plus à fonder la scolastique , car la scolastique n'est pas autre chose. Depuis Gharlemagne , et même auparavant, on enseignait dans beaucoup de lieux un peu de grammaire et de logique ; en même temps un enseignement religieux ne manquait pas; mais cet enseignement se réduisait à une exposition plus ou moins régulière des dogmes sacrés : il pouvait suffire à la foi, il ne fécondait pas l'intelligence. L'introduction de la dialectique dans la théologie pouvait seule amener cet esprit de controverse qui est et le vice et Thonneur de la scolastique. Abeilard est en

(i) Histoire liUéraire de la France, lome X, page 170. (a) Le coDcile de Soissons en liai , et celui de Sens en 1140.

(3) Ck>Ddamné au concile de Sens avec Abeilard. Concil., tome YI, p. 11. Page 1210, éd. Uard.

(4) Ui$l. lUléraire de la France, tome IX, page 173; tome Xll, page 135. — Absel. opp. Epi«itol. Heloit. éd. Amb., p. 48 : Duo autem, faleor, tibi specialiler ineranl quihus fœminarum quarumlibet animos slatim allicere poteias, dictandi videlicel et cantandi gratia... amatorio métro vel rhytbmo cpmposila reliquisti carmina , quae prœ nimJâ suâYÎtate tam diclaminis quam canlus saepius frequenlata luum in orc omnium nomen incessanter tenebanl.

(5) //û(. lUléraire de la France, tome Xll , page 642, article héloue : c Lei plus grands honunes de son temps

grande partie l'auteur de cette introduction; il est donc le principal fondateur de la philosophie du moyen âge : de sorte que la France a donné à la fois à TEurope la scolastique au xu* siècle par Abeilard , et au commencement du xvii*, dans Descartes, le destructeur de cette même scolastique et le père de la philosophie moderne. Et il n'y a point là d'inconséquence ; car le même esprit qui avait élevé l'enseignement religieux ordinaire à cette forme systématique et rationnelle qu'on appelle la scolastique, pouvait seul surpasser cette forme même et produire la philosophie proprement dite. Le même pays a donc trèsbien pu porter, à quelques siècles de distance, Abeilard et Descartes; aussi remarque-tron entre ces deux grands hommes une similitude frappante , à travers bien des différences. Tous deux sont à la tête de deux grands mouvements intellectuels , qui semblent se combattre et qui se succèdent nécessairement. Abeilard a essayé de se rendre compte de la seule chose qu'on pût étudier de son temps , la théologie ; Descartes s'est rendu compte de ce qu'il était enfin permis d'étudier du sien , l'homme et la nature. Gelui-ci n'a reconnu d'autre autorité que celle de la raison; celui-là a entrepris de transporter la raison dans l'autorité. Tous deux ils doutent et ils cherchent ; ils veulent comprendre le plus possible et ne se reposer que dans l'évidence : c'est là le trait commun qu'ils empruntent à l'esprit français , et ce trait fondamental de ressemblance en amène beaucoup d'autres; par exemple, cette clarté de langage qui naît spontanément de la netteté et de la précision des idées. Ajouta qu' Abeilard et Descartes ne sont pas seulement Français, mais qu'ils appartiennent à la même province, à cette Bretagne dont les habitants se distbguent par un si vif sentiment d'indépendance et une si forte personnalité. De là, dans les deux illustres compatriotes, avec leur originalité naturelle, une certaine disposition à médiocrement admirer ce qui s'était fait avant eux et ce qui se faisait de leur temps, l'indépendance poussée souvent jusqu'à l'esprit de t|uerelle, la confiance dans leurs forces et le mépris de leurs adversaires (s),

se firent une gloire d'être en relation avec elle... Saint Bernard, depuis sa rupture avec Abeilard, ne cessa point d'estimer Héloïsc , malgré rattachement inviolable qu'il lui connaissait pour son époux. Elle, réciproquement, conserva toujours les mêmes sentiments de vénération, pour Tabbé deClairvaux. Hugues Metel, autre adversaire d'Abeilard , ne fut pas moins zélé partisan de Tabbesse dn Paraclet. » Voyez les deux lettres de Metel , citées dans cet article, et la lettre de Pierre le Vénérable.

(6) Pour Descartes, voyez \e Discours sur la Méthode ei toute sa correspondance; pour Abeilard, la fameuse lettre, Hisl. Calamil., où il s'aocuse lui-même d'arrogance, et tous ses ouvrages. Otbon de Frisingen , son contemporain, qui Tavait connu personnellement, s'en exprime ainsi. De Geslis Friderici, lib. I, cbap. 47 : Tam arrogans suoque

MÉMOIRE SUR LE SIC ET NON

plus de conséquence que de solidité dans leurs opinions, plus de sagacilé que d'étendue, plus de yigueur dans la trempe de Fespril et du caractère que d^élévation ou de profondeur dans la pensée, plus d'invention que de sens commun, abondant dans leur sens propre plutôt que s*éleyant à la raison universelle , opiniâtres, aventureux, novateurs, révolutionnaires.

Abeilard et Descartes sont incontestablement les deux plus grands philosophes qu'ait produits la France, Tan au moyen ikge , l'autre dans les temps modernes ; el cependant , il y a douze années , la France n'avait point une édition complète de Descartes , et elle attend une édition complète d'Abeilard. Le volume donné en 1616 par le conseiller d'État Amboise (i), contient toute l'histoire des rapports d'Abeilard avec Héloise , le Commentaire sur les Épttres de saint Paul aux Romains, et V Introduction à Ut théologie; mais les pièces si précieuses de ce recueil sont publiées sans aucun ordre , je pourrais dire sans aucun soin. Quelques autres écrits d'Abeilard sont épars et presque perdus dans les collections bénédictines (s). Un bon nombre d'ouvrages jadis célèbres sont encore ensevelis dans la poussière des bibliothèques de la France et de TEurope (s). J'appelle de tous mes vœux, je seconderais de tous les moyens qui sont en moi , une édition complète des œuvres de Pierre Abeilard. Si J^étais plus jeune , je n'hésiterais point à fentreprendre , et je signale ce travail à la fois patriotique et philosophique à quelqu'un de ces jeunes professeurs, pleins de lèle et de talent, auxquels j'ai ouvert la carrière, et que j'y suis avec tant d'intérêt. Je veux du moins me charger d'une partie de cette tâche, en publiant et en faisant connaître quelques ouvrages Jusqu'alors inédits de ce Descartes du xii* siècle.

Celui de ces ouvrages dont nous nous proposons de rendre compte dans ce mémoire, est le fameux Sic et

Non, OUI ET NON.

C'est Guillaume de Saint-Thierry qui , en dénonçant à saint Bernard la théologie d'Abeilard , déférée plus tard et condamnée au concile de Sens en 1140, lui parle du Sic et Non comme d'un ouvrage suspect, qui circulait mystérieusement parmi les élèves et les partisans d'Abeilard : SuiU autem^ ut audio, adhue alia ejus opuicula quorum nonâna sunt : Sic BT Non , SciTo te ipsum, et alia quœdam de quitus timeo ne , sieut monslruon sunt nominis , sic eliam sint

tantom ingénie confidens ut \\x ad audiendos magistros aballiludine mentis su» bumiliatus descenderet.

(I) Pétri Abaelardi Opéra, in-V, avec des notes de Dochesne.

(a) La Theologia Chrisliana et VHeœameron, dans le Thésaurus novus anecdotorum de Martenne el Durand , 1717; iome\ ;VElhica seu liber : Scilo te ipsum, dans le Thésaurus anecdotorum novissimus , t. III , p. 6âG-688 , de B. Pez, 1721.

monstruosi dogmatis : sed , sicut dicunt , oderunt lucem, nec etiam qu^sita inveniuntur (4). C'est là l'unique endroit dans tout le moyen âge où il soit question du Sic et Non, et ni Abeilard, ni ses partisans, ni ses adversaires , n*y font nulle part la moindre allusion. Cependant l'ouvrage oublié n'avait point péri. Martenne et Durand, dans la préface du tome IV du Thesaur» nov. anecdotorum, nous apprennent qu'il existait encore de leur temps à Saint Cermain , et que leur confrère Dachery avait songé à le mettre au jour; mais qu'après l'avoir examiné sérieusement, il n'avait osé le publier de peur de scandale, c Est pênes nos ejusdem Abœlardi liber in quo, genio c 9U0 indulgens , omnia christianœ reUgionis mystec ria in utramque partem versât, negans quod c asseruerat et asserens quod negaverat , quod opus c aliquando publici juris facere cogitaverat noster c Dacherius, verum serio examinatum atemis tenec bris potius quam luce dignum de virorum consilio c eœistimavit. > Ce que les historiens de la philosophie ont dit du Sic et Non n'a pas d'autre fondement que ce peu de lignes des deux savants bénédictins (s). L'auteur de l'article Abeilard, dans le tome XII de V Histoire littéraire de la France, D. Clément en parle seulement sur les notes laissées par ses prédécesseurs ; car il déclare qu'il n'a pu retrouver à Saint-Germain le manuscrit qu'avaient eu entre les mains Dachery, Martenne et Ehirand , et il suppose que ce manuscrit n'appartenait pas à Saint-Germain , et que c'était l'un des deux exemplaires qui se voyaient de son temps , à ce qu'il assure , à la bibliothèque de Marmoutiers et à celle du Mont Saint-Michel (e). En effet, le Sic et Non n'est point aujourd'hui dans le fonds de Saint- Germain conservé à la bibliothèque royale de Paris. Il n'est pas non plus et il ne passe pas pour avoir jamais été dans l'ancien fonds du roi , ni dans ceux de Saint* Victor, de Sorbonne et de Notre-Dame. Toutes nos espérances se reportaient donc sur Marmoutiers et SaintrMichel ; et elles n'ont pas été trompées.

De la dévastation de la bibliothèque du Mont Saint- Michel pendant la révolution , nous savions qu'il était échappé un bon nombre de manuscrits qui avaient été transportés au chef-lieu du département, à Avranches. Un écrit récent (7) donne même une sorte de catalogue de ces manuscrits, fait par M. de Saint-Victor. On y trouve l'indication suivante : Commentarius in Psal-

(3) 11 a paru à Berlin , en 1831 , le JHaiogus inter philosophum, Judœumet Chrislianum, éd. Rbeinwald.

(4) Opéra S. Bernard., tom. I, pag. 301.

(s) Brucker, tome III , page 763; Tiedemann , tome IV, page 286 , et Tennemann , tome Ylll , page 190.

(6) Histoire littéraire de la France , tome XII , pag. 131.

(7) Histoire pittoresque du Mont Saint- Michel, par Max. Raoul. Paris, 1833.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

ieriwn ae m Sic et Non, tans nom d'auteur et 8aii8 aucun renseignement, li n'était pas bien difficile de soupçonner sous ce titre le Sic el Non d'Âbeilard ; et ayant obtenu la communication de ce manuscrit par l'entremise de M. le ministre de rinstruction publique, en rouvrant, nous lûmes d'abord en caractères rouges, parfaitement formés : Incipil prologus Pétri Abœlardi in Sic et Non. Et la preuve incontestable que ce manuscrit est bien celui du Mont Saint-Michel, c'est que sur le dernier feuillet est écrit d'une main ancienne : Iste liber est monaslerii monlis sancli MichaeUs in perictUo maris.

Sur le dos de la couverture est le titre suivant : In psaUerium ac in Sic et Non, avec le n^' 2581 , qui est probablement celui de la bibliothèque d'Âvranches, tandis que, à l'intérieur, sur la marge du premier feuillet, est marqué, d'une écriture beaucoup plus ancienne , le n« 257, qui doit avoir été celui de la bibliothèque de Saint-Michel.

Le manuscrit est in-4®, en parchemin , réglé , écrit avec soin, mais avec beaucoup d'abréviations; il appartient certainement au xui® siècle.

Il contient deux ouvrages : un commentaire sur le psautier et le Sic et Non. Le litre du premier ouvrage est écrit en encre rouge , à moitié effacée ; on y lit encore fo t bien... onis, signiensis episcopi... et à la mai^e , d'une main récente : Brunonis signiensiê episcopi in Italia commentarius in PsaUerium. Il est évident qu'il s'agit ici de Bruno, de Tordre des Bénédictins , moine d'Asti , nommé évéque de Segni , dans les États du pape, en 1 HO, mort en 1125, lequel a laissé des commentaires sur le Pentateuque , Job , le Psautier, le Cantique des cantiques et l'Apocalypse (i). Ce commenta're sur le psautier comprend ici les deux tiers du volume : il a été publié.

Le dernier tiers est rempli par le Sic et Non. 11 n'y a pas d'autre titre que celui-ci : Incipil prologus Pétri Abœlardi in Sic el Non. L'ouvrage occupe 176 feuillets, 552 pages in-4® dont chacune équivaudrait au moins à deux pages d'un in-4^ imprimé ordinaire.

Cependant, notre parfaite confiance dans l'exactitude de dom Clément nous laissait convaincus que le Sicel Non devait se trouver aussi parmi les manuscrits de l'abbaye de Marmoutiers , déposés aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Tours. Nous priâmes donc le professeur de philosophie du collège de cette ville de vouloir bien faire cette vérification , sur des indications qui lui furent transmises. En effet, au premier examen , le Sic el Non fut trouvé sous le n^ 99, dans un in-folio intitulé : Glossœ in sacram scripturam, et nous parvînmes à obtenir de la ville de Tours que ce

(«) Voyez Fabricius, Bibi med. lat*, art. Bruno*

manuscrit nous fût envoyé , afin de le collationner avec celui d'Avranches, et de tirer de l'un et de l'autre un texte plus sûr.

Nul doute que ce manuscrit ne soit celui de l'abbaye de Marmoutiers ; car on lit sur le premier feuillet : Glossœ in scripturam sacram majoris monaslerii congr. S. Mauri. C'est un in-folio en parchemin, r^lé, à deux colonnes , d'une écriture très-nette , très-fine et pleine d'abréviations. Comme celle du manuscrit d'Avranches , elle appartient au xni« siècle.

Ce manuscrit est une collection d'un grand nombre de pièces de toutes sortes. Un savant bénédictin , peut-être Dachery, Martenne ou Durand, en a fait un examen approfondi , et a déterminé le sujet et le titre de chacune de ces pièces dans un index placé en téledu volume et que nous donnons ici , avec les indications qui se rencontrent aux maires du manuscrit.

1^ Glossas in varies scripturse libres.

2^ Explicatio Cantici canticorum. 50 Pétri Abaelardi liber inscriptus : Sic et Non. Â^ Theologia christiana.

5<^ Introductio ad theologiam.

6^ Ad Hugonem Yictorinum epistola Gualterii de Mauritania (édita in notis ad Robertum Pullum, p. 552).

7^ Ejusdem Hugonis responsio ad Gualterium : De Sapientia animse Christi , an fuerit aequalis cum divina?

S^ Ejusdem tractatus de B. Mariae perpétua vii^ini-

ute.

9^ Ejusdem cap. IV institulionum catholicarum de

substantia dilectionis et charitate ordinata. 10** Ejusdem de septem vitiis et septem virtutibus. 1 i^ Ejusdem quaestio : Utrum probabile sit matrimonium sine consensu coitus contrahi posse. 12^ Ejusdem de potestate remittendi peccata. 15^ Ejusdem erudilionum theologicarum libri primi

capiu 174, 175, 176, 177, 178, 179.

14° Ejusdem libri primi tilulus 61 .

15® Ejusdem libri primi capita 76, 77.

16** Ejusdem fragmentum libri de formatione arcae (qui in editis inscribilur : De arca; mysticae descriptione. Vid. edit. ann. 1526, tom. 11, foLi85, C.2, lig.4).

17® et 18® Ejusdem sermones in adventu Domini ad

populum et in natali Domini.

19® Ejusdem liber de Trinitalis summae per visibilia

agnilione, sive de tribus diebus.

20® Ejusdem de sacramentis legis naturalis et script^e. 21® Ejusdem de arca Nose (supra inscript. : De formatione arcœ, et in edit. de arcae myslicœ descriptione).

22® Ejusdem cxposiiio in Hcxameron.

250 Ejasdem de verbi divini efflcacia.

24^ Ejosdem aliqoot fragmenta.

25<^ Ëjusdem senno de charitate.

26^ Auctoris încerli de conjugio libri duo.

â7<^ Census prioratu8 S. Nicolai de Ploarimîs.

Ce dernier article , savoir, les comptes du prieuré de Saint^Nicolas de Ploërmel , commence ainsi : Hi sunl census prioralus S, Nicolai de Ploarimis in festo omnium sanclorum, anno millesimo centesimo quinguagesimo quarto. Ceci semble donner la date précise du manuscrit, qui se trouverait alors presque comtemporain d'Abeilard ; mais cette pièce est d'une autre main que toutes les autres , et il est fort possible qu'elle ait été copiée ainsi après coup d'après le véritable original , aujourd'hui perdu , sur la dernière feuille de DOtre manuscrit.

C'est sur ce manuscrit que la Theoîogia chrisUana â été publiée par Martenne et Durand. Thésaurus novus anecdotorumy tome V, page 1140. Quant à Ylniroductio ad ihcologiam, loin d'être ici plus complète que dans l'édition d'Âmboise , elle y est encore bien plus mutilée, ou plutôt ce n'est qu'un fragment de l'ouvrage imprimé. Il est très-probable que c'est sur ce manuscrit que Martenne et Durand, et avant eux Dachery, ont étudié le Sic et Non, puisque le monastère de Marmoutiers appartenait à leur congrégation , et qu'ils ont tiré de ce même manuscrit la Theoîogia ehristiana.

Le Sic et Non occupe dans le manuscrit de Tours vingt-sept feuillets â deux colonnes.

Quand on compare ce manuscrit à celui d'Âvranches, on le trouve plus complet sous certains rapports , et moins complet sous quelques autres. L'ouvrage comprend d'abord une préface, appelée prologue, prologus, exactement de la même étendue dans les deux manuscrits. Puis vient l'ouvrage lui-même , composé d'un cerlain nombre de chapitres, sous la forme de questions. Chacune de ces questions a son titre soigneusement marqué en encre rouge dans le manuscrit d'Avranches, tandis que les titres manquent assez souvent dans celui de Tours. Souvent aussi plusieurs questions sont réunies en une seule dans ce dernier manuscrit : celui d'Avranches divise davantage. Quelquefois l'ordre des chapitres n'est pas le même dans tous les deux , et il y a une foule de morceaux qui , dans celui-ci , se rapportent à telle question , et dans -celui-là a telle autre ; et dans chaque chapitre, l'ordre des paragraphes n'est pas le même non plus. Enfin les derniers chapitres manquent entièrement dans le manuscrit de Tours. Mais , en revanche , il contient de fort longs extraits de Bède le Vénérable , qui peuvent très-bien avoir été faits par Abeilard dans le même but que le reste de l'ouvrage ; et à la suite de ces extraits

MÉMOIRE SUR LE SIC ET NON. 165

viennent encore d'autres extraits du livre des Reêractaliones de saint Augustin , qu'àJa fin du prdogus, l'un et l'autre manuscrits promettaient formellement , et que celui d'Avranches ne donne point.

Si maintenant on examine ces deux manuscrits sous le rapport de la pureté du texte, celui de Tours parait en général préférable. Il présente rarement de ces fautes grossières qui trahissent un copiste sans intelligence. Nous avons donc pris pour base de notre travail le manuscrit d'Avranches , à cause de son ordonnance, de ses divisions bien marquées, de ses titres commodes , et nous l'avons fréquemment rectifié dans le détail sur le manuscrit de Tours.

Mais il est temps d'arriver à l'ouvrage lui-même. Expliquons-en d'abord le sujet et le titre.

Le dialecticien Abeilard , en entrant dans la théologie, y transporta d'abord ses habitudes philosophiques. Il conçut l'idée très-simple en elle-même, mais très-féconde, d'établir sur tous les points de quelque importance le pour et le contre , à l'aide de passages des saintes Écritures et des saints Pères qui semblent se combattre et dire le oui et le non, iic et non.

Au premier coup d'oeil, c'est donc ici une pure compilation d'autorités contraires; mais en réalité, c'est une construction de problèmes et d'antinomies théologiques puissamment établies , qui condamnent l'esprit à un doute salutaire , le prémunissent contre le danger de toute solution étroite et précipitée , et le préparent à de meilleures solutions. Mais ces solutions ne sont pas même indiquées , et elles ne devaient pas l'être ; car Abeilard eût fait alors un traité de théologie , et non pas ce qu'il voulait faire , une préparation critique à la théologie. El il ne faut point s'effrayer ici, avec Dachery, Durand et Martenne , de l'apparence du scepticisme ; car ce scepticisme n'est que provisoire. Abeilard se réservait de lever ensuite les contradictions qu'il avait d'abord amassées, et de reconduire à la foi et à l'orthodoxie chrétienne à travers le doute et par la puissance même de la dialectique. Telle est la pensée fondamentale de cet ouvrage. Elle suffît pour en faire un monument historique important et original.

Les questions du Sic et Non embrassent la théologie tout entière , et forment en quelque sorte la table des matières des traités dogmatiques de théologie et de morale composés par Abeilard. Chaque question ou chapitre suppose une assez grande lecture , .et le choix des auteurs une érudition bien entendue. Les auteurs les plus cités sont, avec les saintes Écritures, les Pères et les docteurs de l'Église latine , surtout saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Hilaire, saint Isidore , saint Grégoire, Bède le Vénérable. Les Pères de TÉglise grecque sont bien plus rarement cités,

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

et seulement dans les traductions latines. Boèce est souvent invoqué et comme théologien et comme philosophe. Des autorités profanes sont mêlées aux autorités sacrées. Aristote est cité plusieurs fois, mais seulement dans les Catégories, et toujours dans la traduction latine de Boèce. A côté de Boèce et d' Aristote, sujets liabituels des études d'Abeilard , on rencontre quelquefois Sénèque et Cicéron. Un seul poète est cité, et ce poète est Ovide, et Ovide dans VAri d*aimer.

Quant aux questions elles-mêmes, elles sont posées avec une grande indépendance ; il en est qui sentent déjà le hardi théologien duquel saint Bernard a pu dire : Cum de Trinilale loquilur, sapil Arium , cum de gralia^ sapU Pelagium, cum de persona Chrisli, sapH Nesiorium (1). Par exemple, les questions suivantes contiennent et renouvellent les vieilles controverses deFarianisme et du sabellianisme : Q. 6. Quod sit Deus iripartitus , et contra. 7. Quod in Trinitate non iunt dicendi plures œtemi , et contra, 9. Quod non sit tubstanlia, et contra, H. Quod divinm personœ ab invicem di/ferunt, et contra» 12. Quod in Trinilale aller sit unuê cum allero, et contra. 13. Q%u)d Deui sit causa Filii, et contra, 14. Quod sit Filiussine principio^ et contra, 45. Quod Deus non genuit se, et contra, il. Quod solus Paler dicatur ingenitus, et contra, 18. Quod œterna generalio Filii narrari vel sciri vel intelligi possit , et non. Voici des questions où pouvait sembler engagé le nestorianisme. Q. 62. Quod Deus personam hominis non susceperit , sed naluram , et contra. 63. Quod fiUus Dei mutatus sit suscipiendo camem, et contra. En voici d'autres qui remuaient les cendres du pélagianlsme : Q. 27. Quodprœdestinatio Dei in bojio tantum sit accipienda, et contra. 35. Quod nihil fiai Deo nolente, et contra, 54. Quod homo liberum arbilrium peccando amiserit, et contra. Je veux encore signaler la question 23. Quod philosophi quoque Trinitatem seu verhum Dei crediderinl, et non; question qui peut nous faire comprendre cette autre accusation portée contre Abeilard, qu'il était trop favorable à la philosophie païenne et surtout à Platon : Dum multum sudat quomodo Ptalonem facial Chrislianum , se probat Elhnicum (t). Du reste , il est impossible de donner une idée plus précise du travail d'Abeilard : ce serait citer des citations; nous renvoyons à Touvrage lui-même.

Mais la partie la plus curieuse du Sic et Non, celle qui lui donne son vrai caractère, c'est l'introduction, le prologus, oh Abeilard indique lui-même le but qu'il s'est proposé , et découvre de loin en loin l'indépendance de ses vues. Il s'y rencontre plus d'un germe,

(0 0pp. S. Bern., lom. I, ep. 366.

faible encore, que le temps a développé ; mais il ne faut pas oublier que nous sommes ici au xu« siècle. Nous allons rendre compte en détail de cette pièce intéressante.

1^ Abeilard commence par remarquer Textréme difficulté de l'interprétation des textes sacrés , et il en énumère plusieurs raisons ; celle sur laquelle il insiste davantage, est le caractère particulier du langage des saintes Écritures, et même de la plupart des saints Pères. Ce langage n'était pas destiné aux doctes ; il a été fait pour les ignorants , et il en est d'autant mieux approprié aux besoins du peuple. A cette occasion , Abeilard prend vivement le parti de cette façon d'écrire et de parler, et , en manière d'apologie des saints Pères , et par la bouche de saint Augustin , il adresse aux professeurs de son temps les conseils de la sagesse la plus ingénieuse et la plus hardie.

2<* La seconde difficulté d'une bonne interprétation est la corruption des textes et la multiplicité des ouvrages apocryphes. Ici les remarques d'Abeilard sont encore plus en avant de son temps. Il n'hésite pas à déclarer que souvent c on a mis parmi les livres sacrés bien des ouvrages qui ne le sont pas , afin de leur donner de l'autorité. > c Pieraque enim apocrypha ex sanctorum nominibus, ut auctoritatem haberent , intitulata sunt. > — c Et dans les ouvrages authentiques , et qu'il faut vériublemenl attribuer à l'Esprit-Saint , beaucoup de passages sont corrompus. > c Et nonnulla in ipsis etiam divinorum Testamentorum scriptis corrupta sunt. > ne s'arrête point à cette assertion générale , mais l'explique et il donne un assez bon nombre d'exemples décisifs. € Or, s'il en est ainsi dans le texte des saintes Écritures, à^plus forte raison en est-il de même dans les ouvrages des Pères, i « Quid itaque mirum si in EvangeUis quoque nonnulla per ignorantiam scriptorum corrupta fuerint , ita et in scriptis posteriorum Patrum , quae longe minons sunt auctoritatis , nonnunquam eveniat ?

c La source de ces corruptions est l'ignorance des copistes. Les Églises primitives étaient composées de gentils ignorants, et le copiste qui ne comprenait pas tel ou tel mot, tel ou tel tour de phrase , croyait faire merveille en les changeant ; et pour corriger de prétendues erreurs , il en introduisait de véritables. I « Et ut errorem emendaret , fecit errorem. i Je prie qu'on se souvienne que c'est précisément par celte critique verbale , en apparence si inoiïensive , que la réforme a été préparée , et qu'elle a procédé.

S"" Le troisième point que recommande Âbeikird ,

{%) Epistol. S. Bern. ad papam Innocentiiim. 0pp. Abael., pag. 284.

MÉMOIRE SUR LE SIC ET NON

est de rechercher si le passage de tel ou tel Père , dont on s'autorise , n'a pas été rétracté par lui ; et il cite Touvrage de saint Augustin, où ce saint Père a rétracté beaucoup d'assertions sur lesquelles on pourrait fort bien s'appuyer, si on ne connaissait pas cet ouvrage.

4® 11 y a dans les Pères bien des choses qui se sentent de leur érudition profane , et qu'ils ont avancées sans y attacher une grande importance.

5<> Ils parlent quelquefois selon le sens apparent , et d'après les opinions reçues de la multitude à laquelle ils s'adressent.

6^ Leurs contradictions apparentes viennent souvent de la diversité du sens que les différents Pères attachent quelquefois au même mot,

7« Quand les contradictions ne peuvent pas être résolues de cette manière, il faut s'en rapporter aux témoignages les plus accrédités ; et pour les passages dont on ne peut pas se rendre compte , il faut les abandonner, en se disant , non que tel Père a tort , mais que le manuscrit dont on se sert est défectueux , ou telle autre raison qui n'ôte^en à l'autorité générale de ce Père.

8» Distinguer les écritures canoniques de l'Ancien et du Nouveau Testament, où tout est nécessairement vrai, d'avec tous les autres écrits ecclésiastiques, qu'il faut consulter sans qu'on soit tenu de les suivre. Faire exception en faveur des apôtres , mais des apôtres seuls, et bien se garder encore de confondre les commentaires avec les textes.

Ces dernières règles sont exposées par Abeilard avec beaucoup de réserve et entourées d'une foule d'autorités. On voit qu'il redoute de passer pour un téméraire et de paraître trop donner à la raison ; aussi va-t-il jusqu'à recommander de porter dans l'interprétation sacrée l'esprit d'humilité et cette charité c qui € croit tout, espère tout, supporte tout, et ne soupc çonne pas aisément les défauts de ceux qu'elle c aime. > c Si itaque aliquid a veriute absonum in

< scriptis sanclorum forte videatur, pium est et humii litati congruum atque caritati debitum quae omnia

< crédit, omnia sperat, omnia suffert, nec facile € vitia eorum quos amplectitur suspicatur, ut aut eum € scripturae locum non fideliter interpretatum aut c corruptum esse credamus, aut nos eum non intel- 4 ligere profileamur. i 11 faut avouer que , sous cet appareil de précautions et de citations, la pensée d' Abeilard fléchit au milieu de ce prologue, et le style avec la pensée ; mais l'un et l'autre se relèvent à la fin, quand Abeilard arrive au but du Sic ei Non. Là il proclame hautement, que la vraie clef de la sagesse est le doute; il s'appuie sur Aristotc, qu'il appelle « plii-

(I) Arislol. Caicgoriœ, ch. v, édit. Bahie, t. I, p. 486,

< losophus ille omnium perspicacissimus. i 11 cite le témoignage de la vérité elle-même, qui a dit : Cher' chez , et wms trouverez ; frappez , et on vous ouvrira. 11 invoque même et présente à ses auditeurs l'exemple de Jésus-Christ lui-même , qui dès l'âge de douze ans s'asseyait parmi les docteurs , interrogeait , étudiait et faisait l'office d'écolier. C'est précisément, dit Abeilard, parce que les saintes Écritures sont inspirées qu'il faut 'efforcer davantage d'en pénétrer le^sens caché, c His autem praelibalis placet, ut instituimus, diversa sanctorum Patrum dicta colligere, quœ occurrerint mémorise, aliqua ex dissonantia quam habere videntur quaestionem contrahentia , quae teneros lectores ad maximum inquirendae veritatis exercitinm provocent et acutiores in inquisilione reddant. Haec quippe prima sapientiae clavis definitur, assidus scilicet seu frequens interrogatio. Ad quam quidem toto desiderio arripiendam philosophus ille omnium perspicacissimus Aristoteles in Praedicamento ad aliquid studiosos adhortatur, dicens : Forlasse autem difficile est de hujuimodi rebut confidenter deelarare nisi pertractatœ sint sœpe; duhilare autem de singtdis non erit inutile (i). Dubitando enim ad inquisitionem venimus ; inquirendo ventatem percipîmus, juxta quod et veritasipsa : Quomte, inquit, et invenielis, puUate et aperielur vobit, Quae nos etiam proprio exemple moraliler instruens circa duodecimum aetatis annum sedens et interrogans in medio doctorum inveniri voluit, potius (s) discipuli nobis formam per interrogalionem exhibens, quam magistri per praedicationem , eum sit tamen in ipsa Dei plena ac perfecta sapientia. Cum autem aliqua scripturarum inducantur dicta , tanto amplius lectorem excitant et ad inquirendam veritatem allidunt, quanto magis scripturae ipsius commendatur auctoritas. i

Il restait à rechercher l'époque à laquelle a pu être composé le Sic et Non. On voit par la lettre de Guillaume de SaintrThierry qu'il parut dans le monde en même temps que les deux traités de théologie et de morale, et quelques autres ouvrages, alia quœdam, par lesquels nous supposons qu'il faut entendre YBexameron, et surtout le commentaire sur lesÉpltres de saint Paul , commentaire évidemment écrit après l'/ntroduction à la théologie, qui y est citée, et avant la Théologie morale , qui y est annoncée. Le Sic et Non parut donc, ou plutôt commença à être connu en même temps que ces différents ouvrages ; mais il est assez vraisemblable qu'il aura été composé avant eux. En effet, il semble répugner qu'on pose de» questions après les avoir résolues. Il eût été aussi inutile pour Abeilard que pour les autres de revenir sur

(2) Les deux manuscrits : primum.

FRAGMENTS PHfLOSOPHIQUES.

des contradictions qu'il aurait déjà levées, et c'est un homme au début de la carrière , et non pas un athlète consommé, qui fait ainsi provision de passages et d'autorités. Par cette même raison , on pourrait penser -que le Sic et Non est même antérieur au concile de Soissons ; car on ne conçoit guère que notre auteur ait pu entreprendre un traité dogmatique de la Trinité , avant les études d'érudition et de critique que représente le Sic et Non, Ajoutez que , dans ce dernier écrit, Abeilard parait encore tout imbu de ses habitudes de dialectique ; il cite Aristote et le livre des Catégories. Nous inclinerons donc à placer la composition du Sic et Non avant le concile de Soissons, c'est-à-dire, avant liai. Dans ce cas, il ne resterait que deux époques à choisir : ou , lorsque après les malheurs qui résultèrent de sa liaison avec Héloïse, retiré à Saint- Denis, Abeilard donna dans un lieu voisin de cette abbaye ces leçons qui attirèrent tant d'audileurss lui firent tant d'ennemis, et frayèrent la voie à sa première condamnation : c'est l'époque certaine de la publication du traité sur la Trinité (i) ; ou lorsque, avant de connaître Héloïse , à son retour de Laon , il commença à appliquer la dialectique à la théologie, et que, en possession de l'école du cloître, il faisait, comme il le dit lui-même , des leçons de philosophie et de théologie (t), avec des succès incroyables, attestés par la lettre de Foulques (3). Nous préférons cette dernière hypothèse , parce qu'il nous est difficile d'admettre aucune publication ni aucun enseignement théologique régulier d'Abeilard avant ce premier travail en quelque sorte préparatoire. Il y a une analogie frappante entre notre prologue et un petit écrit du même auteur, inséré dans la collection d'Amboise (4) , contre un ignorant en dialectique qui prétendait qu'elle était

contraire à la théologie ( Invectiva in quêmâam âia* Uctices ignarum ). Une grande partie des citations de ce petit écrit sont celles dont se compose la première question du Sic et Non : Quod fides humanis ralionibus sit adstruenda. Aristote y est cité comme dans le prologue, avec le titre de Peripateticorum princeps, presque à l'égal de Jésus-Christ. Sans doute on reconnaît dans ces deux écrits un homme qui se tient en garde contre les inculpations fâcheuses , et qui a connu déjà les premières atteintes de la calomnie ; mais son aventure de Laon, à l'occasion de son début en théologie et de son Commentaire sur Ézéchiel (5) , suffit à expliquer ces précautions ; et les écrits qu' Abeilard a composés depuis sa première condamnation , entre le concile de Soissons et celui de Sens , contiennent des précautions bien autrement fortes et une apologie bien plus explicite. Le Sic et Non serait donc de la même époque que l'invective; ce serait le premier écrit théologique d'Abeilard , écrit qui n'aurait pas été d'abord fort répandu dans le monde : ce qui explique la plainte tardive de Guillaume de Saint-Thierry ; parce qu'il avait été composé pour les besoins personnels du professeur, comme une compilation commode d'autorités diverses, où il pouvait puiser dans l'occasion , et peut-être aussi comme un texte à son enseignement. Par tous ces motifs , nous regarderions volontiers le Sic et Non comme l'ouvrage de théologie le plus ancien que nous possédions d'Abeilard. Mais ce n'est là qu'une conjecture à laquelle nous n'attachons pas une grande importance. Tout ce que nous avons toulu faire voir, c'est que cet écrit , quelle que soit la date précise de sa composition, est un monument précieux de la manière dont Abeilard aborda la théologie et transporta dans cette nouvelle étude la méthode de la dialectique (s).

VERS INEDITS D'ABEILARD

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