‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 74 sur 141 · SPINOSA ET LA SYNAGOGUE DES JUIFS · texte numérisé non relu

SPINOSA ET LA SYNAGOGUE DES JUIFS

cées, quoyque souyent trèg-fausses. Il respondoit à toutes les objections, quoyque je voye rarement qu'il ait satisfait à ceux qui les faisoient, sinon comme les soutenants font aux disputes publiques dans les aca^ démies , où on leur laisse toujours le dernier mot. Cela auroit esté autrement, s'il eust pu expliquer clairement la yérilé de ses dogmes, et il Tauroit pu , si la vérité s'y fust rencontrée.

J'ay dit qu'il donnoit ses conjectures pour des Yéritez , ce qui paroist dans les particules canelées , qu'il emploie à l'explication de l'aimant , au cercle de glace suspendu en l'air , qu'il emploie aux parhélies de Rome, et à cent autres choses, sans qu'il se soit arrêté à quantité d'absurdités que ces hypothèses tratnoient avec elles. 11 assuroit de certaines choses, comme les loix du mouTcment dans les corps qui se rencontrent , qu'il croyoit faire accepter pour vrayes, en permettant de croyre que toute sa physique fust fausse , si ses lois Festoient. C'est à peu près comme s'il vouloit les prouver en faisant serment. Cependant il n'y a qu'une seule de ces loix de véritable ; et il me sera fort aisé de le prouver.

Il devoit nous proposer son système de physique , comme un essai de ce qu'on pouvoit dire de vraisemblable dans cette science , en n'admettant que les prin^ cipes de méchanique, et inviter les bons esprits à chercher de leur costé. Cela eust esté fort louable ; mais en voulant faire croire qu'il a trouvé la vérité , comme il le fait partout , en se fondant et se glorifiant en la suite et en la belle liaison de ses expositions , il a fait une chose qui est de grand préjudice au progrès de la philosophie ; car ceux qui le croient et qui sont devenus ses sectateurs, s'imaginent de posséder la connoissance des causes tout autant qu'il est possible de le sçavoir ; ainsi ils perdent souvent le temps à soutenir la doctrine de leur maître , et ne s'étudient point à pénétrer les raisons véritables de ce grand nombre

de phénomènes naturels dont Descartes n'a débité que des chimères.

La plus belle chose qu'il ait trouvée en matière de physique, et dans laquelle seule peut-estre il a bien rencontré , c'est la raison du double arc-en-eiel ; c'està-dire pour ce qui est de la détermination de leurr angles ou diamètres apparents ; car pour la cause des couleurs , il n'y a rien de moins probable, à mon avis. I.ies écrits des philosophes jusqu'à luy estoient pitoiables sur ce sujet , pour n'avoir pas sçu assez do géométrie , n'avoir connu les véritables loix de la réfraction , ni s'être éclaircis par des expériences. Il est vray que ces loix de la réfraction ne sont pas de l'invention de H. Descartes , selon toutes les apparences ; car il est certain qu'il a vu le livre manuscrit de Snellius , que j'ay vu aussi , qui estoit escrit exprès touchant la nature de la réfraction et qui finissoit par cette règle, dont il remercioit Dieu ; quoyqu'au lieu de considérer les sinus, il prenoit , ce qui revient à la mesme chose, les costez d'un triangle , et qu'il se trompoit en voulant que le rayon qui tombe perpendiculairement sur la surface de l'eau, se raccourcit, et que cela fait paroistre le fond d'un vaisseau élevé plus qu'il n'est.

Nonobstant ce peu de vérité que je trouve dans le livre des Principes de M. Descartes , je ne disconviens pas qu'il ait fait paroistre bien de l'esprit à fabriquer, comme il a fait , tout ce système nouveau , et à luy donner ce ton de vraisemblance qu'une infinité de gens s'en contentent et s'y plaisent. On peut encore dire qu'en donnant ces dogmes avec beaucoup d'assurance et estant devenu autheur très célèbre , il a excité d'autant plus ceux qui escrivoient après à le reprendre et tâcher de trouver quelque chose de meilleur. Ce n'est pas aussi sans l'avoir bien mérité , qu'il s'est acquis beaucoup d'estime ; car à considérer seulement ce qu'il a escrit et trouvé en matière de géométrie et d'algèbre, il doit estre réputé un grand esprit.

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