‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 75 sur 141 · A AMSTERDAM · texte numérisé non relu

A AMSTERDAM

Amtlerdain , septembre 1S3S.

J'avais compté que H. Roorda m'introduirait dans l'ancienne librairie Blaeu où diverses raisons me faicoosm. — TOME n.

saient soupçonner qu'on pourrait bien découvrir quelques manuscrits de Descartès. Je voulais aussi le prier de m'aider à retrouver sur le Burgwal la maison où

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

est né Spinosa, et à recueillir quelques traces de son séjour à Amsterdam ou dans les environs. Mais privé de tout guide , je me vis forcé de renoncer à mes recherches cartésiennes : et quant à Spmosa , à défaut de mieux , je me contentai d'aller faire en son honneur une visite à la synagogue des juifs portugais.

Il s'y célébrait ce jour-là une grande fête , celle de la Réconciliation avec Dieu. Cette synagogue est assez belle , et elle était remplie jusqu'au faite. Chaque assistant était là couvert d'une espèce de drap blanc, figurant probablement le sac plein de cendres de la contrition , les uns dormant , les autres causant , un grand nombre lisant , et très-peu écoutant le lecteur, qui , sur une estrade , faisait une lecture publique , en attendant le commencement de l'office. Quel que soit mon profond respect pour toute espèce de culte , et en particulier pour le culte juif, précurseur du nôtre , j'avoue que dans cette synagogue je n'ai pu penser qu'à Spînosa. Assurément, je ne suis pas spinosiste; et , après Leibnitz et M. de Biran , j'ai , dans mes leçons de 1829 (i), parlé du système de Spinosa avec plus de sévérité que d'indulgence. En confondant le désir avec la volonté , Spinosa a détruit le véritable caractère de la personnaUté humaine , et, en général, il a trop effacé la personnalité dans l'existence. Chez lui , Dieu , l'être en soi , l'éternel , l'infini écrase trop le fini , le relatif, et cette humanité sans laquelle pourtant les attributs les plus profonds et les plus saints de la Divinité sont inintelligibles et inaccessibles. Loin d'être un athée, comme on l'en accuse, Spinosa a tellement le sentiment de Dieu qu'il en perd le sentiment de l'homme. Cette existence temporaire et bornée , rien de ce qui est fini ne lui parait digne du nom d'existence, et il n'y a pour lui d'être véritable que l'Être étemel. Ce livre , tout hérissé qu'il est , à la manière du temps, de formules géométriques, si aride et si repoussant dans son style, est au fond un hymne mystique , un élan et un soupir de l'àme vers celui qui , seul , peut dire légitimement : Je 9ui$ celui qui suis. Spinosa , calomnié , excommunié , persécuté par les juifs comme ayant abandonné leur foi , est essentiellement juif , et bien plus qu'il ne le croyak

(i) Tome II, pag. 4i7.

(t) EccléêiasU,

lui-même. Le Dieu des juHs est un Dieu t^ble. Nulle créature vivante n'a de prix à ses yeux , et l'àme de l'homme lui est comme l'herbe des champs et le sang des bêtes de somme (s). 11 appartenait à une autre époque du monde, à des lumières tout autrement hautes que celles du judaïsme , de rétablir le lien du fini et de l'infini, de séparer l'àme de tous les autres objets , de l'arracher à la nature où elle était comme ensevelie,' et, par une médiation et une rédemption sublime , de la mettre en un juste rapport avec Dieu. Spinosa n'a pas connu cette médiation. Pour lui le fini est resté d'un cêté , et l'infini de l'autre ; l'infini ne produisant le fini que pour le détruire, sans raison et sans fin. Oui, Spinosa est juif, et quand il priait Jéhovah sur cette pierre que je foule , il le priait sincèrement dans l'esprit de la religion judaïque. Sa vie est le symbole de son système. Adorant l'Éternel , sans cesse en face de l'infini, il a dédaigné ce monde qui passe ; il n'a connu ni le plaisir, ni l'action , ni la gloire , car il n'a pas soupçonné la sienne. Jeune , il a voulu connaître l'amour, mais il ne l'a pas connu , puisqu'il ne l'a pas inspiré. Pauvre et soufirant , sa vie a été l'attente et la méditation de la mort (s). 11 a vécu dans un faubourg de cette ville ou dans un coin de La Haye , gagnant , à polir des verres , le peu de pain et de lait dont il avait besoin pour se soutenir ; haï , répudié des hommes de sa communion , suspect à tous les autres , détesté de tous les clergés de l'Eu^ rope qu'il voulait soumettre à l'État , n'échappant aux persécutions et aux outrages qu'en cachant sa vie , humble et silencieux , d'une douceur et d'une patience à toute épreuve, passant dans ce monde sans vouloir s'y arrêter, ne songeant à y faire aucun effet , à y laisser aucune trace. Spinosa est un mouni indien , un soufi persan , un moine enthousiaste ; et l'auteur auquel ressemble le plus ce prétendu athée , est l'au* teur inconnu de VlmiUUion de Jéeue-Chrisi. Ici sa trace est entièrement effacée. Aujourd'hui même dans tout l'éclat de sa gloire, quand ses idées se répandent et retentissent dans le monde entier, personne ne sait son nom , personne ne peut me dire où il a vécu et où il est mort, et je suis certainement le seul dans cette synagogue qui pense à Benoit Spinosa.

(3) Spin. FUa est mediUUio mortis.

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