LIVRE DE L'ESPRIT
La Nouvelle Réfutalivn est divisée en six sections , dans lesquelles Tautenr examine et combat successivement différentes assertions dont se compose la doctrine du livre de Œspril. Cette doctrine ayant été souvent attaquée, les arguments du nouvel adversaire ne pouvaient guère avoir le mérite de la nouveauté ; rintérét s'attache donc moins, dans Fouvrage que nous annonçons , à la réfutation proprement dite qu'à la doctrine même que Fauteur oppose à celle d'Helvétins , dans Fintention de réfuter plus victorieusement Terreur en montrant la vérité. Mais esirce bien la vérité qu'il nous présente? et sa doctrine satisfait-elle mieux que celle d'Helvétius aux conditions que Fespril impose à toute doctrine morale scientifique ?
De quoi s'agit-il précisément en morale? De bannir Farbitraire, avec lequel il n'y a ni morale, ni science possible. Là-dessus, Fauteur de la Nouvelle Réfutation est entièrement de notre avis : or le contraire de Farbitraire , logiquement et grammaticalement , c'est Fabsolu ; le problème moral se réduit donc à savoir s'il y a ou s'il n'y a pas des principes absolus en morale. S'il y en a , il y aura une obligation morale absolue , et une science morale est possible ; s'il n'y en a point , il faudra renoncer à l'espoir d'une science morale. Or le système d'Helvétius, qui repose sur Farbitraire, se détruit évidemment lui-même, et c<Mnme système , et comme système moral ; car , quoi de plus arbitraire qu'un désir du bien-être , divers selon les individus , changeant dans le même individu, susceptible d'une infinie variété de degrés et de nuances; que les objets environnants modifieraient sans cesse , quand même il ne dépendrait pas des dispositions accidentelles d'une organisation qui se renouvelle à chaque instant? Certes , il n'y a là rien d'absolu, ni par conséquent rien d'obligatoire ; car l'obligation n'est pas , ou elle est absolue ; et pour être absolue , il faut que Fobligation se rapporte à quelque chose d'absolu* Adressons-nous donc à Fauteur de la Nourelie Réfutation, et voyons si nous serons plus heureux
auprès de lui qu'auprès d'Helvétius. Voici le principe qu'il oppose à celui de la morale de l'intérêt :
c L'idée du plaisir qu'une action peut procurer à quelque autre personne qu'à nous , ne nous attire pas moins , ne nous sollicite pas moins à faire cette action , que si c'était à nous qu'elle dût en procurer.
c L'idée de la douleur qu'une action peut procurer à quelque autre personne qu'à nous , ne nous repousse pas moins , ne nous sollicite pas moins à nous abstenir de cette action que si c'était à nous-mêmes qu'elle dût en causer. »
Ce n'est donc plus seulement Fidée de nos plaisirs ou de nos douleurs personnelles qui détermine nos actions, comme le veut Helvétius; Fidée des plaisirs et des douleurs d'autrui nous sollicite ou nous arrête : mais cette idée du plaisir et de la douleur qu'une de nos actions peut procurer à une autre personne , n'estelle pas elle-même susceptible de plus ou de moins de clarté , de plus ou de moins d'énergie ? Qui révèle, qui mesure le plaisir ou la peine d'un autre aux yeux de chacun de nous? Notre propre sensibilité. Mais ne retombons-nous pas alors dans l'individuel , et , par là, dans le variable et l'arbitraire ?
I Une circonstance particulière est nécessaire pour que ces deux effets se produisent ( pour que l'idée des peines ou des plaisirs d'un autre nous arrête ou nous sollicite) ; c'est que nous nous identifiions par la pensée avec la personne à laquelle nous jugeons que notre action causera du plaisir ou de la douleur. J'appelle s'identifier par la pensée avec une autre personne que soi , cette opération , ou, si l'on veut , cette illusion de notre esprit, par laquelle il transporte, si l'on peut ainsi dire , par la pensée , notre moi dans celui d'une autre personne ; en sorte que, ces deux moi n'en faisant plus en apparence qu'un seul , les modifications que nous jugeons que cette personne éprouve deviennent les nôtres propres , avec celte seule différence , qui les dislingue de celles que nous avons la conscience d'éprouver en nous-mêmes , qu'il nous semble