‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 89 sur 141 · TOME n · texte numérisé non relu

TOME n

to

PRAGMENTS PHILOSOPHIQUES-

Haet, aaqnel Nicaûe communîqiia la lettre de Leibnitz, prit la chose tout aatrement que le bon Morell. Il se réjouit de voir Leibniu engagé contre le cartésianisme , mais il se garde bien de s'expliquer sur la redoutable question qui divisait alors la religion et la science.

( Correspondance de Nicaise , tome I, n<» 67. )

« À ATranchet, 22 Janvier 1696.

c .... J'ai vu dans quelques-uns des derniers journaux que je me fais envoyer, quelque attaque contre M. I^eibnitz en ftiveur du cartésianisme. On dit de lui ce que les cartésiens allemands ont dit de moi , que ces matières ne sont pas mon gibier , que nous devons nous contenir dans notre sphère , lui dans les mathématiques, et moi dans Fétude de l'antiquité. Cette conduite justifie ce que je leur ai objecté, qu'ils veulent faire passer la doctrine cartésienne pour une espèce de magie noire impénétrable à tous autres qu'à ceux qui ont été initiés à ces mystères. M. Leibnitz leur a fort bien répondu , et il ne sauroit mieux faire voir la fausseté de cette objection qu'en attaquant cette secte avec sa force et sa solidité ordinaires. On m'a redonné quelque espérance du côté de Coutances pour cette députation du concile de Basic...

c Pour ce que vous me mandez au sujet de

l'amour désintéressé , je n'en voudrois pas faire les dames juges, quelqu enclines qu'elles soient k l'amour. Il faut s'en rapporter aux théologiens, qui voient mieux les conséquences de cette doctrine que des folles coquettes. Aussi suis-je bien persuadé que M. Leibnitz a voulu se divertir quand il vous a écrit ce que Vous me rappportez.

< P. Daisikl. i

Enfin, dans une autre lettre de Huet à Nicaise, à peu près de la même époque, il n'y a plus un seul mot sur l'amour divin.

« A Auiiay, 4 marc 1S98.

€ .... Je VOUS prie de mander à M. Leibnitz, après l'avoir assuré que je l'honore infiniment, que j ai bien envie de savoir son sentiment touchant le dessein de ce traité des navigations de Salomon , que voici en peu de mots : Je prétends qu^Hiram , roi de Tyr, envoyoit ses vaisseaux de Tyr dans la mer Rouge, pour les joindre à la flotte de Salomon qui étoit k Ansiongaber, port de la mer Rouge ; que ces vaisseaux de Tyr passoient de la mer Méditerranée dans la mer Rouge par un canal que je prétends avoir joint dès lors le Nil à le mer Rouge. Je dis ensuite qu'Ophir est toute la côte occidentale du grand continent d'Afrique, et spécialement les environs de Sofala. Et je montre

que dans quelques exemplaires des septante, Ophir est appelé So^^Ta, Je passe de là à la recherche de Barsiset je soutiens que c'est toute la côte occidentale d'Afrique et d'Espagne, et spécialement les environs de l'embouchure du Bœtis. Et j'avance un paradoxe contre quoi M. Grœvius s'est récrié , mais que j'ai prouvé par l'autorité de treize anciens auteurs, et par des raispns très-solides, que les anciens doubloient le cap de Bonne-Espérance, et que les Portugais ont retrouvé mais non pas trouvé ce chemin. J'examine fort en détail ce que c'éloit que ces marchandises que la flotte de Salomon lui rapportoit ; et je traite enfin plusieurs questions nouvelles et curieuses que je souhaite que vous et M. Leibnitz et mes autres amis puissiez voir dans l'original.

c P. Darikl. I

Ainsi se termine l'année 1697. En 1698, Leibnitz, qui ne savait pas bien ce qui se passait à Paris , n'hésite pas, dans une lettre à Nicaise du 24 mai, au milieu de beaucoup d'autres choses , à reprendre la question de l'amour divin. Cette lettre est fort belle. Nous la tirons de la Rwue des de%us Bowtgognes ; car elle manque dans notre manuscrit : ou du moins il n'y a gu^e que la partie de cette lettre qui se rapporte à la théologie.

a Banovcr, i/\A mal 1098.

c Je vous sub très-obligé, monsieur, du soin que vous avez pris tant pour m'averlir du traité de M. le |»Mdent Boisot que pour le disposer à continuer de m^étre favorable, comme vous l'aviez disposé à l'être d'abord. La cause que je n'avois point encor profité de ses premières oflres a été que, par je ne sçay quel accident, la liste qu'il m'avoit envoyée s'estoit égarée dans le tas immense de mes papiers. L'espérance de la retrouver m'avoit fait diflérer d'avouer la faute et de le suppUer d'une nouvelle copie de cette liste. Mais ce temps pressant maintenant, je luy ay fait aveu de ce malheur, disant que je ne sçay point si je dois oser le supplier de pousser ses bontés jusqu'à me l'envoyer de nouveau. J'ajoute que je me souvenois que la pluspart des pièces m'avoient paru dignes d'être obtenues, mais que je ne les avois voulu demander qu'à eondition de pouvoir faire moi-même la dépense des copies, ou bien , au cas qu'on eût manqué de personnes propres à les faire, que j'aurois souhaité d'obtenir pour quelque temps ces deux tomes où ces pièces se trouvent , et qu'on suroît pu prendre des mesures trèsseures , maintenant que la paix est fail« (t)^ pour les

(f ) La paix de Riswick, en 1097.

CORRESPONDANCE DE LEIBNITZ ET DE L'ilBBË NICAISE.

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faire passer à Bàle , et de là à Francfort ^ et j'aurois Toula donner tontes les assurances nécessaires pour ne faire point douter d'une exacte restitution. Mais je ne sçavois présentement s'il m'étoit encor permis de former ces sortes de souhaits et d'en espérer quelque succès ; qu'en ce cas mon obligation seroît plus grande et que le public en seroit d'autant plus redevable à M. le président Boisot et à la mémoire illustre de feu M. l'abbé son frère, et enfin que j'attendrai sa décision. J'ai jugé à propos et plus conforme à la vérité de luy écrire ces choses moy même, mais je vous supplie, monsieur, de les appuyer.

c L'erreur sur le pur amour parott être un malentendu qui , comme je vous l'ai déjà dit , monsieur, vient peut-être de ce qu'on ne s'est pas s^ttaché à bien former les définitions des termes. Aimer véritablement et d'une manière désintér^sée n'est autre chose qu'être porté à trouver du phisir dans les perfections ou dans la félicité de l'objet, et, par conséquent, à trouver de la douleur dans ce qui peut être contraire à ces perfections. Cet amour a proprement pour objet des substances susceptibles de la félicité ; mais on en trouve quelque image à l'égard des objets qui ont des perfections sans les sentiments, comme seroit par exemple un beau tableau. Celuy qui trouve du plaisir à le contempler et qui trouva*oil de la douleur à le voir gasté , quand il appartiendroit même à un autre, l'aimeroit pour ainsi dire d'un amour désintéressé ; ce que ne feroit pas celuy qui auroit seulement en vue de gagner en le vendant ou de s'attirer de l'applaudissement en le faisant voir, sans se soucier au reste qu'on le gaste ou non quand il ne sera plus à luy. Cela fait voir qu'on ne sauroit oster le plaisir et la pratique à l'amour sans le détruire, et que M. Despréaux a eu également raison dans ses beaux vers, dont vous m'avez fait part, de recommander l'importance de l'amour divin et d'empêcher qu'on se forme un amour chimérique et sans efiet. J'ay expliqué ma définition dans la préface de mon Codex diplomalicus. jurii genlium , publié avant b naissance de ces nou- TcUes disputes, parce que j'en avois besoin pour donner la définition de la justice , laquelle à mon avis n'est autre chose que la charité réglée suivant la sagesse ; et la charité étant une bienveillance universelle, et la bienveillance étant une habitude d'aimer, il étoil nécessaire de définir ce que c'est qu'aimer ; et puisque aimer est avoir un sentiment qui fait trouver du plaisir dans ce qui convient à la félicité de l'objet aimé , et que ce qui fait la règle de la sagesse n'est autre chose que la science de la félicité , je faisois voir par cette analyse que la félicité est le fondement de la justice, et que ceux qui voudroient donner les véritables éléments delà jurisprudence, que je ne trouve pas encor écrits comme il faut , devroieut commencer par l'éta-

blissement de la science de la félicité , qui ne parott pas encore bien fixée non plus , quoique les livres de morale soient pleins de discours de la béatitude ou du souverain bien.

c Comme ce plaisir, qui n'est autre chose que le sentiment de quelque perfection , est un des principaux points de la félicité , laquelle consiste dans un état durable de la possession de ce qu'il faut pour goûter du plaisir, il seroit à souhaiter que la science des plaisirs, que feu M. Lantin méditoit, eust été achevée ; et il seroit bon au moins de pouvoir obtenir l'économie de son projet, mais il seroit encor mieux si on pouvoit obtenir ses recueils et ses réflexions sur cette matière. Je l'ay souvent fait sommer autrefois par feu M. l'abbé Foucher, comme je faisois aussi la guerre à feu M. Justel de ce qu'il laissoit mourir son beau dessein des commodités de la vie. S'il est à désirer que desexoellents hommes prennent soin de conserver leurs pensées, il seroit encor plus à souhaiter que le public y prit part pour faciliter leurs desseins ; mais idpopulus curai icilicel. 11 est vrai que lorsque des grands princes et leurs ministres tournent les pensées encor du côté des sciences, comme on fait en France, on fait réussir quantité de belles choses, qui sans cela auroient été perdues pour le genre humain. Mais on ne sauroit empêcher qu'il n'échappe toujours quelque chose , d'autant que le public n'en est pas toujours assez informé.

< Entre nous, je vous laisse' juger, monsieur, si ce que je viens de vous écrire ne pourroit estre envoyé à M. l'abbé Bourdelot, pour être communiqué à M. le président Cousin. Mais il seroit bon que cela ne se ftt que comme de vous, il suffîroit do ne mettre mon nom que par des initiales comme par exemple : Extrait d'une lettre de M. D. L. à M. l'abbé Nicaise, touchant l'amour désintéressé et les fondements de la justice (i).

« Si M. Bayle est réconcilié avec M. Jurieu, j'en suis bien aise : il pourra travailler désormais avec plus de liberté aux choses utiles.

c J'ai envoyé la lettre du R. P. Bonjour à M. Ludolfi , mais je la trouve trop coiurte. il pourroit bien lui écrire dorénavant en françois et plus amplement ; les sçavants hommes ne se doivent point écrire des lettres vuides. Je voudrois qu'il se fût expliqué un peu plus sur les difficultés que M. Ludolfi trouvoit dans son système , et qu'il lui eust fait quelque détail de son dessein pour mieux profiter de son jugement, car quelque habile homme que soit le P. Bonjour, il est jeune, et cela veut dire que le jugement d'un excellent homme avancé en âge lui sera toujours utile. Â quelle

(0 C'est Textrait qui se trouve dans le manuscrit de Paris.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

langue croit-il qne Tandenne égyptienne se rapporte le plos?

c M. révéque de Salisbury (i) m'a fait tenir enfin le livre traduit d'espagnol par un théologien de son diocèse. Ce sont des lettres que le fiscal Vargas ( depuis ambassadeur de Philippe H à Rome) et quelques théologiens espagnols ont écrites de Trente, où le concile et les légats du pape ne sont pas fort avantageusement représentés. Cette version est angloise, mais il en paroltra bientôt une françoise ; et même on fera imprimer aussi Toriginal espagnol. Ces lettres justifient extrêmement ce que Fra Paolo a écrit , et font voir que le cardinal Pallavicini ne Ta pas bien réfuté. Cela étant, la France est fort k louer de n'avoir pas encor reconnu ce concile pour véritablement œcuménique; et elle fera bien sans doute de s'en garder encor doresnavant, pour ne point faire préjudice à l'autorité même de l'Église et des conciles , en voulant qu'un concile de contrebande passe pour un bon.

c Le R. P. Bouvet (%) m'a envoyé son livre qui contient le pourlrait du monarque de la Chine (s), et je lui ai envoyé des questions pour la Chine, auxquelles il m'a promis des solutions. Je suis avec zèle, etc.

4 Leibniz, i

c P. 5. Le jugement de M. d'Avranches sur ma réponse à M. Régis (i) me donne beaucoup de contentement ; sufficû Uilibuê placuisse. Les bons Cartésiens, tels qu'ils sont vulgairement, n'ont pas grand sujet de se vanter de leur grimoire. — Les vers de M. Boileau me plaisent toujours beaucoup. — Nous avons aussi des reliques à Hanover, et d'aussi bonnes qu'il y en ait en Europe. Dernièrement on en a fait imprimer un catalogue. Quelques-unes ont été apportées du Levant, il y a plus de trois siècles. -^ Il me semble qu'on prend à tâche, à présent, de mortifier les jésuites en France. Chacun a son tour. — Mes vers à madame de Scudéri n'étoient point sur l'amour désintéressé. I

(i) Le fameux Gilbert Burnel, mort en 1615. — Le Jarlsconsulte Fr. Nargas, mort en 1560 avait un grand renom d'érudition et d'intégrité. Ses Lettres et Mémoires touchant le Concile de Trente ont été traduits en français (Amsterdam, 1700 et 1720, in-8).

(s) Jésuite, et Tun des six premiers missionnaires mathématiciens que Louis XIV fll partir à ses frais pour la Chine en 1685; mort septuagénaire en 1732.

(s) L'empereur Kang-hi. Ce portrait fut traduit en latin par Leibuitz et publié en 1660. Le recueil de Chrétien Korlholl contient des lettres du P. Bouvet à Leibnilz.

(4) Pierre-Sylvain Régis, cartésien, mort eu 1707, avait répondu aux objections anticarlésicnnes de Huet. Leil)ni(z était venu au secours du prélat.

Nous joignons ici immédiatement la lettre ci-dessous qui n'a pas beaucoup d'importance.

« Haoorer, ce 24 Juin 1096 (5).

c Monsieur,

c Vous avez receu ma dernière , à laqueUe je me rapporte, et vous diray cependant que j'ay publié ce printemps la chronique d'Albéricus, monachus Trium Fonlium (s), citée si souvent par MM. du Chêne, Le Mire, Blondel, Chifilet, et qui contient tant de belles notices généalogiques. Comme j'en ay eu un vieux exemplaire manuscrit en parchemin assez bon, eC un autre moderne de Ui bibliothèque de Wolfenbuttel, quoique imparfait, j'en ay pu donner une édition passable ; et j'espère que les curieux m'en sauront quelque gré , parce qu'autrement cet ouvrage seroit peut-être encor demeuré enseveli longtemps. Il y en avoit un exemplaire dans la bibliothèque des jésuites du collège de Clermont ; mais il éloit aussi imparfait que celui de Wolfenbuttel, à ce que le R. P. Hardouin me fit dire.

c Ce qui m'engage, monsieur, à vous écrire présentement est la lettre de M. Ludolphi (''), par laquelle il répond à celle du R. P. Bonjour (s), que je vous envoie ici jointe ; vous suppliant de la faire tenir. On feroit bien de faire envoyer à M. Ludolphi l'exemplaire œthiopique qu'il demande ; car il n'y a personne qui en puisse faire un meilleur usage que lui ; et j'ose joindre mes prières aux siennes , ayant eu autrefois l'honneur de faire la révérence à l'éminentissime cardinal Casanate (»), et l'ayant trouvé porté à favoriser les connoissances utiles^

c Notre sçavant ami, M. Morell , a fait une chute en revenant de la foire de Leipsig, qui l'empêche de se servir de sa main pour écrire. On espère pourtant, à ce qu'il m'a fait écrire , que ce sera sans suite. Je suis, etc. I

(s) Cette lettre manque dans le manuscrit de Paris.

(6) La chronique d*Albéric des Trois Fontaines, moine cistercien du &m« siècle, parut dans le tome II den Accèssfones Hisloricœ (Liepilf^f 1698, in-i").

(7) L'orientaliste Job Ludolf, qui possédait vingt-cinq langues et qui mourut octogénaire en 1705, préparait alors sa grammaire éthiopique (1702) et son lexicon jElhiopicolatinum, 1699, in-fol. Sa Grammatica Àmharicœ Ihiguœ venait de paraître.

(s) Religieux augustin, auteur de VExercitalio in monumenla coplica seu JEgypliaca btbliolhecœ Faticanœ (Rome, 1672, in-4»), mort en 1714, à 44 ans.

(o) Napolitain, bibliothécaire du Valican.

CORRESPONDANCE DE LEIBNITZ ET DE L'ABBÉ NICAISE

Nicaise fait connaître à Huet ces deax lettres de Leibnilz ; mais il reconnaît qu'avec les dispositions du Roi, la publication des idées de son docte correspondant serait impradente.

« Dijon, 26 Juin 1698. -

c M; Leibnîtz me charge de faire ses compliments à Votre Grandeur. Il me mande que M. Tévéque de Salisbnry lui a fait voir enfin le livre traduit de l'espagnol par un théologien de son diocèse. Ce sont des lettres que le fiscal Vargas (depuis ambassadeur de Philippe II à Rome ) et quelques théologiens espagnols ont écrites de Trente, dans lesquelles le concile et les légats du pape ne sont pas fort avantageusement représentés. Cette version est anglaise , mais il en paraîtra bientôt une française , et même on fera aussi imprimer l'original espagnol. Ces lettres justifient entièrement ce que Fra Paolo a écrit , et font voir que le cardinal Pallavicini ne Ta pas bien réfuté. Cela étant , ajoute-t-il , la France est fort à louer de n'avoir pas encore reconnu ce concile pour véritablement œcuménique ; elle fera bien sans doute de s'en garder encore. Je vous envoie un extrait de V Amour désinléressé et des Fondements de la justice j de M. Leibnitz. Cette question est de mode maintenant, et il aurait désiré qu'on la mit dans le Journal des SçavanU sous les lettres initiales de son nom et du mien ; mais comme le Roi ne veut pas qu'on parle de ces matières, il n'est pas à propos d'en entretenir le public. . .

c NiCAISE. I «Dijon,0 août 1608.

t J'ai reçu depuis peu des lettres de M. Leibnitz qui me charge toujours d'assurer Votre Grandeur de ses respects. Il a fait imprimer depuis peu , à ce qu'il m'écrit, la Chronique d'Albericus monachus Trium Fontium, citée si souvent par Duchêne, Blondel, Chililet, etc., etc., qui contient beaucoup de belles notes généalogiques. 11 m'envoie une lettre de M. Ludolf pour le P. Bonjour, où ce grand homme témoigne fortement être du sentiment de Votre Grandeur, sur le dessein de ce Père ou jeune religieux touchant les antiquités égyptiennes, etc.

c J'avais fait part à mademoiselle de Scudéry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son sentiment sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il n'était contraire ni à M. de Meanx ni M. de Cambray, pour me venger un peu de quelques vers de sa façon dont elle m'avait régalé. Elle me répond qu'elle ne veut point se mêler dans une dispute d'une matière si élevée , et qu'elle se tient en repos en se bornant aux commandements de Dieu, au Nouveau Testament et au Paler. Car je crois, dit-elle, qu'une prière que J.-C. a enseignée ne contient pas un intérêt criminel , quoique

madame Guyon la regarde comme une pri^ intéressée, ce qui renverserait les fondements du christianisme. On me mande de Rome que les cardinaux du Saint-Office, las de recevoir tous les jours de nouveaux écrits pour et contre M. de Cambray, vont donner leur vote par écrit : que cependant on ne verra que dans quelques mois la discussion de cette affaire, tant Rome est mystérieuse. M. de Cambray pouvait jouir heureusement de sa fortune sans donner dans ce goût mystérieux.

€ NiCAISE. >

Voici comment s'exprimait l'abbé Bourdelot , correspondant de Nicaise et que Leibnitz avait désiré qu'on consultât.

« Venatilet , 7 JulUet 1696.

f ... Depuis la relation sur le quiétisme de M. de MeauK qu'on a fait lire à M. le duc de Bourgogne, par ordre exprès du roi, M. de Cambray est tombé dans le dernier mépris , et on veut mal à M. l'archevêque de Paris et à M. de Meaux de l'avoir laissé faire archevêque, sachant tout ce qu'ils en savaient, dont ils n'ont encore révélé qu'une partie ; on dit qu'on avait saisi deux caisses d'une réponse de ce prélat aux réponses de M. l'archevêque et de M. de Meaux à ses lettres , mais qu'ils ont supplié le roi de la laisser paraître , l'ayant assuré qu'elle ne ferait aucun tort à la bonne cause, et au contraire, et qu'ils ont de quoi achever d'en confondre Fauteur à ne jamais répliquer. Tant qu'il n'a été question que du dogme , il partageait les esprits, mais l'histoire et les faits l'ont accablé, c Je suis...

< Bourdelot. i

Pour Huet, il conserve sa circonspection et s'abstient d'exprimer ses idées , même en une simple correspondance.

« Avrtnotiefl, 17 août 1096.

f Je voudrais que M. Leibnitz eût étendu un

peu davantage ses réflexions sur le pur amour. Cette matière retentit si hautement et si souvent à nos oreilles, qu'il est malaisé de s'empêcher de la méditer. J'ai formé mes pensées comme M. de Leibnitz les siennes; mais les personnes qui s^intéressent à cette dispute et la passion avec laquelle elle est agitée, font que ces méditations demeurent méditations, et ne passent point aux discours ni aux écrits. Apprenezmoi, s'il vous plaît, si le Codeœ diplomaticus de M. Leibnitz et son Albericus monachus Trium Fontium , ne passeront point en France. Dites-moi aussi des nouvelles des Origines de la langue saxonne. Ce que j'avais ramassé sur cette matière est entre les mains

de mes amis ; mais il n'est pat public et je ne sais s'il le sera jamais.

c P. Daniel , év. d'Ayranches. i

Dans une dernière lettre du 25 décembre 1698, Leibnitz, malgré les avis qu'on lui a donnés, revient sur la question et maintient à la fois Texactitude de Bossuet et Tinnocence de Fénélon. En 1699, même après la bulle du pape qui condamne Fénélon , il ne Tabandonne pas entièrement et il fait encore ses réserves. Nous donnons ces trois lettres de Leibnitz, d'après la Revue de Bourgogne,

« Hanovre , 23 décembre, y. «t., I60S i).

c Monsieur,

c Je ne sçay par quel malheur celle que vous avez eu la bonté de m'envoyer de la part de M. le président Boisot n'est pas venue jusqu'à moi. Quand il me fera la grâce de m'envoyer le catalogue qu'il me fait espérer, je vous supplie de le bien recommander à Paris , afin que M. Brosseau (s) le reçoive.

c Je n'ay garde de décider dans la controverse qui est entre M. de Meaux et M. de Cambray ; je n'ay lu que peu de pièces de ce procès ; cependant je suis prévenu pour deux choses , l'une est l'exactitude de M. de Meaux , l'autre est l'innocence de M. de Cambray, et je les croiray jusqu'à ce que je sois forcé par de bonnes preuves de croire que le premier s'est trompé dans la doctrine , ou que le second a manqué du costé de la bonne foy. Comme j'ay de la passion pour la gloire de M. de Meaux , j'ay aussi ce penchant ordinaire à ceux qui sont d'un bon naturel, de souhaiter qu'on épargne les malheureux autant qu'il est possible. C'est ce qui fait que je n'aime point les satyres qui déchirent un homme dont la mauvaise réputation n'est pas bien avérée.

c J'ay vu un dialogue intitulé : Les Adieux de Nicodème , eolUcileur en eour de Rome , par mad. Guyon et son compère Bonne foy , où les choses me paroissenl outrées et traitées peu délicatement. Selon les apparences, mad. Guyon est une orgueilleuse visionnaire.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

et on ne doit point confondre sa cause avec celle de M. de Cambray, quoique ce préht ait été trompé par son air de spiritualité.

c Je vous remercie fort , monsieur, de la commanication de la lettre de vostre sçavant ami de Rome , où il ne marque pas seulement les nouveaux livres de conséquence , mais en marque aussi le but, et en juge fort solidement. Le livre de la poésie italienne de M. Crescimbeni (s), et celui délie Maenade de M. Fontanini (4) sont fort à mon gré.

c Mons. Hofman , de Bàle (s), n*est point content de l'édition de Hollande de son dictionnaire , et il en prépare une autre qui sera apparemment préférable , non pas pour la bonté de l'impression , mais pour les choses.

< M. Chapuzeau (s), qui demeure à Zell, travaille fort et ferme au sien , où il redressera (suivant son projet) les fautes de choses, y retranchera les inutilités et les choses odieuses , et suppléera une infinité de manquements. Le Père Coronelli promet aussi un dictionnaire italien qui sera apparemment une traduction de Moréri retouché.

c 11 y a un professeur en théologie à Leipzig , nommé Mons. Ikigias (1), sçavant dans l'histoire ecclésiastique , qui a donné un livre de hmresibus avi aposto- Uci , et qui vient de publier les écrits de quelques Pères apostoliques , comme Ignace, Polycarpe, etc.

c La version françoise des mémoires de Vai^as touchant le concile de Trente paroistra après l'angloise. Je croy qu'on n'a pas sujet de douter de la bonne foy des interprètes. Des pièces jointes à d'autres pourroient servir de supplément à l'histoire de Frà-Paolo , et Mons. Amelot de la Houssaye le pourroit faire mieux que personne , comme Mons. d'Âtranches juge avec raison , pourveu qu'il soit permis à M. Amelot de dire ses sentiments avec la liberté qui y est nécessaire. M. de Spanheim est avec M. d'Âvranches à Paris. Je ne sçay par quelle négligence des libraires il arrive que ce que je donne au public ne passe point en France. Il faudra que j'y mette ordre. Je suis bien aise que le P. Dom Pezron (s) travaille sur la langue celtique et sur les origines des nations. Mon opinion a toujours été que c'est par les langues qu'il faut connoistre les connexions des peuples. Je

(1) Ifanque danit le manuscrit de Paris.

(«) Résident du duc de Brunswick-Lunebourg à Paris.

(3) Isloria délia voîgar poesia, Rome, 1698, in --4% devenu classique. Crescimbeni était prêtre. Il fonda Tacadéfflie dite des Arcades, et moumt en 1728.

(4) Délie Masnade ed allri servi, secondo Vuso de* Lon gobardi (Venise, 1698, in-4»).— Fonlanini mourut archevêque d'Ancyre et sexagénaire en 1736.

(s) Jean-Jacques Hoffmann , professeur à B&le , sa patrie, mort en 1706, à 71 ans. — Il s^agit ici du Lexieon universale, hislorico geographico-chronologico'poelieo-

phUologicum , réimprimé à Leyde en 1698, 4 volumes in-^".

(6) Genevois, précepteur de Guillaume IH, roi d'Angleterre, puis gouverneur des pages du duc de Brunswick- Lunebourg. Son Dictionnaire demeura en projet.

(7) Ce nom doit avoir été mal lu.

(s) Bénédictin de la congrégation de CIteaux, mort à 57 anK, en 1706. Sa lettre à Tabbé Nicaise, où 11 entreprenait de prouver que le bas-breton et le gallois sont Tidiome primitif des populations gauloises, a été publiée dans les Nouvelles de la République des lettres, de juin 1699.

CORRESPONDANCE DE LEIBNITZ ET DE L'ABBÉ NICAISE

trouve que la langae des Brelons ou armoriq. est moitié allemande , et qu'ainsi Tancienne gauloise devoit Testre aussi. Mais j'ai perdu mon latin en cherchant à quoy se rapporte la langue des Basques. J'ay ouï dire que M. de la Loulière (t) a la curiosité de Touloir approfondir celle langue. Je luy en ai parlé autrefois. S'il en a le loisir, il y pourroit réussir à cause de sa pénétration.

c Vous m'avez parlé un jour, monsieur, d'un sçavant qui vouloit écrire de la critiq. des diplômes ; c'est une matière de conséquence et qui mérite d'estre éclaircie de plus en plus. M. de Spanheim vient aussi de m'envoyer une lettre pour M. Morell , que j'auray soin de luy faire tenir aussi. Je m'estonne qu'on ne parle plus des lettres de Peiresk.

< Oii a fait un livre en Angleterre contre une armée sur pied , in tnilitem perpeluum » où par l'histoire et par les raisons on veut en faire connoistre les dangers. Mais je me suis mis à rire quand j'ay vu sur le titre qu'une telle armée sera cause du papisme, paganisme, mahométisme et athéisme.

< Un certain auteur ayant fait avec succès Esope aua eaux de Tumbridge , où le gouvernement est raillé avec assez d'adresse, on a vu paroistipe incontinent après d'autres Ésopes de peu de conséquence.

4 Je vous souhaite toute sorte de bonheur pour Tannée nouvelle et beaucoup d'autres , et suis avec zèle , etc.

< Leibniz. »

c Je ne sçay si je vous ay mandé que M. Ludovici (i), professeur à Hall , publiera des lettres non imprimées de Languetus (5), votre compatriote, avec sa vie faite par M. de la Marre , et y joindra le pourtrait de l'auteur. 1

« Hanover , ce 16 Juin 1G99 .

4 La foudre du Vatican ayant grondé et M. Tarchevèque de Cambray ayant écouté la décision du pape avec tout le respect qu'il avoit promis, j'espère que dorénavant les habiles gens de France s'amuseront moins à ces controverses du quiétisme et du pur amour. La Bulle du pape (ou Bref, si vous voulez) paroist assez raisonnable. On nesçauroit se dépouiller

(1) Simon de la Loulière, ex-envoyé de France à Siam, restâuratear de racadémie des jeox floraux, mort presque nonagénaire en 1729.— Le problème qui préoccupait alors Leihnitz a été résolu de nos jours par M. Guillaume de Hiiniboldl, qui paraît avoir mis hors de doute que le basque est raodenne langue des Ibères.

(t) J.-P. Ludewfg, en latin Ludovicus, savant publici«te allemand, mort en 1743.

de la. considération de son bien. Mais si l'intérêt est pris pour le bien utile opposé au bien honneste et agréable , on peut se dépouiller de ce qui est intéressé. Ainsi le véritable pur amour opposé à l'amour intéressé dans ce sens , et tel que je l'ay défini autres fois (4), subsiste toujours. C'est lorsque le bien , bonheur, per* fection d'autruy, fait nostre plaisir et bonheur, et est par conséquent désiré par luy-méme , et non pas par raison de quelques profits qq'il nous porte.

< Mais laissons là cette matière , qui peut passer pour finie, si les gens se mettent à la raison, et parlons d'autre chose. Est-il vray que M. l'évêque d'Avranches quitte son diocèse et son évèché (s), pour estre plus en repos à Paris? Je n'en suis point f^ché, espérant que cela le fera vivre plus longtemps pour le bien public et pour l'honneur de la France.

€ Je vous remercie fort , monsieur, de la copie de la lettre de M. l'abbé de la Charmoye. Son dessein d'éclaircir l'histoire fabuleuse pour en tirer la vérité , est difficile , mais d'autant plus grand et plus beau. Effectivement j'ay toujours crû que la guerre des Titans, aussi bien que des géants contre les dieux, signifiait quelques irruptions des peuples celtiques dans la Grèce et Asie , dont les anciens roys ont esté pris depuis pour des dieux. Je me suis imaginé aussi que Prométhée (qui estoit du nombre des Titans) attaché au mont Caucase , signifioit les Scythes tenus en bride par des trouppes postées aux portes Caspiennes. Cependant il y a tant de contradiction dans l'histoire fabuleuse et elle a esté tellement gastée par les libertés que les anciens y ont déjà prises , qu'il sera difficile de la débrouiller passablement.

4 Je trouve aussi bien difficile d'expliquer la connexion entre les peuples et honmies dont Moïse fait mention et entre ceux qui en sont aussi éloignés que les Celtes et Scythes , cependant je ne voudrois pas décourager ce savant homme. J'ai examiné autrefois la langue gauloise, telle qu'elle s'est conservée encor chez les bas Bretons et dans le pays des Galles , et je la trouve demy-teutonique. Cela m'a fourni plusieurs remarques singulières : par exemple aber signifie la fin ou l'issue d'un fleuve, d'où vient havre aujonrd'huy, car les havres naturels se forment le mieux par les embouchures des rivières. Mais la notion de l'issue est plus générale , et il en reste des traces dans l'allemand abend qui signifie le soir, dans ebbe qui signifie

(3) jércana $œculi $eu Epitlola seeretm ad Aug, Saxoniœ duccm, (Halle, 1799, in-4^) Ces lettres sont d'Hubert Languet,run des plus hardis entre les écrivains politiques du xvr siècle, né à Vilteaux (C0te-d*Or} en 1618, mort à Anvers en 1681.

(4) Préface du Codex Juris diplomaHcus, (s) La nouvelle était vraie.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

reflbx ou retour, et dans aher qui signifie répétition. De toutes les langues de l'Europe , il n'y a point qui m'embarrasse plus que la biseayenne , et je voudrois sçavoir le sentiment de M. Tabbé de la Cbarmoye là-dessus. Je soubaiterois aussi des éclaircissements sur celle d'Yrlande. Les langues sont le vray moyen pour juger de l'origine des peuples. Supposé l'histoire saincte , on doit juger que les Teutons et les Celtes sont venus de la Scythie. La langue latine parott estre un mélange du celtiq. et du grec ; la grecque mesme a son fonds des Scythes et Celtes voisins ; à quoy s'est joint depuis ce qu'elle a pris des Phéniciens. L'appellation des Celtes est commune aux Teutoniq. Mais j'appelle plustost Scythie, ce que nous avons de commun avec le grec ou avec le sarmate.

c Mons. Morell a esté aux eaux chaudes de Tœpliz. Je ne sçay s'il en est de retour, il en espéroit de l'amendement pour estre entièrement remis de son accident paralytiq. : je le souhaite de tout mon cœur.

€ Je n'ay pas vu la lettre que le R. P. Pagi (i) vous avoit adressée ; mais j'en ay vu des extraits. J'y trouve des belles choses. Sa remarque que chez Beda ordination signifie désignation, convient avec une autre remarque que j'ay faite sur les diplômes d'un empereur où il compte annos ordinationis , c'estrà-dire désignationis : c'est Henry IV , fameux par ses contestations avec le pape Grégoire VI 1. J'ay aussi épluché un peu la chronologie des papes , qui ont suivi de près Formosus , et je crois l'avoir débrouillée. Les temps qui regardent la mort de Berengarius I , de Robert , roy de France, antagoniste de Charles le Simple, et les choses arrivées pour lors et un peu avant et après me paroissent des plus confuses. Je voudrois bien sçavoir si le P. Pagi s'est appliqué aussi à débrouiller la généalogie, ce qui n'est pas moins utile en bien des rencontres que la rectification de la chronologie.

c Les lettres de Hubertus Languetus viennent enfin de paroistre par les soins de M. Ludovici avec la taille douce de ce célèbre Bourguignon et sa vie tirée de celle de feu M. de la Mare (t).

c N'aurons-nous pas bientost les lettres qu'on avoit écrites à M. Peiresk (s) ? Comment va la dispute entre le P. Alexandre Natalis (i) et le P. Daniel (&) sur la morale et la probabilité? Je ne sçay si vous avez vu un

(t) Mort le 5 juin 1699.

(t) C'est pourquoi celle vie a été allribuée à Ludewig lui-même.— Philibert de la Mare, conseiller au parlement de Bourgogne, né à Dijon le 11 décembre 1625, y mourut le 16 mai 1687. Il avait travaillé cinquante ans à réunir des ouvrages imprimés et manuscrits, relatifs à Thistoire de Bourgogne. Celte colleclion fut vendue par son pelitfils à des libraires de Hollande, el fut ainsi perdue, comme, depuis, la bibliothèque du président Bouhier. Le régent fit racheter les manuscrits pour la bibliothèque du roi. Les vies deSaumaisCydeChasseneuz, de Genebrard, et d'autres en-

livre latin intitulé Causa Amaldina ? On y ressuscite des bonnes pièces du temps passé. Que fait le cardinal Norris?

c Mons. Lyster, médecin anglois , excellent dans la connoissance de la nature , a donné en anglois une petite relation de son voyage de Paris avec le comte de Portland (s) ; on le traduira en françois.

f M. Wallon qui a écrit très bien en anglois sur les anciens et les modernes , a produit un passage notable du fameux Servetus, qui a esté brûlé à Genève, par lequel on voit que cet homme a eu quelques lumières sur la circulation du sang : cela seul le devoit exemter du feu , s'il avoit eu afiaire à des gens raisonnables et entendus.

t Un des exemplaires de mon Codex diplomalieui avoit été destiné à M. d'Avranches , si je m'en souviens bien ; mais je n'ay presq. point eu de nouvelles des exemplaires que j'avois destinés et à lui el à d'autres ; je pense maintenant à commencer l'impression du second tome, et cet illustre prélat aura l'un et l'autre à la fois.

fl Je souhaite fort maintenant la Ibte que M. le président Boisot a eu la bonté de me voulohr envoyer d6 nouveau pour en tirer encor quelq. chose avant l'impression de ce second tome, afin que je puisse jouir de l'efTect des espérance^ que feu Hons. l'abbé , son frère, m'avoitdéjà données.

« Votre très-humble, etc.

c Leibniz. >

« Hanover , (VIS aoait 1690.

f Monsieur,

< Vous me prenez pour un homme bien négligent , si vous me croyez capable d'égarer trois fois une chose que je n'ai reçue qu'une seule foht. Je ne sçay par quelle fatalité le paquet que vous avez recommandé à M. Brosseau ne m'a pas été rendu. Il est sûr , au moins, que je n'ay jamais vu ce dernier mémoire que votre bonté et la faveur de Mons. le président Boisot me destinoient pour une seconde fois. J'en ai écrit à M. Brosseau, mais je n'espère point qu'il se puisse souvenir à qui il l'a donné ou recommandé.

core, par Philibert de la Mare, ont été également perdues.

(3) A la mort de Peiresc, on trouva seize mille lettres à lui adressées. Sa nièce en fit des papillotes. Deux volumes in-folio avaient échappé, et ils n'ont point paru, non plus que les cinq vol. in-folio émanant de Peiresc lui-même. Rien ne peindrait mieux le mouvement lilléraire de Tépoque.

(4) Noel-AIexandre, dominicain janséniste, connu par son Histoire ecclésiastique, mort en 1724.

(5) Jésuite, auteur d'une Histoire de France.

(6) Martin Lister, naturaliste, médecin de la reine Anne, né vers 1638, mort le 2 février 1711.

CORRESPONDANCE DE LEIBNITZ ET DE L'ABBÉ NICAISE

c Je pm bien ftché de la mort du P. Pagi , mais consolé par Tespérance que vous me donnez , monsieur, que son ouvrage paroltra (i). J'ai vu dernièrement , dans les nouvelles de la république des lettres, la lettre qu'il vous avoit écrite , comme aussi celle de M. Fabbé de la Cbarmoye. Les généalogies des maisons souveraines sont presqu'aussî importantes dans rhistoire que la cbronologie , parce qu'elles font con- Doltre les changements des États, qui ont passé d'une famille à l'autre, et fondent souvent les droits et les prétentions des princes, au lieu que la chronologie portée à la précision ( l'histoire sainte mise à part ) ne sert guères qu'à vérifier les dates des titres. Cependant j'ay bien travaillé aussi sur celle du ix* et X* siècles , l'histoire de Bronsvic m'y ayant obligé , et je conviens en certaines choses avec qe que le P. Pagi a observé.

€ La réponse du P. Bonjour à M. Ludolfi m'a paru si sèche et vuide de réalités que je ne voy pas qu'il ait fourni k M. Ludolfi aucun sujet d'y répliquer. Ce n'est pas au moins ma coutume d'écrire de telles lettres, et je ne perds pas volontiers l'occasion d'apprendre quelque chose.

€ Si le P. Bonjour pouvoit soutenir le calcul vul gaire contre les 70 , ce seroit aux dépens de la religion. Car j'ay tousjours jugé que M. Tabbé de la Char moye avoit raison de croire que la chronologie des Chinois (pour ne rien dire d'autres arguments) nous oblige à reculer l'antiquité des temps. Feu M. d'irois, théologien de M. le cardinal d'Estrées, qui a fait un livre pour la Sainte-Écriture (s) , me disoit à Rome que si par malheur ou par bonheur il se trouvoit un jour , par des histoires vérifiées de quelque peuple , que le monde est plus ancien que les 70 mêmes ne semblent le dire, on poûrroit pourtant tousjours soutenir la vérité de la religion : parce qu'il n'est point dit que ceux que Moise nomme ayent été engendrés les uns des autres immédiatement. Mais je n'appréhende point que nous soyons réduits à une si fôcheuse excuse , et les 70 peuvent suffire.

€ Si le cardinal Noris gode il papato , io godo U cardinalalo, et m'imagine d'être aussi heureux que qui que ce soit. Je n'ay point eu des nouvelles de M. Morell depuis son usage des bains , mais j'en demanderai et pour vous et pour moi.

. f M. l'archevêque de Cambray s'est mieux tiré

{*) Criiica historica-chronologica in annales ecclesiaslicos Baronii; Anvers (Genève), 1705, 4 vol. in -fol.

(s) François Diroys, doctear de Sorbonne, mort vers 1091 , auteur des Preuves el Préjugés pour la Religion chrétienne et catholique contre les fausses religions et V athéisme, ouvrage qui n'a pas été sans réputation.

(s) Sic. — Il s'agit ici de la lettre écrite à Innocent XII, contre Sfondrate, le 23 février 1697, lettre souscrite par divers évêqaes» et rédigée par Bossaet. Cette dénon(ûa-

COUSIN. — TOME n.

d'affaire qu'il n'y estoit entré. ïi en est sorti en habile homme , et il y estoit entré sans penser aux suites qu'elle pouvoit avoir. Dieu soit loué , au moins , que les journaux parlent enfin d'autre chose !

c Sçavoir (3) si on reprendra maintenant à Rome le procès intenté par les prélats de France contre le livre du cardinal Sfondrati. Est-il vrai que le procès s'est réveillé entre les Jésuites et les autres mission^ naires de la Chine touchant les honneui*s qu'on rend à Confucius? Autant que j'ay compris la chose, on fait un peu tort en cela à ces bons pères ; et puis(|u'on dresse des statues aux morts , quoique payons, on peut bien honorer aussi leur mémoire d'une autre manière pourveu qu'on n'en attende point de secours. Il me semble que les néophytes des Jésuites ne sont pas plus idolâtres en cela que ce poète italien qui sacrifiait tous les ans aux mânes de Catulle un exemplaire des épigrammes de Martial. Je voudrais que la morale pratique de ces pères fût aussi innocente en tout autre chose et qu'ils fussent d'aussi honnestes gens que quelquesuns d'entre ceux que j'ay connus. Mais de vouloir que toute une communauté soit sans défauts , c'est trop demander , pourveu que les défauts n'y régnent point. Il semble que leur autorité à receu quelque échec en France , et je le juge par ce que M. l'archevêque de Reims a fait («). Mais ils sont comme cet Antée de la fable qui se relève plus fort. Ne sçavez-vous pas, monsieur , qui sont maintenant les arcboutants du parti de feu M. Arnaud ? Il faut que ce soyent des gens ié\é$ et de mérite qu'on doit estimer.

c Je suis avec passion ,

c Monsieur, f Votre très humble et très obéissant serviteur,

€ Leibniz, i

Pour clore les longs extraits de c«tte savante correspondance , nous donnerons ici deux lettres qui s'y peuvent rattacher. L'une est de Bossuet, el elle prouve que tout cartésien qu'il était en certaines limites , et sans partager les ombrages de l'autorité sur le cartésianisme , Bossuet ne le regardait pas non plus comme entièrement irrépréhensible. D'ailleurs il est impossible de deviner quels sont les écrits attribués ici à Descartes. La seconde lettre est de Leibnitz à l'Académie des sciences de Paris, il la remercie de sa

tion, qui avait trait au livre intitulé : Nodus PrœdeslinO' tionis dissolutus, fut sans résultat.

(4) Charles-Maurice Lelellier, fils du chanotlier et frère de Louvois, grand ennemi des Jésuites et de Fénélon, et Tun des principaux bienfaiteurs de la bibliothèque de Sainte-Geneviève; né en 1642, mort en 1710. — Leibnitz a fait allusion ici à une ordonnance de ce prélat, en date du 15 Juillet 1697, contre deux thèses soutenues chez les Jésuites.

se

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

fiominttion de membre étranger de FAcadémie, comme nous dirions aujourd'hui ; et comme pour payer d*abord sa dette , dans ce billet de remerclment , il lui propose une question de Tordre le plus élevé. Voilà «ne politesse tout à fait scientifique , mais qui n*est pas i Tusage de tout le monde.

A Jf. PasteU docteur de Sorhonne, principal ducoU Uge Maxarin.

m A Kdiaz , 30 mars 1702 (1).

f J'ay receu , monsieur, avec vostre lettre la copie que vous avez faite des deux de H. Descartes. Vous pouvez dans Foccasion bien asseurer vostre ami qui m'en parla , qu'elles ne passeront jamais et qu'elles se trouveront directement opposées à la doctrine catholique. M. Descartes qui ne vouloit point estre censuré a bien senti qu'il les falloit supprimer et ne les a pas publiées. Si ses disciples les imprimoient , ils seroient une occasion de donner (t) à la réputation de leur maistre, et il y a charité à les en empescher. Pour moy je tiens pour suspect tout ce qu'il n'a pas donné Iny-méme , et dans ce qu'il a imprimé je voudrois qu'il eust retranché quelques points pour estre entièrement irrépréhensible par rapport à la foy. Car pour le pur philosophique, j'en fais bon marché. Par le titre qu'ont les deux lettres il semble qu'elles soient déjà imprimées et qu'elles ayent servi de véhicule à des écrits déjà publiés.

c Je suis avec estime et affection , f Monsieur,

€ Votre très-humble serviteur, c J.-B. , Ev. de Meaux* i

f Messieurs (s) ,

€ Ayant appris plus particulièrement depuis peu , que vostre illustre académie me fait l'honneur de me compter pour un de ses membres, je n'ay point voulu différer davantage de vous en remercier très humblement , et de marquer la joye que j'ay d'ailleurs de voir que mes foibles essais n'ont pas déplu à de si grands hommes, et à des juges si exacts. J'espère même que cehi me produira l'avantage de pouvoir jouir quelques fois avant le public des nouvelles lumières que vous découvrez tous les jours dans les sciences , et que vos avis et vostre concours pourront m'aider et me redresser, lorsqu'il s'agira de perfectionner et d'exécuter quelques pcy^isées , que j'ay encor , et qui me paroissent de quelque usage.

c Cependant, ne voulant pas vous écrire une simple

(i) Commaniquë par M. Chambry.

(«) Sic. ^ Probablement il y a un mol omis, tel que aUHnU.

lettre de compliment, j'ay jugé convenable de me servir de l'occasion , pour recourir à vostre jugement , messieurs, sur une matière où le public s'intéresse, qui nous exerce maintenant en Allemagne, sur laquelle ceux qui y prennent part , me font l'honneur de me consulter, et où vous estes des juges très compétents. Voicy ce que c'est :

c Lee Etats prolestants de V Empire , reconnoissant que l'année julienne qui avoit esté en usage autrefois dans toute l'Église et qu'ils ont gardée jusqu'icy , s'éloignoit trop du ciel , ont résolu depuis peu de la corriger avant la fin du siècle , et de se régler à l'avenir sur la vérité astronomique. Et pour exécuter cette résolution , ils ont voulu que le mois de février de cette année ne soit que de dix-huit jours , qu'on comptera le premier de mars avec le calendaire Grégorien , et qu'on continuera, durant tout le siècle suivant, de s'accorder avec eux à l'égard du style des dates , et à l'égard des festes immobiles. Et quant aux festes mobiles , qui dépendent de la feste de Pâques , leur intention est qu*on détermine selon l'astronomie Téquinoxe du printemps et la première pleine lune d'après, à fin qu'ensuite le dimanche prochain soit le jour de Pâques. Ce qui leur donnera moyen aussi de lever bien des inconvénients causés par la diflférence des calendriers, et de s'accorder ordinairement avec le Grégorien.

€ Or, comme autres fois l'Église, pour exécuter les canons du grand concile de Nicée , et pour avoir le véritable temps pascal , recourut aux mathématiciens d'Alexandrie , il sera convenable encor présentement de suivre les aris des astronomes excellents. Et puisque les lettres patentes du roy viennent d'établir pour tous jours l'Académie royale des Sciences par une fondation magnifique, qui n'avoit point d'exemple encor dans la chrestienté ; il paroist que Sa Majesté a donné en cela encor à l'Église un secours qui vient tout à propos et dont il eût esté à souhaitter qu'on se fût avisé plus tost , en établissant des habiles mathématiciens pour gardiens de ces canons , au lieu de se fier à des cycles et semblables moyens populaires , qui dans la suite des temps se sont tant écarta de la vérité. Ce qui anroit encor servi , comme dans la Chine, à faire fleurir les mathématiques par autorité publique.

c Ainsy , pour profiter d'une si favorable conjoncture, je prends la liberté, messieurs, de vous supplier de vouloir bien faire penser à cette matière , et me faire apprendre vostre jugement là-dessus. Il y en a eu parmi nous qui ont proposé de nouveaux cycles; il y en a eu aussy qui ont fait réflexion sur ce que François Viete , maistre des requestes, et un des plus

(s) Commuoiqtié par M. Feuillet, des affaires étrangères.

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