‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 91 sur 141 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

ni lACEPTION

(siANCB DU S MAI ISS5.)

MxSSIBIttS,

Si quelqu'un s'étonnait de voir aujourd'hui, à r Académie Française, un métaphysicien succéder à un géomètre, je lui montrerais la statue que vous avez ékvée dans cette enceinte au père de la géométrie et de k méuphysique moderne.

Les lettres tendent la main à toutes les sciences qui honorent la raison humaine; et vous ne demandez aux plus abstraites elles-mêmes pour les accueillir parmi vous que ée savoir parler votre langue. Pourquoi donc la philosophie serait-elle ici une étrangère?

Non , messieurs ; il y a des liens étroits entre la philosophie et la littérature. Toutes deux travaillent sur le même fonds , la nature humaine : l'une la peint, l'antre essaye d'en rendre compte. Souvent elles ont échangé d'heureux services. Plus d'une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie ; elles ont accrédité, répandu, popularisé la vérité parmi les hommes; et qnelquefoisaussi la philosophie reconnaissante a apporté à la littérature des beautés inconnues. N'estrce pas an génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d*Arïstophane le dispute à la sublimité d'Orphée et le éàbyrêâbe à la dialectique? C'est Aristote, c'est sa

concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l'Europe moderne, parmi nous, messieurs, celui dont l'image est ici présente, et qui a créé une seconde fois b géométrie et la philosophie, n'est-il pas aussi un des fondateurs de notre kngue? Cherchez dans Rabehis et dans Montaigne cette précision sévère, cette dignité dans la simplicité, ce caract^e mâle et élevé que prend tout à coup k prose française dans le discours iwr la Méthode. Quand on lit Descartes, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Écoutez Malebranche : n'estp<ïe pas Féttélon lui-même avec tout le charme et k mélodie de sa parole, et, permettez-moi de le dire, avec plus de force? Sans doute Condillac ne s'offre point à l'imagination avec les attributs éminents de ses deux illustres devanciers; il n'a ni l'énergie du premier, ni l'éckt du second ; mais on ne peut lui refuser celte simplicité de bon goût, cette lucidité constante, cette finesse ingénieuse sans affectation, cette dignité tempérée qui sont aussi des qualités supérieures. Mais qo'ai-je besoin d'aller chercher si loin des preuves de l'heureuse alliance de la littérature et de la philosophie? N'aperçoîs-je pas dans vos rangs deux philosophes cél^res , ailleurs divisés peut-être , ici rapprochés et réunis par l'amour et le talent des leUres? Tous deux

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

appelés à occupa un jour un rang élevé dans Fhistoîre de la philosophie, dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes, pour tous les hommes de génie qui ont aimé et servi k leur manière la cause sacrée de la raison humaine ; Tun disciple original de Condiilac, qui semble avoir épuisé le système entier de récole qu'il représente par retendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétration en a tirées, et dont rhonneur est de n'avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que Taltemative de le suivre comme à la trace ou de Tabandonner pour être nouveaux ; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprême qui à elle seule est déjà un don si rare , et qui en suppose tant d'autres; l'autre, messieurs, qui appartient à l'école de Descartes , et le premier parmi nous qui l'a réhabilitée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode ; puissant orateur qu'une raison in flexible, secondée d'une imagination qui s'ignore conduit involontairement et par sa rigueur même aux plus heureux effets de style, pittoresque, brillant, ingénieux comme malgré lui-même, parlant naturellement la langue des grands maîtres du xviP siècle , parce qu'il a vécu dans leur commerce intime , et qu'il est en quelque sorte de leur famille.

Gomment arriver jusqu'à moi après vous avoir rappelé tous ces glorieux modèles de la science philosophique et de l'art d'écrire? Mais je ne tne suis point considéré, messieurs; je n'ai pensé qu'à la philosophie, et j'ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment, la foi à la dignité de la philosophie et le culte des grands hommes qui l'ont servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ge sentiment m'a conduit de bonne heure dans une carrière difficile; il m'a soutenu dans plus d'une épreuve; qu'il me protège aujourd'hui, messieurs, et me soit un titre à votre indulgence.

Qui m'eût dit, en effet, que jamais je viendrais m'asseoir à cette place qu'occupait naguère avec tant d'éclat le savant célèbre dont la perle irréparable est un deuil pour l'Institut tout entier, pour la France et pour l'Europe? Lui aussi avait voué sa vie à des études qui ne conduisent point ordinairement à l'Académie Française, et c'est là malheureusement la seule ressemblance qui soit entre nous ; mais la gloire, qui est de toutes les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l'analyse mathématique; et l'homme de goût, l'homme excellent avait aisément introduit parmi vous le grand géomètre. Les titres de M. Fourier à l'admiration du monde savant trouveront ailleurs un digne interprète : il m'appartient à peine de vous les rappeler.

La science qui a pour objet les grands phénomènes de la nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, l'observation, le calcul et le temps. G'est

l'observation dirigée par la médiode qui recueille, amasse , éprouve les matériaux de la science ; mais pour que la science se forme, il faut que le calcul s'ajoute à l'observation, le calcul, puissance merveilleuse qui métamorphose tout ce qu'elle touche, néglige dan» les faits observés les détails arbitraires, fruite de circonstances passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les éléments nécessaires qu'elle d^ge, met en lumière et exprime alors , dans leur simplicité et leur abstraction, en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance , et dont elle tire des résultats aussi généraux que leurs principes , c'esi-àdire des lois, c'est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de l'expérience et lancée dans le monde par la main du calcul, la science marche, et s'avance avec le temps de conquête en conquête jusqu'au terme qui lui est assigné. Ge terme est une loi si générale qu'elle épuise l'expérience et n'admet aucune autre loi plus générale qu'elle-même. Mais les siècles , en poursuivant ce terme , le reculent sans cesse et le chasseni pour ainsi dire devant eux. Dans ce grand mouvement, chaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l'ouvrage de quelque honmie de génie , qui y attache son nom en caractères impérissables. La suite de ces grands noms est l'histoire même de la science. Ordinairement ^ messieurs , il faut bien des siècles, bien des hommes de génie pour porter une science k quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a-t-il pas fallu pour arriver à un certain nombre de lois générales? Appuyé sur deur mille ans de travaux accumulés, Kepler n'avait pa s'élever plus haut : ila fallu un siècle entier, le renouvellement de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler; et il a fallu un siècle encore et Laplace pour généraliser en quelque sorte la loi de Newton, en l'étendant à tous les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque aussi universel que le mouvement, qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre , qui se joue à la fois dans les champs illimités de l'espace et se mêle à tout sous nos yeux, qui produit la vie universelle à tous ses degrés et sous toutes ses formes , remplit et anime l'univers comme le mouvement le mesure. Ghose ad« mirable I ce phénomène était à peine étudié , il y a an de4ni-siècle , et quand Laplace achevait la Mécaniqut céleste, à peine quelques observateurs en avaient fail le sujet d'expériences ingénieuses, qui, même entre les mains les plus habiles, n'avaient pu rendre ce qu'elles ne renfermaient pas , des lois générales , une théorie, une sdence. Parmi tous les grands géomètres et les grands physiciens qui , d'un bout de l'Europe à l'autre, se disputaient alors les secrets de la nature, pas un n'avait su appliquer le calcul à ce phénomène.

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