‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 92 sur 141 · DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Il semMe donc qu'il hii faudra bien du temps , selon la marche ordinaire de Fesprit humain, pour donner Daissance à une science digne de s'asseoir parmi celles qui font Torgueil de notre siècle. Non , messieurs ; il n'en sera point ainsi. Un homme parait tout à coup qui fait k lui seul plus d'observations que tous ses devanciers ensemble , et traverse le premier âge de la sdenee, celui de rexpérience, et qui non-seulement commence le second âge de la science, celui de l'application du calcul à l'expérience, mais, dérobant à ravenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu'il a fondée, et en tire, avec les applications les plus ingénieuses et les plus utiles au commerce de la vie , les lumières les plus inattendues elles plus vastes sur le système général du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, devenu tout à coup la matière d'une théorie complète, d'une science très-avancée, c'est, messieurs, le phénomène de la chaleur; et M. Fourier est rhonmie auquel le xix* siècle doit cette science nouvelle.

Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur, il me suffira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n'a pas été plus contestée que leur certitude , et qu'au jugement de l'Europe savante , la nouveauté de l'analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fou lier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez l'histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n'y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théoiie mathématique de la chaleur sou tiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains , Lagrange et Laplace. Lagrange, messieurs, est comme le dieu de l'analyse; il réunit en lui l'invention, la fécondité, la simplicité , la facilité, j'allais dire la grâce. Les beaux calculs s'échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d'Homère. Mais des hauteurs où il règne , il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace , au contraire, n'emploie guère l'analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l'école de Newton et de Galilée comme Lagrange à celle d'Euler et de Leibniu. S'il n'a pas^décottvert le système du monde, il a su trouver dans les conditions mêmes de son existence le secret de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d'originalité peut-^tre ; car il n'a pas seulement perfectionné une science , il en a inventé une , et en même temps il l'a presque achevée. Et il n'avait pas devant lui plusieurs générations d'hommes supérieurs , Newton à leur tête : il est en

quelque sorte le Newton de cette importante partie du système du monde.

Ne serait-il pas naturel de croire que l'auteur d'aussi grands travaux n'a pu les accomplir qu'à l'aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d'une paix profonde, et en leur consacrant, sans distraction et sans réserve, tous les jours d'une longue vie? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d'apprendre que le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans les affaires ; que la fortune l'a jeté à travers les scènes les plus mémorables de la révolution et de l'empire ; et que sa vie en elle-même , et sans les découvertes qui rendent son nom immortel , est encore une des destinées les plus intéressantes , les plus remplies et les plus utiles de notre âge.

Élevé à l'école militaire d'Auxerre que dirigeait Tordre savant et éclairé auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire, sans fortune et sans ambition, passionné de bonne heure pour les mathématiques , plein de reconnaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tranquille , peu s'en fallut que M. Fourier ne se Ht aussi bénédictin ; et sans les événements qui survinrent , très-probablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste cellule ; il n'eût jamais eu d'autre théâtre que l'école de sa ville natale , et ses courses dans le monde se seraient bornées à quelques voyages d'Auxerre à Paris, pour communiquer à l'Académie des sciences des mémoires d'algèbre. Mais la révolution française en décida autrement , et renversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance; il l'embrassa avec amour, lorsqu'elle était noble et pure; et quand plus tard , condamnée , pour se défendre , à une dévorante énergie, elle devint coupable et maU heureuse , il ne crut pas devoir l'abandonner dans ses mauvais jours , et il la servit encore , non pas dans ses fautes , mais dans ses périls : il a l'honneur de l'avoir traversée sans tache et de ne l'avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d'honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même; et, dénoncé, emprisonné, condamné à mort , le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée , nous le retrouvons sur les bancs de l'école normale et dans la chaire de l'école polytechnique. Sa première et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui. C'était encore une illusion. Un autre géomètre, un peu plus ambitieux , le vainqueur d'Arcole , sentant que son heure n'était pas venue en France et qu'il manquait un homme à l'Orient , entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d'Alexandre en atten-

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

dant celui de César, et de réaliser les vues de Leibnitz sur rÉgypte. Il ne s'agissait pas seulement de soumettre cette bdle contrée à la domination française ; il fallait la conquérir à la civilisation de TEurope. Le membre de rinsuiut , général en chef de Tarmée d'Egypte, fit donc appel à la science , et la science s'élança à sa voix aussi aventureuse , aussi confiante que Tarmée. Voilà M. Fourier enlevé de nouveau à ses études chéries. Qui ne sait les prodiges de Texpédition d'Egypte? Le Caire à peine soumis , Tlnslitut d'Egypte fut fondé sur le modèle de l'Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel. Son esprit vaste et flexible embrassait et animait tous les travaux. Là il s'entretenait d'analyse avec Monge , de géodésie et de mécanique avec Andréossy et Girard , de physique et de chimie avec Bfalus et BerthoUet; ou bien il discutait avec Denon et les antiquaires improvisés de l'expédition Tàge obscur des mystérieux édifices de Dendérah et d'Esné qu'ils avaient visités ensemble. Mais ces nobles loisirs s'évanouirent bientôt. Le général Bonaparte vit son étoile pâlir à SaintJean-d'Acre et repas* ser d'Oiîent en Europe ; il la suivit, les circonstances rengagèrent une seconde fois M. Fourier dans les ailaires. Kléber lui donna toute sa confiance , et le secrétaire de l'Institut devint à la fois le ministre de la justice , le ministre de l'intérieur et quelquefois même le ministre des relations extérieures de l'Egypte française. Les habitants , les savants , l'armée , le respectaient et le chérissaient à l'envi ; et quand les désastres s'accumulèrent sur cette vaillante colonie, quand le poignard frappa Kléber le même jour où Desaix tombait à Marengo , ce fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète ; noble mission, douloureux discours , où malgré la résolution de l'orateur de soutenir les courages , la tristesse de ses paroles semblait avouer que les funérailles des vainqueurs d'Héliopolis et de Sédiman étaient celles de l'expédition elle-même. Quelle scène, messieurs! Représentezvous à six cents lieues de la patrie , sur les bords du Nil , au pied des pyramides, en face du désert , Tar- Hiée française réduite à une poignée de braves , ramenée des extrémités de l'Egypte, cernée en quelque sorte autour du cercueil de ses deux meilleurs capitaines , et associ^mt involontairement à ces deux grandes ombres celles de tant de braves qui les avaient précédés. Aujourd'hui même , à la, distance de trente années, en lisant les deux touchants discours prononcés par M. Fourier, on ne peut se défendre des mêmes s^timents qui l'agitaient ainsi que l'armée entière , et de sentiments bien plus pénibles encore , quand on se demande où sont aujourd'hui tous ceux qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M. Fourier. Combien d'entre eux ne sont pas sortis de l'Egypte et dorment dans cette vieille terrel Et ceux qui échappèrent aux der-

niers désastres, et ceuxaussiqui, une année auparavant, avaient suivi en Europe la fortune de leur général , que sont-ils devenus? Héros de l'Égyf^ ! quelle qu'ait été votre destinée , dans quelque lieu que reposent vos cendres , et vous , en bien petit nombre , qui leur avez survécu, soldats ou savants, qui avez fait partie de cette grande expédition et de ces jours héroïques de notre histoire , soyez tous honorés ici dans l'un de vos plus dignes compagnons I Jansais l'Institut , jamais la France n'oubliera ce qu'elle doit à votre courage, à vos vertus, à vos malheurs.

De retour en France avec les débris de l'expédition d'Egypte, M. Fourier croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premières études et de s'y livrer tout entier : son ambition se bornait à une phice de professeur de mathématiques. Mais le chef du gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l'administrateur du Caire fut appelé à la préfecture de l'Isère. H. Fourier y remplit dignement le programme et en quelque sorte le mot d'oràre de cette époque , union et grandeur. A la voix d'un sage , les ressentiments des partis, les jalousies d'int^ét ou d'opinion s'apaisèrent. Sous le compas hardi du san vaut , ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie, devint une route facile pour les conquêtes pacifiques du conmierce et de l'industrie. De vastes marais , inépuisad>le foyer de maladies de toute espèce , dévoraient une partie considérable du département : un z^e habile et persévérant les rendît à la culture et créa trente-sept ccuniMines florissantes. L'empire ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple , et les honneurs vinr^t chercher M. Fourier. Mais les épreuves de sa vie n'étaient pas terminées. Bientêt il vit chanceler et tomber, se relever un moment et tomber encore celui qu'il avait connu tour à tour général , premier consul , empereur ; et au milieu de ces grandes catastrophes , placé entre l'Ile d'Elbe et Paris , il ne trahit personne et ne servit que la France. Il lui était réservé de souffirir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce, réduit à une honorable pauvreté , le dignitaire de l'empire vint demander un asile à l'Institut, et l'Institut lui tendit la main. Mais ceux qui per> sécutaient Monge ne pouvaient épargner M. Fourier : la sanction royale fut refusée à sa nomination. L'Académie des sciences répondit à cet acte par une n(»nination nouvelle faite k l'unanimité , et cette fois , grâce à de loyales interventions , sa voix généreuse fut entendue. Ici finissent, messieurs, les aventures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science l'avait recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. 11 trouva dans son sein cette paix profonde afNrès laquelle il soupirait depuis si longtemps. 11 ne s'occupa plus que de rassembler et de coordonner ses travaux épars. Le temps qu'il dérobait à la géométrie, il le donnait

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