‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 43 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tous les hommes ont un désir naturel de savoir , comme le témoigne l*ardeur avec laquelle on recherche les connaissances qui s^acquîèrent par les sens. On les recherche en effet pour elles-mêmes et indépendamment de leur utilité , surtout celles que nous élevons à la vue ; car ce n'est pas seulement dans un but pratique , c'est sans vouloir en faire aucun usage , que nous préférons en quelque manière cette sensation à toutes les autres ; cela yient de ce qu'elle nous fait connaître plus d'objets , et nous découvre plus de différences (i). La nature a donné aux animaux la faculté de sentir : mais chez les uns , la sensation ne produit pas la mémoire ; chez les autres , elle la produit; et c'est pour cela que ces derniers sont plus intelligents et plus capables d'apprendre que ceux qui n'ont pas la faculté de se ressouvenir. L'intelligence toute seule, sans la faculté d'apprendre, est le partage de ceux qui ne peuvent entendre les sons, comme les abeilles ( s) et les autres animaux de cette espèce , la capacité d'apprendre est propre à tous ceux qui réunissent à la mémoire le sens de l'ouïe. Il y a des espèces qui sont réduites à l'imagination (.%) et à la mémoire , et qui sont peu capables d'expérience : mais la race humaine s'élève jusqu'à l'art et jusqu'au raisonnement. C'est la mémoire qui dans l'homme produit l'expé^ rience , car plusieurs ressouvenirs d'une même chose constituent une expérience ; aussi l'expérience paratt-

(l)AaisTOTE, de Sensu el Sensili, cap. i, Bekk. I, p. 437.

(2) HUlor, anfnuU,, IX, 40, Bekk. I, 627.

elle presque semblable à la science et à Part ; et c'e^ de rexpérîence que Tart et la science viennent aux hommes ; car , comme le dit Polus («), et avec raison, c'est Texpérience qui fait l'art , et l'inexpérience le hasard. L'art commence lorsque , de plusieurs données empruntées à l'expérience , se forme une seule notion générale , qui s'applique à tous les cas analogues. Savoir que Callias étant attaqué de telle maladie, tel remède lui a réussi ainsi qu'à Socrate , et de même à plusieurs autres pris individuellement , c^est de l'expérience; mais savoir d'une manière générale que tous les individus compris dans une même classe , et atteints de telle maladie , de la pituite , par exemple, ou de la bile ou de la fièvre, ont été guéris par le même remède, c'est de l'art. Pour la pratique, l'expérience ne diffère pas de l'art , et même les hommes d'expérience atteignent mieux leur but que ceux qui n'ont que la théorie sans l'expérience ; la raison en est que l'expérience est la connaissance du particulier, l'art celle du général , que tout acte , tout fait tombe sur le particulier ; car ce n'est pas l'homme en général que guérit le médecin, mais rhomme particulier, mais Callias on Socrate, ou tout autre individu semblable , qui se trouve être un homme ; si donc quelqu'un possède la théorie sans l'expérience , et connaît le général sans connaître le particulier dont il se compose , celui-là se trompera souvent sur le remède à employer; car ce qu*tl s'agit de guérir , c'est l'individu. Cependant on croit que le savoir appartient plus à l'art qu'à l'expérience , et on tient pour plus sages les hommes d'art que les hommes

(3) De jinima. II, 3, Bekk. I, 414.

(4) Dans le Gorgiae de Platon, Ed. Bekk., part* n, vol. I, p. 6; trad. franc., t. III, p. i86.

DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ARISTOTE

d^eipérieace ; car la sagesse esl toujours en raison du savoir. Ei il en est ainsi parce que les premiers connaissent la cause, landisque les seconds ne la connaissent pas; les hommes d'expérience, en effet , savent bien qu'une chose est , mais le pourquoi , ils Tignorent; les autres, au contraire, savent le pourquoi et la cause. Aussi on regarde en tonte circonstance les architectes comme supérieurs en considération, en savoir et en sagesse aux simples manœuvres, parce qu'ils savent la raison de ce qui se fait, tandis qu'il en est de ces derniers comme de ces espèces inanimées qui agissent sans savoir ce qu'elles font, par exemple , le feu qui brûle sans savoir qu'il brûle. Les êtres insensiblessuivcnt Timpulsion de leur nature; les manœuvres suivent l'habitude ; aussi n'est-ce pas par rapport à la pratique qu'on préfère les architectes aux manœuvres , mais par rapport à la théorie , et parce qu'ils ont la connaissance des causes. EnGn, ceqni distingue le savant, c'est qu'il peut enseigner; et c'est pourquoi on pense qu'il y a plus de savoir dans l'art que dans l'expérience ; car l'homme d'art peut enseigner, l'homme d'expérience ne le peut pas. En outre , on n'attribue la sagesse à aucune des connaissances qui viennent par les sens, quoiqu'ils soient le vrai moyen de connaître les choses particulières; mais ils ne nous disent le pourquoi de rien ; par exemple , ils ne nous apprennenrpas pourquoi le feu est chaud, mais seulement qu'il est chaud. D'après cela , il était naturel que le premier qui trouva , au-dessus des connaissances sensibles , communes à tous , un art quelconque, celui-là fut admiré des hommes, non-seulement à cause de l'utilité de ses découvertes , mais aussi comme un sage supérieur au reste des hommes. Les arts s 'étant multipliés , et les uns se rapportant aux nécessités , les autres aux agréments de la vie , les inventeurs de ceux-ci ont toujours été estimés plus sages que les inventeurs de ceux-là, parce que leurs découvertes ne se rapportaient pas à des besoins. Ces deux sortes d'arts une fois trouvés, on en découvrit d'autres qui n'avaient plus pour objet ni le plaisir ni la nécessité , et ce fut d'abord dans les pays où les hommes avaient du loisir. Ainsi , c'est en Egypte que les mathématiques se sont formées ; là , en effet , beaucoup de loisir était laissé à la caste des prêtres. Du reste , nous avons dit dans la Morale (\) en quoi diffèrent l'art et la science et les autres degrés de connaissance ; ce que nous voulons établir ici, c'est que tout le monde entend parla sagesse, à proprement parler, la connaissance des premières causes et des principes ; de telle sorte que , comme nous l'avons déjà dit , sous le rap-

(1) Elkie. Nicom., VI, 3, Bekk, II, 4139.

(2) 2ofi». Ce mot correspond à celui de vofé^ employé plusieurs fois précédemment et toujours traduit par sage» Mais si on traduit ici aofiet psit sagesse, on risque de s'écar-

COCSIN. — TOME I.

port de la sagesse , rexpérience est supérieure à la sensation , l'art à l'expérience , l'architecte an manœuvre et la théorie à la pratique. Il est clair d'après cela que la sagesse par excellence , la philosophie (t) est la science de certains principes et de certaines causes.

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