‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 44 sur 71 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Puisque telle est la science que nous cherchons, il nous faut examiner de quelles causes et de quels principes s'occupe cette science qui esl la philosophie. C'est ce que nous pourrons éclaircir par les diverses manières dont on conçoit généralement le philosophe. On entend d'abord par ce mot l'homme qui sait tout , autant que cela est possible , sans savoir les détails. En second lieu , on appelle philosophe celui qui peut connaître les choses difficiles et peu accessibles à la connaissance humaine ; or les connaissances sensibles étant communes à tous et par conséquent faciles , n'ont rien de philosophique. Ensuite on croit que plus un homme est exact et capable d'enseigner les causes, plus il est philosophe en toute science. En outre , la science qu*on étudie pour elle-même et dans le seul but de savoir, parait plutôt la philosophie que celle qu'on apprend en vue de ses résultats. Enfin , de deux sciences , celle qui domine l'autre , est plutôt la philosophie que celle qui lui est subordonnée ; car le philosophe ne doit pas recevoir des lois , mais en donner ; et il ne doit pas obéir à un autre , mais c'est au moins sage à lui obéir.

Telle est la nature et le nombre des idées que nous nous formons de la philosophie et du philosophe. De tous ces caractères de la philosophie , celui qui consiste à savoir toutes choses, appartient surtout à l'homme qui possède le mieux la connaissance du général ; car celui-là sait ce qui en est de toua les sujets particuliers. Et puis les connaissances les plas générales sont peut-être les plus dilBciles à acquérir; car elles sont les plus éloignées des sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles qui s'occupent le plus des principes; en effet, celles dont l'objet est plus simple sont plus exactes que celles dont l'objet est plus composé ; l'arithmétique , par exemple , l'est plus que la géométrie. Ajoutez que la science qui peut le mieux enseigner , est celle qui étudie les causes ; car enseigner , c'est dire les causes de chaque chose. De plus , savoir uniquement pour savoir , appartient surtout à la science de ce qu'il y a de plus scientifique ;

ter du vrai sens d'Aristote qui, de degré en degré, passe du sens populaire de vofiet à son sens élevé qui est la sagesse véritable, la philosophie.

et

TRADUCTION DU PREMIER LIVRE

car celui qui veut apprendre dans le eeal but d'apprendre , choisira sur toute autre la science par excellence , c'est-à-dire b science de ce qu'il y a de plus scientifique ; et ce qu'il y a de plus scientifique , ce sont les principes et les causes; car c'est à l'aide des principes et par eux que nous connaissons les autres choses , et non pas les principes par les sujets particuliers. Enfin, la science souveraine, faite pour dominer toutes les autres , est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque chose ; or , ce pourquoi est le bien dans chaque chose, et , en général, c'est le bien absolu dans toute la nature (i).

De tout ce que nous venons de dire , il résulte que le mot de philosophie dont nous avons recherché les diverses significations, se rapporte à une seule et même science. Une telle science s'élève aux principes et aux causes; or, le bien, la raison des choses, est an nombre des causes. Et qu'elle n'a pas un but pratique, c'est ce qui est évident par l'exemple des premiers qui se sont occupés de philosophie. Ce fut en effet Tétonnement d'abord comme aujourd'hui, qui fit naître parmi les hommes les recherches philosophiques. Entre les phénomènes qui les frappaient , leur curiosité se porta d'abord sur ce qui élait le plus à leur portée ; puis , s'avançant ainsi peu à peu, ils en vinrent à se demander compte de plus grands phénomènes, comme des divers étals de la lune , du soleil , des astres , et enfin de l'origine de l'univers. Or, douter et s'étonner, c'est reconnaître son ignorance. Voilà pourquoi on peut dire en quelque manière que l'ami de la philosophie est aussi celui des mythes (s) ; car la matière du mythe, c'est l'étonnant, lé merveilleux. Si donc on a philosophé pour échapper à Tignorance , il est clair qu'on a poursuivi la science pour savoir et sans aucun but d'utilité. Le fait en fait foi : car tout ce qui regarde les besoins , le bien-être et la commodité de la vie était déjà trouvé, lorsqu'on entreprit un tel ordre de recherches. Il est donc évident que nous ne cherchons la philosophie dans aucun intérêt étranger ; et comme nous appelons homme libre celui qui s'appartient à luimême et qui n'sippartient pas à un autre , de même la philosophie est de toutes les sciences la seule libre : car seule elle est à elle-même son propre but. Aussi , ne serait-ce pas sans quelque raison qu'on regarderait comme ])lus qu'humaine la possession de cette science ; car la nature de l'homme est esclave à beaucoup d'égards; la Divinité seule, pour parler comme Simo-

• (i) Conception de Vordre universel \ùyez\.X\L

(2) Le mythe est en effet Texplication primitive et imparfaite que Tespril se forme des phénomènes qui l'étonnentetqiii provoquent sa curiosité et ses recherches. Ainsi VIris Thaumanlias est déjà une explication de i'arc-enciel. Plus tard, sur cette solution imparfaite, le philosophe fonde une solation scientiGque au delà de laquelle il n'y

nide (s) , aurait ce privilège, et il ne connenl pas à l'homme de ne pas se borner à la science qni est à son usage. Si donc les poètes disent vrai , et si la nature divine doit être envieuse , c'est surtout au sujet de cette prétention , et tous les téméraires qui la partagent , en portent la peine. Mais la Divinité ne peut connaître l'envie ; les poètes , comme dit le proverbe , sont souvent menteurs , et il n'y a pas de science à laquelle il faille attacher plus de prix. Car la plus divine est celle qu'on doit priser le plus ; or celle-ci porte seule ce caractère à un double titre. En effet , une science qui appartiendrait à Dieu , et qui s'occuperait de choses divines , serait sans contredit une science divine : et seule , celle dont nous parlons satisfait à ces deux conditions. D'une part , Dieu est reconnu de tout le monde comme le principe même des causes ; et de l'autre , la science des causes lui appartient exclusivement ou dans un degré supérieur. Ainsi toutes les sciences sont plus nécessaires que la philosophie , mais nulle n'est plus excellente. Et rien ne diffère plus que la possession de cette science et son début. On commence , ainsi que nous l'avons dit , par s'étonner que les choses soient de telle façon ; et comme on s'émerveille en présence des automates , quand on n'en connaît pas les ressorts , de même nous nous étonnons des révolutions du soleil et de l'incommensurabilité du diamètre; car il semble étonnant à tout le monde qu'une quantité ne puisse être mesurée par une quantité si petite qu'elle soiL C'est , comme dit le proverbe , par le contraire et par le meilleur qu'il f^ut finir , comme il arrive dans le cas que nous venons de citer, lorsqu'enfin on est parvena à s'en rendre compte : car rien n'étonnerait plus un géomètre que si le diamètre devenait commensurable. Nous venons de déterminer la nature de la science que nous cherchons , le but de cette science et de tout notre travail.

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