‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 143 sur 212 · C0U8I?I. — T. III · texte numérisé non relu

C0U8I?I. — T. III

mais j'espère être plus heureux à Leyde, et trouver dans les papiers de Huygens quelque chose qui se rapporte à notre illustre compatriote.

Je ne veux pas poser la plume avant d'avoir fait un peu connaître au lecteur mon savant et aimable guide à l'école latine et à l'université d'Utrecht , M. van Heusde. Quand j'entrai en Hollande , M. van Heusde étai^, avec M. Faick , l'homme avec lequel je désirais le plus m'entretenir. Je ne le connaissais que par ses écrits et par quelques lettres; mais j'avais l'espérance et comme un pressentiment que je trouverais en lui quelqu'un selon mon esprit et selon mon cœur. J'attendais beaucoup , j'ai trouvé mieux encore. M. van Heusde a commencé sa réputation par le Speeimm criUeum in Plaianem, qu'il publia dans sa jeunesse, sortant à peine de l'auditoire de Wytlenbach. Les Initia philosophiœ platonicœ ont fait pour les idées mêmes de Platon , ce que le Spécimen avait fait pour le texte. C'était déjà un lien naturel entre M. van Heusde et moi. Mais , ce que j'ignorais , c'est que , comme moi aussi , il est passionné pour l'instruction publique : c'est le Thiersch de la Hollande. Il a publié en hollandais des lettres , que l'on dit très-belles , sur l'étude des humanités , à peu près l'analogue de l'ouvrage de Thiersch : Vber geUhrle Schulen. J'avais bien senti dans sa belle latinité un parfum d'atticisme, qui m'avait été toute crainte de rencontrer en M. van Heusde un savant en w du seizième siècle. L'auteur de la lettre à Creuzer, qui est en tête des Initia , devait avoir de kl grâce dans l'esprit ; et , en effet, on n'est pas plus aimable que M. van Heusde. C'est un homme qui connaît le monde , qui a voyagé en France , en Suisse, en Allemagne , qui est lié avec tout ce qu'il y a de mieux en Hollande , et son commerce y est du meilleur goût. M. Van Heusde est, selon moi , le philosophe par excellence , le vrai représentant de sa nation en philosophie , comme M. Falck me parait le patriote et l'homme d'État hollandais. 11 y a en Hollande quelque chose , je ne veux pas dire de médiocre, mais de flegmatique , une certaine sageése un peu lourde , un bon sens mêlé de si peu d'imagination , qu'en général l'intelligence n'y prend pas cet essor hardi qui emporte si haut et souvent égare la philosophie allemande et la philosophie française. Une philosophie spéculative d'un caractère très-prononcé ne me parait pas sortir naturellement de ce sol. Spinosa y est un étranger et comme un accident. La gravité hollandaise fuit toute extrémité, et les systèmes sont aussi des extrémités dans leur genre. D'un autre côté , le goût de l'érudition et de l'antiquité ayant , dans ces derniers temps , tourné les études vers les ouvrages de Platon , la partie socratique de ces ouvrages éveilla dans les esprits une sincère et vive sympathie. La philosophie de Socrate porte l'àme vers tout ce qui est bien et tout

DE LINSTRUGTION PUBLIQUE

ce qui cfti beau , et en même temps elle n'a pas , ou plutôt elle ne parait pas avoir un caractère très-systématique; par ce double motif, elle convenait merveilleusement à la nature hollandaise, et elle devait être ponr elle Fidéal de la philosophie humaine. De là Hemsterhuis , qui a été appelé le Socrate de la Holkinde. M. Van Heusde est THemsterhuis de notre âge. 11 est tout à fait de la même famille. 11 vient de publier un ouvrage sur Técole socratique, en langue hollandaise. Deux volumes ont paru , je désirerais vivement les coimaitre ; et TAUemagne , qui traduit tout, jusqu'à mes écrits, devrait bien traduire ceux-là. M. Van Heusde se propose de donner bientôt un troisième ▼ohime, où il s'expliquera nettement sur les princicipanx problèmes de métaphysique. Il m'a dit que de ses longues études platoniciennes il avait recueilli une foule de notes de toute espèce , philologiques, comme celles du Spêdmen erilicum, et surtout historiques, où il a essayé à son tour de fixer la date approximative de la composition de chaque dialogue. Un jour , il arrangera toutes ces notes, et il en formera un ouvrage spécial.

Nous avons beaucoup parlé de Schleiermacher ; nous le connaissons bien tous les deux. J'ai dit trèsfranchement à M. van Heusde que je regardais la traduction de Schleiermacher comme le plus grand travail du dix-neuvième siècle sur Platon, et l'auteur des InUia est lui-même de cet avis.

J'ai passé avec M. van Heusde , à causer avec abandon de toutes choses , des moments qui me laisseront à jamais un doux souvenir. Quand je n'aurais connu que deux hommes en Hollande, M. Falck et M. van Heusde , je ne regretterais pas ce voyage. L'un m*a fait comprendre l'esprit hollandais en politique ; lau- Ire, ce qu'est et peut être la philosophie en Hollande.

Pour M. van Heusde , le point fondamental en philosophie , c'est la méthode, l^a vraie méthode , c'est l'observation , l'expérience , l'étude de la nature huraaioe en soi-même et dans les autres , mais surtout en soi-même, le yf^i ^aùrw de Socrate et de Platon. On peut juger si j'appkiudissais à une telle profession de foi.

Mais parce qu'on débute par l'observation, on n'est pas condamné à rester dans le relatif et le contingent et dans la sphère des idées sensibles ou des idées qui se ramènent à celle-là ; on peut très-bien , par l'observation , s'élever jusqu'à l'absolu , et voici , me dit M. van Heusde , comment je pose le problème de la philosophie : trouver à posleriori ce qui est en soimême à frinri, A ces roots je ne pus m'empêcher de l'interrompre, pour lui demander s'il avait lu c mes Fra^mmU philosophiques, — Je ne les connais pas encore. — Eh bien I si jamais vmis les rencontrez , vous y trouverez le programme d'un cours de philoso-

phie professé à Paris en 1818, où je sois tellement de votre avis sur le problème philosophique , en ce qui concerne ki méthode , que je l'exprime précisément dans les mêmes termes que vous : trouver à posteriori ce qui est en soi-même à priori. — Quoi * dans ces mêmes termes 1 — Dans ceux-là mêmes , ni plq^ ni moins ; la même pensée nous a dicté le même Ungage (i). I Le bon M. van Heusde avait d'abord un peu de peine à croire à cette parfaite identité de formules entre nous; mais mon propre étonnement ayant dissipé ses doutes , il me prit en gré dès ce moment, et me traita avec autant de confiance que si naos nous fussions connus depuis dix ans. c En ce cas , me disait-il , nous sommes frères en philosophie. > Toutefois, avec le respect que je dois à mon aîné, oaeraî-je dire qu'au moins d'après nos conversations , je ne suis pas très-sùr que M. van Heusde arrive en philosophie à des résuluts bien déterminés. Il m'a dit que la philosophie n'est en elle-même ni une science, ni on art, mais le lien commun des aru et des sciences; il faut la suivre et la transporter en toutes choses; mais, pour en faire un système propre et indépendant , cela n'est pas possible; et telle est, selon le philosophe d'Utrecht, la pensée de Socrate et de Platon. Selon moi , cela est plus vrai du premier que du second , dont la théorie des Idées est un système, ou bien il n'y a plus de système au monde. Les idées se mêlent à tout, et elles sont dans tout; mais on peut aussi les considérer en elles-mêmes, dans leurs rapports et dans leur hiérarchie ; et cette indépendance et en même temps celte hiérarchie est hi> philosophie de Platon proprement dite. Après tout , quand M. van Heusde n'irait pas aussi loin qu'on peut aller dans la philosophie spéculative, il est au moins dans la bonne route, et tous ses pas portent sur un terrain solide ; undis qu'en Allemagne il y a aujourd'hui beaucoup d'écoliers qui se croient des maîtres, pour se précipiter d'abord dans des hypothèses à perte de vue. Fût-elle un peu moins haute , je préfère une philosophie plus humaine.

M. van Heusde m'a parlé avec beaucoup d'estime de son collègue M. Schrôder, qui professe aussi la philosophie à Tuniversité d'Utrecht. 11 éuit d'abord kantien rigide; mais en faisant connaissance, dans la compagnie de M. van Heusde , avec Socrate et Platon , il a peu à peu sacrifié aux Grâces, et pris une manière de voir plus large et plus éclectique. < Je suis éclectique aussi, 1 me disait M. van Heusde ; et je ne crois pas qu'en cchi il ne fit qu'un acte de politesse envers moi. Mais je ne finirais pas,, si je voulais ici raconter mes conversations avec M. van Heusde. Pendant les trois jours que j'ai passés à Utrecht, noos ne noas

(1) Fragments philosophiques.

EN HOLLANDE

presque pas qniliés. Il a fonlu m^accompa gner hriméroe à Técole latine, à runWereité, et même dans une petite course à Zeist, chez les frères Moraves, dont rinstitut est une fabrique ou plutôt une maison de commerce très-bien tenue. Je suis allé déjeuner chez lut dans une charmante maison de campagne, où il passe la moitié de Tannée , entouré d*une nombreuse famille ; et de là nous sommes allés rendre ▼isîte à M. le baron yan der Capdlen, ancien gouverneur des Indes orientales , qui en a apporté une riche collection javanaise, dont il fait les honneurs avec une gr&ce parfaite.

Taurais bien voulu rester longtemps à Utrecht pour y resserrer et y goûter la nouvelle amitié que j'y formais ; mais il fallait poursuivre mon voyage, et visiter sérieusement Tuniversité de Leyde et les savants hommes qu'elle compte dans son sein, et que j'avais à peine entrevus à mon premier passage, en allant de La Haye à Harlem. Le 24 septembre , vers le soir, je moutai donc en voiture pour Leyde , où j'arrivai en quelques heures.

Page 1