V. COUSIN
(3) Sur Fichte, voyez Tenneuiaii, Mnnutl de rkittoirê dw la PUilo Mpkie, trad. fr., lein. Il, p. STi, 294.
COUSIN. — T. ni.
PRÉFACE DE L'AUTEUR
c Quand j*ai été dans le monde , disait Mon- « tesquiea (dans une de ses pensées ) , je n*ai pas i conçu comment on pouvait vivre dans la soHt tude; et quand j*ai été dans la solitude, j*ai « conçu encore moins comment on pouvait vivre I dans le monde. >
G^est là Thistoire de ma vie, coupée en deux partie» bien tranchées , celle du monde ou des affaires; et celle d*une solitude complète consacrée aux méditations psychologiques.
L'alternative et les contrastes de ces deux manières d'exister , jointes à une pente naturelle vers les choses d'observation intérieure, expliquent en même temps le genre et la forme de mes compositions philosophiques, et Tobscurite où j'ai cru devoir les laisser jusqu'à ce jour.
Parmi toutes les différences qui séparent en effet les études, dont l'homme intérieur est le propre sujet, de toute autre occupation intellectoelle ou travail de l'esprit appliqué aux choses du monde ou de la société, il en est une dominante et vraiment caractéristique; c'est qu'en appliquant ses pensées à des objets quelconques, étrangers à soi-même, l'homme solitaire, le plus studieux, ne sort véritablement pas du monde extérieur; c'est pour le monde qu'il travaille; c'est de lui seul qu'il attend sa récompense , savoir : la gloire que le monde donne. Mais l'homme qui se prend lui-même pour sujet d'étude, est solitaire dans toute l'étendue du terme. Seul, il doit, et avant même de pouvoir débuter dans la
(i) Mon mémoire de VHabilude couronné en l'an x , par la classe des sciences morales et politiques de Tlnstilul de France, fut imprimé immédiatement, et sans que je me fusse donné le temps de le revoir ; j-étais bien jeune alors pour la science de Thomme ! 1
carrière de sa science» s'être isolé ou complètement affranchi du monde extérieur et de tous les besoins d'opinion qui s'y rattachent.
Aussi puis-je dire, d'après mon expérience intime, et dans un sens peut-être plus vrai que celui de Montesquieu , que, quand j'ai vécu dans la solitude» uniquement occupé à me connaître moi-même, je n'ai pas conçu comment je pourrais vivre dans le monde ou pour lui ; mais, quand j'ai ensuite été appelé dans ce monde, que j'ai eu l'idée de l'espèce de glotrequ'il donne ou qu'il vend, j'ai conçu bien moins comment, après avoir longtemps vécu et travaillé uniquement pour le monde intérieur , je pourrais intéresser les hommes à mes œuvres solitaires et recueillir quelquegloire de leur publication. Ainsi , j'avais du moins tiré ce profit de mes études psychologiques, que j'étais complètement desintéressé à l'égard de mes propres ouvrages , .et que la recherche et l'amour de la vérité pour elle-même me rendaient presque indifférent aux suffrages et à l'approbation du monde. Plus juste envers les hommes comme envers moi-même , je n'avais pas la peusée d'obtenir d'eux une récompense que je ne méritais pas. Dans ma solitude philosophique je n'avais pas travaillé pour le monde; le monde ne me devait donc rien, et je n'avais rien à lui demander.
Voilà pourquoi , malgré les succès obtenus dans quatre concours successifs sur des questions de psychologie, et peut-être même à cause de ces succès (i) , j'ai fui plutôt que recherché les
proposé par la même classe, obtint le prix en l'an xiii; la question était ainsi conçue ; « Comment doit- on décomc poser la faculté de penser^ et queUes sont les facultés^ c éUmenlaires qu'il faut y reconnaître? b LMmpression de cet ouvrage, assez volumineux, a été
Un second ouvrage sur un nouveau sujet de pbilosopbic, j arrêtée en i807 par un accident qu'il est inutile de rappor-
PRÉFACE DE L AUTEUR
occasions d*aUirer sur moi les regards du public.
Pour exposer au grand jour les produits de ma solitude , il fallait que l'homme intérieur qui les avait conçus se transformât pour ainsi dire en homme extérieur ; or je ne me sentais nullement disposé à celle métamorphose.
Il y a d^ailleurs une lumière intérieure, un tiprit de vérité, qui luit dans ces profondeurs de Fâme et dirige Thomme méditatif appelée visiter ces galeries souterraines.
Cette lumière n*est pas faite pour le monde, car elle n*est appropriée ni au sens externe ni à rimagination ; elle s^éclipse ou s*éteint même tout à fait devant cette autre espèce de clarté des sensations et des images ; clarté vive et souvent trompeuse qui 8*évanouit à sou tour en présence de Vespril de vérité.
Voilà pourquoi aussi ceux qui cherchent la vérité psychologique de bonne foi , et qui ont le bonheur d'être éclairés de sa lumière, doivent être peu enclins à la tirer de dessous le boisseau; comme aussi , ceux qui aspirent en ce genre aux succès du monde et qui les obtiennent, ne font guère qu*enfanter des chimères et propager les mêmes illusions dont ils se nourrissent.
Telle a été depuis vingt ans, et telle est encore la manière dont je suis disposé à Fégard des résultats de mes études psychologiques. Si mes idées avaient quelque valeur intrinsèque (ce que je ne chercherai nullement à persuader à perler; maisJ'eQB occasioa de repredaire, sous une autre forme , le même fond d*idées dans un mémoire qui obtint encore le prix à rAcadémie de Berlin en i809, sur cette question remarquable : i Ya-t-Uune aperception imméfl diate interne? En quoi diffère- t-elle de la sensation ou c de l'intuition? etc. > Quoique mes honorables juges m*eussent presque fait une loi de livrer ce mémoire à Timpression , la minute n'en reste pas moins encore enfermée dans mon portefeuille.
Enfin, une autre question, proposée par TAcadémie royale des sciences de Copenhague, donna lieu à un ouvrage
sonne), je suis convaincu d*avance que ce ne serait qu'aux yeux du très-petit nombre de mes contemporains qui ontThabitude et le goût de la méditation solitaire, qui aiment et pratiquent la vie intérieure, alors même qu'ils se répandent dans le monde extérieur, non par goût , mais par devoir , afin de remplir la destination qui leur est marquée par la Providence sur cette terre où uous passons.
Tel est (et j'en juge par une seule conversation qui a suffi pour me révéler une âme avec laquelle la mienne sympathise de toutes ses forces), tel est l'observateur profond du physique et du moral de l'homme, l'ami de la science et de la morale qui a provoqué cet écrit (I).
Le désir et Tespoir de le seconder dans un but noble, utile à l'humanité, qu'il a conçu et dont il m'a fait part , pouvaient seuls me déterminera tirer de l'oubli et du secret du portefeuille d'anciens travaux dont je me trouve trop loin aujourd'hui , et moins encore par le temps que par mes dispositions d'esprit , et par toutes les circonstances d'affaires et de devoirs.
Cet écrit, tel qu'il m'a été donné de le faire, en demandant quelque trêve au monde extérieur, sort de mes mains pour passer dans celles du digne professeur à qui il doit l'existence, et près duquel il aura accompli toute sa destinée s'il fournit quelques matériaux utiles à l'une des plus belles mais des plus difficiles entreprises qu'un médecin philosophe puisse se proposer.
sur les rapports du physique et du moral de Thomme , qui ohtint le prix en 1813, et qui est aussi resté inédit jusqa^à ce jour.
La cause de cette obscurité, à laquelle j'ai volontairement condamné mes écrits, tenant ^ une dispocition interne qui est du ressort de la 'psychologie, j'ai cm , sons ce rapport , devoir en faire mention expresse dans cet avant-propos.
(i) M. Royer-Gollard , professeur à la faculté de médecine , qui préparait alors ses leçons sur l'aliénation menlale«